‹ De la discipline intellectuelleChapitre 2 sur 9 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

L'homme est un animal qui se croit intelligent. Sans doute l'est-il en quelque manière et à un certain degré ; autrement il n'aurait pas môme l'idée de ce à quoi il prétend. Mais il prétend beaucoup, toujours enclin à se faire illusion sur la puissance de son esprit, sur la portée et la solidité de ses connaissances. Il ne lui a pas encore été donné de bien savoir ce que c'est que connaître, ce que peut être la vérité dans son esprit ; et depuis longtemps il disserte volontiers sur l'esprit et sur la vérité, comme s'il avait une pleine conscience de sa faculté de comprendre, comme s'il était armé pour pénétrer d'emblée le sens de l'univers.

Au fond de cette belle assurance il y a une foi qui est le ressort et la ressource de l'activité. Et cette foi, trop naïve peut être, n'est pourtant point aveugle; c'est, autant qu'il semble, l'intuition simple et prompte de la vie, la conscience et la volonté d'être. Mais on dirait que la nécessité même de vivre contraint l'homme vivant à ne point trop se regarder, parce qu'elle ne lui en laisse pas le temps, et qu'elle l'oblige à prendre des partis rapides non seulement dans son action mais déjà dans la pensée qui oriente celle-ci. Il est certain que la pensée plus ou moins réfléchie,, la raison de l'homme, n'a pas montré d'abord à l'homme la vie de l'univers ni sa propre vie, la réalité des choses, comme elle était: laluimontre-t-ellc en pleine vérité aujourd'hui? L'histoire de l'esprit humain, s'il était possible de l'écrire tout entière, ne pourrait-elle pas à volonté s'inlituler histoire de la raison ou bien histoire de la folie? Une grande anarchie intellectuelle a toujours régné dans cette humanité qui s'est si hâtivement et si hautement proclamée intelligente et raisonnable ; l'on est même tenté de se

demander si la confusion de cette Babel n'augmente pas à mesure que se développe la culture humaine, si l'opposition contradictoire des mentalités collectives ne va pas plutôt en s'accentuant, et si l'équilibre des esprits individuels ne devient pas de plus en plus instable.

Il n'en serait point ainsi dans le cas où l'intelligence et la raison, comme il paraît généralement admis, seraient dans tous les hommes une même puissance absolue, capable d'atteindre parfaitement son objet, à savoir l'homme lui-même et l'univers qui le porte. Pas n'est besoin d'un long et minutieux examen pour s'apercevoir que notre faculté de connaître est loin d'être un instrument de précision, et que nos connaissances n'ont jamais été, qu'elles ne sont pas, que probablement elles ne seront jamais l'expression adéquatedes réalités qu'elles représentent. Faculté et connaissances ne laissent pas de posséder quelque valeur, puisqu'elles sont, et qu'aussi bien elles servent à quelque chose. Mais cette valeur ne serait-elle pas, comme quelques-uns l'ont pensé, essentiellement rela-

tive, et cette utilité ne serait-elle*pas, comme d'autres l'ont professé, limitée aux conditions extérieures de l'existence, la raison n'étant, en ses différents aspects et en toutes ses applications, qu'un auxiliaire plus ou moins efficace dans la lutte que les hommes, pour leur subsistance, ont accoutumé de soutenir avec la nature et aussi entre eux ?

La raison et la science, à la vérité, sont cet auxiliaire, mais elles sont plus que cela, car elles touchent à bien autre chose ; et leurs efforts, si incertains qu'ils soient dans leurs directions, si chétifs qu'ils soient dans leurs résultats, n'en témoignent pas moins d'une communion intime avec l'univers vivant, et d'une étroite solidarité avec ce qu'on pourrait appeler l'àme de l'humanité, c'est-à-dire sa vie morale. L'enfantillage des conceptions humaines sur le monde est comme un songe du réel, mais c'est déjà un songe, une image quelconque de la réalité. La contribution essentielle de la raison et de la science à l'éducation des hommes prouve aussi que, nonobstant leurs incalculables aberrations et l'abus volontaire qui a été fait de leur service

par les plus habiles et les plus forts aux dépens des plus faibles ou des plus scrupuleux, elles sont ou elles peuvent être des instruments de progrès moral. Par conséquent, la question qui se pose à leur sujet est justement de savoir si la meilleure garantie de leur sain exercice ne serait pas dans leur subordination à la fin morale de l'humanité. Nul n'ignore que dès longtemps se sont rencontrés des hommes qui se disaient sages ou amis de la sagesse et qui ont exalté la primauté de la raison et de la science comme du seul agent du progrès humain, si ce n'est même comme du principe unique et de l'arbitre souverain de la moralité. Cette opinion si avantageuse que la raison s'est donnée d'elle-même pourrait bien tenir à une grave méconnaissance tant de son propre caractère que de la source d'où provient la moralité parmi les hommes. La raison s'est formée lentement dans l'humanité ; elle n'a jamais été et elle n'est pas, tant s'en faut, égale ni tout à fait semblable en tous les individus humains. D'autre part, la moralité humaine, à en juger par le fait, n'est point issue et elle

ne procède pas des spéculations de l'esprit personnel ni des expériences dites rationnelles et scientifiques, mais d'un sentiment plus profond que toutes ces considérations et ces observations de la raison, le sens de la solidarité, du lien qui rattache l'individu à son groupe familial et social, qui le fait membre d'un corps dont sa vie, toute sa vie, sous toutes ses formes et dans tout son développement, est de toute façon dépendante. Ce sentiment pourrait bien être aussi celui du rapport essentiel qui existe entre cette loi de l'humanité et la loi de l'univers. D'où qu'il vienne et où qu'il tende, quels qu'en soient la racine dernière et l'aboutissement dans l'infini, il n'est pas né dans l'humanité, il ne subsiste pas en nous comme une donnée abstraite de la raison, un principe démontré parle raisonnement et vérifié par une statistique d'expériences exactes; il y est plutôt comme une intuition obscure de ce qui doit être, comme une conscience plus ou moins nette de cette obligation, comme l'aperception et l'appréciation de ce bien, comme une aspiration et une volonté supérieures tournées

vers lui, réclamant, pour l'accomplir, le concours de tout l'être humain.

Le tort des sages a été souvent de considérer l'humanité comme faite et parfaite, ou tout au moins comme susceptible de l'être moyennant l'application d'un programme facile et strictement défini, alors que l'humanité n'en est encore et toujours qu'à se faire, la loi de son existence étant, sous peine de décadence irrémédiable, celle d'un perfectionnement continu. Nous disons sa loi, et non pas son histoire ; car ce perfectionnement, le progrès humain, n'est sensible que si Ton regarde l'ensemble, et le détail apparaîtrait plutôt comme la succession d'innombrables efforts que suivent tout autant de faillites ; mais, eu égard à la perspective générale, il faut que les faillites ne soient pas entières, puisque nous voyons à travers toutes ces déconfitures se créer comme un trésor d humanité. La vraie sagesse pourrait donc être, au lieu de définir absolument la règle et de prétendre réaliser actuellement le plein bonheur de l'humanité, de discipliner un effort qui s'est montré prompt au découragement

quand il s'est va nourrid'espérances fragiles, et qui probablement se soutiendra mieux s'il sait la mesure de son pouvoir. Une telle discipline peut se concevoir indépendamment d'un système de philosophie qui soit censé interpréter en toute exactitude l'essence de l'univers.

Si peu humain que soit encore l'homme, c'est par la discipline qu'il s'est imposée qu'il est devenu ce qu'il est. C'est le dressage social qui a fait l'être humain, qui a développé la personnalité humaine, qui a créé l'idéal de l'humanité et qui a pourvu au progrès de cet idéal. Non qu'il en ait été, qu'il en puisse être la source profonde ; car cette source ne saurait être que le fond même de la nature humaine et de l'être universel dont cette nature est une manifestation. Mais la vie sociale a été la condition, le milieu indispensable de l'éducation humaine, du développement intellectuel et moral de l'humanité. Aussi bien, en disant que l'homme s'est imposé une discipline, n'entendons nous point signifier que chaque individu se la soit à lui-même choisie, mais que l'homme social, la société humaine, y a sou-

mis l'homme individuel, le membre de la société. Ainsi en est-il encore, même, — à moins qu'il ne faille dire surtout, — dans les sociétés les plus individualistes, celles où la personnalité humaine est élevée au plus haut degré de conscience et de vraie liberté, attendu que, dans ces sociétés, la discipline, pour être moins uniforme, plus souple et plus variée, n'en est pas moins forte ni, — pour employer le mot juste, — moins réellement contraignante.

Tout homme est ce que le fait cette discipline, et les défauts généraux d'une société, tirés à milliers d'exemplaires dans les indidus, sont les défauts mêmes de son institution, de son système d'éducation, de sa législation, de sa coutume, ceux qu'a tolérés ou favorisés son commun esprit. Ces défauts, d'ailleurs, existent par rapport à un idéal supérieur dont l'homme s'entretient consciemment et qui est le ferment moral de toute société, l'excitateur de toute moralité. De là vient cette dualité depuis longtemps signalée dans l'être humain, qui apparaît comme tiraillé entre deux tendances contraires : les instincts de sa nature

- i4physiqiie, qui semblent poursuivre une satisfaction égoïste, bien que, si l'on va au fond, ces instincts mêmes, dans les conditions normales de leur exercice, soient tout autant coordonnés à la conservation de l'espèce qu'à celle de l'individu, non pas précisément à son désir ou à son besoin de jouissance ; et les instincts ou les aspirations de sa nature morale, qui semblent poursuivre une fin désintéressée, souvent en contradiction avec les appétits de la nature sensible, à ce qui paraîtrait l'avantage personnel de l'individu, bien que celui-ci, à mesure qu'il est plus conscient de ces hautes aspirations et les suit plus généreusement, y trouve une jouissance plus profonde que dans tous les plaisirs dits naturels. L'homme s'est comporté comme s'il entreprenait une lutte contre lui-même, et l'on doit ajouter, comme s'il était incapable de la mener jusqu'au bout ; car il y a dans toutes les sociétés, même, — on pourrait dire surtout,— dans celles qui possèdent l'idéal moral le plus élevé, un abîme entre cet idéal et la pratique de la vie, et le même écart se retrouve à des degrés divers en chaque indi-

vidu. La vie de l'esprit n'en est pas moins considérée comme aussi réelle, sinon plus, que la vie de la chair, et les sages qui ont pensé découvrir que la première n'était qu'illusion, s'ils ne pouvaient, grâce à l'infirmité de notre nature, manquer de faire dès adeptes, n'ont pourtant jamais réussi à introduire leur opinion dans la conscience de l'humanité : ils ont aidé beaucoup de médiocres à être encore plus petits et moins bons, ils ont contribué à perdre certaines sociétés dont d'autres, moins soucieuses de jouir que de grandir, ont pris la place. L'observateur attentif ne saurait toutefois se dissimuler que l'expérience des siècles est encore bien courte, malgré le temps écoulé ; que l'animal dit homme est loin d'être élevé à la dignité par lui-même impliquée en son nom ; que devant son intelligence encore naissante et incertaine les problèmes les plus graves touchant le caractère de sa propre existence et la direction qu'il conviendrait d'y donner sont actuellement posés plutôt que résolus; que du moins ces problèmes sont, pour ainsi dire, constamment à l'ordre du jour ; que celui de la disci-

pline qui fait l'homme est comme renouvelé sans cesse par l'évolution de l'humanité.

Autant dire que le sujet n'est pas de ceux qui se peuvent traiter définitivement. Dans un précédent ouvrage (i ) Ion s'est efforcé d'en donner quelque idée générale, et, si défectueux que soit l'aperçu synthétique où l'on s'est risqué, on ne se propose point de le reprendre ici pour le développer et l'approfondir ; ce seraient plusieurs volumes qu'on devrait écrire sur léducation, sur l'organisation de la famille, sur celle de la cité, sur celle de l'humanité, sur les principes de la morale et du droit, sur la psychologie des individus et sur celle des sociétés. Il y faudrait rassembler plusieurs compétences dont l'auteur ne se flatte pas de posséder une seule. Ce qu'il a voulu montrer dans l'ouvrage mentionné ci-dessus est le rapport essentiel de toutes ces choses avec la religion. Maintenant il croit opportun d'examiner plus attentivement le sujet de la discipline intellectuelle, bien que la discipline humaine lui apparaisse comme un

i. La Religion, ch. IV.

ensemble dont onne peut aborder quelque partie sans mettre le tout en cause. Mais l'aspect intellectuel de cette discipline peut être considéré à part, et il mérite de l'être, parce que de celui-ci dépend l'équilibre et Ton peut dire la clarté du tout. Bien que l'intelligence ne soit pas tout l'homme et que la science ne soit pas toute la culture humaine ni l'unique principe de son progrès, intelligence et science ne laissent pas d'être nos guides nécessaires ; à elles appartient le contrôle et en quelque mesure la direction de notre existence. Il importe souverainement d'être fixé sur leur nature, leur fonction, les moyens de les perfectionner, de les adapter à leur objet, en les préservant d'égarements qui sont de conséquence pour toute la vie humaine, entendons pour le régime entier de notre existence individuelle et sociale.

Ainsi compris, le sujet reste encore trop vaste pour qu'en essaie de l'examiner dans toute son ampleur par une discussion méthodique de toutes les questions spéciales qui en dépendent. Le lecteur ne trouvera dans ce modeste opuscule ni les spéculations d'une

philosophie originale, ni les résultats longuement élaborés d'une science exacte, mais, — on l'espère du moins, — quelques réflexions de bon sens et quelques indications fondées sur l'expérience. On ne lui offre pas un traité complet de pédagogie intellectuelle, on lui soumet seulement de simples remarques sur le caractère et sur la valeur de l'intelligence et de la science ; sur la nécessité d'une discipline de l'esprit et sur l'objet de cette discipline ; sur les inconvénients de telle discipline qui est assujettie à un dogme religieux intangible ; sur les abus d'une critique dite purement rationnelle et scientifique en matière de religion et de morale ; sur l'inséparabilité du vrai et du bien et sur la part de moralité qui entre, qui doit entrer dans la discipline de l'intelligence. Peut-être aura-t-on l'air de dire des choses que tout le monde savait : il n'est pas inopportun de les rappeler, si beaucoup de ces choses connues de tout le monde sont aussi bien de celles auxquelles presque personne ne pense.

Octobre 1918.

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