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CHAPITRE V LA DISCIPLINE MORALE DE L'ESPRIT

Toute discipline humaine, ayant un caractère social, a, par cela même, un caractère moral. La discipline intellectuelle et scientifique ne peut donc pas être plus que toute autre indépendante de la moralité. Ainsi, quoique la raison puisse éclairer la conscience, et la science servir de guide à la morale, la discipline intellectuelle ne laisse pas d'être subordonnée à la morale, dont on ne saurait la considérer comme le fondement absolu. Mais ce rapport de la discipline intellectuelle avec la moralité mérite un examen plus ample, soit quant au rôle de l'intelligence dans la direction de l'individu, soit quant à la fonction de la science dans la conduite de la société.

DISCIPLINE INTELLIÎCTUKLLB II

Après ce qu'on vient de lire, nous avons le droit de poser en principe que l'homme n'est pas seulement une raison vivante, et que la perfection de son être n'est pas Péquivalent d'un syllogisme bien construit. L'intelligence n'est pas le sentiment, le vrai n'est pas le bien, la science n'est pas la vertu ; mais il n'y a pas de cloison étanche entre toutes ces choses, qui se compénètrent dans l'unité de l'individu. L'une n'est pas l'autre, mais l'une n'exclut pas l'autre ; toutes s'appuient plutôt réciproquement, et la valeur de l'homme est dans l'harmonie de leur développement, non dans la prépondérance absolue qui serait donnée à lune d'entre elles. Nous savons déjà que, si l'homme est une raison, ce n'est pas une raison toute faite, une lumière pleine et constante ; c'est une raison qui se fait, inégale et dissemblable selon les individus, inégale et dis* semblable selon les circonstances, dans le même individu, un flambeau variable et de lueur passablement incertaine. Instituer cette raison arbitre

suprême du vrai et du bien serait lui faire plus de crédit qu'elle n'en mérite, puisque sa capacité ne va qu'à discerner ces choses en des limites assez étroites et ion peut dire relatives. Surtout on aurait tort de se persuader qu'elle puisse toute seule dicter le devoir, parce qu'elle a ridée de ce qui convient, ou qu'elle suffise, en montrant le vrai, à donner force pour réaliser le bien. L'intelligence, dans son propre exercice, se soutient par la volonté, et le sens du bien lui est indispensable pour trouver le vrai.

On pourrait dire cependant que le vrai est le devoir de l'intelligence, et que le bien est le vrai accompli par la volonté, tant le rapport de l'un et de l'autre est étroit, et le concours de nos facultés indispensable pour les réaliser l'un et l'autre. Car notre connaissance de la vérité est bien loin d'être la perception simple d'un objet qui s'offrirait de lui-même à notre contemplation pour être saisi tout entier du premier coup; ce serait plutôt un effort, jamais achevé ni pleine^ ment satisfait, pour appréhender une réalité qu'on ne peut dire fuyante, puisqu'elle nous environne et nous presse de toutes parts, mais qui nous dépasse et que nous saisissons seulement à la

— i64 — dérobée, par derrière, comme l'Écriture raconte que Moïse et Elie ont vu l'Eternel. C'est pourquoi notre acte d'intelligence est radicalement une volonté de connaître, et qu'il reste tel tant qu'il se poursuit, la perfection graduée de notre connaissance dépendant de notre attention. Assurément l'envie de connaître résulte du besoin, elle tend au maintien et au progrès de l'existence, en sorte que cette volonté n'est pas encore de soi un acte moral ; mais c'est par là que l'acte intellectuel devient susceptible de moralité, l'effort que le besoin réclame étant à considérer comme un devoir de l'individu. Car celui-ci n'est pas maître absolu de lui-même, comme s'il existait par lui-même et pour lui ; il existe par et pour la société dont il fait partie ; il doit à l'humanité son effort, il est dans l'obligation morale de le réaliser autant qu'il peut. Connaître et bien connaître, connaître de mieux en mieux, est donc, sans aucune subtilité de raisonnement ni de langage, le devoir de l'esprit. Et parce que le relâchement de l'attention, le désir de ne point trop voir ou de voir autrement qu'il n'apparaît à notre observation, parce que la négligence et le préjugé voulu altèrent le résultat de notre connaissance,

il est permis de dire que nous connaissons bien ou mal au sens objectif et rationnel de ces mots, selon que notre connaissance est vraie ou fausse, mais aussi au sens subjectif et moral, selon que l'acte même de la connaissance aura été accompli loyalement ou non, la vérité de la connaissance dépendant directement de la droiture avec laquelle l'acte même de connaître a été réalisé.

Tant s'en faut donc que la connaissance humaine soit pure affaire de raison ; c'est aussi bien une affaire de conscience, parce que c'est une affaire de volonté : non que la volonté crée le vrai, mais parce qu'une volonté droite et forte est nécessaire pour y atteindre, et parce qu'une volonté faible ou dominée par la passion collabore à la production de l'erreur. Si toute notre science était théorique, tout objective, sans application à la vie, on pourrait la concevoir plus dégagée en ellemême de la moralité, et il existerait un royaume ou, — si l'on préfère, — une république de la raison pure. Mais, en dépit de certaines apparences, l'ensemble de nos connaissances et de notre science est surtout pratique, subjectif, provisoire et convenu en sa définition, subordonné à son utilisation sociale. Raison pure et science pure

sont, par rapport à nous autres humains, de véritables mythes, aussi bien que le pur savant. Voilà pourquoi l'on peut parler de l'éducation, de la discipline morale de l'intelligence, comme d'une chose possible, utile et même indispensable. Bien des erreurs et des travers d'esprit, bien des défauts dans les systèmes d'éducation, bien des désordres dans la société auraient pu être évités si on l'avait mieux compris.

L'on aurait senti tout autant la nécessité de développer l'instruction, mais on se serait gardé de mettre le principal intérêt de l'éducation dans la masse des choses apprises, et l'on se serait moins encore avisé que la formation morale résulterait naturellement de cette somme de notions transmises de maître a élève par renseignement. Il n'aurait, certes, pas nui à l'instruction d'être sentie en devoir et de n'èlre pas présentée seulement en utilité. On s'est beaucoup trop abandonné à l'ancien esprit du rationalisme grec, et Ton a trop fait confiance à la connaissance individuelle comme principe de moralité, alors que le principe de la moralité n'est pas dans la connaissance individuelle, — pour autant qu'il y a individualité de la connaissance, — mais dans

le sentiment social, religieux et moral,du devoir. Plusieurs ont cru et croient encore ou se comportent comme s'ils croyaient qu'une exacte instruction élémentaire et une suffisante instruction professionnelle sont tout l'équipement nécessaire à l'homme pour conduire sa vie. Rien n'est plus illusoire que cette conception pédagogique, quand même on comprendrait dans ce programme général un rudiment d'instruction morale et civique. Toutes ces choses apprises au même titre, comme de simples leçons, ne deviennent pas pour autant vivantes dans le sujet auquel on les enseigne; elles pourront même ne pas s'ancrer bien profondément dans la mémoire, tout au moins y pourront-elles demeurer à peu près stériles, si elles n'ont été acquises aussi moralement, c'est-à-dire par un effort que soutient le sentiment du devoir, effort, appréciation et sentiment qui ne sont pas moins nécessaires que l'attention de l'esprit pour acquérir tout ce qui fait l'homme. Pour posséder une valeur effective nos connaissances ont besoin d'être réalisées en esprit d'humanité.

Ce n'est pas tant la connaissance qui donne le sens moral, que le sens moral qui donne un prix à la science et qui en assure la fécondité. Gon-

— i68 — naissance et moralité se tiennent; la moralité ne va pas sans un sérieux exercice de l'intelligence ; mais ce n'est pas la culture de l'esprit qui, par elle-même, toute seule, institue et fait grandir le sentiment de la moralité. Le sens moral ne procède pas de l'intelligence, et il n'a pas son siège dans la raison ; c'est, à proprement parler, le sentiment religieux de l'obligation, le sens humain, social et mystique, du bien, non précisément de la vérité logique, ni de l'utile, ni de l'agréable, mais de ce qui s'impose comme étant selon l'ordre, par l'autorité d'un idéal incarné en quelque façon, bien qu'imparfaitement réalisé, dans la société vivante, et que les anciens ont personnifié dans les dieux. Inutile d'ajouter que ce n'est pas non pins l'impératif catégorique de Kant, donnée absolue de la raison pratique, — et fiction de dogmatisme rationnel. — Le bien n'est pas la chose à connaître, à réaliser par la pensée dans l'intelligence, mais la chose à faire, à réaliser par la volonté dans l'action. Le bien n'est donc pas une simple vérité, perçue comme utile, ou belle à mettre en pratique, mais une façon de vérité auguste, respectable, qui commande et qui veut être exécutée, à l'accomplissement de laquelle on

ne peut se dérober que par une trahison, non pas simplement d'un ordre rationnel des choses, ordre qui pourrait être compromis par notre maladresse ou dérangé par notre folie, non offensé ni trahi, mais d'un ordre divino-humain, — ainsi faut-il qualifier l'économie de la société humaine, — auquel chaque individu est tenu de contribuer par l'œuvre de sa vie . C'est ce sens humain du devoir qui régit en fait, dans la mesure où elle a quelque valeur morale, notre activité, qui la soutient et qui l'élève, qui la rend socialement, humainement utile et féconde, non pas indépendamment de la raison, mais avec la raison et par elle, qu'aussi bien il aide dans le discernement de ce qui est à faire ou à éviter.

L'exemple de personnages qui mériteraient la qualification de saints laïques, tels que Littré, ou d'autres que l'on pourrait citer, sans compter le grand nombre de ceux qu'on ignore, n'est donc point à alléguer en preuve de la suffisance de la raison comme institutrice et guide de la conduite. Ces exemples prouvent seulement que notre idéal moral est en train de se détacher des anciennes religions, qu'il cesse d'être lié aux anciens dogmes, qu'il affecte d'autres définitions, non

— i^o — plus mythologiques mais réelles, qu'il tend à produire une plus véritable et plus parfaite religion de l'humanité. Le sentiment qui supporte cet idéal n'est pas plus un fruit des connaissances rationnelles et scientifiques de notre âge que le sens moral des chrétiens n'est un fruit de la théologie scolastique. C'est le vieux sens religieux et humain du devoir, enfin dégagé des mythes puérils et des dogmes artificiels, arrivant à une conscience et à une réalisation plus complètes de sa vraie nature. Un excès d'intellectualisme, facile à expliquer chez des gens qui ont pratiqué les livres et les idées plus que les hommes, parfois aussi le fanatisme anticonfessionnel d'une science trop sûre d'elle-même peuvent aveugler sur ce point nombre de personnes doctes et les induire à professer qu'une raison claire suffit à tout. Mais les faits sont là, et la psychologie, pour attester que la raison seule ne suffit à rien, pas même à garantir l'intégrité de son propre exercice, et que le ressort moral de notre humanité est quelque chose de plus profond, de plus puissant, de plus vivant, de plus délicat aussi et de plus doux à l'âme que la simple application de l'esprit aux choses de la conduite. Les saints laïques ne sont

pas laïques autant qu'on veut bien le dire, et que peut-être certains d'entre eux l'ont pensé ; ils n'ont fait, ils ne pouvaient faire, pour être saints, que changer de religion.

Conjugué avec l'individualisme, son frère jumeau, le rationalisme aboutit en ces matières aux conclusions les plus extravagantes et les plus dangereuses pour la vraie moralité. On s'imagine que la raison individuelle est absolument souveraine, maîtresse d'elle-même et de tout, et qu'elle est qualifiée pour décider ce qui est le droit de chacun, étant de son intérêt et de sa convenance, 1 un et l'autre limités seulement, si toutefois on l'accorde, par l'intérêt et la convenance d'autrui. Or, la pauvre raison n'est point si indépendante ni si forte, et elle est radicalement incapable de refondre pour son propre usage tout l'ordre de la société, dans lequel, bon gré malgré, l'individu se trouve encadré, à l'emprise duquel il ne saurait, quoi qu'il en pense et quoi qu'il fasse, échapper que dans la plus faible mesure. La fausseté du principe, si légèrement admis, de l'autonomie absolue qui appartiendrait par droit de nature à l'individu et à la raison individuelle, apparaît en ses conséquences. La vérité morale du

milieu où l'homme vit n'est pas déterminée par l'exercice de la raison individuelle; elle est un produit de la raison collective, traditionnelle et actuelle, soutenue par le sens commun de moralité qui est dans la société tout entière et dans chacun de ses membres; ce produit se trouve, en quelque façon et à certain degré, repensé, corrigé, amplifié, souvent mal vu et altéré, mais non créé, par la raison individuelle qui se l'approprie, comme il peut être réalisé ou non par l'individu dans sa conduite. La raison individuelle qui croit recréer pour son usage ce programme complet de vie se fait illusion à ellemême ; en ce qu'elle garde et en ce qu'elle écarte, elle travaille sur la donnée commune, faute de laquelle toute idée lui manquerait qu'elle pût prendre ou rejeter; au point de vue moral, ce qu'elle retient et ce qu'elle repousse n'est qu'une définition de son caprice, qu'elle suivra ou ne suivra pas; car si elle est naturellement disposée à rechercher ce qui est de son intérêt, elle se croit et se sait libre de ne rechercher cet intérêt qu'autant qu'il lui plaît. Tel individu peut s'admirer lui-même dans cette indépendance plus ou moins imaginaire : humainement et socialement parlant,

cet homme de raison pure est hors de la raison,

et ce champion de la morale indépendante est, pour le moins en théorie, dépourvu de moralité. Il ne réussira pas d'ordinaire à être immoral dans la pratique de la vie, non seulement parce que la raison commune a influencé sans qu'il s'en aperçût le travail de sa raison individuelle, mais parce qu'il sera nécessairement inconséquent avec ses principes et qu'il se comportera, suivant les occasions, d'après les sentiments humains que le travail de cette intempérante raison n'a pas extirpés de son cœur.

On perd son temps à vouloir rationaliser la foi, et c'est un jeu dangereux que de proclamer l'individu arbitre absolu du devoir. Le devoir préexiste à l'individu, s'empare de lui et le saisit avant qu'il soit conscient ; il ne le relâchera qu'à son dernier soupir. L'autonomie prétendue de l'individu, qui ferait de lui une espèce de dieu et, comme on a dit, le centre du monde, est la chimère la plus ridicule et la plus périlleuse qui ait jamais hanté les cerveaux humains, où ce ne sont pourtant pas les chimères qui ont jusqu'à présent manqué. Quelle procède du mysticisme ou du rationalisme, cette hypertrophie de la personna-

lité humaine ne laisse pas d'être une monstruosité. Le devoir s'impose à l'homme, et la raison n'a pas à le créer, à le choisir, à le prendre pour une convenance dont elle serait juge et dont elle ne devrait compte qu'à elle-même ; elle a bien plutôt à le reconnaître, à s'incliner devant le droit que la société, que l'humanité possède et qu'elle exerce sur chacun de ses membres, à s'éclairer sur le devoir qui lui incombe en raison de ce droit supérieur de l'humanité sur l'individu, à ne concevoir le droit de celui-ci sur la société qu'en fonction de ce droit de la société sur lui-même, à servir le devoir et non à le prescrire ; car il est tout prescrit, même pour elle. Dans son propre exercice, ainsi qu'il a été dit, la raison est sujette au devoir, et tenue, moralement tenue, de s'y conformer. La saine liberté, la fécondité de cet exercice dépend de la fidélité qu'elle mettra dans l'accomplissement de cette obligation La tâche est là qui l'attend, et elle s'en acquittera plus ou moins heureusement, mais elle ne peut pas la renier ni l'esquiver tout à fait. Le meilleur parti qu'elle puisse prendre est de l'embrasser avec résolution et humilité, sans marchander l'effort, sans se faire illusion sur

ses propres ressources, qui sont courtes et fragiles.

Au fond, la vérité humaine n'est ni purement individuelle ni purement sociale, elle est à la fois sociale et individuelle Elle est sociale, étant toujours traditionnelle en sa substance et par le courant de sa transmission; elle est individuelle, ne subsistant en réalité que par les individus, et dans les individus, qui sans cesse la reçoivent pour la transmettre. Les individus sont les organes et non les simples canaux de cette vérité ; ils la refont de manière ou d'autre en eux-mêmes et ils la critiquent par l'expérience, en sorte que la vérité qu'ils transmettent n'est pas tout à fait celle qu'ils ont reçue, mais la même vérité augmentée et améliorée, ou bien diminuée et altérée. C'est un capital que tous ensemble font valoir selon leur capacité, et qui rapporte plus ou moins en chacun selon le zèle qu'il met à l'exploiter, à le faire profiter. Ce travail est de stricte obligation. Dans toutes les manifestations de notre acti^ vite il entre de l'intelligence, et partout où l'intelligence entre pour s'exercer le devoir entre aussi, qui prescrit et inspire l'application de l'intelligence. Le résultat même de cette application

— i^6 — est acquis à la société et à l'individu, puisque l'un et l'autre en ont le bénéfice Tous les éducateurs de la société humaine, parents, maîtres, publicistes, ne sauraient trop se pénétrer de ce principe, un principe éternel et chrétien, trop oublié dans les sociétés encore nominalement chrétiennes de nos jours, où nous voyons fleurir et le traditionalisme et l'individualisme les plus absolus : que la culture vraiment humaine est de caractère à la fois social et individuel; que le caractère social y introduit la religion du devoir, et le caractère individuel l'initiative de la liberté ; que si la religion du devoir ne doit pas opprimer mais éveiller, soutenir et grandir la liberté, provoquer et guider toutes les initiatives de la pensée et de Faction, l'évolution grandissante de la liberté ne doit porter aucune atteinte à la religion du devoir, mais la réaliser plus parfaitement; qu'il n'est aucune émancipation de l'individu à l'égard du devoir que sa qualité d'être social lui impose, mais qu'une émancipation nécessaire dans l'individu même est celle de l'être spirituel à l'égard des appétits égoïstes que l'homme intelligent doit dominer conformément aux règles de l'idéal moral ; enfin que si, en telles

— T77 — circonstances données, les individus ne peuvent que se montrer réfractaires à des croyances qui jadis ont servi de support à l'idéal humain, mais qui ne peuvent plus maintenant que le compromettre, tous n'en doivent pas moins rester, d'esprit et de cœur, de volonté et d'action, les serviteurs de cet idéal humain, toujours vivant, toujours grandissant, à l'égard duquel l'incrédulité reste à bon droit défendue comme la plus criminelle des hérésies, la seule qui maintenant soit impardonnable.

Que la société contemporaine doive être organisée selon la science, c'est une assertion qui peut être, d'après la façon dont on voudra l'entendre, soit de simple bon sens, soit ridiculement insensée. Si l'on veut que la société humaine soit reconstituée tout entière, de la base au sommet, d'après les principes d'une science exacte, laquelle, en fait, ne pourrait être que la science actuelle, c'est-à-dire une science imparfaite, incomplète, certainement inexacte en beaucoup de ses

procédés et de ses conclusions, conjecturale en ses théories les plus importantes, indécise ou même aveugle en beaucoup de ses représentants devant le problème moral, la reconstitution de la société d'après la science serait la pire aventure à laquelle on pourrait exposer ia pauvre humanité. La tradition humaine, si caduque et si peu sûre qu'elle soit en nombre de ses parties, si grand besoin qu'elle ait d'être incessamment réformée, demeure, en son ensemble et quant au fond, une expérience plus solide, une institution plus consistante en elle-même que l'improvisation hâtive de docteurs présomptueux qui ne manqueraient pas de prendre leurs imaginations pour des réalités. On peut être assuré d'avance qu'ils réussiraient merveilleusement à détruire ce qui existe et qu'ils se montreraient beaucoup moins capables de le remplacer. La société qu'ils s'emploieraient à fonder aurait toute chance d'être inhabitable, et Ion y retrouverait d'abord entre ses chefs et entre ses membres toute la confusion de l'antique Babel.

L'hypothèse d'une société ainsi bâtie sur la science est tellement chimérique et irréalisable, même pour notre temps, qu'il n'y a sans doute

pas lieu de s'y arrêter davantage. Mais il est facile de s'exagérer l'importance de la science, au sens étroit et purement intellectuel du mot, pour le bonheur des peuples, et le rôle des savants qui ne sont que savants, dans le progrès humain. La contribution de la science, le rôle du savant sont devenus indispensables, essentiels même, étant donné le développement intellectuel de l'humanité, auquel est coordonné l'ensemble de son évolution, mais ils ne sont pas les seuls essentiels, ni les seuls indispensables, ils ne sont peut-être pas les plus indispensables ni les plus essentiels. S'il s'agit des sciences de la nature, il est évident que ces sciences ont réalisé de très grands progrès, modifié l'économie extérieure de la vie contemporaine, lancé l'humanité dans la voie d'un immense développement industriel, d'une exploitation intense de la planète où nous vivons, et dont matériellement l'homme paraît se rendre de plus en plus maître. Cependant d'excellents esprits se sont déjà demandé si, en s'avançant impétueusement sur cette pente, l'humanité n'allait pas à sa perte, si la fièvre de l'industrialisme ne ferait pas bientôt craindre l'épuisement de ce qu'on appelle les matières premières, si d'épou-

vantables rivalités n'en résulteraient pas entre les peuples, enfin si les avantages extérieurs qui proviendraient de cette effervescence de civilisation matérielle ne s'accompagneraient pas d'une décadence morale qui compromettrait l'ensemble de l'évolution humaine et, par le chemin de la science ainsi comprise et appliquée, ramènerait tout droit l'homme à la barbarie. Dételles craintes paraissent d'autant plus fondées que les docteurs es sciences sociales abondent trop souvent dans le sens du matérialisme, et que les socialistes professionnels n'ont pas toujours un grand idéal d'humanité. Les uns et les autres ont bien vu que le sort des masses populaires n'avait pas gagné de tout point au développement de l'industrie scientifiquement organisé ; que même il s'était, à certains égards, aggravé ; que le monde ouvrier, dans les usines, peine et s'épuise en des conditions d'existence moins saines, moralement et physiquement, — mais plusieurs de nos docteurs sont plus attentifs au physiquement qu'au moralement. — que celles du paysan. Ils n'ont guère trouvé d'autre remède à ce mal que d'adoucir ces conditions dans l'ordre extérieur et matériel, et d'effacer, si possible la disproportion qui existe

entre le sort de la classe dite capitaliste, dont il semblerait que le destin soit de jouir, et celui de la classe dite ouvrière, dont il semblerait que le sort soit de travailler et de souffrir. Louable propos, toutes réserves faites sur les moyens que l'on suggère et que même on emploie çà et là pour le réaliser. Propos insuffisant, comme l'idéal de société égalitaire auquel il se rattache. Sans compter qu'à placer si bas l'idéal social, on le rend irréalisable . Car il n'est pas autrement facile d'accorder, pour tous les hommes sans exception, un minimum de travail pénible, que ce travail soit matériel ou non, avec un maximum de jouissances sensibles; et l'aboutissement fatal d'un effort uniquement poussé dans cette direction pourrait bien être la misère commune. Le travail est en soi plus ou moins pénible et fatigant, mais il est sain aussi, physiquement sain la plupart du temps, et aussi moralement en tant qu'exercice normal de l'activité humaine, pourvu qu'il n'aille pas jusqu'au surmenage. Si humble qu'il soit, il a sa noblesse, et comme discipline individuelle, et comme service social. C'est ce qu'il conviendrait de se rappeler, sans d'ailleurs négliger rien de ce qui peut humainement, de ce qui doit en

toute justice être fait, pour améliorer et embellir les conditions matérielles de toutes les existences. Mais les conditions morales méritent encore plus d'attention, une attention qu'on n'a point assez accoutumé de leur attribuer.

Il ne faudrait pas que le matérialisme scientifique encourageât le matérialisme social. La science ne devrait pas être matérialiste. Elle s'avilit et se perd elle-même en se donnant comme fin dernière ce qui est son objet propre, la connaissance du monde extérieur, et en donnant comme but suprême à l'effort de l'humanité ce qui n'en doit être qu'un but secondaire et subordonné, le maximum de bien-être. Cette fin et ce but, ainsi poursuivis, reculeront à mesure qu'on pensera les atteindre, et, dans la mesure où on les atteindra, on ne s'y trouvera jamais à l'aise. La science, la vraie science doit avoir un idéal moral qu'elle ne se croie pas obligée de tirer d'ellemême, qui la domine, et qu'elle serve. Ce n'est, certes, pas assez que, s'clevant au-dessus d'un matérialisme étroit et pesant, elle se complaise dans un idéalisme tout abstrait et philosophique, quelle construise des systèmes d'idées, logiques et froids, squelettes de vérité peut-être mais qui ne

seront jamais vivants. Elle n'est plus, sans doute ne sera-t elle plus désormais la servante de la théologie, mais elle doit être persuadée qu'elle demeure la servante, non la maîtresse de la vie, de la vie morale s'entend, et qu'elle doit se tourner vers cet idéal humain pour le reconnaître et pour l'embrasser, sans avoir la prétention de l'enfermer pour toujours en ses définitions, bien moins encore de le créer. Quand elle ignore ses limite?, elle prend, devant le bon sens de l'humanité, un ridicule dont elle-même ne s'aperçoit pas, et qui n'en est pour elle que plus fâcheux. Se faisant plus modeste afin d'être moralement plus utile, elle n'en sera que plus noble et plus respectable. Elle s'épargnera beaucoup de déboires si elle ne se croit pas appelée à prendre en main toute seule et par ses propres moyens le gouvernement de toutes les affaires humaines. N'est-il pas arrivé déjà que des savants, descendus dans la politique, n'y ont pas fait merveille et ne s'en sont pas bien trouvés ?

Une fonction assez grande et assez belle appartient à la science en son ministère d'éducation nationale et humaine, comme raison instruite d'un peuple et de l'humanité. Jamais peuple cultivé

— i84 — n'apportera trop d'attention, de zèle, de scrupule, dans le recrutement, dans la préparation, dans la sélection de son corps enseignant, qui doit être un personnel d'élite, (orme comme il convient à sa mission supérieure, appliqué en chacun de ses membres à la part qui répond le mieux à ses aptitudes. Un même esprit devrait les animer tous dans la diversité de leurs travaux respectifs, et monobstant l'inévitable divergence des opinions particulières. Une divergence essentielle sur ce que nous venons d'appeler l'esprit de l'enseignement, c'est-à-dire sur la question même et le fond de l'idéal moral, serait un principe de ruine pour l'éducation nationale et conséquemment pour la nation même, pour l'œuvre d'humanité qui s'accomplit par elle. Le faux principe d'une prétendue liberté de pensée, qui n'est, au sens où beaucoup l'entendent, qu'une infirmité de l'àme, ne doit point ici faire objection. Toutes les opinions, au point de vue moral, ne sont pas également saines, et il n'y a pas à dire non plus que toutes peuvent être également sincères. Au surplus, la société, qui n'est pas juge de ce qui se passe dans les consciences individuelles, n'est pas tenue d'employer des mains trop lourdes à ses

— i85 — besognes les plus délicates. Un juste milieu existe entre l'intolérance dogmatique et l'anarchie intellectuelle. C'est dans l'unité de l'idéal moral que doit se faire la concentration des esprits ; c'est dans cette unité que peut se maintenir le lien national, c'est par cette unité que se réalisera, si elle doit, comme nous l'espérons, se réaliser un jour dans la société des nations, l'union de l'humanité.

Il importe donc au plus haut point que tous les maîtres, à tous les degrés de l'enseignement soient des éducateurs non seulement de l'esprit mais de l'âme, et non des marchands de science. Que les grands corps savants ne tournent pas trop à la représentation scientifique, au détriment de la science et de sa moralité. Que notre grande Académie, par exemple, ne s'admire pas trop dans sa figuration littéraire, et, si elle veut être le cénacle de l'esprit français, un haut cénacle d'humanité, qu'elle regarde d'un peu près à ce que signifie cette prétention. Que les Académies en général ne soient pas de petits cercles bien fermés où l'on n'entre qu'avec un supplément de titres et de recommandations qui n'ont rien à voir avec le mérite personnel, ni avec l'intérêt propre de la science

ni avec son intérêt moral. Il ne faudrait pas trop d'intrigues, de petitesses, de légèreté, dans ce qu'on croirait être la dispensation supérieure des choses de l'esprit. Et puisque la presse est aussi de nos jours une grande puissance spirituelle, sera-t-il permis de dire que cette puissance ne ne doit pas se proposer seulement d'influencer l'opinion, mais de l'instruire, de servir l'idéal de justice et d'humanité en dehors duquel son action ne pourrait être que nuisible ?

Mais arrêtons-nous plutôt, en finissant, au laboratoire principal de la conscience nationale, à ce ministère de l'enseignement dont dépend en grande partie l'avenir de notre pays. Qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en afflige, ou bien que Ton se borne à prendre le fait tel qu il est, inéluctable et irrésistible, sans autre disposition que la ferme volonté de s'y accommoder pour l'œuvre d'aujourd'hui et pour celle de demain, il est évident que le grand magistère de l'éducation nationale et humaine qui jadis et naguère encore était principalement aux mains de l'Eglise, tend à passer de plus en plus en celles d'un personnel d'Etat, — dit laïque tout simplement parce que ni son recrutement ni son programme n'ont de caractère con-

fessionnel, — qui se trouve ainsi appelé à prendre la place, à remplir la fonction, à fournir le service des instituts religieux qui étaient voués à ce ministère sous la direction de l'Église et qui, pour ce qui dépend d'eux, n'y ont pas jusqu'à présent renoncé . Cette translation de service est en rapport avec le mouvement général de l'évolution dont nous franchissons actuellement l'étape décisive, au delà de laquelle s'ouvre pour l'humanité la perspective d'une organisation nouvelle, plus large et meilleure. Rien donc n'est plus utile que d'en scruter la signification, afin de mieux comprendre le caractère et l'étendue des obligations qui en résultent pour les successeurs du magistère chrétien.

Tous doivent savoir qu'ils ne sont pas de simples répétiteurs ou docteurs, chargés de faire connaître telle partie des notions maintenant acquises, de s'appliquer à tel enseignement, de cultiver tel ordre de recherches scientifiques, mais de former les esprits de leurs auditeurs, — ce qui est autre chose que de donner une leçon, — et d'instruire véritablement, d'informer, d'agrandir les âmes, — ce qui est plus encore que de former l'esprit. — Telle est la tâche que s'assignait, que s'assigne

encore l'Église catholique, en vue de procurer à ses fidèles le salut éternel, et aussi de perpétuer son propre règne sur la terre Notre Église à nous, c'est notre vieille et chère nation, notre France aimée, notre humanité française dans laquelle nous servons l'humanité universelle; c'est aussi bien cette humanité même, l'humanité à venir, celle qui doit être et qui un jour sera, si les humanités diverses qui se partagent encore le monde s'associent enfin réellement en humanité. Cette Église a besoin d'apôtres, et elle nous a choisis quoiqu'indignes, — on est toujours indigne et incapable pour un si haut service, — afin que nous aussi nous soyons les guides de nos frères sur le chemin du salut. Le salut qu'il s'agit pour nous de procurer n'est pas un bien éloigné, insaisissable, invérifiable ; il est à portée de notre vue, ou, pour mieux dire, il est en nous. Le salut, c'est l'amour de la vérité qui éclaire; le salut, c'est l'amour du travail qui fortifie et qui ennoblit; le salut, c'est le courage du dévouement qui élève et qui conquiert; le salut, c'est l'esprit de fraternité, qui produit la paix. Notre récompense est la joie de l'œuvre accomplie, la perspective de celle que prépare notre minime eifort. Deux sen-

timents nous doivent pénétrer qui nous garderont dans cet équilibre moral que nous tâchons d'instituer autour de nous : le sentiment du peu que nous pouvons par nous-mêmes pour l'avancement de cette grande œuvre à laquelle nous sommes attachés, du peu que nous pouvons réaliser en nous-mêmes, ou dans nos œuvres et dans nos exemples, du peu que nous sommes en mesure de réaliser en autrui par notre activité la plus soutenue ; et le sentiment de l'utilité indéfinie qui pourtant est celle de ce peu, et qui en fait une très grande chose, non par notre grâce, par notre vertu propre, mais par la grâce de l'humanité, par la puissance du grand courant de vie où se mêle notre chétif apport. Nous ne sommes pas les détenteurs d'un pouvoir magique qui nous serait venu d'en haut pour opérer ici-bas des effets miraculeux. Nous n'avons pas reçu du ciel le don d'infaillibilité pour instruire les hommes, et nous ne leur demandons pas, nous ne demandons ni aux petits ni aux grands de s'abandonner à notre conduite les yeux fermés. C'est de notre société que nous tenons notre investiture ; nous ne sommes que ses mandataires, ses agents, nous n'afïectons pas d'être ses chefs. Nous ne sommes

pas non plus les distributeurs d'une vérité toute faite dont nous serions les seuls administrateurs autorisés. Notre ambition est d'aider les hommes à réaliser un peu plus de vérité humaine, un peu plus d'humanité. Si notre mission ne nous élève au-dessus de personne, elle reste assez belle pour honorer notre existence et nous consoler de l'obscurité relative qui la plupart du temps enveloppe nos travaux . Nous n'avons rien à envier aux carrières plus brillantes ou temporellement plus avantageuses. On nous a attribué, nous avons choisi la meilleure part, et elle ne nous sera point enlevée. Car les principes du progrès humain nous ont été donnés à garder et à cultiver: telle est notre portion d'héritage, et ce lot est parmi les plus glorieux.

Souvenons nous seulement de ce qu'est notre tâche, et qu'elle ira toujours grandissant. Des ruines qui se sont amoncelées autour de nous un monde nouveau va surgir. Une grande résurrection se prépare au-dessus des tombeaux innombrables qui viennent de se refermer. L'humanité en travail de mort et de vie est prête à donner son fruit. A cette humanité qui va naître préparons le berceau qui lui convient. Nous l'aperce-

— I91 — vons dans l'aurore du prochain avenir, cette humanité plus large que la nôtre, et plus clairvoyante, et meilleure, et plus belle. Nous contribuerons à son avènement si nous savons ne point trop nous regarder nous mêmes, mais regarder l'œuvre qui nous incombe et qui est infiniment plus grande que nous ; si nous enseignons de parole et d'exemple une véritable discipline d'humanité; si nous travaillons tous les jours de notre vie selon cette discipline, non seulement à faire connaître l'utile, mais d'abord à faire estimer et rechercher le vrai, à faire aimer le bien, à inspirer au monde l'idéai d'humanité qui est notre religion et d'où nous vient le véritable salut.

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