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DE L'INTELLIGENCE ET DE LA SCIENCE

Voir et savoir est une prérogative de l'humanité. Connaître, c'est voir ce qui est ; savoir c'est se rendre compte en quelque manière du comment et du pourquoi de ce qu'on a vu. Mais la simple connaissance et la connaissance scientifique sont chose infiniment variées, non seulement quant à leur objet, mais quant à leur forme et à leur degré. Nous croyons connaître, nous croyons savoir, et généralement nous connaissons mal ce que nous connaissons, nous ne savons pas du tout ce que c'est en nous que connaître et que savoir.

Profonde et mystérieuse est la racine de l'intelligence. Les actes de cette faculté peuvent se définir pour nous en trois mots : sentir, comprendre, signifier ; mais chacun de ces mots représente une réalité obscure ; il devient une énigme pour qui s'efforce d'analyser les idées qui sont derrière les mots, les objets qui sont derrière les idées. Sentir, c'est le problème de l'instinct et de l'intuition ; comprendre, c'est le problème de la raison ; signifier, c'est le problème du langage. Connaître vraiment, ce serait comme pénétrer d'un seul regard ce qui est, et avoir la conscience claire de tout. Nous ne savons si une telle connaissance existe dans l'univers, et il nous semble plutôt que, si elle était réalisée quelque part, elle serait exclusive de toute autre connaissance, de toute conscience limitée ; mais nous sommes certains au moins que ce n'est pas la nôtre. Nous nous trouvons, nous nous voyons comme emboîtés dans un monde qui phénoménalement nous est

extérieur et dont substantiellement nous faisons partie, en sorte qu'il est en nous, et que nous le regardons hors de nous. En lui nous vivons, et l'on dirait que la conscience que nous prenons de nous-mêmes nous détache de lui ; puis quand nous voulons expliquer notre pensée consciente, nous la parlons, et l'on dirait que le ^iscours la détache de nous pour en faire une sorte de monnaie courante dans le commerce humain. A sa première étape, notre connaissance touche et perçoit vaguement le réel ; à la seconde, elle le définit, en se repliant sur elle-même, dans une idée qui est comme une réduction, une image dérivée et abrégée, de l'impression reçue ; à la troisième, elle extériorise cette image dans une espèce de notation musicale, la parole, qui se traduit elle-même, chez l'homme déjà cultivé, dans une façon de chiffre représentatif du discours, à savoir l'écriture. Et nous avons pris l'habitude de regarder comme connaissance les idées, même les mots, parlés ou écrits, bien que les unes et les autres ne soient pas la représentation formelle des choses, mais plutôt un système construit pour la direction pratique de notre existence consciente et pour la communication avec

nos semblables. Il y a quelque naïveté à supposer que cela soit une connaissance parfaite du monde et de nous-mêmes, la connaissance de ce qui est.

L'homme a développé pour son utilité la raison et le langage, de Tune et de l'autre il a tiré la science, mais il n'a pas sur la terre, autant qu'il le croit, le monopole de la connaissance. Si les animaux supérieurs autres que l'homme n'ont encore qu'un rudiment de raison et de langage, tout ce qui a vie paraît plus ou moins capable de sentir, et déjà même les végétaux ont un commencement de sensibilité. L'on peut dire sans trop d'hésitation que sur notre planète la connaissance procède immédiatement de la vie, qu'elle est, dans l'être vivant, comme un corollaire de l'individuation. Mais la connaissance est nécessairement limitée par les conditions de cette vie. L'intelligence du microbe doit être courte, l'aire de son activité étant restreinte ; mais le microbe a un soupçon d'intelligence, disons d'instinct, pour ne froisser aucune susceptibilité parmi les hommes. Le mot sentir ou pressentir convient pour signifier cette connaissance élémentaire qui n'est pas réflexion ni parole, mais

impression accompagnée de perception, l'impression de ce qui est, qui nous rencontre et que nous rencontrons, et la perception quelconque de celte réalité qui n'est pas nous et qui agit sur nous. L'impression est reçue par les sens et transmise à leur centre vital qui, réagissant sur l'impression subie, entrevoit la cause. Si cette perception sentie réclame un effort pour se dégager de l'étreinte extérieure, ou pour y résister, ou pour s'y adapter, le même centre vital le commande, et c'est le rudiment de la volonté ; l'être vivant s'y porte, et cet exercice est l'action . La vie animale est remplie de ces impressions et des mouvements de perception, de volition, d'action, qui en résultent. Tout cela paraît coordonné à la protection de la vie, aux fonctions de nutrition et de reproduction, c'est-à-dire à la conservation des individus et des espèces, celles-ci étant comme des formes collectives de vie permanente, chaînes d'individus liés entre eux par le mystère de la génération. Mais le champ des impressions, des perceptions, desvolitions, des actions, s'étend de plus en plus au delà de ce qui intéresse directement ces fonctions, selon la mesure où la vie prend dans les êtres un caractère plus marqué

d'intellectualité, progrès qui est en rapport avec le développement des sens et du système nerveux. Les sens nous apparaissent comme des formes spéciales du toucher ; mais l'être vivant qui possède seulement le sens général du toucher, impressionné en gros, si l'on peut dire, par le contact immédiat des choses, est au plus bas degré de la vie et de l'intelligence, tout près de la plante, qui a quelque chose de ces impressions tactiles et des formes d'activité qui y correspondent. Avec la différenciation et le perfectiontionnement des sens naît la variété des impressions, des sensations, des perceptions, et de toute l'activité vitale, aussi une certaine liberté de mouvement et d'action. L'existenee du ver de terre est plus variée que celle du microbe ; l'existence de la fourmi est plus variée que celle du ver de terre ; l'existence de l'aigle, celle du chien sont plus variées que celle de la fourmi; et l'existence de l'homme est assurément plus variée encore que celle de l'aigle ou bien celle du chien. Mais ce qu'on ne saurait trop considérer, c'est que l'intelligence humaine est comme l'épanouissement d'une activité dont le commencement se manifeste avec la vie sous sa forme la plus rudi^

mentaire. L'homme peut être le plus intelligent des animaux, il n'est pas, en ce qui regarde l'intelligence, d'un autre ordre que les animaux. Et parmi les familles humaines, entre les individus de chaque race, n'en est-il pas qui ne s'élèvent guère au-dessus des espèces animales qualifiées de bêtes ? Même dans l'existence des individus les plus intelligents n'y a-t-il pas des parties et des moments qui, soit régulièrement, soit accidentellement, ne sont que de la bête? On n'exalte pas plus qu'il ne faut l'animal en disant que son instinct est de l'intelligence bornée ; on ne rabaisse pas plus qu'il ne convient l'homme en disant que son intelligence est un instinct plus développé, plus averti, sinon plus affiné. Tout ce qui vit sut la terre est de la même souche vivante; les animaux sont nos frères inférieurs, mais ils sont nos frères, comme le disait François d'Assise, et nous n'avons point à les regarder de trop haut.

Nous avons accoutumé, semble-t-il, de réfléchir plus qu'eux, et nous avons une conscience plus claire, pas très profonde pourtant ni très assurée, de ce que nous sommes. Mais enfin nous pensons, et c'est quelque chose ; c'est plus que

percevoir simplement. La perception est une intuition ; mais cette intuition, dans l'animalité commune, ne laisse pas d'être superficielle et grossière. Ce qu'on appelle dans l'homme intuition, et qui caractérise, dit-on, le génie, est quelque chose de plus pénétrant, mais de limité, et qui est conditionné par la réflexion. Nos intuitions se définissent en pensées. Penser est réfléchir, revoir ses impressions, examiner ses sensations, définir ses perceptions, créer en soi la représentation du monde au milieu duquel on vit, et de telle sorte que cette représentation serve à orienter l'activité. En cela est l'avantage de la pensée ; là aussi est son écueil. La perception peut en certain cas être dupe de l'impression ; la pensée peut être dupe d'une perception fausse, et aussi d'elle-même, en s'empêtrant dans son propre travail. L'intelligence dés animaux n'est pas un instrument de précision ; la nôtre non plus. L'inégalité de l'intelligence existe chez les animaux au sein de la même espèce ; elle existe aussi chez nous. Et en chacun de nous l'exercice de l'intelligence est conditionné par toutes sortes de circonstances qui l'excitent ou le ralentissent, le favorisent ou le compromettent. La même di-

vcrsité se rencontre dans les aptitudes intellectuelles et morales de individus que dans leurs qualités physiques ; et dans chaque individu les mômes variations d'état et de dispositions se remarquent pour ce qui est de l'ordre dit spirituel que pour l'ordre corporel et pour la santé. L'homme, qui n'est pas un animal très robuste, n'est pas non plus une très forte machine à penser. Le fait est qu'il pense, il croit penser, il gouverne plus ou moins son action par sa pensée, vraie ou fausse, bonne ou mauvaise.

L'on dira, et il est certain, que la vérité ou la fausseté des idées, la bonté ou la malice des sentimentset des œuvres sont-elles-mêmes choses très relatives. Dans une certaine mesure et à première vue, précisément parce que notre intelligence est un instrument assez médiocre, le vrai et le faux, le bien et le mal sembleraient être ce qui est traditionnellement admis ou rejeté en un milieu donné. Mais il ne s'ensuit pas que le principe du discernement entre le vrai et le faux, le bien et le mal, n'ait un caractère plus ferme que ses applications et qu'on ne puisse même le qualifier d'absolu. Au fond de tout notre système de connaissance est la notion, ou la persuasion, ou

l'intuition d'une conformité native, essentielle, de nos perceptions et de nos idées avec le réel, et cette correspondance est d'ailleurs garantie par le fait que notre activité intellectuelle et morale s'adapte tellement quellement à l'ensemble vital dont nous faisons partie. Si notre espèce était radicalement folle, elle aurait disparu depuis longtemps. Il y a un vrai, il y a un bien, le vrai étant comme le type dont se rapproche notre pensée, qui devient une aberration dans la mesure où elle s'éloigne de ce type parfait qui est pour ainsi dire l'esprit de la réalité connaissable, et le bien étant le type dont se rapproche notre action, qui devient une faute ou un crime dans la mesure où elle s'écarte de ce modèle qui est comme l'esprit de la réalité désirable en sa perfection morale. Notre vérité, notre bonté ne sont jamais qu'approximatives, lacuneuses, plus ou moins mélangées d'erreur et de mal, plus ou moins variables comme les conditions et les expériences de notre vie ; elles existent pourtant, et elles sont en substance ce qu'elles ont la prétention d'être, une vue du réel et une réalisation d'ordre selon l'esprit, de perfection morale. La valeur de ces notions se démontre par l'expérience, puisque l'homme

réalise du vrai et du bien ; mais il ne le fait pas sans difficulté, ni sans effort, ni sans mécompte, ni sans défaillance. A prendre les choses dans l'ensemble, on croirait que l'humanité, s'essayant à vivre dans la sphère de l'esprit, a entrepris une expédition aventureuse où elle récolte ce qu'elle peut.

Il est permis de dire qu'elle récolte, parce que la société des hommes vit sur le capital ainsi accumulé par les générations qui se succèdent. La vie humaine est une'vie sociale, plus intimement et plus parfaitement sociale que celle des animaux qui ont accoutumé de vivre en groupe, même de ceux dont on peut dire que toute l'existence est rivée à la collectivité, comme les abeilles ouïes fourmis. Car les fonctions individuelles, à mesure que les sociétés humaines se développent, sont bien plus diversifiées que celles des abeilles ou des fourmis, sans que le rapport social soit pour cela moins étroit ; une marge de plus en plus considérable y est laissée à l'initiative de l'individu sans que cette émancipation aille jusqu'à libérer celui-ci du lien social ; les sociétés qui tombent dans un individualisme exagéré se détruisent elles-mêmes. Une société n'est flo-

— Surissante que par le développement de l'activité libre dans les individus, mais c'est à condition que cette activité soit ordonnée, on pourrait dire coordonnée réciproquement à l'activité commune, chacun contribuant en quelque manière au bienêtre de tous, et tous au bien-être de chacun. Le succès de l'activité individuelle n'est d'ailleurs concevable qu'en cet encadrement. Sans seulement qu'il s'en aperçoive, l'homme est un produit social. C'est la société qui lui a mis en main ses moyens de travail et qui l'a instruit pour l'action. Il ne tient pas que physiquement, par sa naissance et par sa présence, au groupe dans lequel il vit; il n'y tient pas non plus que par la plus rigoureuse nécessité de son existence, mais aussi bien par toutes les ressources et les instruments de son activité spirituelle, qui lui sont fournis par la société. C'est la société qui met à sa disposition le fonds de connaissances sur lequel elle vit, tout comme elle le fait profiter de toutes les ressources matérielles qu'elle s'est créées et par lesquelles est assurée sa subsistance. L'intelligence elle-même est, jusqu'à un certain point, un fruit de la société ; car c'est seulement au cours des siècles, dans la longue série des

générations, que s'est formée, affermie, développée notre faculté de connaître, et par le frottement social, la vie de société, les exigences croissantes du commerce humain pour le maintien et l'amélioration de l'existence commune. Le principal instrument de ce commerce, le grand moyen de cette éducation humaine a été le langage.

Quoi qu'il prétende, l'homme n'est pas plus le seul animal doué de la parole qu'il n'est le seul animal pourvu de la connaissance ; mais, comme il est le seul animal, autant que nous en pouvons juger, qui ait acquis une faculté indéfinie de réflexion, il est aussi le seul qui ait vocalisé sa pensée dans une musique aussi variée que le travail de son esprit, et qui ait noté cette musique, afin de procurer en quelque manière et comme en dehors de lui la conservation des connaissances une fois réalisées, ou bien de consacrer à jamais le souvenir de faits importants à la communauté. L'homme s'est instruit de plus en plus à signifier sa pensée par la voix et par le symbole extérieur de l'écriture. Pour ce qui est du langage, le point de départ lui a été fourni par sa nature animale. Même les animaux inférieurs ont un langage

rudimenlaire de signes par leurs mouvements, et beaucoup d'animaux supérieurs ont de plus la voix ; mais la variété manque à leur langage, comme elle doit manquer dans le travail de leur faculté connaissante. Ni le hennissement du cheval, ni le rugissement du lion, ni le chant du rossignol, ni celui du coq, ni le gloussement de la poule ne sont dépourvus de signification, mais la formule en est relativement simple et uniforme comme les impressions intimes auxquelles ils correspondent. L'homme est le plus et le mieux parlant des animaux parce qu'il est celui dont l'intelligence est la plus agissante, celui dont les impressions, les sentiments, les perceptions sont les plus diversifiés, les plus réfléchis, les plus raffinés.

Le langage s'est assoupli et approprié à la traduction de toute cette gymnastique intérieure ; il est même devenu chez les peuples les plus cultivés un art profond avec ses règles et ses œuvres, qui deviennent des moyens d'éducation humaine. Le perfectionnement de ce mécanisme est en rapport si étroit avec celui de l'esprit humain, on peut dire de lame humaine, que l'un n'est pas séparable de l'autre et que le langage est comme

le complément naturel de notre activité mentale, la forme qui parachève cette activité dans une détermination sensible, où elle trouve un appui naturel. Tant s'en faut que l'homme parle constamment ce qu'il pense et ce qu'il sent ; mais quand besoin lui est de dire ses pensées et ses sentiments, le langage même l'aide à préciser les unes et les autres, sans que, pour l'ordinaire, il peine à trouver les mots et formules qui conviennent à leur expression. -Pensées et sentiments se définissent spontanément dans les termes qui les rendent communicables.

Pourtant cette musique des mots est loin de représenter exactement tout notre travail mental, toute la vie de notre esprit. Le langage est essentiellement un moyen de communication, un instrument de communion, qui appartient à la communauté pour son usage, en vue de son entretien. L'idée d'un langage purement individuel serait unnon-sens. Aussi bien peut-on dire d'une langue qu'elle représente le courant des idées, sentiments, coutumes, pratiques, ressources naturelles et acquises, qui sont le patrimoine, la propriété collective du groupe humain qui parle cette langue. Chacun, il est vrai, en s'en servant, y met

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une empreinte personnelle ; mais l'on peut dire sans paradoxe, et que l'empreinte reçue par l'esprit de l'individu moyennant le langage dont il a été instruit est plus profonde que celle dont il affecte le langage même en s'en servant, et que chaque âme, même la plus simple et la plus ouverte, garde par devers soi un secret non traduit et intraduisible dans le système verbal de la collectivité. L'originalité des conceptions et des sentiments y est nécessairement émoussée, et le langage, au lieu d'en exprimer toute la vie, leur donne quelque chose de son caractère général et abstrait. 11 est même permis de soutenir que le langage implique une équivoque inévitable, tous logeant sous le même vocable les diverses nuances qu'une idée ou un sentiment peuvent revêtir chez les différents individus : ce n'est pas tout à fait la même idée ni le même sentiment qui se trouvent ainsi figurés par le même mot. En toute vérité, le langage est quelque chose de convenu, non seulement parce que les signes verbaux sont comme une monnaie d'échange, mais parce que, dans l'usage, cette monnaie ne représente pas des valeurs tout à fait identiques et constantes. Ainsi le langage est en déficit comme exprès-

sion de la vie. Mais sa fonction essentielle n'est pas d'exprimer la vie, c'est d'être un moyen d'union sociale et d'éducation collective. Il est dans une société le principal instrument de sa tradition. Le langage, qui est collectif, informe l'esprit, qui est individuel ; il lui donne la clef du trésor social, et il encadre l'individu dans la société, le mettant à même d'agir sur elle par le moyen dont elle s'est servie d'abord pour agir sur lui. Pour tout dire en un mot, le langage est une forme du lien social. Les groupes humains qui ont un langage commun forment une humanité à part, et, à travers les divisions politiques, ils ne laissent pas de conserver en quelque façon la même patrie. Si jamais les peuples instituent sur la terre une fédération universelle qui amène entre eux des rapports actifs et permanents, il est à prévoir qu'à raison même de ces rapports et pour les garantir se formera tôt ou tard une langue universelle, qui sera enfin la langue de l'humanité. Cette langue appartient encore, comme l'humanité même, au domaine de l'idéal, — ne disons pas de la chimère, puisque langue et société universelles sont dans la logique du développement humain. — Mais on ne saurait

trop insister sur le caractère social, traditionnel, par conséquent aussi religieux et sacré, du langage. A y bien regarder, il n'y a pas de littérature profane, et il ne devrait pas y avoir de littérature immorale.

L'art matériel de l'écriture n'est qu'un moyen de donner au langage une consistance durable, en épargnant, à la mémoire des hommes un fardeau que le progrès même de leur culture rendrait trop lourd. L'écriture perpétue la parole, et il est à remarquer que, si l'écriture a commencé par être idéographique, elle a dû devenir assez vite représentative du discours et figurer directement la parole, un système d'écriture purement idéographique étant, dans la pratique, insuffisant pour une société où la réflexion a pris de l'ampleur, les fonctions individuelles beaucoup de diversité, les sentiments humains quelque délicatesse. L'idéographie se trouve avoir un caractère trop général et trop abstrait pour l'utilité sociale qu'on y cherche, et l'on s'exerce à peindre le langage, afin de ne rien laisser perdre de ce que peut exprimer le discours. Du reste, il n'y a pas lieu de nous étendre sur cette considération de l'écriture comme signe

-3,permanent de la parole, et il suffît de marquer sa place, subordonnée à celle du langage, dans la culture humaine et dans le progrès de l'humanité. Les perfectionnements de l'écriture ont été en rapport avec ceux de la civilisation, et ils ont grandement contribué à la promouvoir, comme tout chacun peut s'en convaincre en méditant un instant sur les conséquences qu'a eues l'invention de l'imprimerie.

Intelligent, l'homme a voulu être savant, et il l'est devenu, ou il est en voie de le devenir. Le savoir humain est une réalité, comme l'intelligence de l'homme. Il importe d'en pénétrer le caractère et d'en mesurer le pouvoir, qui sont en rapport nécessaire avec la nature et la valeur de cette intelligence même. Déjà il est certain que le mot science, par lequel nous avons accoutumé de désigner l'ensemble de notre fourniture intellectuelle, est quelque peu ambitieux, attendu que nous ne savons, comme on l'a dit, le tout de rien, et pas même au juste ce qu'est notre savoir, les plus éminents de nos sages disputant encore sur

l'idée qu'on doit s'en faire et sur le crédit qu'il convient de lui attribuer.

La science est le répertoire, plus ou moins logiquement ordonné, des connaissances que sont nos idées. C'est l'habitude de l'homme, — il serait inconvenant et injuste de dire sa manie, — d'organiser en système rationnel, pour sa commodité, l'avantage de sa mémoire, la promptitude de ses décisions et la facilité de son action, les notions qu'il s'est faites de ce qu'il perçoit ; et c'est cette synthèse qu'il appelle science, la considérant comme la connaissance réelle des choses, non seulement quand il est avancé en civilisation, mais dans l'état que les civilisés qualifient de sauvage, et qu'on devrait plutôt regarder comme étant pour notre espèce une forme de culture assez appréciable. A la bien prendre, comme elle est entendue par ceux qui la gardent, la tradition d'un peuple censé inculte est déjà une philosophie générale de L'univers. Rien de moins, et rien de plus. Par la subtilité des combinaisons, qui embrassent non seulement les groupes humains dans leur constitution réelle, mais tous les êtres du ciel et de la terre, le système d'organisation, dit totémique, de certaines tribus australiennes,

est une science raffinée ; par l'enfantillage des conceptions, à peine est-ce un peu plus qu'un rêve. Or, tel est, en fait ou équivalemment, le fondement, ou, si l'on veut, le point de départ de toute science humaine, à l'égard duquel notre science ne se présente pas comme étant une chose essentiellement différente, une science qui serait toute vérité, en comparaison de celle-là qui renferme une si forte part d'illusion. C'est faute d'y avoir regardé de près que nous supposons une différence essentielle. Le progrès des connaissances fait ressortir les défauts de cette science primitive et nous aveugle sur l'infirmité de la nôtre. Mais il n'est pas nécessaire de remonter jusqu'aux origines des sociétés pour constater cette faiblesse, qui pourrait bien être congénitale, du savoir humain. La science du moyen âge n'est pas très loin de nous, et pourtant elle nous semble presque ridicule en beaucoup de ses parties, non seulement à raison de leur contenu puéril, mais aussi de l'assurance avec laquelle sont enseignées ces puérilités, assertions répétées des auteurs anciens ou bien déduites d'expériences incomplètes et mal vues. Dans les derniers siècles, le souci d'une méthode plus exacte a fait distinguer

peu à peu avec plus de netteté les déductions partielles, qui, fondées immédiatement sur les faits observés, participent à la certitude de ceuxci, et les inductions plus générales par les quelles se relient ces conclusions particulières, inductions qui tiennent plus ou moins de l'hypothèse et moyennant lesquelles le tout peut constituer un ensemble logique. Nous sommes parvenus enfin au concept de l'évolution indéfinie en ce qui regarde la marche de l'univers, et à celui de la perfectibilité indéfinie en ce qui concerne le caractère de notre science. Grand progrès sur la science ancienne, qui pensait voir l'univers à l'état statique, comme une grande machine fonctionnant invariablement dans les conditions de son début, avec la terre pour centre de son mouvement, et qui considérait comme la dernière explication des choses les idées qu'elle se taisait de cet univers immuable. La notion du Dieu créateur et souverain maître-, dans la théologie chrétienne, ajoutait au système un facteur arbitraire dont l'avantage était d'ordre purement moral. Mais, si notre méthode a plus de rigueur, ce n'est pas à dire qu'elle soit infaillible en ses résultats. Nous devons, au contraire, tenir pour assuré

que l'avenir corrigera dans notre science beaucoup d'erreurs dont nous n'avons pas seulement le soupçon ; et dès maintenant les divergences d'opinions qui chaque jour se produisent entre les hommes les mieux instruits, et sur les points les plus importants du savoir humain, nous avertissent de ne point exagérer l'ampleur ni la certitude de nos acquisitions scientifiques. Notre science se fait, se défait et se refait incessamment sous nos yeux. Incontestables sont les services qu'elle nous rend, mais non moins incontestable est son infirmité naturelle.

L'on pourrait dire des sciences particulières que ce sont plutôt des techniques, des méthodes d'observation dans un champ déterminé, qui donnent des résultats uiiles en contribuant aune meilleure organisation de la vie matérielle ou à une plus intime connaissance du passé humain, connaissance qui peut être d'usage pour une meilleure organisation de la société. Toutes ces sciences, — et c'est leur plus grande qualité, — sont susceptibles de perfectionnement. Nous les voyons même se dédoubler, se multiplier, transformer, assouplir et affiner leurs procédés d'investigation, réaliser d'indiscutables progrès dans la

connaissance des faits naturels et dans l'appréciation des faits humains. Ce qui, au premier abord, ne semblé pas avancer beaucoup, ce qui, dans tous les cas, se présente à nous comme un terrain d'hypothèses que plusieurs, jugeant superflu de s'y aventurer, ont appelé sans ironie le domaine de l'inconnaissable, c'est la connaissance foncière de l'être universel, de ce qu'est en sa réalité insondable le monde où nous sommes autant dire perdus, tant nous avons l'air de n'y être guère plus que rien. Quelle est la signification de l'univers, et l'univers a-t-il une signification, si ce n'est par rapport à nous, qui ne pouvons le concevoir autrement que significatif et comme réalisant une idée? En son fond et par lui-même, l'univers n'a pas de sens, il est ce qu'il est, comme r antique Iahvé; c'est nous qui, n'ayant pas en nous-mêmes conscience nette de lui, nous exerçons à le concevoir et à le définir. L'exercice peut bien avoir pour nous une utilité pratique; mais, absolument parlant, bien que l'analogie ne doive pas nous décourager, il n'est peut être pas sans quelque ressemblance avec le travail des Danaïdes.

D'aucuns trouvent le problème tout simple ou

plutôt le nient. L'univers, remarquent-ils, est un immense laboratoire de chimie qui lonctionne automatiquement: combinaisons d'élémentsincessamment renouvelées selon des lois immuables, immense amas de matière dont les atomes innombrables s'accrochent et se décrochent à l'infini. L'esprit, ou ce que nous appelons ainsi, notre esprit n'est qu'une sorte de frémissement superficiel et éphémère, un phénomène passager comme celui de la fleur qui se colore et se fane, de l'eau qui coule, du rayon qui brille; mais ce phénomène n'est pas plus consistant, plus profond, plus durable que l'éclat de la ûeur, le miroitement de l'onde et la splendeur fugitive du rayon. La vie, même ce qu'on nomme la vie intellectuelle et morale, est un effet de réaction chimique, fatal en son évolution, nécessité, comme tout le reste, par les lois qui régissent les mouvements de la matière, parce qu'elle n'est autre chose qu'une forme particulière de ces mouvements.

Mais cette prétendue constatation du réel n'est aussi qu'une hypothèse sur la nature de l'univers et celle de l'homme. Du point de vue expérimental qui doit être le nôtre, ce que nous appelons esprit n'est pas moins réel que ce que nous appe-

Ions matière. Si nos pensées sont fugitives, la conscience que nous en avons est relativement durable. La vie n'est nas incluse dans l'ordre

commun des phénomènes chimiques; elle comporte une spontanéité qui devient de plus en plus consciente d'elle-même à mesure que s'élève l'échelle des espèces animales; et cette conscience dans l'homme est irréductible à une simple combinaison d'atomes, bien qu'elle soit physiologiquement coordonnée à de telles combinaisons, et quand même elle en procéderait en quelque manière. Car si la combinaison chimique était le principe de la vie, la conclusion à tirer de ce fait ne serait pas que tout est matière et combinaison d'éléments matériels, mais qu il y a déj à dans toute combinaison chimique et dans tout élément dit matériel, de la vie, de la force et de l'esprit, vie potentielle, force et esprits latents, mais prêts à se manifester dès que les conditions de leur épanouissement seront; réalisées. L'explication matérialiste de l'univers n'est donc pas une explication véritable, mais une assertion gratuite, qui dépasse de beaucoup les expériences jusqu'à présent faites, à moins qu'elle n'y contredise.

Cette conception du monde, toute statique au

fond, n'est pas plus solide que la vieille métaphysique avec son Dieu créateur, gardien immuable de l'ordre établi par lui-même en son œuvre au commencement des temps, dirigeant tout par une sagesse qui a tout prévu et une volonté qui mène infailliblement le monde et l'homme à des fins prédéterminées. Encore est-il que cette métaphysique transcendante était une explication logique de l'univers, bien qu'elle apparaisse de moins en moins fondée dans la réalité de l'expérience; et qu'elle avaitune portée morale dont est dépourvue la conception matérialiste, quoique cette efficacité morale soit compromise irrémédiablement dès que la théorie métaphysique se trouve ébranlée. Ancienne conception absolue du dogme religieux et de la science rationnelle, qui se flattait de fournir une justification certaine à la foi mystique et un fondement inébranlable à la moralité. Ensemble d'idées de plus en plus désuètes et dont l'évidente fragilité, le croissant discrédit ont paru aux amis de la raison pure et de la pure science être la condamnation de la foi et de la morale religieuses, dont ces idées n'étaient, au vrai, que l'interprétation et l'apologie toutes relatives, non la base réelle et profonde.

A proprement parler, la science humaine n'est pas une pleine réalisation de connaissance, c'est un effort plus ou moins continu vers la connaissance, avec réalisation partielle, inadéquate, superficielle, de l'objet poursuivi, l'effort luimême n'étant point concevable sans cette réalisation incomplète. Mais la réalisation n'est point achevée, elle n'est qu'ébauchée, ce qui n'empêche pas les nécessités pratiques de notre existence de nous la faire tenir en quelque façon comme accomplie. Il nous faut au jour le jour vivre et agir, sans attendre que nous sachions ce qu'actuellement nous ignorons. Nos connaissances acquises deviennent ainsi des techniques dont nous faisons aussitôt application, la plupart du temps sans réfléchir aux conditions de leur découverte et avec un médiocre souci de l'améliorer, si ce n'est quand l'application même nous en fait ressortir le défaut. Au surplus, c'est encore la technique alors qui se perfectionne, la façon de traiter les choses, et non la connaissance de leur intime réalité. Le grand progrès des sciences naturelles dans les derniers siècles, ce qu'on appelle vulgairement le progrès de la science, est, à n'en pas douter, quelque chose de considérable en soi et

dans ses conséquences pour l'organisation matérielle de notre vie, mais c'est quelque chose de beaucoup moins important eu égard à la compréhension intime de la vie universelle. Car à ,quoi nous sert-il, pour cette intelligence profonde, d'être moins naïfs en astronomie, en physique, en chimie, que nos ancêtres lointains ou même rapprochés ? Connaissons-nous beaucoup plus clairement et plus sûrement qu'eux les vrais ressorts de l'univers et le tond de notre nature. L'apparente exactitude de ces sciences faitprendre le change sur ce qu'elles ont d'extérieur et l'on pourrait presque dire d'artificiel. Les sciences de l'humanité, auxquelles on fait moins d'attention et que plusieurs refusent même de regarder comme des sciences, pourraient avoir une portée plus profonde; mais l'objet en ebt plus malaisé à observer, les méthodes sont d'une application plus délicate, et l'intelligence de leurs résultats n'est pas moins difficile pour ceux qui ne sont point initiés à ces recherches. Ajoutons que, dans les sciences historiques, par exemple, l'érudition est exposée à dégénérer en inutile fatras si l'érudit lui-même ne sait point découvrir d'abord et montrer le sens humain de ses données. Aussi

bien peut-on dire que la technique de l'histoire, la méthode d'investigation historique s'est grandement améliorée en ce qui regarde le traitement des sources et leur utilisation immédiate, sans que la philosophie générale de l'histoire y ak beaucoup gagné, sans que la loi qui préside à l'évolution de l'humanité ait été profondément élucidée. C'est pourtant de ces sciences-là, de l'histoire humaine bien comprise, histoire des idées, histoire des mœurs, histoire des institutions, aussi de la psychologie, de la sociologie, que la vie morale et sociale de l'humanité peut tirer le plus de secours, c'est par elles que s'approfondira l'intelligence même des sciences de la nature et par conséquent la philosophie générale de l'univers.

Encore est-il, répétons-le, que ces sciences, soit celles de la nature, soit celles de l'humanité, ne sont point à considérer comme étant déjà ou devant être bientôt faites et parfaites. Elles sont encore, elles seront toujours envoie de croissance et de perfectionnement. Les progrès considérables des sciences de la nature dans les derniers temps ont souvent fait oublier aux adeptes de ces sciences et au vulgaire tout ce qui leur

manque en profondeur et en certitude. Certaines de leurs acquisitions ont paru merveilleuses et le sont en effet eu égard aux antécédents; mais s'il en résulte des changements et des avantages fort appréciables dans l'économie extérieure de la vie humaine, elles sont de conséquence moindre et presque nulle pour son économie intérieure et spirituelle. Ce fut une grande illusion de penser que ces découvertes iraient bientôt jusqu'au point de renouveler à fond les conditions de notre existence même morale, en apportant une si excellente satisfaction de nos besoins naturels que le bien-être serait en même temps le bienvivre. En vue de ces exagérations l'on a pu un jour signaler la banqueroute de la science ; car une science aussi ambitieuse était trop évidemment incapable de donner ce qu'elle promettait. Puisqu'on avait parlé d'une religion de la science, il était bien permis de dire que cette religion-là n'avait pas pour elle l'avenir ni même le présent. D'autres, il est vrai, pouvaient répondre avec autant de raison que cette science-là n'était pas en réalité la science, et que les prétentions exorbitantes de certains savants ne devaient point l'aire tort à l'estime que mérite la science authen-

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tique et réelle. Mais la science, en dehors des savants, n'est qu'un idéal insaissisable. La morale à tirer de cette polémique était plutôt que la science a pour premier intérêt de connaître ses limites, celles qui résultent de sa nature même et celles qui tiennent à son état présent : faute de quoi la science, au lieu d'être un nouveau principe de salut universel, pourrait bien devenir une source d'égarement. Dans le cas donné, l'erreur était de conséquence, puisqu'elle orientait les hommes vers une chimère d'apocalypse. On pourrait citer d'autres exemples ou d'autres effets logiques de la même erreur. La conception matérialiste de l'univers, avec son déterminisme absolu, impliquant la négation radicale de la liberté humaine, est simplement subversive de l'ordre moral, ou plutôt elle le serait si, par la seule force de l'expérience naturelle qui la contredit, elle n'était à peu près inintelligible pour le commun des mortels. Ces remarques suffisent à montrer comment la science qui se prétend infaillible et définitive peut se jeter en travers du bon sens, de la vérité, de la réalité. La science, dans la pleine acception du mot, n'est pas un bien que l'humanité possède, c'est plutôt un idéal qu'elle

— 5i — poursuit. En fait, la nécessité d'agir d'après la science qu'on a incite à regarder celle-ci comme réalisant la perfection de son idée C'est l'éternelle tentation : « Vous allez être comme Dieu, sachant le bon et le mauvais ». Disposition la plus lâcheuse qui soit pour l'hygiène de l'esprit, et la plus contraire au progrès de la vraie science, à raison du dogmatisme scientifique qu'elle engendre, et dont les inconvénients seront expliqués ultérieurement.

Notre science est une science de débutants, et peut-être, en dépit des progrès qu'elle réalisera encore, le sera-t-elle toujours, non seulement dans les sciences de la nature, mais aussi dans celles de l' hum anité . Tout a é té dit sur l'incertitude des sciences historiques, surtout par ceux qui ne voyaient pas l'incertitude de ce qu'ils croient devoir appeler proprement la science. Effroyable insuffisance des renseignements, eu égard à l'immensité de l'objet, valeur incertaine des témoignages connus, difficulté de les interpréter exactement, surtout quand il s'agit de témoignages anciens ou conçus selon des mentalités différentes de la nôtre. Ces lacunes, cette incertitude des témoignages, cette difficulté d'interprétation se retrou-

vent plus ou moins et d'une manière analogue dans les sciences psychologiques et dans les sciences sociales, apparentées si étroitemeut aux sciences historiques. L'histoire ancienne ayant été comme renouvelée par les découvertes archéologiques du siècle dernier, et l'histoire plus récente s'étant enrichie par des investigations étendues à toutes les sortes de témoignages, on a pu se flatter de reconstruire le passé des peuples et de l'humanité. Il faut avouer pourtant que surtout en ce qui regarde la haute antiquité, nous n'en savons pas très long, et que beaucoup des choses que l'on croit savoir ne sont pas très sûres. L'histoire est bien, à sa manière, une science expérimentale, puisqu'elle a son objet aussi concret et réel que l'ont les sciences de la nature, et qu'elle atteint cet objet par le moyen du document, qui est une réalité parlante. Mais l'intermédiaire du document rend l'expérience plus hasardeuse, parce que, pour toucher au fait et le saisir exactement, il faut appréhender le document selon sa juste signification. Les chances d'erreur dans l'interprétation s'ajoutent aux chances d'erreur dans le témoignage même. Là, tout autant et plus encore peut-être que dans les sciences de la nature,

les préjugés de l'homme, ses convictions et ses sentiments personnels peuvent influer sur les conclusions du savant, surtout en certaines matières, par exemple en matière d'histoire relU gieuse, mais aussi en matière d'histoire politique et sociale. Autant d'exégètes et d'historiens, autant d'opinions différentes et de synthèses d'opinions, parce que la réaction personnelle de l'intelligence sur les témoignages, ce qu'on peut tirer de ceux-ci, ce qu'on y croit voir, varie selon les facultés et les dispositions du critique.

Pour l'histoire un peu reculée, certains faits importants et bien attestés restent seuls à l'abri du doute quant au principal de leur réalité matérielle. Tout le reste, et le détail même de ces faits ou bien leur explication, peut être sujet de dispute . L'étude scientifique de l'histoire a contribué à développer le scepticisme historique, et ce scepticisme a été souvent poussé fort loin, plus loin que de raison, à ce qu'il semble, dans certains cas. Ainsi, en histoire religieuse, après qu'on eut contesté, comme la science positive ne s'en pouvait dispenser, le caractère surnaturel de la vie de Jésus, quelques-uns sont allés jusqu'à nier l'existence du Christ, bien qu'elle semble garantie

par celle du christanîsme. Dans les sciences psychologiques et dans les sciences sociales, quoique l'expérience soit d'ordinaire, plus directe, les résultats ne sont pas beaucoup plus concordants, parce que la matière de l'observation, passablement fuyante et flottante, ne se laisse pas aisément fixer ; parce qu'il faut apporter aux sciences de l'humanité une pénétration, une puissance de diagnostic, dont les savants eux-mêmes, tant psychologues et sociologues qu'historiens et critiques, sont très diversement et très inégalement doués ; parce que la synthèse des expériences se fait selon des conceptions générales très différentes, et que l'on voit bien les écoles se multiplier, mais non la science arriver par la certitude à l'unité.

Ainsi donc, sur toute la ligne de nos connaissances, dès que l'on sort de la pratique coutumière, que l'on discute les postulats traditionnellement admis dans la foi et dans la science pour l'usage de la vie, que l'on se met à examiner les choses un peu plus directement et pour ellesmêmes, l'incertitude apparaît, le flottement des opinions commence et la raison se met en quête d'un équilibre nouveau pour les idées qu'elle a rajeunies et retouchées, pour la science qu'elle a

voulu restaurer. Le progrès scientiûque serait impossible sans le doute et la recherche ; mais le doute et la recherche ne sont pas la possession de la vérité. En toute rigueur de philosophie, la science parfaite est un but que l'homme poursuit et que probablement il poursuivra toujours sans jamais l'atteindre, bien qu'il ne cesse pas d'en approcher d'avantage. L'on dirait que sa nature même et les conditions de son existence le fassent incapable d'y arriver tout en l'obligeant d'y tendre, comme si son intérêt principal était ailleurs, dans son avancement moral, quoique celui-ci soit pareillement relatif et incomplet. Encore est-il que le progrès intellectuel et scientifique, si chétif et si difficile qu'il soit en lui-même, mérite d'être assuré, tout comme le progrès moral et social auquel il ne peut manquer d'être plus ou moins coordonné, à moins qu'il n'en soit plutôt un élément fondamental et essentiel. Au labeur de l'esprit, aussi bien qu'à l'exercice moral de la volonté, une discipline est nécessaire ; et comme il est certain que cette discipline existe, mais toujours susceptible d'amélioration, la question est de savoir en quoi consiste cette discipline et comment il est possible de la perfectionner.

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