INTRODUCTION
Le titre seul de cette thèse indique bienqu’il ne s’agira point ici de l’étude d’une de ces grandes questions éminemment suggestives qui passionnent la génération médicale actuelle. Le sujet est beaucoup plus modeste. La détermination clinique de la densité du sang, les variations physiologiques et pathologiques de cette densité, tel est le but de ce travail.
Iln’y a pas matière à révolutionner beaucoup la science hématologique, dira-t-on ? Cela est vrai, mais peu importe, le sujet est intéressant et, j'espère le montrer, parfois assez utile à connaître.
Tout ce qui touche au liquide sanguin mérite, en effet, une grande attention. Une modification, secondaire en apparence, à pourtant sa raison d'être et peut servir à expliquer certains phénomènes morbides. « La constitution
bonne ou mauvaise du sang imprime son cachet à tous les
ENG actes de la vie », disent Gubler et Renaut'. Les gens du monde comprennent bien l’importance des altérations du sang; ils traduisent par des expressions imagées des idées vraies quelquefois. C’est ainsi que « le sang tourné en eau » n’est, dit Brissaud ?, que la traduction eu langue vulgaire du terme hydrémie, et il serait facile de multiplier les exemples.
Du reste, les récentes conquêtes dela bactériologie sont venues donner un regain de faveur à l'étude du sang et des autres liquides de Péconomie. Dans le grave problème de l'immunité, ne fait-on pas intervenir un état spécial du sérum, « l’état bactéricide » ? Les vaccinations pratiquées avec du sérum d'animaux réfractaires à certaines infections ne sont-elles pas une preuve der nouvelles tendances de la science microbiologique ? Aussi Hayem n'hésite t-il pas à s’écrier : « L'avenir est à l’hématologie, »
Aussi, grâce à ce courant d'idées, l'étude du sang a fait ces dernières années des progrès considérables, et depuis le traité d’hématologie publié en 1743, par Thomas Schwencke 3, la science a fait des conquêtes importantes. La numération des globules, le dosage de l’hémoglobine,
les recherches alcalinimétriques, les dosages chimiques
! Article SanG, Dict. encyclopédique des sciences médicales.
* Histoire des expressions populaires relatives à l'anatomie, à la physiologie, à la médecine, 1888.
3 Thomaæ Schvenck Hiematologia, sive Sanguinis historia. eæperimentis passim superstructa. In-8, Hagæcomitum, 1748,
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ont permis d'étudier d’une manière presque parfaite cette « chair coulante et vivante », pour me servir de lexpression de Bordeu. Il suffit de parcourir les récents Traités d’'hématologie de Hayem ! et de Limbeck? pour se rendre un compte exact des résultats obtenus.
Mais il est un point sur lequel les auteurs français n’ont jamais dirigé leur attention, c’est l'étude de la densité sanguine. Les premières recherches chimiques faites surle sang, alors que grâce à la saignée on disposait de grandes quantités de ce liquide, nous donnent souvent la densité du Säng ou du sérum, mais sans y attacher une grande importance. Du reste, les méthodes employées par Becquerel et Rodier* et leurs contemporains n’étaient pas du tout pratiques. Aussi la question est vite tombée dans l'oubli. Hayem dit dans son ouvrage (p. 400) : « Je n'ai rien de particulier à dire sur la densité du sang, si ce n’est qu’elle dépend surtout de sa richesse globulaire®. » Gilbert° dans son article sur les maladies du sang dans le Traité de médecine, mentionne rapidement les travaux de
Schmaltz. Ch. Luzet ° dans sa Monograplue sur la.chlo-
1 Du sang et de ses altérations anatomiques, 1889.
? Grundriss einer klinischen Pathologie des Blutes, 1892.
3 Traité de chimie pathologique appliquée à la médecine pratique, 1854.
4 Par richesse globulaire, Haÿem entend la richesse du sang en hémoglobine. Il ne faut donc pas confondre avec la valeur globulaire dont j'aurai à parler plus tard.
5 Charcot, Bouchard, Brissaud, Traité de médecine, t. II.
5 La Chlorose (Bibliothèque médicale, Charcot-Debove, 1892).
Re ee rose parle en quelques lignes des travaux allemands sur: cesujet. Voilà tout ce que j'ai pu trouver dans la littérature médicale française. En Allemagne, en Italie, en Angleterre, en Russie, en Suisse, la question a au contraire été étudiée d’une façon remarquable et j’aurai souvent à me servir de ces travaux.
Le but de cette thèse sera donc double.
Je tâcherai d’abord de faire connaître les travaux des auteurs étrangers, travaux à peu près ignorés en France. Là, ce sera surtout un travail de compilation peu agréable sans doute, mais nécessaire. Il est difficile, en effet, de trouver, à notre époque, un sujet quelconque en médecine qui n’ait déjà été traité quelque part, et la phrase de Guy de Chauliac est toujours vraie : « Je m’esbahys d’une chose, c'est que les médecins se suyvent comme les grues; car l’un dict tousiours ce que l’aultre a dict. » Je m’efforcerai cependant de ne pas imiter ces auteurs, dont parle Montaigne !, qui « vont pillotant là science dans les livres, et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres pour la desgorger seulement et mettre au vent. » Jesuivrai,le mieux possible, le conseil de ce même Montaigne : « Nous prenons en garde les opinions et le sçavoir d’aultruy et puis c’est tout : il les faut faire nostres?. »
J’exposerai en second lieu les recherches que j'ai faites
sur le sujet. J’ai pratiqué près de cent cinquante examens
1! Montaigne, liv. I, chap. xxiv.
FHonssoc,