TRAITEMENT
La question du traitement de la diathèse urique est des plus difficiles , comme celle de tout traitement de longue durée. Le médecin a, en effet, contre lui, non-seulement le mal lui-même , mais
1S58. - Gilbrin. 5
encore, l’homme est ainsi fait, la répugnance à sacrifier ses goûts, ses habitudes, aux exigences de sa santé; il n’est pas jusqu’à l’amélioration même de l’étal du malade qui ne soit obstacle à sa guérison, quand il n’a pas assez de raison pour se conformer entièrement aux conseils de la médecine. En effet, dès qu’il va mieux, il ne songe plus qu’à s’affranchir des règles de l’hygiène, qu’il considère comme un joug insupportable ; s’il rencontre son médecin dans la rue, il l’évite, et il retombe dans de nouvelles erreurs qui amèneront de nouveaux troubles de la santé. Hâtons-nous d’ajouter que les moyens de traitement sont quelquefois à peu près incompatibles avec les exigences de la profession du malade: ainsi l’exercice musculaire n’est pas facile à l’homme que sa profession condamne à rester sédentaire dans un bureau ou dans un cabinet.
Quoi qu’il en soit, il y a, dans cette question, deux phases à examiner : le traitement de la diathèse urique elle-même et le traitement de ses manifestations. C’est surtout du traitement de la diathèse que je vais m’occuper, le temps et l’espace me manquant pour entrer dans le détail du traitement de chacune des manifestations en particulier. .
D’une façon générale, on peut dire que le traitement de la diathèse urique consiste à employer tous les moyens possibles de rendre complète la combustion des matériaux azotés de l’organisme ; or ces moyens se déduisent de la connaissance des diverses conditions que nous avons indiquées dans l’étiologie de cette affection.
La nutrition est troublée, on devra donc recourir aux modificateurs qui agissent sur elle.
L’exercice musculaire avec ses différentes formes sera d’une trèsgrande utilité. L’observation l’avait déjà appris aux anciens, bien qu’ils ne connussent pas comme nous les connaissons aujourd’hui les phénomènes chimico-organiques de la nutrition. Nous savons maintenant que l’exercice musculaire agit en rendant plus complète l’oxydation des matériaux azotés. Ce fait, que l’on pouvait prévoir en songeant que l’exercice musculaire s’accompagne d’une élévation
de la température du corps, a été mis hors de doute par Lehmann, qui a fait voir que l’urine contient moins d’acide urique et plus d’urée, quand on s’est livré à un travail manuel un peu considérable, que quand on reste inactif.
On dqvra d’ailleurs proportionner cet exercice aux forces du malade , et le varier de manière à l’accommoder à ses goûts et aux exigences de sa profession. Ainsi on pourra conseiller la promenade à cheval ou à pied, la chasse, l’escrime, la danse, le billard ; une occupation très-salutaire consiste à scier et fendre du bois, car cette action réclame le concours de presque tous les muscles du corps.
On a conseillé aussi un genre d’exercice qui, quoique se rapprochant beaucoup de celui de la danse, ne serait probablement pas du goût de beaucoup de malades. Je ne puis cependant m’empêcher de citer à ce sujet le passage suivant, que je lis dans la Gazette des hôpitaux (n" 2 , t. T*’, 2® série ) : « Un jeune médecin vient de mettre à la mode un singulier remède. Il affirme que l’expérience a révélé que les gens qui exercent l’état de frotteur sont exempts de la goutte et de toute espèce de rhumatisme articulaire. En conséquence, et fort de cette certitude, il condamne tous ses malades à frotter euxmêmes leurs appartements. Sa clientèle est riche et noble : tout le monde frotte, ministres, pairs de France, députés; tous ceux qui s’adressent à lui sont condamnés à frotter à qui mieux mieux, et tous s’en trouvent bien, cette prescription fait fureur. Le docteur n’obtiendra pas de brevet d’invention ; c’est le-ballon de Zadig, c’est la danse d’Anticornaro sur un parquet graduellement échauffé.»
Sydenham pense même que le malade ne doit pas se laisser arrêter dans son exercice par un peu de douleur. J’ai dit que l’on devait accommoder le genre d’exercice aux forces du malade ; ainsi, si les articulations presque ankylosées refusent le service,'on fera faire des promenades en voiture, on fera travailler les muscles thoraciques par le chant, la lecture à haute voix, etc-
Les Wins fréquents, les bains de vapeurs, les frictions sèches, et surtout l’emploi de l’hydrothérapie, seront de la plus haute impor-
tance pour ranimer les fonctions languissantes de la peau , ou mieux de son réseau capillaire, et par suite rendre plus énergiques les fonctions d’exhalation qui constituent le régulateur de la chaleur animale.
Les frictions sèches ont aussi pour bu*, en enlevant une grande partie des cellules épithéliales, d’augmenter leur sécrétion, ce qui est bien important.
Quant au régime, on devra prescrire au malade de diminuer la quantité de ses aliments azotés, et d’augmenter la proportion des fruits et des légumes herbacés, sans cependant tomber d’un excès dans un autre opposé, car le régime végétal exclusif est difficilement supporté, et peut donner lieu à la gravelle oxalique, qui est pire encore que la gravelle urique; et d’ailleurs la viande pri.se en quantité modérée n’est qu’utile quand on se livre à un exercice suffisant. On interdira aussi l’usage des épices, qui excitent à manger plus qu’il n’est besoin.
Quant aux boissons, on proscrira les vins forts,, les bières fortes, les liqueurs alcooliques ; on préférera les cidres et les petites bières, ou encore des vins accidules, tels que le vin du Rhin, étendus d’eau. On devra aussi s’abstenir autant que possible des vins mousseux et du café, bien que leur usage très-modéré ne me paraisse pas avoir de grands inconvénients. M. Bouchardat veut que l’on prescrive l’usage de boissons aqueuses abondantes, dans le but de faciliter l’excrétion de l’acide urique; elles doivent être en quantité suffisante pour faire rendre 2 litres environ d’urine dans les vingtquatre heures.
Je n’ai parlé jusqu’ici que de moyens de traitement empruntés à l’hygiène ; il me reste à parler de l’emploi des alcalins contre la diathèse urique.
Les alcalins sont d’une grande utilité dans le traitement de la diathèse urique et de ses manifestations ; on les emploie de préférence à l’état de bicarbonate de soude, parce que c’est cet alcali qui est en majorité dans nos humeurs, d’où l’on peut conclure que
le bicarbonate de soude est un sel plus organique en quelque sorte, plus assimilable que celui de potasse par exemple , la potasse existant en moindre quantité dans nos humeurs. Le bicarbonate de soude s’administre à l’intérieur, à'la dose de 4 à 8gr. par jour, soit en solution dans 1 ou 2 litres, soit mélangé à du sucre ( sucre de Vichy), soit sous forme de pastilles dites de Vichy et contenant chacune 5 centigr. de bicarbonate; mais la solution aqueuse est bien préférable.
Les eaux alcalines, minéralisées principalement par le bicarbonate de soude, sont préférables à toutes les préparations alcalines artificielles, parce quelles contiennent une certaine quantité de matière organique encore mal définie, qui les fait tolérer plus facilement. Le type des eaux alcalino-sodiques est Vichy en France, Ems en Allemagne ; je ne parlerai que des eaux de Vichy. En général, les sources de Vichy sont chaudes, à l’exception de celles des Célestins; les autres ont une température de 25° à 45°. Elles contiennent en moyenne 5 gr. de bicarbonate de soude par litre, c’est-à-dire environ la dose à laquelle on administre ordinairement ce sel. Dans la diathèse urique, où l’on a pour but d’alcaliniser le sang, on commence par en faire prendre un demi-verre le matin à jeun et un demi-verre avant le dîner; puis on s’élève successivement jusqu’à un verre, deux verres, deux fois par jour. On ne devra que rarement dépasser 2 litres par jour, et dans tous les cas, l’examen de l’urine indiquera quand il faudra s’arrêter et diminuer la dose ; il ne faut pas laisser l’urine devenir alcaline , car il en résulterait le dépôt des phosphates. Il vaut mieux boire ces eaux pures que coupées avec du lait ou des sirops.
On administrera aussi avec avantage ces eaux sous la forme de bains, de douches, et même de lotions, principalement contre les manifestations de.la diathèse urique du côté de la peau : affections dartreuses, lichen, prurigo, etc.
Quant à leur mode d’action : 1° elles excitent les fonctions digestives en augmentant la sécrétion du suc gastrique ; elles n’ont
pas d’action bien marquée sur la sécrétion intestinale, et, si M. Petit les considérait comme purgatives, c’est qu’il les employait beaucoup contre la goutte et qu’il les donnait alors à très-haute dose.
2° Absorbées, elles modifient profondément l’étal physique et chimique du sang, et par suite, la nutrition. En effet, elles fluidifient le sang en dissolvant d’une manière plus complète l’albumine et la fibrine ; déplus, par la réaction alcaline qu’elles communiquent au sang, elles activent l’hématose et la combustion des matériaux organiques par l’oxygène de la respiration. Aussi ne faut-il pas en prendre avec excès, car, par la propriété qu’elles ont d’augmenter la destruction organique, elles peuvent aller jusqu’à produire un mouvement de dé.sassimilation qui dépasse celui de la réparation' alimentaire; le sang s’appauvrit, il y a cachexie, le sujet n’a plus d’appétit pour réparer ses pertes, la cachexie s’aggrave, et il meurt. Mais, nous le répétons, ce fâcheux résultat ne peut arriver que par l’abus des alcalins ; ce n’est qu’une question de dose.
3” Enfin les eaux alcalines agissent sur les sécrétions, dont la plupart sont augmentées; de plus, celles naturellement alcalines le deviennent davantage, celles acides le deviennent moins. La bile, en même temps qu’elle devient plus alcaline, est fluidifiée, et s’écoule plus facilement. La sécrétion urinaire est augmentée, devient moins acide; on ne doit pas aller jusqu’à l’alcaliniser. La sécrétion de la peau est activée, devient moins acide; la peau elle-même est tonifiée et les fonctions de son réseau capillaire se font mieux.
Je devrais encore parler de différents médicaments qui 6nt été successivement préconisés; mais, comme c’est principalement contre certaines manifestations de la diathèse, et en particulier la goutte soit articulaire, soit abarticulaire, qu’on lès a conseillés, je n’en parlerai pas, ne m’étant proposé que l’étude du traitement de la diathèse proprement dite.