DIAGNOSTIC
Le diagnostic de la diathèse urique est facile dans certains cas, et très-difficile dans d’autres; il est basé sur des signes fournis par les articulations, par l’appareil urinaire et par d’autres organes.
A. Le diagnostic est facile quand la peau qui recouvre les jointures goutteuses s’est ulcérée et a livré passage à des topbus. Ceux-ci, en effet, broyés avec un peu d’acide nitrique, puis chauffé dans un petit tube ou dans une capsule de porcelaine, jusqu’à complète dessiccation, donnent une belle couleur pourpre éclatante, par la formation de murexide.
Mais il faut que la goutte soit déjà ancienne pour que les topbus se présentent ainsi à l’extérieur. Quand ce signe manque, le diagnostic est moins facile; mais on a encore des tumeurs entourant un nombre variable d’articulations, surtout les petites articulations; ces tumeurs déforment les jointures, car elles sont dues à des dépôts d’urates, ce qui fait qu’elles sont très-dures au toucher ; elles se sont lentement développées et ont augmenté à chaque nouvelle attaque de goutte.
Voilà les -signes que fournissent les articulations quand la maladie est plus ou moins ancienne; mais, quand elle est au début, il n’y a pas encore de concrétions tophacées, il existe seulement une tuméfaction douloureuse, accompagnée de rougeur et de chaleur au niveau d’une ou de plusieurs articulations, avec un développement anormal des veines sous-cutanées de la partie malade. Ces signes peuvent passer d’une jointure à une autre, mais ordinairement sans
quitter complètement celle qui a été ia première atteinte. De plus, la marche de la maladie se compose d’attaques séparées par des intervalles variables de quelques semaines à plusieurs années, pendant lesquels intervalles la santé ’ est parfaite. Chacune de ces attaques est composée elle-même d’une série d’accès commençant généralement le soir pour finir le matin.
Les attaques durent environ trois semaines, et se terminent par résolution, tant qu’il n’y a pas encore formation de tophus ; la résolution s’accompagne de desquamation de l’épiderme, et dans quelques cas rares, de sueurs crayeuses locales.
B. Les signes fournis par l’appareil urinaire sont : 1 ° la présence, dans l’urine, d’acide urique à l’état cristallin. On voitde petites paillettes se former par le refroidissement de l’urine, quelquefois même avant le refroidissement; elles existent à la surface et au fond du vase, et surtout contre ses parois. Elles sont apparentes à l’œil nu ou à la loupe, mais il faut le microscope pour distinguer leur forme rhomboïdale. Ces petits cristaux sont tantôt isolés, tantôt groupés en rosace ou en étoile; leur couleur est jaune-brun; ils sont peu solubles dans une grande quantité d’eau , insolubles dans l’acide chlorhydrique, solubles dans l’acicTe azotique concentré. M. Becquerel attache beaucoup d’importance à ce signe ; mais, pour qu’il ait une certaine valeur diagnostique, il faut qu’il ait été constaté pendant longtemps chez un individu, car MM. Robin et Verdeil ont vu le même phénomène se produire accidentellement sous l’influence d’une attaque de rhumatisme, et aussi à la suite de l’ingestion de café noir, de vin de Champagne, etc.
2° L’excès d’acide urique dans l’urine et la formation de sédiment. On reconnaît ce signe à l’augmentation de la densité de l’urine, qui peut s’élever jusqu’à 1,030 et au-dessus ; à une coloration plus foncée, à une réaction acide plus prononcée; enfin à la formation des sédiments rougeâtres constitués par de l’urate d’ammoniaque, d’après MM. Verdeil et Robin, ou par de l’acide urique et une matière
animale, selon MM.‘ Becquerel et Rodier. Ce précipité peut sortir tout formé, ou ne se former que pendant le refroidissement de l’urine, quelquefois même seulement après l’addition de quelques gouttes d’acide nitrique.
3“ La gravelle urique. Ce signe a une plus grande importance que les deux précédents. La plupart des goutteux finissent par devenir graveleux, et réciproquement, quand un homme a de la gravelle rouge, on est à peu près certain qu’il a eu des attaques de goutte ou qu’il en aura.
Ces graviers ont une couleur rouge-brique, et leurs caractères chimiques sont les suivants : 1“ Ils sont facilement solubles dans les alcalis, surtout dans la potasse. 2“ Si on les chauffe avec de l’acide azotique dans une capsule de porcelaine, qu’on évapore jusqu’à siccité, et qu’on ajoute une goutte d’ammoniaque, on obtient une belle coloration rouge-pourpre. 3” Calcinés à l’air libre, ils brûlent sans laisser de résidus.
Les calculs d’acide urique ou. d’urates se reconnaîtraient aux mêmes caractères.
C. Signes diagnostiques fournis par les autres organes. — Quand on rencontre des concrétions tophacées sous la peau des pieds, des mains, des jambes, etc., ce sont des signes d’une grande importance pour établir le diagnostic de la diathèse unique; nous en dirons autant des sueurs crayeuses.
Quant aux autres phénomènes que nous avons indiqués, pour qu’il soit permis de penser qu’ils sont sous la dépendance d’une diathèse urique, il faut la coïncidence, chez le même individu, d’accès de goutte ayant précédé ou suivi, ou encore l’existence d’une gravelle urique.
On s'est beaucoup occupé du diagnostic différentiel entre la goutte et le rhumatisme articulaire, ët aujourd’hui encore tout le monde n’est pas d’accord sur ce point : des médecins éminents ne veulent pas admettre de différence fondamentale entre ces deux maladies, et
pensent que la goutte n’est autre chose qu’un rhumatisme développé dans des conditions particulières. Mais ces médecins sont en minorité, etle plus grand nombre pense que la goutte est parfaitement distincte du rhumatisme articulaire. M. le professeur Natalis Guillot fait principalement reposer son diagnostic entre ces deux affections sur^l’examen attentif de l’ensemble des phénomènes, de la manière dont ils débutent et se succèdent.
Le rhumatisme articulaire aigu est à peu près l’apanage des jeunes gens au-dessous de 30 ou 35 ans, au lieu que la goutte est, dans la majorité des cas, réservée à un âge supérieur à celui-là.
'Le rhumatisme articulaire survient d’une manière soudaine , une lièvre intense s’allume brusquement, et une ou plusieurs articulations s’enflamment à la suite d’un refroidissement. Les goutteux, au contraire, sentent venir leurs accès : déjà il existe un point doulourex, généralement toujoursie même chez le même malade, et cependant il n’y a point encore de phénomènes généraux bien intenses; de plus, la cause occasionnelle de l’accès de goutte est très-souvent une émotion morale, un accès de colère, etc., ce qui n’a jamais lieu pour le rhumatisme.
Les attaques de rhumatisme peuvent laisser à leur suite des lésions, mais qui consistent en des dépôts de lymphe plastique dans l’intérieur des articulations; au lieu que les lésions secondaires de la goutte sont des dépôts d’urates autour des articulations, qui peuvent, il est vrai, pénétrer à la longue dans l’intérieur de celles-ci, mais ce n’est que d’une façon mécanique, et ils ne s’y sont pas formés primitivement.
Enfin, au lieu que dans le rhumatisme, les phénomènes vont s’amoindrissant, au-dessus de la trentaine; dans la goutte, au contraire, ils vont en augmentant à partir de cet âge, s’ils avaient déjà commencé auparavant, et à mesure que la maladie marche, on voit survenir la série des affections secondaires qui sont sous la dépendance de la -diathèse urique.
Les partisans de l’identité de nature des deux maladies disent
que la présence de l’acide urique, en excès dans Turine, dans la goutte, ne signifie rien au point de vue du diagnostic différentiel, puisqu’on en trouve aussi dans le rhumatisme. Oui, mais dans ce dernier cas, c’est pendant l’attaque de rhumatisme qu’on en rencontre; chez le goutteux, au contraire, c’est dans l’intervalle des attaques que l’excès d’acide urique se manifeste dans l’iirine, au lieu que pendant Tattaque, nous avons vu qu’il s’y trouve en moindre quantité.
Enfin une circonstance qui mérite considération au point de vue du diagnostic différentiel, entre la goutte et le rhumatisme , c’est que Garrod a trouvé un excès d’acide urique dans le sang des goutteux , à l’état d’iirate de soude, tandis que dans le sang des rhumatisans, il n’en a pas trouvé plus que dans celui d’un homme sain.
Quant-à ce que l’on a appelé goutte asthénique primitive, qui se développe chez les pauvres, surtout chez les femmes, et qui est si commune à la Salpêtrière, c’est à tort qu’on lui a appliqué le mot de goutte; elle n’a de commun avec la goutte chronique que son siège aux petites articulations et la déformation qu’elle y détermine; mais elle ne donn,e pas lieu à la production de tophus. Cette maladie est produite par la misère et par le froid humide, et ne se rattache nullement à la diathèse urique, mais bien au rhumatisme chronique ou à l’arthrite chronique. I! en est de même de ce qu’on a appelé goutte atonique, goutte froide, rhumatisme goutteux.
Il nous reste à dire un mot du diagnostic différentiel de la gravelle urique. Pour cela, je vais donner les caractères propres à chaque espèce de gravelle.
Les calculs des voies urinaires sont de nature organique ou de nature inorganique; Ceux de la première série sont formés d’acide urique, très-rarement d’acide xanthique, quelquefois de cystine ou oxyde cystique; ces derniers sont rares : ou n’en connaît que cinq cas. Leur production se rapporte à l’usage longtemps continué d’àiiments albuminoïdes soufrés, comme les œufs; ils ont pour earac-
tère de brûler sur le charbon en répandant une odeur aliacée, due à la présence du soufre qu’ils renferment. Ceux d’acide xanthique se distinguent par leur couleur jaune.
Les graviers de nature inorganique sont formés soit d’oxalate de chaux, soit de phosphate de chaux ou de phosphate ammoniacomagnésien. Voici les caractères par lesquels ils se distinguent entre eux et ceux qui permettent de les distinguer des graviers d’acide urique :
A. Par la calcination à l’air libre : 1“ les graviers d’acide urique ne laissent pas de résidu ; 2° ceux d’oxalate de chaux laissent un résidu de chalix ; 3° les graviers phosphatiques ne dégagent rien, excepté ceux de phosphate ammoniaco-magnésien, qui dégagent une odeur ammoniacale.
B. Traités par l’acide azotique, tous se dissolvent; mais 1° si l’on évapore à siccité la dissolution azotique d’acide urique et qu’on ajoute de l’ammoniaque au résidu, on obtient une coloration rougepourpre.
L’addition d’ammoniaque dans la solution nitrique des autres graviers en précipite la matière calculeuse, ce qui les distingue tous deux de ceux d’acide urique; de plus, ils se distinguent entre eux parce que si, après les avoir dissous dans l’acide nitrique, on ajoute de l’azotate d’argent ammoniacal, on obtient avec les graviers oxaliques un précipité blanc d’oxalate d’argent, tandis qu’avec les phosphatiques le précipité est jaune et formé de phosphate d’argent.
Enfin la gravelle urique se développe chez les mangeurs de viande, chez les buveurs de liqueurs alcooliques, chez les gens sédentaires, ou par le défaut de dissolution de l’acide urique ou des urates, la quantité d’urine étant insuffisante; elle est propre à l’âge adulte.
La gravelle phosphatique est celle des vieillards; elle a son point de départ dans la réaction alcaline que prend l’urine par suite de différentes affections des voies urinaires qui sont fréquentes dans la vieillesse.
La graveile oxalique se développe à la faveur de trois circonstances : t° par l’abus du sucre, qui alors est incomplètement brûlé et donne de l’acide oxalique; T l’acide oxalique peut se produire par l’oxydation de l’acide urique dans certaines circonstances; 3" par l’abus des aliments qui contiennent beaucoup d’oxalates, tels que l’oseille, les tomates, etc. Cette graveile s’observe surtout chez les enfants.
La diathèse urique est une affection grave; car du moment qu’un individu en a présenté une manifestation, on doit le considérer comme menacé d’en éprouver de nouvelles atteintes à l’avenir. De ce moment aussi doit commencer pour le médecin le rôle de défenseur de l’économie, et nous verrons, à l’article Traitement, que c’est principalement à l’hygiène qu’il devra demander les moyens de combattre la diathèse urique et d’en empêcher la manifestation à l’avenir.
Le pronostic perd donc de sa gravité si, chose bien rare, le malade consent à se conformer aux exigences de sa santé.
J’ai dit que la diathèse urique est un vice de nutrition consistant en ce que la désassimilation des matériaux azotés de l’économie s’opère d’une façon imparfaite, ces matériaux ne s’oxydant pas à un degré suffisant.
On sait que si l’on prend le corps d’un animal, et que l’on calcine à l’air libre cette portion de matière organique, on obtient en définitive un produit qui n’est autre chose que du carbonate d’ammoniaque, dont la formule chimique est AzH^,CO^. Dans l’acte de la nutrition il se passe quelque chose de semblable : en effet, après que
1858. - Gilbrirt. 4
les principes albuminoïdes de l’alimenlation ont été réduits en albuminose par lés liquides de la digestion, et introduits dans l’intérieur de l’organisme par l’absorption, ils passent par une série de transformations qui les rendent propres à faire partie de nos tissus, et dont l’ensemble constitue la nutrition proprement dite ou l’assimilation. Puis ces tissus subissent à leur tour de nouvelles transformations destinées à les rendre propres à être éliminés ; l’ensemble de cette seconde série de réactions constitue le phénomène de la désassimilation ou dénutrition. Ces différentes métamorphoses que subissent les principes azotés correspondent à des degrés différents de combinaison avec l’oxygène qui, introduit dans le sang par la respiration, circule avec ce liquide dans ses canaux et va se mettre , dans les capillaires, en rapport moléculaire avec les tissus qu’il est chargé de brûler pour former de nouveaux principes susceptibles d’être éliminés par différentes voies d’excrétion. On ne possède pas encore de notions bien précises sur les différents termes intermédiaires de l’oxydation des matériaux azotés de l’organisme ; mais les deux derniers sont bien connus : ce sont l’acide urique et l’urée.
Dans un organisme fonctionnant régulièrement, il se forme trèspeu d’acide urique, qui n’est que le produit d’une combustion imparfaite, et qui, n’étant soluble que dans une très-grande quantité d’eau, ne saurait être facilement éliminé. L’urée, au contraire, qui est très-soluble, est une forme convenable pour l’élimination; aussi est-ce en ce principe, résultat d’une combustion complète, que se transforment, en presque totalité, les matériaux azotés qui doivent être rejetés au dehors, du moins quand l’organisme fonctionne régulièrement. Or l’urée peut être considérée comme du carbonate d’ammoniaque privé des éléments de deux molécules d’eau, puisque sa formule (C^H^Az^O^) équivaut à 2 (AzH^,CO^) — 2H0. INous avions donc raison de dire que la série des réactions que subissent les matériaux azotés dans l’organisme donne, en définitive, un produit qui ressemble au produit de la calcination à l’air libre de tissus organiques ; et comme dans l’un et l’autre cas, ce sont des matériaux
semblables qui ont été employés, et qu’ils ont donné des produits semblables, il est bien permis de penser qu’il s’est passé dans les deux cas des réactions de même ordre, c’est-à-dire, dans l’organisme comme dans le creuset, la combinaison de l’oxygène avec des matériaux azotés. Si cette combustion est complète, le résultat est de l’urée ; mais si les matériaux n’ont pas fixé une suffisante proportion d’oxygène, le résultat est de l’acide urique, corps moins oxydé que l’urée, car sa formule chimique-est C^*H^Az^O®; ce produit n’est point aussi facilement éliminé que l’urée, parce qu’il est beaucoup moins soluble qu’elle.
J’ai dit que l’acide urique n’est produit qu’en très-petite quantité dans l’organisme d’un individu chez lequel la nutrition se fait régulièrement; mais, quand il existe le vice de nutrition qui constitue la diathèse urique, ce principe se forme en grande quantité par suite de l’incomplète oxydation des matériaux azotés, et cet excès d’acide urique devient le point de départ des différentes lésions que nous avons signalées.
Je m’explique: pour qu’un organisme soit dans de bonnes conditions d’un fonctionnement normal, il est nécessaire qu’il éprouve des pertes aussi régulières que ses gains. L’homme, par exemple, doit, d’une part, absorber et s’assimiler une certaine quantité d’aliments azotés et* d’aliments hydrocarbonés, en définitive une certaine quantité de carbone, d’hydrogène et d’azote; mais il est non moins indispensable que dans le même temps il perde, d’autre part, sous la forme de divers principes d’excrétion, une quantité de carbone, d’hydrogène, d’oxygène et d’azote proportionnée à ce qu’il absorbe ; et dans l’état de santé, ces pertes et ses gains se balancent assez régulièrement.
Telles sont les conditions de la nutrition chez l’homme sain, normal, recevant d’un main, donnant de l’autre. Mais si cette harmonie entre la recette et la dépense vient à être troublée, il en résulte une série de lésions qui manifestent au dehors le trouble survenu dans
la nutrition, et avertissent qu’il est urgent d’intervenir pour rétablir l’ordre.
Quand c’est le mouvement de désassimilation qui l’emporte en intensité sur celui d’assimilation, comme cela arrive dans les maladies graves et longues, le gain étant insuffisant relativement à la perte, les matériaux du corps s’épuisent, il maigrit et meurt. Mais le contraire a-t-il lieu, la nutrition est-elle plus active que la dénutrition , alors la perte va devenir inférieure au gain ; l’équilibre se trouve rompu dans un autre sens : l’organisme, continuant à assimiler des matériaux azotés sans brûler une quantité correspondante de sa propre substance, ressemble à une cheminée dont le tirage n’est pas suffisant pour la quantité de combustible que l’on y met ; le charbon y est incomplètement brûlé, et le résidu de cette combustion incomplète se dépose dans la cheminée sous forme de suie.
Dans l’économie en proie à la diathèse urique, la production excessive d’acide urique est un phénomène analogue à la formation de la suie dans la cheminée à tirage insuffisant ; mais la loi de l’équilibre organique ne peut pas, avoir été enfreinte impunément : ces matériaux azotés incomplètement oxydés s’accumulent dans le sang, et sont portés par ce liquide dans les différentes parties, où ils déterminent les désordres que j’ai indiqués plus haut.
ÉTIOLOGIE DE LA DIATHÈSE ÜRIQÜE.
Je viens de dire en quoi consiste la diathèse urique; il me reste à jeter un coup d’œil sur son étiologie.
D’une façon générale ou peut dire que toutes les circonstances, qui ont pour effet d’empêcher la combustion parfaite des matériaux azotés de l’organisme sont favorables au développement de la diathèse urique.
En premier lieu, il y a la prédisposition, terme dont la valeur
n’est point encore bien précisée, mais qui consiste très-probablement dans certaines conditions de texture intime de l’organisme, dans une disposition.spéciale des molécules de nos tissus, défavorable à la production des réactions chimico-organiques de la dénutrition. La prédisposition domine toutes les autres causes ; si elle n’existe pas, celles-ci agiront en vain, elles ne produiront pas la diathèse urique; mais la prédisposition ne suffit pas non plus à elle seule, il lui faut le concours de quelques-unes des autres causes.
A la prédisposition se rattachent l’hérédité, la constitution, le tempérament, l’âge, !e sexe.
On a toujours attaché une grande importance à l’hérédité dans l’étiologie de la diathèse urique. Elle peut agir en transmettant des parents aux enfants Indisposition organique dont je viens de parler; mais M. le professeur Bouchardat pense avec raison qu’elle n’agit pas moins en transmettant aux enfants des goûts et des habitudes favorables a la production de la diathèse, et une richesse suffisante pou!' les satisfaire.
Quant à la constitution, on a remarqué que les individus doués d’une constitution forte sont plus sujets .que d’autres à la diathèse urique ; cette règle souffre des exceptions. Les tempéraments nerveux seraient aussi plus souvent atteints que les autres.
La diathèse urique n’est point une maladie de l’enfance ;. elle se développe généralement chez l’adulte, et se continue dans la vieillesse, mais rarement on la voit se développer chez le vieillard.
L’homme y est plus sujet que la femme, ce qui tient probablement à ce que la femme observe généralement un régime plus sobre que l’homme, et aussi au flux menstruel, qui dépouille périodiquement l’organisme d’une certaine quantité de matériaux azotés, d’ou résulte la combustion plus facile de ceux qui restent. Ce qui vient à l’appui de cette opinion, c’est que la femme n’en est guère atteinte qu’après la cessation de l’ulerèmisme, ainsi que les anciens l’avaient déjà observé.
D’un autre côté, nous trouvons des conditiops qui se rattachent à la non-observation des règles de l’hygiène. De ce nombre, sont :
1“ L’inaction musculaire est une des principales. En effet, Lehmann a démontré directement que la quantité d’urée augmente et que celle d’acide urique diminue dans l’urine à la suite d’un exercice musculaire un peu fort, tandis que le contraire a lieu à la suite d’une inactipn prolongée.
2” Une alimentation trop succulente, c’est-à-dire trop riche en matières azotées, agit dans le même sens, car l’économie assimile, dans ce cas, dans un temps donné, plus de ces matériaux qu'elle n’en peut brûler dans le même temps ; elle ne peut donc les brûler qu’imparfaitement. L’alimentation trop riche en substances hydrocarbonées, comme les graisses, tend au même résultat par une voie détournée, car ces m'atières étant plus combustibles que les substances protéiques, l’oxygène se fixe sur elles de préférence, et il n’en reste plus assez pour oxyder complétement'les autres.
Quant aux condiments, ils sont nuisibles en ce qu’ils déterminent un appétit factice dangereux à satisfaire.
3“ Les boissons alcooliques, telles que les vins du Midi, les liqueurs alcooliques et les bières fortes, agissent dans le sens des aliments hydrocarbonés, dont ils se rapprochent d’ailleurs par leur composition chimique. L’alcool est en effet la plus combustible des substances que nous introduisons dans notre estomac. Les vins acidulés, au bontraire, n’ont pas le même inconvénient, ils sont même avantageux, ainsi que je le dirai plus loin.
M. Bouchardat fait observer qu’à l’usage quelquefois immodéré des boissons alcooliques se rattache l’insuffisance de boissons aqueuses qui seraient cependant utiles pour dissoudre et entraîner au dehors l’acide urique formé.
4° La suppression brusque d’une hémorrhagie habituelle, telle que le flux menstruel, ou chez l’homme, l’épistaxis, le flux hémorrhoïdal, peut agir dans le même sens que l’usage immodéré d’aliments azotés, en accumulant dans l’économie des matériaux qui
devaient en être rejetés et augmentant ainsi la quantité du conribuslible, celle du comburent restant la même.
5 ° La suppression ou la diminution des fonctions de la peau agit toujours dans le même sens. Elle est, en effet, la voie d’excrétion d’une quantité notable d’azote sous forme d’urée, d’acide sudorique, de cellules épidermiques. On comprend donc que si "ses fonctions excrétoires sont ralenties ou supprimées, il résulte de la rétention de tous ces produits dans l’organisme une augmentation des matériaux azotés à brûler, et par conséquent la combustion incomplète de chacun d’eux.
De plus, la peau a une autre fonction de la plus haute importance, je veux parler des réactions qui se passent dans son réseau capillaire. Quand cette fonction languit, les combinaisons chimiques dont', ce réseau est un des principaux sièges ne se font pas bien, les matériaux azotés ne sont qu’imparfaitement oxydés.
6° Le ralentissement de la sécrétion biliaire, par suite d’affections du foie, surtout dans la cirrhose, agit dans le sens de l’abus des aliments hydro-carbonés. Le foie est en effet la principale voie d’élimination des principes hydrocarbonés de l’économie ; on comprend que si celte élimination ne se fait pas, ou se fait mal, ces principes s’accumulent dans l’organisme et accaparent l’oxygène, d’où la combustion incomplète des principes azotés. Cela est si vrai que, parmi les signes de la cirrhose, on note la formation, dans les urines, de sédiments rougeâtres d’urate d’ammoniaque.
7" La richesse est aussi une des conditions de la diathèse urique, et de tout temps on a considéré la goutte comme la maladie des gens riches, des seigneurs. La richesse, en effet, permet de se livrer à l’inaction musculaire, à l’abus des aliments succulents, des boissons alcooliques, etc. La Fontaine a bien raison quand il nous représente la goutte ne pouvant s’accommoder à la vie active du pauvre bûcheron, et quittant sa cabane pour se réfugier sous les lambris dorés où elle torture tout à son aise un riche prélat.
8° Les professions sédentaires, comme celles d’homme de lettres.
de magistrat, de médecin, d’employé de bureau, etc., agissent par l’inaction musculaire à laquelle elles condamnent ceux qui les exercent ; c’est à ce défaut d’exercice musculaire que les hommes de cabinet doivent d’être si souvent atteints de goutte et de gravelle, et non point aux efforts intellectuels prolongés auxquels iis se livrent.
9° On peut aussi admettre au nombre des conditions favorables à la production de la diathèse urique l’insuffisance de la quantité d’oxygène introduite dans le sang par la respiration, soit par suite de névroses ou d’affections organiques des organes respiratoires, soit par le fait du séjour habituel dans un lieu où l’air est confiné, comme un cabinet de travail, une salle de café mal aérée, où l’atmosphère est en grande partie composée de fumée de tabac; mais ici, il y a complication d’une autre condition relative à l’usage quelquefois immodéré des alcooliques.
10° Quant à l’influence des climats, la diathèse urique s’observe sous tontes les latitudes. Ce qui prouve bien qu’elle n’est point exclue des pays chauds, c’est que la goutte était bien connue de Celse et d’Hippocrate. Les Romains de la décadence y étaient très-sujets, à cause des excès de table auxquels ils se livraient. Toutefois on ne peut nier qu’elle ne soit plus fréquente dans les pays froids et humides.
J’aurais pu m’étendre plus longuement sur l’élude de l’étiologie de la diathèse urique ; ce que j’en ai dit suffit à faire voir que cette étiologie se résume en ceci : pour que la diathèse urique se développe, il faut certaines conditions organiques encore mal connues, dont l’ensemble constitue la prédisposition; mais cette prédisposition ne suffit pas, il lui faut le concours de certaines circonstances dont l’effet est, directement ou indirectement, de rendre incomplète la combustion des matériaux azotés de l’organisme.
On a encore accusé les excès vénériens. Il n’est pas probable qu’ils aient une action directe dans la production de la diathèse urique, car ils la spolient au contraire d’une quantité de matériaux
azotés; mais ils agissent par un chemin détourné, parce qu’ils entraînent à leur suite l’oisiveté, les excès de table, et plus tard l’usage d’excitants qui agissent à la manière des condiments épicés.
Les vins mousseux, en particulier le vin de Champagne, le café, ont également été mis en cause. Il est vrai qu’ils déterminent l’état cristallin de l’acide urique dans l’urine; mais M. Trousseau fait observer que les Turcs et les habitants des Antilles, qui font grand usage du café, ne sont pas sujets à la goutte.
Barthez a pensé, avec d’autres, que l’usage habituel des acides devait entrer en ligne de compte dans l’étiologie de la goutte. Mais on ne fait usage que des acides organiques soit libres, comme le vinaigre, soit à l’état de sels de potasse, tels que les lartrates, citrates, acétates, roalates acides ou neutres; or ces sels à base alcaline sont brûlés dans l’économie et transformés en carbonates alcalins, et les alcalins sont utiles dans le traitement de la diathèse urique. Les acides libres, comme le vinaigre, introduits dans le sang, neutralisent, il est vrai, une partie de la soude de ce liquide, ce qui rend moins soluble l’urate de soude; mais l’abus prolongé des acides libres entraîne des troubles de la digestion, et par suite de la nutrition , bien autrement considérables.
J’ai énuméré les causes de la diathèse urique ; les causes occasionnelles de ses différentes manifestations sont des circonstances accidentelles, telles qu’un excès de table, soit en aliments ou en boissons, un excès vénérien, une fatigue excessive, un refroidissement subit, une émotion morale vive, la gêne du pied par une chaussure trop étroite, une chute, etc.