‹ De la diathèse purulente spontanéeChapitre 4 sur 5 · IV* OBSERVATION · texte numérisé non relu

IV* OBSERVATION

Diathèse purulente spontanée (I ).

Le 16 septembre 1845, ou apporte à l’Hôtel-Dieu, salle Saint- Côme, n° 27, le nommé ***, âgé de dix-sept ans, pâtissier. Ce malade est entré depuis deux jours à l’Hôtel-Dieu. Il a d’abord été placé dans une salle de médecine. Le chef de service l’a fait passer en chirurgie, parce qu’il avait un panaris, et, suivant lui, les symptômes d’une coxalgie au début.

Le malade est maigre, chétif, et dit n’avoir jamais éprouvé de maladie grave. Il habite Paris depuis trois ans.

Le 17, il a de la fièvre ; 90 pulsations par minute; le pouls est plein, régulier, sans dureté; la peau est chaude, sans moiteur. La nuit a été très-agitée; il a eu du délire; il reste un peu de stupeur. Il se plaint surtout d’une vive douleur dans l’aine gauche, qui se prolonge latéralement et en avant le long de la cuisse, en arrière du côté de la fosse iliaque externe.

La partie est médiocrement tuméfiée ; il y a de l’empâtement, pas

■(<) Dufresne, thèse inaugurale ; Paris, 1846.

de rougeur; la douleur est sourde, profonde, et la pression ne l’augmente pas d’une manière appréciable. Les mouvements de l’articulation ne nous paraissent pas compromis. Le ventre est un peu tendu, non douloureux à la pression ; il y a un peu de diarrhée. La respiration est pénible; la langue sèche, ainsi que les dents; les narines sont pulvérulentes; les yeux sont inquiets, la soif vive. Au doigt indicateur gauche, siège un panaris très-avancé; la phalange unguéale est dénudée , et la peau décollée. 11 découle de la plaie une suppuration sanieuse, peu abondante. Le malade ne reconnaît aucune cause traumatique à ce panaris qui, suivant lui, aurait commencé depuis plus de quinze jours. Il n’y a que huit jours que le mouvement fébrile a débuté ; à la même époque , la douleur de l’aine s'est fait sentir pour la première fois. Des frissons ont marqué le début de la fièvre. (Sangsues, cataplasmes dans l’aine gauche.)

Le 18. La veille, au soir, le malade a éprouvé un paroxysme fébrile qui ne paraît pas avoir été précédé de frisson ; le pouls s’élevait alors à 130 pulsations ; la figure était très-animée et la peau brûlante. Délire durant la nuit. Le malin, même tableau que la veille. Le ventre est moins tendu ; on perçoit du gargouillement dans les fosses iliaques. La langue est sèche. les dents sont noires et fuligineuses. Le soir, même paroxysme.

Le 20. Même état, même caractère du mouvement fébrile. La faiblesse est moins considérable ; le malade a uriné seul.

Le 21. Une teinte ictérique olivâtre, déjà un peu visible la veille, se manifeste sur tout le corps.

Le 22. L’empâtement de l’aine augmente, l’état général est aggravé. Dyspnée. Douleur dans les flancs et à l’épigastre. Il y a eu deux paroxysmes dans le même jour: l’un vers trois heures aprèsmidi , l’autre le soir, tous deux précédés de frissons.

Le 25. Mêmes symptômes. Chaque jour il y a eu un ou deux redoublements fébriles , avec ou sans frissons. Fluctuation dans l’aine. Oppression extrême. Sensation d’une barre qui traverserait d’un hvpochondre à l’autre.

Le 26. On ouvre l’abcès de l’aine ; il s’en écoule une grande quantité de pus verdâtre et fétide, mêlé d’un peu de sang. L’os iliaque, en dehors, est dénudé de son périoste. Le soir, deux paroxysmes.

Le 27. Faiblesse extrême; sueurs visqueuses; sudamina sur le tronc et l’abdomen.

Le 29. Le mouvement fébrile a repris la régularité du début. Le matin , 80 à 90 pulsations faibles. Le pouls se relève un peu pendant le paroxysme. La nuit, il y a toujours un peu de délire.

Le 2 octobre. Même caractère du mouvement fébrile , faiblesse extrême. Cependant le malade se croit mieux , il veut se lever. Gonflement très-douloureux sur la face dorsale de la main droite.

Le 4. Faiblesse encore plus considérable , sueurs et diarrhées colliquatives. Le gonflement de la main a augmenté. Subdélirium continuel. Pouls très-faible et très-fréquent. Eschare au sacrum. Il meurt le 6 octobre.

Autopsie , trente-six heures après la mort. — Le foyer purulentes! ouvert ; il s’étend , en disséquant les muscles , depuis l’extrémité inférieure du fascia lata, dans deux directions: 1° en arrière et en dehors, dans la fosse iliaque externe , au-dessous des muscles fessiers; là , l’os iliaque est dénudé de son périoste dans toute son étendue ; 2° en avant , la collection purulente , pénétrant dans la gaine du muscle psoas, s’étend aussi, en passant sur la crête pectinéale, sur toute la surface interne de l’os des iles , qu’il dénude également de ce côté. Les muscles disséqués présentent un aspect noirâtre et sanieux. L’abcès de la main est ouvert : il s’en écoule un mélange de pus et de sang. Le troisième métacarpien était dénudé dans toute son étendue. La dernière phalange de l’index gauche est nécrosée ; la peau du reste du doigt est décollée.

Tous les autres organes sont parfaitement sains.

A la base des deux poumons il y avait un engorgement hypostatique très-prononcé.

Ve OBSERVATION.

Diathèse purulente spontanée (I .

Le 13 janvier 1844, on apporte à l’Hôtel-Dieu , salle Saint-Landry, 25, une femme âgée de vingt-quatre ans. Elle est couturière ; il n’y a que huit mois qu’elle habite Paris ; elle affirme avoir toujours joui d’une santé parfaite et n’avoir souffert aucune privation. Vers la fin de novembre , elle aurait été atteinte d’une pleurésie peu grave. Elle reçut les soins convenables et semblait entièrement guérie, quand vers le commencement de janvier, elle fut "prise de fièvre avec paroxysmes quotidiens. Ces paroxysmes quotidiens présentaient tous les stades d’un accès de fièvre intermittente ; mais la malade avait toujours la fièvre ; elle ne se trouvait jamais assez bien pour se lever, et elle perdait complètement ses forces. On donna le sulfate de quinine , qui ne produisit aucun effet.

Nous trouvons la malade fort amaigrie ; elle a une dyspnée assez grande; la parole est entrecoupée; elle accuse un point pleurétique à la base du poumon droit ; matité très-légère ; la respiration s’entend, mais elle est un peu faible. La malade se plaint, en outre, de douleurs à l’épaule gauche , au poignet et dans toute l’étendue de l’avant-bras droit et au genou du même côté. Ces douleurs sont provoquées par la pression et le maniement : il n’y a ni rougeur ni tuméfaction. Le paroxysme habituel a eu lieu dans la matinée ; on compte encore 100 pulsations médiocrement développées. La langue est rouge , peu humide ; la soif est extrême.

Le 14, insomnie durant la nuit. Les douleurs présentent le même caractère , ainsi que les symptômes pleurétiques ; paroxysme trèstranché dans la matinée.

(I) Dufresne, thèse inaugur.; Paris, 1846.

Le 15, rougeur et gonflement sur le trajet des tendons fléchisseurs de l’avant-bras droit; au genou, gonflement sans rougeur. Le mouvement fébrile revêt toujours le type rémittent ; le sulfate de quinine ne le inodife en rien . Insomnie, anxiété, dyspnée.

Le 17, le point pleurétique et la dyspnée ont disparu ; l’avant-bras et le genou sont toujours de même. Le paroxysme est bien moins tranché le matin et le soir; on compte de 110 à 130 pulsations médiocrement développées; la langue et les dents sont sèches, un peu fuligineuses ; devoiement.

Le 18, il y a eu du délire pendant la nuit; la face présente de la stupeur; les cornées sont ternes; cependant l’intelligence est lucide.

Le 20. le paroxysme n’a plus lieu; le pouls est petit, misérable, et cependant fréquent; 130 à 140 pulsations; peau sèche avec transpirations partielles.

Le 22, la face est pâle, blafarde, terreuse, très-amaigrie ; dévoiement continuel. Il y a de la fluctuation au genou et à l’avantbras , qui supportent d’ailleurs la pression sans douleurs.

La malade s’affaiblit chaque jour; les symptômes ne font que s’aggraver sans changer de caractère. Le pouls, toujours très-fréquent, devient presque imperceptible; l’intelligence reste saine jusqu’au dernier moment. Elle meurt le 26 janvier.

Autopsie, trente-six heures après la mort. — La peau qui recouvre la région antérieure de l’avant-bras droit est d’un rouge livide ; après l'incision des téguments, on trouve une vaste collection purulente qui s’étend depuis le poignet jusqu’au pli du bras; toutes les gaines tendineuses sont remplies de pus, ainsi que les interstices des muscles. Le tissu musculaire est en partie transformé en pus; l’articulation et celle du genou sont pleines du pus; ce pus est blanc et peu fétide ; la synoviale a perdu son poli, elle ne présente pas de rougeur ; la suppuration s’étend en dehors de la synoviale, dans l’épaisseur de la cuisse, jusque vers le trochanter.

La plèvre gauche offre les traces d’une pleurésie ancienne peu étendue, caractérisée par l’existence d’une fausse membrane qui

déterminait l’adhérence des deux plèvres dans le tiers inférieur du poumon.

Le tissu pulmonaire est d’ailleurs parfaitement sain.

Le foie était complètement exsangue et gros comme celui d’un phthisique.

VIe OBSERVATION.

Diathèse purulente spontanée (1); mort trois jours après le début de la maladie; suppuration diffuse de la région inférieure de la jambe et du pied; taches ecchvmoliques nombreuses (1er degré des abcès dits mélastiques), et engouement des deux poumons; point de pus dans les veines; caillot adhérent au confluent des veines saphène et fémorale.

Le 6 octobre 1843, est entré à l’Hôtel-Dieu, salle Saint-Côme. 25, le nommé X. Ce malade a été pris la veille d’une douleur avec gonflement au pied gauche ; interrogé s’il peut rapporter son mal à quelque cause connue, il déclare que la douleur et le gonflement sont survenus spontanément, sans coup, ni chute, ni distorsion du pied ; cependant il présente des symptômes analogues à ceux d’une entorse. (Application de cataplasmes, repos au lit.)

Le lendemain , 7 octobre, la douleur n’est pas plus considérable. Le gonflement a peut-être un peu augmenté. (Continuation des cataplasmes et du repos au lit; deux portions d’aliments, limonade.)

Le 8 octobre, le faciès du malade est altéré; il parait inquiet, agité; il n’a presque pas mangé la veille. Soif vive, respiration fréquente, courte, pénible. La percussion de la poitrine ne fait constater aucun bruit anormal. A l’auscultation, râle sous-crépitant humide des deux côtés en arrière. Le pied est plus gonflé, plus douloureux. La jambe, surtout à la partie interne, est rouge et présente les signes d’une angéioleucite.

(I) Alph. Milcenl, Remarques el observations sur ta diathèse purulente; Paris,

D’après l’altération profonde des traits , d’après la dyspnée si peu en rapport avec l’état du membre malade , et même avec le râle sous-crépitant perçu à l’auscultation, on porte un pronostic fâcheux sur l’issue d’une maladie dont la redoutable nature est reconnue. (40 sangsues sur la jambe; un bain; julep kermétisé, 4 pots de tisane.)

Le même jour, à trois heures de l’après-midi , le malade est dans un état des plus alarmants. Son aspect est celui d’un mourant ; respiration presque râlante, subdelirium. Il répond cependant encore assez bien aux questions qu’on lui pose nettement et à haute voix. (Deux grands vésicatoires dans le dos, potion cordiale.) Mort le soir à neuf heures.

Autopsie , trente-six heures après la mort. — Les poumons sont engoués. Taches noires ecchymotiques très-nombreuses; les plus volumineuses de la grosseur d’une noix , parfaitement circonscrites ( Ier degré d’abcès métastatiques). On ne trouve que dans un seul de ces noyaux, à son centre, un petit point en voie de transformation purulente.

Les autres viscères sont parfaitement sains. La rate seulement est ramollie et présente dans son épaisseur une teinte tirant sur le rose.

Dans l’épaisseur du tissu cellulaire et des muscles du pied, existent plusieurs noyaux de pus concret; dans quelques points , c’est une véritable infiltration purulente.

Les veines de la jambe ne contiennent pas de pus; mais leur surface interne présente une surface rougeâtre qui ne disparait pas sous le filet d’eau. A mesure qu’on les suit, en remontant vers la cuisse et l’abdomen , on trouve deux longs caillots ramifiés occupant toute l’étendue de la saphène et de la crurale, et se prolongeant dans leurs divisions. Ces deux caillots vont se terminer à un gros bouchon de sang coagulé tout récemment, adhérent déjà, un peu mollement il est vrai, aux parois des vaisseaux , à l’embouchure de la saphène et de la crurale dans l’iliaque externe.

Nous nous bornerons, continue M. Milcent, à faire remarquer dans cette observation les circonstances suivantes :

1° La rapidité de la mort, qui n’a pas donné aux lésions le temps de parcourir toute leur évolution et d’arriver à l’état où on les trouve ordinairement. 11 n’y a dans les poumons que des noyaux ecchymotiques. Un seul de ces points est en voie de transformation purulente à son centre. Dans le tissu cellulaire et les muscles du pied, existent des noyaux de pus concret et non encore ramolli. Quand la mort a été encore plus rapide , on ne trouve pas de pus , ou bien on n’en * trouve que dans un seul point. Ces cas de diathèse purulente sont généralement méconnus. Nous avons vu plus haut qu’on attribuait alors la mort à une prétendue altération profonde des liquides; moi sonore, mais vide de sens.

2° Il y a dans ces cas absence complète de lésion traumatique, souvent point de phlébite; ou s’il y a des caillots adhérents, on peut, comme dans l’observation précédente, ne pas trouver de pus dans les cavités vasculaires , soit qu’il n’ait pas dû s’en former, soit que le temps ait manqué pour qu’il s’en formât. Toujours est-il que l’inanité de l’explication par la phlébite n’est jamais plus évidente que dans les faits de ce genre.

3° Il est manifeste que ces cas de diathèse purulente spontanée ne font qu’une même maladie avec les cas dits à' infection ou de résorption purulente à la suite d’une lésion traumatique; car il y a identité de marche, de lésion, de symptômes, bien qu’on puisse constater quelques légères différences, propres tout au plus à établir une forme, ou même une variété.

1849. — Mathieu.

VIIe OBSERVATION.

Diathèse purulente spontanée (1); suppuration diffuse de la cuisse; méningite commençante; noyaux ecchymatiques et puruleuts du poumon et de la rate; caillots adhérents dans les veines crurale et iliaque.

Le 10 novembre 1843, est entré à l’Hôtel-Dieu, salle Sainte-Jeanne, n° 60, le nommé Moreau (Jean), âgé de dix-sept ans, maçon.

A la visite du soir, ce malade présente l’état suivant : pouls fréquent, peau chaude et sèche, faciès altéré, trouble de l’intelligence, réponses difficiles à obtenir et peu satisfaisantes. Il dit être malade depuis huit jours, avoir éprouvé des douleurs dans les membres, et souffrir vers la région supérieure, externe et postérieure de la cuisse. Des sangsues ont été déjà appliquées sur ce point, qui présente de la tuméfaction, de la rougeur et un empâtement notable. Le lendemain 11, M. le professeur Blandin est appelé pour donner son avis sur ce malade. On constate l’existence d’une fluctuation profonde. L’état général est toujours le même : fièvre intense, langue sèche, commencement de délire. Le phlegmon de la cuisse ne peut, d’une part, déterminer un état aussi grave; et de l’autre, on ne saurait rapporter ces symptômes à aucune autre maladie, à la fièvre typhoïde eu particulier; car il n’y a ni taches, ni diarrhée, ni bronchite, ni aucun des caractères essentiels de cette maladie. M. le professeur Blandin fait observer la ressemblance qui existe entre ce cas remarquable et la cruelle maladie à laquelle a succombé dernièrement M. Fauraytier, interne des hôpitaux (2). (40 sangsues sur la partie affectée de phlegmon, cataplasmes, diète, limonade.)

Le 12. Le mal a singulièrement empiré; le pouls est petit, fré-

(1) Alph. Milcenl,iîf/nar^«c5c< observations sur la diathèse purulente; Paris, 1845.

(2) On désigna la maladie à laquelle succomba, en 1843, M. Fauraytier, sous le nom d 'altération profonde des liquides.

qu^nt ; les traits sont profondément altérés, la respiration est difficile et accélérée. Le malade est dans une grande faiblesse; il meurt vers le milieu de la journée, quarante heures après son entrée à l’ hôpital.

Autopsie. — Tête. Méningite commençante ; injection et rougeur de l’arachnoïde et de la pie-mère ; coloration rosée (que le jet d’eau ne fait point disparaître) et ramollissement superficiel des circonvolutions.

Poitrine. Les deux poumons pésentent, dans l’épaisseur de leur tissu, un grand nombre de noyaux ecchymotiques noirs, bien circonscrits, tranchant avec le reste du poumon, qui n’offre aucune altération; les plus grands du volume d’une grosse noix, d’autres plus petits; quelques-uns, en très-petit nombre, commencent à se transformer en pus à leur centre.

Cœur. Le ventricule gauche revenu sur lui-même : sa cavité effacée (mort par syncope).

Abdomen. La rate présente deux colorations (gris bleuâtre et rose à sa surface. Plusieurs noyaux ecchymotiques dans son épaisseur.

Région fémoro-iliaque. Infiltration et collection purulente sous les muscles de la région supérieure de la cuisse et de la région iliaque externe.

11 existe un caillot volumineux , en voie d’organisation, adhérent aux parois veineuses , dans la crurale , au-dessus du confluent des veines fémorale profonde, circonflexe, etc.

Puis on trouve un second caillot, également organisé et adhérent, mais plus gros encore, dans l’iliaque primitive, au-dessus de la réunion de l’iliaque externe et de l’interne, au-dessus, par conséquent, du confluent de toutes ies veines du bassin. Du reste, ces deux caillots ne contiennent aucune trace de pus. Au-dessous d’eux, la circulation se trouve interrompue, et ils se continuent dans les veines du bassin et de la cuisse, sous forme de longs prolongements.

On peut appliquer à cette observation exactement ies mêmes réflexions que nous avons faites sur la précédente.

VIIIe OBSERVATION.

Diathèse purulente spontanée (I).

Le 13 mai 1847, Lamotte (Auguste), âgé de quatre ans, entra au n° 6 de la salle Saint-Jean. Cet enfant , malade depuis un mois , avait éprouvé d’abord des douleurs vives à l’aine droite. Huit jours après, éruption d’une cinquantaine de boutons pustuleux, de la grosseur d’un pois, sur la hanche droite. Ces boutons , cicatrisés, ont laissé des dépressions en forme de goulot. Ils durèrent huit jours. L’enfant parut alors aller mieux, et pouvait encore se soutenir sur ses jambes ; mais huit jours avant son entrée à l’hôpital, il fut pris d’une vive douleur à l’aine gauche; la cuisse se plia , l’enfant ne put marcher; il avait une fièvre vive, une soif ardente et de la toux , mais point de diarrhée. Sur la hanche gauche, on voyait deux pustules jaunes, de la grosseur d’un demi-pois , semblables à celles de la hanche droite, avec de l’inflammation autour.

Le 14 , pouls à f 32. il n’existait pas d’autre douleur que celle de la hanche ; râles muqueux et ronflants des deux côtés. L’enfant tousse peu. Il ne répond pas quand on lui parle. (M. Guersant ordonna : calomel 0,15, en trois prises; bain tiède.)

Le 15, pas d’évacuations. Le bain a produit un peu de calme. L'enfant a pu dormir. La langue est blanche, humide. Il allonge les jambes pour la première fois. Il crie quand on l’approche.

Le pouls est à 144. On trouve sur la hanche gauche quatre ou cinq petits boutons rouges, à différents degrés dévolution, et qui semblent analogues aux pustules déjà remarquées sur l’autre. Le soir, pouls à 200. (Bain; calomel, 0,15.)

Le 16 , la main gauche est gonflée , œdémateuse depuis hier soir,

(1) Communiquée par M. Ch. Ozanam, ancien interne de l'hôpiLal des Enfants .

surtout du côté du pouce ; cependant il n’existe pas de rougeur, niais jj y a une douleur vive dans les mouvements : agitation et cris continuels pendant la nuit. Le calomel a déterminé 4 selles. Le nez et la face sont froids et pâles; la respiration très-fréquente. Le soir, pouls à 200. (Sulfate de quinine, 1 gramme; 2 vésicatoires aux jambes.

Le 17, l’enfant meurt le matin. Le cœur, ausculté la veille et l’avant-veille , avait offert des battements extrêmement nombreux, mais sans souffle, sans frottement, sans bruit anormal ; la fièvre n’avait jamais été précédée de frissons.

Autopsie le 18. — 1° On trouva dans l’articulation coxo-fémorale gauche un pus phlegmoneux, jaune, épais comme de la crème et abondant.

Les cartilages de la cavité cotyloïde et du fémur avaient conservé leur blancheur ; la synoviale, par places, était un peu injectée.

2° Le tendon du muscle iliaque contenait dans sa gaine du pus qui faisait suite à celui de l’articulation. L’abcès occupait la moitié de la fosse iliaque ; le muscle était détruit en partie , le périoste détaché . et l’os à nu en plusieurs points. En outre , l’abcès s’étendait, en bas, dans le petit bassin , par un prolongement en forme de doigt de gant, d’une longueur de 4 à 5 centimètres, d’une largeur de 1 à 3 centimètres, s’arrêtant au niveau du releveur anal , et placé sous le péritoine.

3° En fendant la main gauche à l’endroit le plus gonflé , on trouva un abcès dans le tissu cellulaire dorsal de la main ; cet abcès se prolongeait jusque dans l’articulation du métacarpe du pouce avec le carpe ; elle contenait un pus plus épais que le reste.

4° Le péricarde était couvert de fausses membranes , épaisses de 2 à 3 millimètres, assez tenaces et consistantes. Elles recouvraient aussi le cœur. Leur structure était réticulaire; leur couleur, d’un blanc légèrement jaune. A la face postérieure du cœur, on remarquait cinq ou six prolongements en forme de colonnes , long de 2 centimètres, qui joignaient les fausses membranes pariétales aux fausses membranes viscérales. Les adhérences à la séreuse n’étaient pas en-

core très-solides, et l’on put les détacher sans beaucoup de peine. La séreuse, au-dessous, était rouge et injectée. L’endocarde et les valvules étaient dans un état normal. Les deux poumons ne présentaient ni pneumonie ni tubercules; il y avait seulement un peu de congestion. On remarquait à la base du poumon droit, sur le bord tranchant, un petit noyau blanc, de la grosseur d’un grain de chènevis, encore dur; on ne put déterminer d’une manière exacte si c’était un tubercule.

Un emphysème sous-pleural énorme occupait les deux poumons, surtout le gauche. Entre les deux lobes, la plèvre, soulevée depuis la racine des bronches , formait une vessie aussi longue que la scissure des deux lobes, large de 2 centimètres, et divisée en plusieurs cloisons dans son intérieur, par suite de la dilatation du tissu cellulaire sous-pleural.

5° La veine fémorale gauche , seule examinée , contenait un sang très-liquide , pas de pus.

6° Le foie, blond dans certains points, normal partout ailleurs.

Rien dans la rate. Le cerveau ne fut pas examiné.

Les éruptions pustuleuses , survenues dans le cours de la maladie, auraient pu faire croire à l’existence de la morve; mais les renseignements recueillis auprès du père de l’enfant nous apprirent que celui-ci n’avait été en contact avec aucun animal malade. Il n’avait point fait de chute, ni éprouvé aucun accident antérieur qui pût rendre compte de la maladie.

Dans les observations qui précèdent, on a vu plusieurs cas de diathèse purulente sans phlébite, sans plaie, sans état puerpéral, sans suppuration antérieure, et néanmoins avec l’ensemble et la succession des phénomènes morbides que l’on observe soit dans la diathèse purulente traumatique, soit dans la diathèse puruleute puerpérale. Il existe donc manifestement, en dehors de toutes les circonstances où l’on va puiser d’ordinaire l’explication de cet état morbide, une maladie essentielle, caractérisée par la tendance à la

formation du pus dans les solides et les liquides coagulables de l’écojomie ; et, comme cette maladie est, sous tous les rapports, identiques, dans ses caractères fondamentaux, avec la diathèse purulente que l’on observe à la suite des plaies, des opérations et des couches, nous l’appelons diathèse purulente spontanée , non que nous admettions des effets sans cause, mais pour différencier cette catégorie des deux autres, qui sont relatives soit au traumatisme, soit à l’état puerpéral.

Maintenant, à quelles conclusions théoriques peut amener cet ordre de faits? C’est ce que nous allons dire pour terminer cette thèse.

Plusieurs fois, dans le cours de cette dissertation, il a été question des théories du passage, médiat ou immédiat, du pus dans le sang. On a prétendu, à l’aide de ces hypothèses . expliquer complètement l'état morbide, que nous avons considéré comme une maladie essentielle. maladie que nous classons parmi les diathèses, dont elle présente les deux caractères : Y unité de produit morbide et la diversité de sièges. Les faits que nous avons rapportés échappent complètement à ces explications, qui par là même sont frappées de nullité. Car une explication qui ne s’applique pas à tous les faits du même ordre est une explication fausse. Dans les cas ci-dessus, en effet, point de phlébite, point de plaie, point d’état puerpéral ; rien qui permette de supposer que du pus ait passé dans le sang, et néanmoins, tous les accidents que l'on attribue à ce passage se sont développés. Remarquons qu’ici on ne peut pas dire, comme dans le cas de diathèse purulente traumatique sans phlébite : Si te pus n'a point passé directement et immédiatement du foyer inflammatoire de la veine dans le sang, il a pu être absorbé et se mêler au sang par suite de cette absorption. Il n’y a ni foyer de suppuration, ni phlébite, en un mot point de pus à mêler au sang.

Mais ce qui doit encore fixer l’attention de tout observateur judicieux, c’est que, bien que le pus n’ait point pu passer dans le sang, on a cependant trouvé le sang mêlé à ce liquide, témoin l’observa-

tion de M. Andral. D’où peat provenir ce pus? Les théories Ao phlébite et de la résorption se taisent, convaincues d’impuissance Ici encore nous sommes obligé de recourir à la diathèse purulente. Avec l’auteur de cette doctrine, nous comprenons que le sang subisse dans ses vaisseaux, comme lorsqu’il est extravasé, le travail de transformation en pus. Le sang infiltré dans les mailles du parenchyme pulmonaire, et combiné avec elles pour constituer l’hépatisation rouge, se convertit bien en pus pour constituer l’hépatisation grise de la pneumonie; lecailiot intra-veineux se transforme bien en pus dans la phlébite suppurée ; le caillot intra-artériel se convertit bien en pus dans l’artérite suppurée ; pourquoi donc le liquide contenu dans la grande cavité intra-vasculaire échapperaiî-il à l’action désorganisatrice qui constitue la diathèse purulente? Mais, dira-t-on, il n’y a pas de pus sans inflammation ; or. dans ces cas, la cavité intra-vasculaire n’est point enflammée.

Cette objection n’est pas difficile à résoudre. Pourquoi distinguet-on les abcès métastatiques des autres suppurations? Pourquoi at-on inventé l’hypothèse des dépôts mécaniques de pus dans les parenchymes et à la surface des séreuses et des synoviales ? C’est qu’on ne pouvait comparer la suppuration rapide, éminemment latente , qui s’observe dans la diathèse purulente, avec les abcès et les épanchements purulents ordinaires. On a donc affirmé que, dans ce cas , l’abcès ou l’épanchement se faisait sans inflammation locale, ou avec une inflammation locale sui generis. Or, quel est le genus de cette inflammation ? pourquoi et en quoi diffère-t-elle des inflammations phlegmoneuses ? Précisément en ce que les phénomènes inflammatoires sont modifiés dans leur évolution ; en ce que la suppuration peut se manifester avant les phénomènes de chaleur, de douleur et même de tuméfaction. Quant à la rougeur, on sait qu elle peut ne pas exister dans l’inflammation des membranes séreuses. Sous ce dernier rapport, il n’y aurait donc rien ici d’extraordinaire.

Concluons : une doctrine médicale positive, qui n’est que l’expression synthétique des faits , peut-elle et doit-elle être mise en corn-

paraison avec des théories qui nient les faits, les dénaturent ou les inventent de toutes pièces? Non, évidemment non.

La description, méthodiquement faite, d’une maladie, qui permet d’en assigner les causes réelles, les signes diagnostiques et pronostiques, et le traitement, d’après des indications positives, peut-elle être mise en comparaison avec une hypothèse qui se borne à nous dire : Quand le pus passe dans le sang, on meurt? Non , évidemment non.

La diathèse purulente représente une vérité théorique et pratique de premier ordre.

Les théories du passage, médiat ou immédiat, du pus dans le sang représentent une erreur théorique, et sont d’une nullité pratique absolue. Tels sont les motifs de ma préférence pour la première.

1849. — Mathieu.

Page 1