INTRODUCTION
L'idée de soustraire un conduit naturel à ses fonctions, dans un but thérapeutique, a recu de nombreuses applications en chirurgie. Il serait intéressant de réunir dans un même tableau, de grouper dans un travail d'ensemble toutes les interventions se rapportant à ce principe de la dérivation, qu'elle soit définitive ou temporaire, complète ou incomplète, qu'elle porte sur toute l'étendue, ou sur une certaine longueur seulement d’un même canal.
Nous avons pensé un moment à élargir le cadre de notre travail et à faire une étude générale des applications à la chirurgie du principe de la dérivation des canaux naturels; mais nous avons été arrêté bientôt par l'étendue et le vague d’un pareil sujet.
En effet, bien qu'ayant entre elles le trait d'union d’une idée commune, les interventions chirurgicales,
Ur
auxquelles nous faisons allusion, répondent souvent à des indications très différentes.
Tantôt 1l s’agit d’une opération préliminaire ayant pour but de soustraire provisoirement un organe aux accidents possibles d’une mtervention opératoire ; comme lorsqu'on pratique la trachéotomie préventive pour certaines opérations effectuées dans la sphère des premières voies aériennes.
Tantôt, et c'est le cas le plus fréquent, un canal naturel, comprimé, obstrué ou rétréci, ne livre plus passage à son contenu solide, liquide où gazeux: on crée une voie nouvelle. C'est ainsi qu'on fait la trachéotomie dans le cas de rétrécissement du larynx, la boutonnière pour certains rétrécissements de l’urèthre, l'anus contre nature pour une obstruction intestinale.
Tantôt, on veut s'opposer à l’action mécanique des matières cireulant dans le conduit naturel. On a, par exemple, dans les fistules vesico-mtestinales établi un anus anormal au-dessus de la fistule, afin d’empécher les matières fécales d'entretenir l’orifice de communication par leur passage.
Nous pourrions citer d’autres exemples d’opérations analogues correspondant à des indications différentes.
Mais, parmi les buts poursuivis par ce genre d'interventions, nous n'avons jamais rencontré celui que vise d’une façon toute spéciale l'opération qui fait le sujet de notre travail, à savoir: dériver un conduit naturel pour rendre aseplique une région opératoire.
Cette idée serait susceptible, croyons-nous, d'autres applications que celle que nous étudierons ici. En ce qui concerne les opérations qui se pratiquent sur le rectum, nous pensons qu'on pourra y avoir recours dans d’autres cas que celui de cancer rectal.
Qu'on nous permette à ce proros la digression suivante. On sait combien depuis quelques années on se préoccupe de l’antisepsie oculaire dans l'opération de la cataracte, quel rôle on attribue dans la pathosénie des complications inflammatoires à l’moculation par la plaie cornéenne des produits infectieux provenant des sécrétions lacrymale ou conjonctivale. Dans une communication récente à la société de médecine de Lyon, M. le professeur Gayetainsisté sur la nécessité de désmfecter même les fosses nasales ; d’après lui, le microbe phlogogène pourrait pénétrer par la voie du canal et des points lacrymaux, jusque sous le pansement antiseptique qui protège l'œil. Et M. Gayet a souvent exprimé dans son service l'idée qu'il serait utile d'obtenir la fermeture momentanée des points lacrymaux pour assurer les suites 1Immédiates de l'opération.
N'est-ce pas là un exemple remarquable de lintérêt qu'il peut y avoir à soustraire un conduit naturel à ses fonctions dans le but de permettre une application rigoureuse de l’antisepsie ?
Dans une communication faite le 5 mai 1884 à la Société de médecine de Lyon, M. Maurice Pollosson(l)
(1) Nouvelle méthode opératoire pour la cure radicale du cancer du rectum, par Maurice Pollosson. Lyon médical, 48 mai 1884.
ES a proposait d'appliquer ce principe de la dérivation antiseptique à la cure radicale du cancer du rectum et de faire précéder, dans certains cas, l’extirpation du rectum d’une opération prélimmaire consistant en l'établissement d'un anus contre nature permettant la dérivation complète des matières intestinales.
Cette nouvelle méthode opératoire réaliserait « la transformation d’une tumeur du rectum, nécessitant des opérations dans un milieu inaccessible à la méthode de Lister, en une tumeur du petit bassin dont l’ablation pourra être effectuée avec toutes les ressources du pansement antiseptique. »
La communication de M. Pollosson, très courte et faite à la hâte, ne pouvait renfermer tous les points relatifs à la question. Nous chercherons dans ce travail à traiter le même sujet avec plus de développements, à démontrer que la nouvelle méthode est rationnelle et, dans la limite du possible, à déterminer les cas auxquels elle doit être appliquée. Pour cela, 1l nous a fallu compulser avec som les diverses observations d’extirpation du rectum pour cancer. Presque toutes ces observations ont été réunies dans la thèse d’agrégation de M. le D° Piéchaud (1). Aussi, ce travail consciencieux a-t-1l notablement facilité notre tâche.
Pour réaliser la dérivation parfaite des matières intestinales, M. Pollosson à proposé et mis a exécution la fermeture complète du bout mférieur de
(1) Traitement ducancer du rectum, Piéchaud Th, d ag., 1883.
te
l'intestin dans l'établissement de l'anus contre nature. Ce temps opératoire a été appliqué dans d’autres circonstances. Madelung et Pollosson l'ont conseillé à peu près à la mème époque comme temps complémentaire de l'établissement de l'anus anormal dans la colotomie pratiqué pour la cure palliative du cancer rectal. Nous nous arrêterons sur cette modification opératoire et sur ses applications cliniques. .
MM. Létiévant et Pollosson ont eu l’occasion de pratiquer le premier temps de l’opération que nous étudions ici: le deuxième temps, l'extirpation du rectum, n’a pu être tenté pour des raisons qui seront données en même temps que l’observation de la malade.
Notre travail comprendra quatre chapitres :
Dans le premier, nous nous attacherons à démontrer que l’extirpation du rectum est une opération légitime, non seulement dans les cas simples, mais quelquefois aussi dans le cas de tumeurs très étendues, assez étendues pour que lopération préliminaire s'impose.
Dans le deuxième, nous établirons les mdications respectives de l’extirpation du rectum cancéreux sans ou après opération prélimmaire. | |
Dans le troisième, nous étudierons le choix d’un procédé pour l'opération prétimmaire et le manuel opératoire.
Dans le quatrième chapitre, nous traiterons de l'oblitération du bout inférieur de l'intestin comme temps complémentaire de la colotomie palliative.
Chemin faisant, nous donnerons le résultat des
recherches cadavériques que nous avons faites dans le but d’éclaireir certains points relatifs au manuel et aux indications opératoires.
Nous ne saurions commencer ce travail sans adresser tous nos remerciments à M. Maurice Pollosson, quinous a sugoéré l’idée et fourni les éléments de notre thèse, et dont les savants conseils ne nous ont jamais fait défaut.
Nous remercions sincèrement aussi M. le professeur Poncet, qui à bien voulu nous faire l'honneur d'accepter la présidence de cette thèse.