II
La diathèse purulente est une maladie essentielle , caractérisée par la tendance à la suppuration des solides et des liquides coagulables de l’économie.
Cette maladie présente trois formes principales :
1° La diathèse purulente traumatique ,
2° La diathèse purulente puerpérale ,
3° La diathèse purulente spontanée.
Cette maladie n’est point le résultat de la résorption du pus, ni du passage direct du pus dans le sang , ni de l’absorption des détritus placentaires.
Elle existe à l’état sporadique ou à l’état épidémique.
C’est elle qui fait périr presque tous les malades qui succombent à la suite des plaies et des opérations chirurgicales, ainsi qu’à la suite de l’accouchement.
Sa gravité est plus grande que celle du eholéra lui-même, elle tue presque tous ceux qui en sont atteints. Personne ne conteste cette gravité. On l’observe en dehors de toute lésion traumatique et de toute circonstance puerpérale ; c’est ce que nous avons appelé la diathèse purulente spontanée .
S ni-
Nous ne voulons point ici tracer d’une manière nosographique l’histoire de la diathèse purulente spontanée. Nous ne serions point en mesure de le faire avec le petit nombre de faits que nous avons vus au lit du malade , et moins encore avec les observations recueillies dans les auteurs. Nous voulons surtout provoquer sur ce point l’attention des observateurs , et voici pourquoi : souvent il. arrive que des cas de cette nature se présentent, soit en ville , soit dans les hôpitaux, et généralement on ne sait point à quelle maladie on a affaire. 11 en résulte que le traitement se fait d’une manière déplorable : en effet, il faut toujours en revenir à cet aphorisme: Qui sufficit ad côgnoscendum , sufficit ad curandum , et à son complément : Qui non sufficit ad cognoscendum , non sufficit ad curandum. Lors, dis-je, que des cas de cette nature se présentent dans la pratique, on se rejette sur la bizarrerie des phénomènes morbides , sur l’imprévu, sur l’extraordinaire, sur ces maladies générales inconnues, ces grands empoisonnements, dont le poison est inconnu et inconnaissable , introuvé et introuvable , sur les profondes altérations du sang , non déterminées toutefois , qui menacent d’une ruine soudaine les organismes les plus vigoureux ; les autres excusent leur ignorance en s’écriant: véritablement il n’y a que des malades, il n’y a point de maladies ! Ce qui , pour le dire en passant , simplifie tellement le diagnostic , qu’il le rend inutile , chose fort appréciée des hippocratistes modernes. Quant aux organiciens, ils en font autant de maladies successives qu’il y a d’organes envahis successivement par le travail de suppuration. En un mot, cette maladie échappe, en général , aux plus habiles, comme aux moins éclairés.
Il est facile cependant de la distinguer de la morve et du farcin , par l’absence, avant l’invasion, de toute communication des malades
avec des chevaux affectés; par l’absence de coryza purulent, s il s’agit de la morve; par sa marche aiguë, qui diffère de la marche essentiellement chronique du farcin. Toutefois, en l’absence de renseignements sur les antécédents, il serait impossible de la distinguer du farcin aigu d’une manière convaincante pour les médecins éclairés. Il n’y a plus, comme signes distinctifs, que des nuances dans l’étendue des abcès; l’aspect du pus, moins liquide, plus granuleux dans le farcin que dans la diathèse purulente ; le siège de la suppuration plus superficiel dans le farcin , où les abcès sous-cutanés sont fréquents, et les phlegmons diffus, rares, ce qui est l’opposé de la diathèse purulente spontanée. Ces caractères sont-ils assez constants, et, fussent-ils constants, sont-ils assez tranchés pour servir de base à un diagnostic sûr ? Je n’oserais point répondre par l’affirmative. Il est, en effet, des questions que le temps seul éclair.e, attendu que le temps seul multiplie assez les faits pour qu’il soit possible d’en tirer de légitimes inductions.
Une autre maladie que l’on confond assez fréquemment avec la diathèse purulente spontanée, c’est le rhumatisme articulaire aigu. Toutefois la marche continue rémittente de la première, ses frissons répétés , le cachet de gravité qu’elle imprime à tous les phénomènes généraux ; le peu de mobilité des arthrites , qui se multiplient le plus souvent sans se déplacer pour cela ; enfin l’ictéritie inflammatoire , si marquée dans la diathèse purulente qu’elle en constitue un des caractères importants : tels sont les signes principaux qui peuvent servir à distinguer ces deux maladies , lors même que la diathèse purulente n’envahit que les articulations. Mais si la diarrhée fétide, si les suppurations diffuses des membres, s’y joignent, qui pourra la confondre avec le rhumatisme articulaire aigu , même pendant la vie? Enfin la méprise est inexcusable après la mort. Comment confondre l’arthrite rhumatismale, cette inflammation essentiellement résolutive , que certains auteurs ne regardent même que comme une simple fluxion, avec l’inflammation essentiellement purulente de la maladie qui nous occupe? Ajoutons à ce tableau les
abcès musculaires, les phlegmons diffus, les éruptions purulentes , les abcès viscéraux du poumon, du foie, de la rate, du cerveau, les épanchements purulents des grandes séreuses splanchniques ! Qu’ont toutes ces lésions de commun avec le rhumatisme , si ce n’est quelques-uns de leurs sièges ?
Mais il est temps, avant d’aller plus loin, de présenter quelques observations. J’aurais pu, parmi elles, insérer quelques cas de diathèse purulente spontanée, que j’ai observés durant le cours de mon internat dans les hôpitaux de Lyon ; mais j’ai préféré les choisir parmi des faits déjà publiés , afin de donner par là plus d’autorité et plus d’importance aux conclusions que j’en ai dû nécessairement tirer. Même parmi ces dernières , je n’en cite que huit ; j’aurais pu facilement les multiplier davantage , mais j’ai pensé que ce nombre était suffisant pour ce que je voulais établir, et d’ailleurs je n’ai pas voulu donner trop d’extension à ce travail.
Ire OBSERVATION (1).
Diathèse purulente spontanée.
On apporta à l’hôpital de la Charité un individu mourant et plongé dans un état ataxo-adynamique des plus prononcés. Je trouvai , à l’ouverture du cadavre, des abcès multipliés dans le cerveau, dans les poumons, dans la rate, dans les reins. Le sang était partout soit complètement liquide, soit comme grumelé, et semblable à une gelée de groseille très peu consistante. Je recueillis une certaine quantité de sang de la veine crurale pour l’examiner au microscope : au milieu de beaucoup de globules sanguins déformés et framboisés ( ce qui est leur état ordinaire sur le cadavre), on distinguait très-nettement un assez grand nombre de globules de pus. Il n’y avait d’ail-
(I) M. le professeur Andral, Essai d’hématologie pathologique , p. 113.
leurs nulle part la moindre trace de phlébite. C’est l’un de ces cas que les anciens eussent désignés sous le nom de diathèse purulente { 1). Des collections de pus dans plusieurs solides, et du pus dans le sang, telles furent, en effet, les seules altérations dont on constata l’existence.
IIe OBSERVATION.
Diathèse purulente spontanée (2).
Un facteur surnuméraire de la poste aux lettres, âgé de vingtdeux ans, fut amené à l’hôpital de la Charité le 12e jour de sa maladie, et y succomba le 14e jour. A l’époque de son entrée, il était sans connaissance. Le Dr Bouchacourt, qui lui avait donné des soins, me raconta que ce jeune homme , fortement constitué , avait été pris d’abord, à la suite d’une course un peu forcée, d’une simple bronchite pour laquelle on l’avait saigné ; puis étaient survenus les symptômes bien tranchés d’une pneumonie , à laquelle on opposa une deuxième émission sanguine et l’usage de l’oxyde blanc d’antimoine. Peu à peu, les accidents de la phlegmasie pulmonaire s’amendèrent, et elle paraissait être en voie de résolution, lorsque, neuf jours après l’invasion de la pneumonie, le malade fut pris tout à coup d’un frisson violent accompagné d’une roideur générale, comme tétanique,
(1) D’où il faudrait logiquement conclure que les anciens savaient beaucoup mieux la médecine que les modernes, puisque ces derniers seraientcensés ne pouvoir nommer, ni classer, ni diagnostiquer cette maladie. 11 est bien assurément d’être ami des anciens, et de les estimer à leur valeur; mais pourquoi leur faire hommage des découvertes et des travaux des modernes? Existe-t-il un seul travail sur la diathèse purulente avant ceux que M. Tessier a publiés dans l’Expérience? Si ce travail existe, quel en est l’auteur? La vérité est que les anciens n’ont jamais connu ni décrit sous son nom la diathèse purulente r et la justice veut que l’on attribue à nos contemporains ce qui est le fruit de leur labeur.
(2) Becquerel, Séméiotique, p. 281; observ. de fièvre purulente.
de tout le corps. Les deux jours suivants , le même phénomène se produisit; le 11e jour, le malade commença à délirer un peu, et, le 12e, il tomba dans le coma. Conduit alors à l’hôpital, il présenta l’état suivant : coma profond , solution des quatre membres , extinction absolue de l’intelligence; pouls dur, vibrant, battant 120 fois par minute, en même temps qu’il y avait 56 inspirations ; peau couverte de sueur, râle muqueux à grosses bulles dans tous les points de la poitrine ; absence des selles ; suspension de l’excrétion de l’urine , dont on ne put se procurer qu’une très-petite quantité à l’aide du cathétérisme. Le lendemain, 13e jour, l’état du malade était resté le même ; il succomba le 14e jour.
A l’ autopsie, faite vingt-huit heures après la mort, on constata les altérations suivantes :
II y avait dans la substance cérébrale à peu près 200 abcès , tous d’un petit volume; il s’en exhalait une odeur fétide, comme gangréneuse ; en d’autres points, il n’y avait pas encore de collections purulentes, mais le tissu nerveux était ramolli et infiltré de pus; on retrouvait la même odeur.
Dans le poumon, on trouva deux petits abcès très-bien formés, et çà et là quelques lobules en hépatisation rouge.
Le rein droit contenait une quarantaine d’abcès, et le rein gauche en offrait seulement quatre ou cinq. Ils exhalaient la même odeur que ceux du cerveau, et un détritus comme gangréneux les entourait ou s’était mêlé au pus.
Deux abcès de même nature, mais plus gros, et ayant à peu près chacun le volume d’une noisette, existaient dans la rate.
Il n’y en avait aucun dans le foie, qui était sain ; il n’y en avait aucun non plus dans les muscles, les articulations et le tissu cellulaire sous-cutané. Les fosses nasales étaient saines.
On suivit les veines depuis le cœur jusqu’aux extrémités des membres ; on ouvrit les sinus de la dure-mère, on examina le diploé et plusieurs points de la substance spongieuse des os: nulle part on ne découvrit de phlébite.
Le sang contenu dans le cœur, les artères et les veines, était partout remarquable par sa grande liquidité ; à peine y trouvait-on çà et. là quelques grumeaux peu consistants.
IIIe OBSERVATION.
Diathèse purulente spontanée (1).
Un passementier âgé de cinquante-neuf ans entra à l’hôpital de la Charité le 10 octobre 1839. Cet homme, d’une constitution en apparence robuste, et paraissant avoir toujours vécu au milieu des meilleures conditions hygiéniques, avait été pris, six semaines avant son entrée à l’hôpital, d’une hémiplégie subite du côté droit, qui, à la suite des saignées répétées, disparut au bout de quelques jours, laissant toutefois un peu de faiblesse dans les membres de ce côté. Quinze jours avant l’entrée à l’hôpital, les deux jambes et d’abord la droite, commencèrent à s’œdématier; en même temps, il perdit trèsrapidement ses forces, et lorsque je l’observai, je fus frappé de sa grande prostration ; les membres abdominaux étaient infiltrés , la langue sèche et rouge ; un bruit de souffle intermittent se faisait entendre aux deux carotides. Depuis le 10 octobre jusqu’au 3 novembre, époque de sa mort, ce malade présenta de plus en plus l’état connu sous le nom de fièvre adynamique. Des eschares se développèrent au sacrum, la langue devint de plus en plus sèche, une diarrhée fétide s’établit, constituée par une sorte d’eau jaunâtre. Le pouls, toujours fréquent, varia entre 88 et 104; la peau fut constamment chaude. La mort fut précédée d’une longue agonie pendant laquelle la respiration s’embarrassa de plus en plus.
A l’ouverture du cadavre, on trouva la rate creusée de deux ab-
(I) Becquerel, Séméiotique , p. 283, observ. de fièvre purulente. 1849 — Mathieu.
cès, dont chacun avait le volume d’une noix. Il y avait trois autres abcès dans la substance corticale du rein gauche, et un dans celle du rein droit. Nulle part ailleurs, il n’y avait de traces de pus, pas plus dans le tissu cellulaire, dans les divers parenchymes et dans les articulations que dans le système circulatoire qui fut partout examiné ; le sang était généralement liquide avec quelques grumeaux disséminés. 11 n’y avait, d’ailleurs, dans les organes d’autre altération qu’une congestion hypogastatique considérable des deux poumons, et un petit kyste du volume d’une lentille dans le corps strié droit, vestige de l’ancienne attaque d’apoplexie. »