‹ De la distribution de la richesseChapitre 2 sur 7 · PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LEÇON

Tons los faits nationaux sc groupent au fond sons trois chefs : organisation sociale, sj'stènie politique, situation (économique. D’où il suit que les nations sont amenées à trois sortes de révolutions: les révolutions sociales, les révolutions politiques, les révolutions économiques. Or, il est incontestable qu'une révolution économique s’accomplit sous nos yeux, non-seulement en France, mais dans la plupart des Etals européens. — Ce fait nouveau a eu, entre autres, pour résultat irrécusable, un grand accroissement de la richesse nationale, et, par conséquent, peut donner lieu à de graves questions en matière de production. Mais il est bien plus important ù étudier au point de vue de la distribution de la richesse. — Les questions relatives à la distribution de la richesse seront le sujet de ce cours; elles tirent une double importance et delà nature même des faits dont elles s’occupent, et de la situation économique de notre pays et de notre temps.

Messieurs,

Mon illustre prédécesseur, M. J.-B. Say, écrivant en 1822 à Ricardo, se plaignait en termes assez amers de rindifférence du public français pour les questions économiques, t Notre nation, f disait-il, à peu près toute livrée aux affaires, aux plaisirs et

COrnS D'ÉCONOMIE lOMTIQLE.

( aux qiiorollcs poliliqiics, ne donne que fort peu d'allenllon « aux sciences économiques. J'explique les principes <le l’éco- (( nomie politique dans la salle du Conservatoire des arts el « métiers et j’observe, à notre boule, que la moitié de mou « auditoire se compose d’étrangers. •

Les expressions sont dures, le reproche est sévère et empressons-nous d’ajouter injuste, car les nations ne se vouent pas à telle ou telle brandie des connaissances bumaines pour le plaisir, pour la satisfaction de celui qui l’enseigne. Toute cbose a son temps, l’esprit humain a ses phases; il n'y a pas plus de honte pour les nations que pour les individus à ne pas être encyclopéilistes, et s’il est naturel que peu d’hommes se vouent à approfondir les sciences militaires dans une époque où une longue paix paraît assurée, de même il est tout naturel qu'un petit nombre se vouent aux arts pacifiques dans un temps de guerre et de bouleversement général. Encore une fois, l’esprit humain a .ses phases et les directions qu’il prend se lient nécessairement aux mouvements généraux de l’histoire.

Maintenant les plaintes de mon prédécesseur n’auraient pas lieu. Évidemment aujourd’hui les études économiques occupent une place considérable et attirent fortement l’attention du public. Et certes, messieurs, tout en faisant une large part à la reconnaissance, je dois cependant constater ce fait, même par votre présence dans cette enceinte ; et je ne dois pas attribuer à l'homme ce qui appartient à la science, et à l’accident de ma parole ce qui est le résultat de la marche des idées. Aujourd’hui, dis-je, les études économiques ont pris une marche ascendante, et ce fait est liii-méme le symptôme et reffet d'un fait plus général, je veux parler de la révolution économique qui s’accomplit sous nos yeux.

Tous les faits nationaux se groupent au fond sous trois chefs ; organisation sociale, système politique, situation économique. Une nation est, et pour être il faut être organisé. On est orgaiiLsé selon une forme ou selon une autre forme, d’après un principe ou d’après un autre principe, mais être, dans les corps complexes, c’est ètreorganisé, et l’organisation sociale, quelle qu’elle soit, se niaiiitieiil, se développe sous la protection du pouvoir

PUEUIÈKR LEÇON. 5

social, c’esl-à-(lirc à l’abri du sysièine politique. Mais la même organisation sociale et le même système politique peuvent se concilier avec des .situations économiques assez diverses.

La situation économique ne se confond donc pas avec les deux autres faits généraux de la société, rorganisatioii sociale et le .système politique, quoiqu’il soit évident pour tous que ces trois faits s’enchaînent et réagissent, dans une certaine mesure, l’un sur l’autre. D’où il suit que dans leur marche et dans leur iléveloppement historique, ce n’est pas seulement à deux or- «Ires de changements, de transformations, ou, pour parler comme on parle, de révolutions, que les nations sont exposée.s, qu’elles sont amenées, mais bien à trois : les révolutions sociales, les révolutions politiques et les révolutions économiques, qu’on a moins aperçues, qu’on a moins signalées, dont on s’est moins occupé, parce qu’elles sont moins bruyantes et IieureiLsement aussi moins dangereuses, moins sanglantes que les révolutions sociales et les révolutions politiques, parce que les unes sont quelquefois des faits brusques et instantanés, tandis que les révolutions économiques, par la nature même des choses, se déroulent et s’accomplissent peu à peu, succes- .sivement, au point que souvent elles ont échappé à l’oeil de riiistoricn qui a cherché je ne sais quelle solution de ce qui lui parais.sait énigme, problème, mystère, parce qu’il manquait des connaissances nécessaires pour trouver la véritable solution dans le développement, dans la marche économique des nations.

Or, messieurs, les révolutions économiques, ainsi que je l’ai dit, quelquefois précèdent, quelquefois suivent les révolutions .sociales. Quelquefois aussi une transformation économique ou une certaine situation économique devient la cause d’une révolution .sociale, et la révolution sociale une fois accomplie réagit à son tour eu produisant une transformation économique plus complète et plus profonde.

Il n’est pas un de vous, messieurs, qui ne se rappelle que cette grande révolution sociale qui est désignée dans l’histoire sous le nom d’alfranchissement des communes a été due à une situation, à une transformation économique. C’est l’industrie,

COURS d’économie politique.

c’cst le commerce, c’est la richesse tics bourgs et des villes qui ont enfanté leur liberté. Et, pour arriver d’un saut à notre temps, l’Amérique du Nord s’est émancipée, et, par son affranchissement, elle a marché rapidement vers une nouvelle situation économique. L’économie sociale de l’Amérique du Nord sous l’action de son affranchissement, de son indépendance de la mère patrie, a pris un essor qui confond l’observation, un essor si audacieux que dans ses élans, vous le savez, elle a failli, il y a peu de jours, compromettre la situation commerciale de l’Europe entière.

Ce sont là deux grands faits qui prouvent ce que nous affirmions, que quelquefois la situation économique devient la cause d’une transformation sociale et politique, et que quelquefois aussi une transformation sociale et politique amène une immense transformation économique. Et certes l’effet de ces causes est loin d’avoir atteint, dans le pays que nous venons de signaler, son dernier terme. La transformation économique de l’Amérique du Nord est loin d’avoir porté tous ses fruits; elle ne sera appréciée dans toutes scs conséquences bonnes ou mauvaises (je raconte ici et ne juge pas) que le jour ou les terres vacantes, celles du moins qui se trouvent à la portée de quelques marchés, de quelques foyers de coii-sommation, seront définitivement occupées, où la population cependant continuera à s’épaissir et où les capitaux suivant le mouvement naturel, économique, s’accumuleront de plus en plus et tendront à se concentrer dans un certain nombre de mains; parce qu’il n’est que trop prouvé que les grands capitaux, travaillant à des conditions auxquelles les petits capitaux, ne peuvent travailler, tendent constamment à absorber ces derniers et à accumuler une grande quantité de richesses dans un petit nombre de foyers, et qu’alors des légions de travailleurs se trouveront ainsi entourer ces foyers des grands capitalistes. De ce développement économique vers lequel ce pays marche évidemment tous les jours, ne voyez-vous pas résulter une transformation sociale inévitable? Que cette transformation .soit bonne ou mauvaise, encore une fois ce n’est pas ici la question, mais elle sera une conséquence du principe qui se développe tous les jours, et qui

PnEMI^RE LEÇON.

se résume, au reste, flans une formule bien vulgaire. On a dit que nous marchions vers l’Amérique; resterait à savoir si ce n’est pas l’Amérique qui marche vers nous, car s’il est naturel que la jeunesse marche vers la virilité et la vieillesse, le contraire est impossible.

Quoi qu’il en soit, messieurs, la France, après avoir opéré la plus grande et la plus utile des révolutions, qui n’a été au fond que le complément du christianisme mis en action, l’application à l’histoire et à la société des principes que le christianisme avait introduits dans les croyances et dans le domaine des idées, après avoir accompli ce fait immense qu’à peine on peut appeler national parce qu’il a été au moins européen, la France, dis-je, a opéré sa révolution sociale, sa révolution politique, mais elle n’a pas opéré sa révolution économique. Pays essentiellement agricole, malgré les efforts du système mercantile, pays essentiellement agricole et guerrier, on ne pouvait pas dire que l’industrie, que les manufactures, que la production industrielle proprement dite filt un élément majeur de la richesse nationale en France. C’est un ordre de faits nouveau qui n’a pris un grand essor et un immense développement que depuis quelques années. Depuis quelques années, messieurs, la France s’est emparée à son tour, avec toute la vivacité et l’intelligence qui caractérisent son peuple, des nouvelles forces productives ; c’est depuis quelques années qu’elle demande à la houille, qu’elle demande à la vapeur, qu'elle demande à la puissance mécanique les moyens d’augmenter sa force productive et sa richesse nationale. Aussi comparez, car tout se fait vite en France, comparez avec ce qui se passe aujourd’hui, je ne dis pas ce qui se passait il y a cinquante ans, je ne dis pas ce qui se passait il y a vingt ans, il y a même dix ans, alors que J.-B. Say se plaignait de l’indifférence du public français pour les questions économiques, prenez des époques tout à fait rapprochées. Ouvrez seulement le tableau du commerce, des douanes, de la navigation française de l’autre jour et celui d’aujourd’hui, celui de 1852 et celui de 1856, et vous serez frappés de l’énorme différence qui s’y trouve pour un espace de temps si court. Vous verrez le commerce extérieur augmenter

COURS d’économie politique.

(le cent, deux cenls millions. Et qu’esl-ce que le commerce extérieur dans un pays placé sous le régime du système soi-disant protecteur? A coup sûr le commerce extérieur n’est qu'une branche tout à fait secondaire du développement de la force nationale.

Voyez le nombre des navires, voyez le mouvement des ports : tout change, tout se modifie dans le sens d’un grand développement de la puissance industrielle. Et la France est loin, trèsloin d’avoir atteint sa limite dans cette voie. Peut-être qu'aujourd'hui vont s'ouvrir devant elle des carrières tout à fait nouvelles ou du moins renouvelées; le commerce direct du bassin de la Méditerranée avec l’Orient, par exemple, que la découverte du cap de Bonne-Espérance avait enlevé à la France (et c’est encore là uii nouvel exemple de l’influence de la situation économique d’un pays sur sa situation politique), ce commerce, dis-je, doit se rouvrir et fera à sou tour abandonner la mute du Cap comme plus difficile cl plus longue; et lorsque celle nouvelle grande voie commerciale avec l’Orient sera rétablie, où en sera le véritable foyer? Dans les ports de France, à Marseille, ville appelée aux plus liantes et aux plus brillantes destinées commerciales du monde.

Ces faits, au surplus, ne sont ignorés de personne. Et qui ne sait la révolution qui s’est opérée, qui s’opère tous les jours, qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, qu’on sache s’y prendre ou qu’on ne le sache pas, dans les voies de communication, dans les moyens de transport entre les diverses parties de l’empire et entre le pays et les pays étrangers? Chacun comprend que je veux parler de cette nouvelle force sociale qu’on appelle les chemins de fer. Question immense, messieurs, et dont peutêtre on n’a pas encore sondé toute la profondeur et aperçu toute la portée. Car l’établissement d’un chemin de fer n’est autre chose, passez-moi l’expression, qu’un moyen par lequel la puissance humaine prend un sol, saisit une ville et lui dit : Tu es trop éloignée, la nature ne t’a pas placée là où mes intérêts veulent que tu sois, je te place cinquante lieues plus près.

Tel est l’effet de cette nouvelle force sociale. Mais vous comprenez quelles conséquences elle peut produire, car tout, dans

rREMIÈr.F. I.EÇON. 9

CO monde*, est relation, rien n’est alisoln dans les clioses d'a)>pliealion. Quand vous rapprochez un marché, un foyer de proeliiolion, d’un grand foyer de consommation, eoinine tout est relation en ces matières, cela revient à éloigner d’aiilaut les autres foyers de, production. Nous retomberons donc dans de grandes inégalités, et dans des inégalités qui seront quelquefois funestes à certains producteurs.

El quand ou la considère dans ses rapports avec les Ëlats étrangers, la question grandit bien autrement. Car, pour ne citer qu’un exemple, un État secondaire, placé entre deux grandes nations, se trouve, par la force des choses, dans certaines relations non-sculemcnl commerciales, mais politiques, avec l’une et l’autre de ces nations. L’indépendance absolue d’un État de deuxième ou de troisième ordre est une chimère. Il y a indépendance politique, mais il y a influence, parce qu’il en est des États comme des hommes en société : ceux qui sont puissants exercent toujours une certaine influence sur ceux qui le sont moins. Mais lorsqu'un État secondaire peut ainsi se rapprocher plutôt de l’un que de l’autre de scs voisins, lorsqu’il peut offrir sur son sol des moyens de transport rapides comme la pensée, non-seulement pour des marchandises, mais pour des hommes, mais pour des armes, mais pour des hommes armés, il est facile de comprendre qu’au fond de colle grande question économique se trouvent aussi enveloppées de graves questions politiques.

Quoi qu’il en soit, il n’est pas moins vrai que de l’ensemble de ces faits apparaît dans tout son jour la révolution économique qui s’accomplit sous nos yeux. Et elle ii'esl pas particulière à la France; clic s’accomplit dans la plupart des Étals européens. Si vous en voulez une preuve matérielle, ouvrez les états des douanes françaises, cl vous verrez que, dans les quatre années dont je viens de parler, le transit des productions étrangères, seulement à travers la France, a plus que doublé. De 183.3 à I83G, il a passé de 90 millions de valeur à 204 millions.

Ainsi ce fait s’accomplit, cl il est frappani dans plus d’un pays. Il es! frappant, en efl'ef, de voir le pâtre de l’Appenzell

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tendre d’un coté la main à l’Amérique cl de l’autre à l’Égypte pour se faire donner les cotons non filés, et les leur rendre ensuite façonnes au milieu de ses moutons et de ses firebis. Or, quels sont les résultats de ce grand fait dont, je le répète, messieurs, je vois une preuve et un symptôme même dans votre présence ici et dans l’attention bienveillante dont vous m’honorez?

D’abord il y a un résultat général, irrécusable, quoi qu’on en dise, c’est un grand accroissement de la richesse nationale. Mais ce meme accroissement de la richesse nationale, quels effets produit-il à son tour? Et si cela nous appartenait, nous pourrions examiner quels effets il produit, et sous le point de vue économique, et sous le point de vue politique, et sous le point de vue moral.

La richesse nationale s’est grandement accrue, et quelquesuns des effets moraux qu’a produits cet accroissement sont sensibles pour tout le monde. Il y en a d’heureux, il y en a de fâcheux. Le bien est irrécusable, et c’est en vain qu’on voudrait contester les progrès réels en tout sens des sociétés nouvelles. Mais il est vrai aussi que le mal ne manque pas, et l’un des effets de la richesse moderne, c’est que le luxe, la jouissance aujourd’hui, ne sont plus, en quelque sorte, un privilège de caste; ils ne sont plus renfermés dans les châteaux, dans les salons, ou bien au fond des riches séjours des grands prélats. Aujourd’hui la richesse, si je puis parler ainsi, s’étale sur la place publique et dans les rues. Jadis le peuple était témoin d’un faste en quelque sorte politique, d’une grandeur que j’appellerai seigneuriale, et ne soupçonnait guère des plaisirs et des jouissances qui lui étaient parfaitement inconnus. Mais aujourd’hui il est témoin tous les jours, partout, des plaisirs matériels de la vie, des jouissances sensuelles, que dirai-je? des vanités un peu vulgaires de la richesse moderne. Aujourd’hui, celui qui sort chancelant sous le poids du festin et celui qui a faim, le gant jaune et la main décharnée du mendiant, se touchent dans un même pêle-mcle social. Je suis loin de blâmer, je raconte. Mais que résulte-t-il de cette connaissance mutuelle de l’état des choses? Dos désirs immodérés, des envies profondes, des

HRËMiÈKE LEÇON. Il

impalitiuces redoutables, des crimes ellrayauts, et puis, en somme, cet amour si ardent, si impatient, si irascible, cette soif de la richesse improvisée qui, ou le dissimulerait eu vain, n'est pas le caractère dominant, mais un des caractères de notre époque.

Mais, encore une fois, ce sont là des observations qui ne nous appartiennent guère; c’est dans le domaine de la science que nous professons que nous tenons à nous renfermer,

11 y a eu un grand accroissement de la richesse nationale, et cela même peut donner lieu à des études sérieuses et à des questions graves d’économie politique, en matière de production. Nous n’y reviendrons pas, nous eu avons fait le sujet de nos études de l’année dernière. Mais, messieurs, ce fait nouveau, cette révolution économique est bien plus importante à connaître, elle est bien plus importante à étudier sous l’autre point de vue qui constitue la seconde partie de l’économie politique, je veux parler du point de vue de la distribution de la richesse. Là SC trouvent surtout les nœuds difficiles à délier. Là sont, messieurs, les abîmes de la science économique.

Cependant, ne nous y trompons pas. Quand je parle de la distribution de la richesse, j’en parle comme économiste, je n’attache à ces mots que le sens que l’économie politique y doit attacher. Je ne parle pas de la distribution de la richesse, telle que, dans des circonstances données, la morale peut la conseiller à tout homme opulent; je ne parle pas de la distribution de la richesse, telle que, dans des vues politiques, un législateur peut la prescrire. Ce sont là des considérations d’un ordre autre que celui auquel nous devons nous arrêter. Je parle de la distribution de la richesse dans le sens économique, je parle de ces questions-ci : Un produit étant donné par l’emploi des différentes forces de la production commune, comment cette richesse se distribue-t-elle? D’après quelles lois? Ces lois sontelles nécessaires, constantes, ou bien seulement éventuelles, temporaires? Et là, messieurs, je ne l’ignore pas, nous nous trouverons sur les frontières des sciences politiques,, car les sciences politiques et les sciences économiques se touchent, et nous signalerons ces frontières, mais en géographes et non en

CülillS l)’ÉtOM>Mlt 1-UUTiyL'L.

cuuijuciunls. >ious voulons posscilfr noire science, et seiileuienl nous aider des résullals des autres.

Cependant, comme il y a une classe d'écouoinisles pour qui celte distinction n’existe pas, comme il y a une classe d’éconoluistes aujourd’hui surtout, qui, frappés de quelques-uns des désordres que l’augmentation de production leur parait avoir amenés, ne voudraient rien moins, au nom de la science économique, que nous faire reculer de quelques siècles, cl nous ramener à l’enfance de la société, comme la science économique se trouve ainsi tiraillée entre ceux qui voudraient, en quelque sorte, supprimer de la société ce qu’ils appellent l’action gouvernementale, pour n’y laisser absolument qu’une action individuelle débarrassée de tous liens, de toutes entraves, et ceux d’un autre côté qui ne conçoivent l’organisation sociale que comme une organisation monacale, ceux qui voudraient faire de nous de purs instruments, il faudra bien que nous nous demandions, non au nom de la politique, cela ne nous regarde pas, non au nom des sciences morales, ce n’est pas encore de notre domaine, mais au nom des sciences économiques, ce qu’il peut y avoir de vrai dans des prétentions si éloignées l’une de l’autre.

Ce sont ces grandes et importantes questions, relatives à la distribution de la richesse, que nous serons appelés à traiter cette année, questions qui tirent leur importance cl de la nature même des faits dont elles s'occupent, et de la situation économique du temps où nous vivons et du pays où nous parlons.

Encore une fois, messieurs, vous le savez, nous ne confondons pas la science économique avec les autres sciences morales et politiques; encore une fois, nous ne croyons pas que ce soit un moyen d’apporter la lumière que de supprimer l’analyse, et de faire de toutes les sciences morales et politiques un pélemélc. Aussi, fidèle à notre méthode, nous aurons soin de distinguer le domaine de l’économie politique du domaine des sciences qui l’avoisinent, qui là louchent.

Mais UC craignez pas que tout en suivant celle méthode, que nous croyons la seule vraie, la seule philosophique, nous pre-

PREUIÈnK LEÇON. 13

jiions ici l'écouoiuie politique comme si la production, comme si raiigmeulatioii de la richesse était le but unique, le but définitif de riiommeetdes peuples. Nuu, messieurs, nous devons étudier ce fait, nous devons étudier cet ordre d’idées, mais nul plus que nous ne reconnaît que l'ordre économique est secondaire, qu'il est dominé, qu’il doit être dominé par l’ordre d’idées morales et même politiques, lorsqu’il s’agit de la grandeur, de la conservation, de la puissance de l'État. Il faut être avant tout dans le bien, il faut être fort et puissant, en troisième lieu, il faut être, si on peut, heureux et riche. Et nous respectons trop la dignité individuelle de l’homine et la dignité morale des nations pour penser autrement, et nous savons que la France a un trop bel héritage de grandeur, de gloire et de dignité nationale à conserver pour qu’elle puisse jamais s’abaisser au point de n’avoir plus d’autre souci que d’être riche.

KOSei. — CODBS D'écONOHIE POLITIQDK.

Avant d'entrer dans le fond des diflieiles qiicsiioiis que présenlc la dislribiilioii de la riehesse, il est néeessuire de bien délci'ininer les idées élémentaires dont 011 devra faire usage cl le langage dont on se .«ervira. — Les trois mots Iravail, capital et terre, dont les économistes se servent pour désigner les trois instruments de lu production, sont loin d'avoir toute la rigueur que l'esprit scientilique peut désirer. D'abord, Iravail exprime rup|ilicnlion de rinsirument, tandis que capital et terre c.xpriment l'inslrunicnt lui-méme. Ensuite le root terre ne donne point une idée complète du troisième élément itroducleiir. Ce troisième élément se compose de forces naturelles qui se trouvent, ou par la nature même des choses, ou par la loi, ou enfin par une circonstance quelconque, monopolisées, c’esl-à-dirc réduites à l'appropriation c.xclusive de quelquesuns.

Messieurs,

Des diverses branches de l’économie poliiique, il n’en est pas de plus compliquée, de plus difficile que celle qtii traite de la distribution de la richesse. Pour la suivre dans toutes scs ramifîcations, il faut souvent une analyse si délicate et une appréciation si exacte d’éléments divers qui concourent au même résultat, qu’il n’est certes pas étonnant que cetie branche de la science ait été souvent cultivée avec pcti de succès. Aussi, messieurs, je regarde comme une nécessité et un devoir, avant d'entrer dans le fond même de ces difficiles matières, de consacrer quelques instants à bien préciser l’élat général de la question et à bien déterminer les idées élémentaires dont nous

16 COURS d’économie politique.

devrons faire emploi et le langage dont nous nous servirons. Je serai très-couri, très-rapide, mais de quelque utilité cependant, je veux m’en flatter, surtout pour ceux d’entre vous qui pourraient se trouver dans cette enceinte pour la première fois et en conséquence ne pas posséder les idées fundauieiitalcs que nous avons à plusieurs reprises exposées, en traitant les diverses parties de l’économie politique et en particulier la production. Je fais donc aujourd’hui un appel à votre attention et je dois bien ajouter un peu à votre patience, parce qu'il ne m'est pas plus donné d’ôter à ces notions fondamentales leur rigueur et leur aridité qu’il n'est donné à un grammairien de rendre amusants pour nos enfants les commencements d’une langue quelconque.

La production de la richesse est le résultat de l’application de trois instruments, de trois forces assez distinctes entre elles pour que la science doive ne pas les confondre, je veux dire le travail, le capital, la terre. Voilà les trois mois dont les économistes se servent; nous les avons uous-meme employés, et cependant c’est une nomenclature qui est loin d’avoir toute la rigueur que l’esprit scientiQque peut désirer. Kous verrons dans un instant combien le mot terre exprime d’une manière incomplète l’idée qu’il doit représenter. Mais même dès l’abord, qu’est-ce que le travail? C’est le fait; travail c’est l’application de l’instrument, tandis que capital c'est rinslrumcnt lui-mémc, comme terre est également l’instrument.

Voilà donc une nomenclature qui a déjà cela d'imparfait que l'un de ses termes exprime proprement l’action, l’application de l'instrument, tandis que les deux autres expriment l’instrument lui-méme. Quel est l’instrument avec lequel on travaille? Ce sont les forces physiques et intellectuelles de l'homme, appliquées économiquement par le travail. Celui qui les applique est travailleur.

Le second élément est le capital. Qu'cst-ce que le capital? C’est une portion des richesses acquises, une portion des produits que l’homme applique de nouveau à la production comme force qu'il s'ajoute au lieu de la consommer, de l’appliquer à sa jouissance immédiate, ou bien au lieu de la laisser dans l’oisi-

veté. Les machines, les oiiiils sont un capital : car, avec ce dont on s’est servi pour faire les unes cl les autres, on pouvait se procurer une jouissance, se chanll'cr par exemple si c’est du bois, ou ne rien faire du tout; mais on a mieux aimé appliquer à la production la chose produite, on l’a transformée en force pour produire de nouveau et davantage. Capital est donc le nom de l’instrument, je dis le nom scientifique. Je vous abandonne la signification vulgaire du mot capital; le capital c’est l’instrument, le capitaliste c’est l’agent qui applique l’inslrunienl, comme le travailleur est celui qui applique ses forces.

Et quel est le mot dont on se servira pour exprimer l’action? Ce mot, la science ne l’a guère fait; les uns y arrivent par une circonlocution, les autres par un mot, les autres par un autre mot. Nous dirons que c’est rcnlreprise : on entreprend, avec une force accumulée, de produire autre chose, on réussit ou on ne réussit pas.

Enfin il y a le troisième élément, la terre. Ceux qui tiennent cet instrument sont appelés propriétaires fonciers, et vous voyez que ce mot n’implique aucune action, parce que dire propriétaire ce n’est pas dire quelqu’un qui agit avec l'instrument qu’il possède; le mot va aussi bien à celui qui fait travailler sa terre qu’à celui qui la garde en friche.

Et puis nous allons voir que ce mot peut facilement induire en erreur. La véritable dénomination, comme vous allez le comprendre, serait celle qui exprimerait l’étal d’un homme faisant agir un inslrument dont il a le monopole, et je vous prie de ne pas prendre ici ce mot en mauvaise part.

Il ne faut cependant pas, en fait de nomenclature, trop innover sans nécessité. Avec les explications nécessaires, nous nous contenterons de les appeler propriétaires ou possesseurs. Je reprends donc les deux idées.

Les travailleurs, les capitalistes, les propriétaires, voilà les trois classes de producteurs. Il est évident que celui qui aujourd’hui travaille aurait pu ne pas travailler, il aurait pu employer son temps à ne rien faire ou à se livrer dans la mesure de ses moyens au plaisir. Au lieu de cela, il a travaillé, c’est-à-dire, il a appliqué ses forces intellectuelles ou physiques

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ou les unes et les autres à l'œuvre de la production; U a contribué à un résultat économique.

Le capitaliste dit de lui la même chose. J’ai là, dit-il, des produits, je puis les appliquer à mes jouissances, ou bien je puis les laisser oisifs; au lieu de cela, je les applique à l’œuvre delà production, ou iramédiaicmcnl ou en les transformant, peu importe.

Voilà le titre économique des travailleurs, voilà le titre économique des capitalistes. Ou a obtenu un certain résultat; le travailleur y a contribué pour... Toute la question est dans le chiffre. Le capitaliste à son tour y a contribué pour... C’est là le problème.

Quant au troisième clément, quel est son titre à lui? Si la terre (et Je prends ici le mot dans son sens propre), si la terre, si le champ a contribué à la production, y a-t-il contribué comme le travailleur et le capitaliste? A-t-il un titre analogue? Non, messieurs, le travail est le résultat de la volonté et de l’activité humaine, le capital l’est également, et, sous ce point de vue, on a parié correctement quand on a dit que le capital n'était que du travail accumulé. La puissance productive de la terre se trouve dans les forces naturelles, dans les agents de la nature, indépendamment de la volonté et de l’activité de l'homme. Une terre n’est pas fertile parce qu’on le veut; elle est fertile ou elle ne l’est pas, elle est placée sous un bon ou sous un mauvais climat, il y a six pieds d’humus ou il n’y en a que trois pouces. £l si l'homme intervient, et si la terre qui n’est pas fertile naturellement le devient à la longue, parce qu’on y transporte d’autre terre, parce qu'on fait des mélanges, parce que les engrais et la culture raméliorciil, parce que des inondations artificielles viennent y déposer leur limon, comme dans les belles vallées de la Toscane, alors, ne vous y trompez pas, il n’y a plus là seulement la terre, mais il y a aussi le capital. L’analyse ne permet pas de confondre des choses si distinctes. Les vallées de la Chiana eu Toscane sont un capital tout aussi bien que telle ou telle machine construite par l’homme; dans toutes les anciennes terres (l’observation, au reste, iTest pas nouvelle), il y a un mélange des forces naturelles et du travail

DEOIIÈHE LEÇON. 19

de l'homme, qui est venu s'y ajouter cl qui s’y est capitalisé, ce qui fait que souvent le proprietaire de la terre joue un double rôle, celui de propriétaire et celui de capitaliste.

Maintenant supposez les terres aussi illimitées que l’air, la lumière, l'eau, cesseraient-elles d'être une force productive pour cela? Non, certes, de même que la lumière, l’air et l'eau ne cessent pas d'étre des forces productives et de la plus grande utilité pour l'homme, quoique la Providence les ait distribuées d'une manière illimitée ; elles ne cesseraient pas, dis-je, d'étre des forces productives, mais elles ne pourraient pas se présenter à la distribution des produits, comme on ne se présente pas à la distribution des produits pour réclamer la part de l’eau, de l'air et de la lumière, sauf dans les cas où ces éléments cessent d'étre des quantités illimitées. Ainsi, une chute d'eau devient une propriété limitée, non parce que c'est de l’eau, mais parce que c’est de l’eau qui tombe d'une certaine manière. Si donc, je le répète, la terre était aussi illimitée que l'air, la lumière et l’eau le sont généralement parlant, elle ne se présenterait pas à la distribution des produits.

Ceci est même évident pour le bon sens et prouvé par quelques faits particuliers ensuite, car vous avez dans certains pays des produits de la terre, des produits naturels qui n’ont absolument aucune valeur propre, qui n'ont absolument que la petite quantité de valeur que leur imprime le travail nécessaire pour les percevoir. Ainsi vous avez des pays où faute de communications, faute de commerce, de routes, de canaux, etc., les productions forestières n’ont aucune valeur. Elles n’ont de valeur que la journée de travail payée à riiommc qu’on envoie à la forêt voisine pour couper le bois et l'apporter, mais on ne paye rien pour le bois que la forêt fouruit, parce que, grâce aux circonstances locales, on peut dire que les forêts sont là en quantité illimitée, c’est-à-dire dépassent les besoins de la faible population qui les avoisine. Le bois y est donc aussi abondant en quelque sorte que l'eau, l'air et la lumière le sont pour nous.

Le troisième élément se présente donc à la distribution et y participe parce qu'il est limité, et que c'est une force appro-

20 COURS d'iêconohie politique.

priée dont les uns manquent et que les autres possèdent. Alors qu’arrive-t-il? Veuillez vous le rappeler ; une terre est cultivée; pour la cultiver il a fallu un certain travail et l'application d'un certain capital. Ce travail a une valeur, ce capital a également une valeur. Ce capital, appliqué à autre chose, aurait donné selon le taux général du pays un profit de... Le travailleur, s'il n'avait pas labouré la terre, aurait fait autre chose et il aurait obtenu un salaire de... Si la terre ne donnait absolument d'autres produits que ce qui est nécessaire pour payer le travailleur, rembourser le capitaliste et lui donner son profit, il ne resterait rien pour le proprétaire de la terre; il aurait beau dire : t Mais moi, je suis propriétaire de la terre. > On lui répondrait : « Gardez votre terre, nous ne voulons pas travailler pour vous; moi, travailleur, si je dois vous donner mon salaire ou une grande partie de mon salaire, j'aime mieux ne pas travailler ou travailler à autre chose ; moi, capitaliste, si je ne puis être remboursé de mes frais et percevoir le profit qui m'appartient, j'aime mieux consommer mon capital ou lui donner un autre emploi. » Mais voilà le propre de la terre, c'est que par l'intervention des forces naturelles, elle donne un produit ordinairement supérieur à ce qu'il faut pour payer le travailleur et rembourser le capitaliste. De là, la part du propriétaire de la terre dans la distribution. Mais que prend ce propriétaire? Il prend ce qui reste, les deux premiers payements déduits. Si ce qui reste est considérable, il a un beau revenu ; dans le cas contraire, il a un revenu faible. Si les deux premiers éléments sont placés dans des circonstances qui leur permettent de percevoir beaucoup, sa part diminue ; s'ils sont placés dans des circonstances défavorables, qui les contraignent à se contenter de peu, sa part augmente.

Voilà le titre économique des trois copartageants : le travailleur, le capitaliste, le propriétaire, et au fond, quand on prend l'élément dans toute sa pureté, le propriétaire, en tant que propriétaire, ne fait rien ; seulement, il laisse employer la chose qui lui appartient. Si, non content de cela, il exploite lui-méme comme font quantité de propriétaires, surtout les petits, alors les deux ou les trois qualités se réunissant dans

DECXl{:ilE LEÇON. 21 V

la même personne, celle-ci fait les deux ou les trois profits.

Le travailleur demande donc la rétribution duc à son activité, le capitaliste demande la rétribution duc, non à son activité proprement dite, mais à la privation qu’il s’impose en épargnant et en consacrant ses épargnes à la production au lieu de les consacrer à ses plaisirs. En troisième lieu, le propriétaire de la terre prend part à la distribution ; les deux premiers une fois satisfaits, il perçoit le surplus. Eu vertu de quoi ? En vertu du monopole qu’il a de cette machine particulière qu’on appelle terre. D’où il résulte une conséquence importante, c’est que dans ce troisième élément, lors même qu’on le désigne par le mot particulier de terre, ne sont pas comprises seulement les terres proprement dites, mais bien tout ce qui est soumis à l'appropriation exclusive de certaines personnes, tout ce qui devient, au bout du compte, monopole. Ainsi la terre, les mines, les cours d’eau, les rivières tombées dans l’appropriation et dont l’usage n’est pas public, voilà une première classe; mais ce n’est pas tout. Le possesseur exclusif d’un secret, d’une force de la nature, même d’un talent naturel quelconque, est dans le même cas que le propriétaire. Quand vous entendez un grand artiste, quand vous entendez un chanteur de premier ordre, que voyez-vous en lui ? Ne voyez-vous en lui, par hasard, qu’un travailleur et un capitaliste? Eh! messieurs, nous aurions beau, vous et moi probablement, moi à coup sûr, nous aurions beau travailler de toutes nos forces pendant vingt ans de notre vie, nous n’approcherions jamais de ce talent, de cette puissance musicale. Nous aurions beau avoir eu les maîtres les plus capables et les avoir largement payés, nous aurions beau nous pourvoir des instruments les plus parfaits, composer une bibliothèque musicale des plus rares; nous pourrions avoir plus de travail et plus de capital, et à coup sûr nous n’obtiendrions pas des entrepreneurs de théâtres ces magnifiques émoluments qu’obtiennent d’eux, dit-on, ces grands artistes. C’est qu’il y a trois éléments dans ces hommes. Sans doute il y a un travail, sans doute il y a un capital, mais il y a en outre un champ, une terre, si je puis parler ainsi; il y a un don naturel, une puissance naturelle, une force productive qui est indépen-

22 COURS o'icOMOMIE POLITIQUE.

daote et du travail et du capital, et dont ils ont la possession exclusive.

Voilà le vrai. Gomment, sans cela, expliqueriez-vous les émoluments énormes qu’ils reçoivent? Quand on dit que c’est à cause de la rareté, on emploie une expression différente pour dire la même chose; c’est prendre un détour pour arriver au même résultat.

De même, un homme fait une découverte, le hasard l’amène à découvrir un secret. Voilà un homme courageux qui étudie maintenant en Orient un terrible fléau, une terrible maladie, la peste. Eh bien , je suppose qu’en s’exposant à tous les dangers d’une telle tâche, en rendant un service aussi éminent à l’humanité, sa bonne fortune (il faut bien dire les choses comme elles sont, car on n'arrive guère a priori à une découverte semblable), sa bonne fortune, dis-je, lui fasse découvrir un secret, un spécifique contre la peste, comme ou en a découvert un contre cette maladie autrefois si cruelle, la petite vérole. Si le docteur Jenner avait voulu traiter la chose économiquement, il aurait fait une fortune immense comme l’ont faite ceux qui ont découvert certaines forces mécaniques, la vapeur par exemple. Ceux qui ont inventé les machines à vapeur ont fait une fortune immense, eh bien! l'juventeur de la vaccine en eût fait tout autant. A quel titre ? Est-ee uniquement comme travail et comme capital? Eh! messieurs, non. Ce n’est pas un grand travail que de donner un coup de lancette et de mettre une goutte de virus dans le bras d’un enfant, et ce n’est pas un grand capital que la lancette et le virus dont on se sert. Où est donc la source de la rétribution? Elle est dans l’appropriation exclusive d’un puissant moyen naturel, comme elle est dans l’appropriation exclusive d’une terre, d’un domaine.

Enfin, il y a une troisième classe qui rentre également sous cette idée générale, tant il est vrai que le mot terre est mal choisi, quoique, je le répète , nous nous en servions comme les autres, parce qu’il faut se servir des mots usités. Dès le jour où la loi positive, bonne ou mauvaise, ce n’est pas ici la question ; dès le jour, dis-je, où la loi positive fait d’une chose quelconque un monopole, elle la fait rentrer dans la même caté-

gorie que la terre, puisqu’elle lui imprime artificiellement cette qualité que les forces dont nous venons de parler possèdent naturellement. Ainsi, la loi accorde un brevet d'invention à l’inventeur d’une machine. Elle sera, entre les mains de celui qui aura obtenu ce brevet, une source de revenu. Pourquoi? Parce que c’est un monopole. Le jour oîi le brevet d’invention cessera d’exister, le jour où la découverte tombera dans le domaine commun , l’inventeur perdra ce revenu, parce que chacun pourra faire ce qu’il fait et qu'il n’y aura plus de monopole.

Ce sont là des faits vulgaires et connus de tout le monde. Il en est encore de même pour certains produits. Ainsi , le tabac a chez nous une valeur assez grande, un prix assez élevé. C’est que personne ne peut planter le tabac, que ceux à qui le gouvernement le permet; que ces mêmes planteurs de tabac sont tenus de vendre au gouvernement à un prix déterminé, et qu'il n’y a de marchands de tabac que ceux que le gouvernement autorise. Ainsi, si vous voulez du tabac, la contrebande exceptée, vous ne pouvez vous en pourvoir qu’à une certaine source, et ainsi le gouvernement se fait un revenu que je regarde pour moi comme excellent, quoique j’y contribue pour ma part; mais il n’est pas moins vrai qu’il est produit par le monopole, et le jour où tout le monde pourrait cultiver et fabriquer du tabac, ce jour-là, ce qu’on obtient pour i fr. ou 5 fr., on l’obtiendrait peut-être pour \ fr. 50 c., peut-être pour 1 fr.

Voilà donc l’idée nette qu’il faut se faire du troisième élément. Encore une fois, si vous voulez, nous l’appellerons terre ; mais la vérité est que ce sont des forces naturelles qui se trouvent, ou par la nature même des choses, ou par la loi, ou enfin par une circonstance quelconque, monopolisées, et, je le répète, j’entends par là réduites à l’appropriation exclusive des uns, les autres ne pouvant y participer que du consentement des premiers, d’où résulte le titre de ceux-ci à la distribution.

Maintenant, qu’cst-ce que cette distribution dont on parle tant? Qu’entend-on par là? Vous êtes maintenant en état de répondre vous-mêmes à la question. Sans doute , on peut très-bien ima-

COURS d'économie politique.

giaer trois classes de producteurs travaillant au même résultat, quoique dans une mesure cl dans des circonstances dilTércntes. Une autorité supérieure iulervieiil et dit : Je veux que la distribution de ce produit se fasse de telle ou telle façon. C’est ainsi que dans un régiment les choses se passent. On conduit un régiment au travail, chacun travaille un certain nombre d’heures, et puis il se distribue des rations dans une certaine mesure, et on peut ne pas tenir compte de la difTérence du travail fait par chacun. C'est ainsi qu'on peut procéder dans un régiment, dans un couvent, dans nue famille, quand le chef distribue entre les différents membres le résultat d'un travail commun ; mais ce n’est pas là ce dont nous parlons. Si un gouvernement s'avisait de vouloir faire la mémo chose, il soulèverait par là une question politique, celle de savoir si ce qu'il ferait serait bien ou mal, rationnel ou irrationnel, mais ce ne serait pas là une question économique. La question economique est celle-ci : Un homme réunit les trois qualités, chose facile à concevoir surtout dans l’enfance des sociétés ; un homme, dis-je, réunit les trois qualités et perçoit tout, cela est simple. Alors arrivent des travailleurs qui lui disent : Si vous ne voulez pas vous donner la peine de travailler vous-mémc, nous labourerons votre terre. Puis arrive un capitaliste qui lui dit : Si vous ne voulez pas acheter les engrais, les bestiaux, les charrues, les outils nécessaires pour exploiter votre champ, et les semailles destinées à donner une récolte, je vous fournirai tout cela. Voilà l’association, voilà les trois cléments mis en présence.

Maintenant il y a une récolte à faire. Mais chaque grain qui est produit ne porte pas écrit sur lui : J’appartiens au propriétaire, au travailleur ou au capitaliste. Comment donc se fera la distribution ? D'après quelle loi économique, chacun des copartageants prendra-t-il telle portion plutôt que telle autre? En fait, il arrive que l’un prend tantôt le quart, tantôt le tiers, tantôt la moilié ou les trois quarts ; pourquoi cela ? Indépendamment de toute intervention d'une force supérieure qui mettrait sa volouté rationnelle ou non à la place du cours naturel des choses, comment se fera le partage ? Il y a des lois qui le déterminent, et ce sont ces lois qu’il s’agit de reconnaiire. Il serait

IIEUXIÈMK LEÇON. 25

par trop absurde de supposer que le partage fût l'œuvre, ou de la force, ou du hasard. 11 n'eu est rien. Le partage se fait d’après certaines lois économiques. Quand un élément est constitué d'une façon, il concourt au partage d'une certaine manière; si sa constitution vient à se modifier, il y concourt d'une autre manière. Ainsi, supposez beaucoup de terre en friche comme c'était le cas en .Amérique, surtout il y a quelques années, comment intervient au partage le propriétaire de la terre? Il n'a qu'une très-petite rente, on lui donne très-peu, parce que, s'il avait des prétentions trop élevées, on cultiverait la terre d'à côté. Il est vrai, dirait-on, que nous sommes un peu plus éloignés de la ville, il faudra des frais de transport un peu plus considérables, mais nous gagnerons cela sur ce que nous vous payerons de moins.

Maintenant il n'y a plus de terres vacantes. Le eapitaliste, le fermier qui quitte son domaine n'est pas du tout sûr d'en trouver un autre où il puisse se caser et appliquer son capital. Les prétentions respectives peuvent se modifier. Pourquoi ? Parce que les circonstances sont modifiées.

Voilà ce qu'on entend par la recherche des lois économiques relatives à la distribution de la richesse, et il ne s'agit nullement d'une intervention étrangère qui peut soulever une question de convenance politique, mais qui n'est pas du ressort de la science économique.

Restent à éclaircir deux questions. L'une est de savoir si c'est avec raison qu'on a appelé salaire la rétribution du travailleur; ce qu'importe ce mot et à quelles conséquences il pourrait conduire, si on l'employait sans se rendre bien compte de sa véritable portée, de sa véritable signification, comme pour le mot fermage ; l'autre est de savoir si et comment le pouvoir social doit prendre part à cette distribution de la richesse. Est-il bien vrai qu'il n'y ait que ces trois copartageants proprement dits, les travailleurs, les capitalistes et les propriétaires, ou bien y en a-t-il un quatrième qui est l'État, la société elleméinc? Kt si la société entre en partage constant et régulier, à quel titre y entre-t-elle? est-ce à un litre économique comme les trois autres, ou bien est-ce à un litre indépendant de la

COURS d’écononie politique.

question économique? Voilà les deux questions préliminaires qui nous restent à examiner, et l'heure avancée ne nous permet pas de le faire aujourd’hui. Aussi voudrez vous bien me permettre de les réserver pour la séance prochaine. Ensuite, nous pourrons, sans crainte de ne pas nous comprendre, entrer dans les questions vitales qu’offre cette matière si importante.

Ëladier le phénomène de la distribution de la richesse, c'est rechercher les lois économiques scion lesquelles un produit sc partage entre ceux qui ont concouru à sa formation. Au moment du partage, le travailleur demande la rétribution doc à son activité; le capitaliste demande la rétribution due à la privation qu'il s'impose en consacrant scs épargnes A la production, et le propriétaire de la terre perçoit le surplus en vertu du monopole qu'il a du troisième instrument producteur. Tel est le cours naturel des choses, telle est la loi que nous révéle l'économie politique rationnelle. Mais le phénomène de la distribution de la richesse est altéré dans la pratique, comme celui de la production, par des faits modificateurs. Aujourd’hui le travailleur, en général, ne prend point part à la distribution du produit, en qualité de copartageant ; aujourd’hui, le fait le plus général est celui du salaire — Le gouvernement intervient aussi à la distribution comme producteur indirect, ce qui nous amènera naturellement à parler des impôts en traitant de la distribution de la richesse.

Messieurs,

Trois éléments concourent à la production, trois parties doivent donc participer à la distribution du produit. La production, ce grand et vaste phénomène, a ses lois que nous avons déjà exposées ; la distribution aussi a les siennes. La production, ainsi que nous l'avons vu, a ses lois qu’on peut appeler naturelles, d'après lesquelles les choses procéderaient, si l'espèce humaine n’avait pas d'intérêt de nationalité spéciale et s’il n’y avait aucune cause artificielle qui vint altérer le cours naturel du phénomène. En d’autres termes, en nous rappelant

COURS d’économik politique.

ici une disliiiclion foiulaineiilale pour nous, la prodiiclion a ses lois que révèle réconomie politique pure ou rationnelle; il en est de même de la disiriluilion.

Mais le phénomène <ie la production se trouve souvent modifié par des causes diverses de temps, d’espace, de nationalité; la distribution aussi peut se trouver affectée par des causes analogues. Ces modifications sont du domaine de l’économie politique appliquée, pour la production comme pour la distribution.

Je dis, messieurs, que la distribution de la richesse, comme la production, peut être modifiée; que le développement naturel du phénomène peut être altéré par des causes locales ou artificielles, par des faits historiques propres à telle ou telle nation. Et qui de vous a besoin qu’on lui rappelle à cette occasion les faits modificateurs qui constituent une partie si essentielle de l’histoire de l’humanité? L’esclavage, messieurs, peut être envisagé sous divers points de vue ; nous savons tous ce qu’il est sous le point de vue moral, sous le point de vue du droit; et, sous le point de vue économique, nous avons parlé de ses effets relativement à la production. Eh bien, c’était un fait qui modifiait essentiellement aussi le cours naturel des choses relativement à la distribution.

En effet, qu’était l’esclavage sous ce point de vue, si ce n’est l’appropriation par le maître du lot échéant au travailleur, le maître ne se soumettant à d’autres charges que celle d’alimenter ce même travailleur? De là il pouvait fort bien résulter que,dan$ certaines circonstances, le maître fît, économiquement parlant, une mauvaise affaire. Ainsi Crassiis qui avait des milliers et des milliers d’esclaves et qui avait dans cet immense troupeau (pour parler leur horrible langage) des ouvriers de toutes les industries alors connues, Crassns qui avait non-seulement des journaliers pour ses terres, mais aussi des manufacturiers, des orfèvres, etc., les alimentait, les nourrissait comme il nourrissait scs bœufs et ses chevaux, et il était exposé à faire une mauvaise affaire si la production, dans les circonstances du marché romain, ne couvrait pas la dépense, par la même raison que chez nous un entrepreneur, qui a cinquante

têtes de bétail on cinquante chevaux, peut dire qu'il a fait une mauvaise année, si ses dépenses ne sont pas converles par le produit qu'il eu retire.

C’était donc un fait non-seulement contraire à toutes les notions de droit et de morale, mais aussi un fait qui apportait une perturbation profonde dans le développement naturel des deux grands phénomènes économiques, la production et la distribution.

Le servage, tel qu’il est encore en usage dans une partie de l'Europe, produit à un moindre degré des effets assez analogues à ceux de l’esclavage. Les jurandes et les maîtrises étaient encore des faits de droit positif, des institutions sociales qui venaient modifier le cours naturel des phénomènes économiques, puisqu’elles ôtaient une partie de leur libre action et de leur indépendance personnelle à ceux qui voulaient se vouer au travail.

Vous voyez donc, messieurs, que les faits modificateurs du cours naturel des choses ne manquent ni dans l’histoire, ni dans les temps actuels où on pourrait encore en trouver, quoique en général le principe proclamé aujourd’hui soit la liberté de l’industrie.

De là doit-il résulter que celui qui veut approfondir les phénomènes économiques doive immédiatement se vouer à l'étude de ces faits particuliers? Pour bien juger ces faits particuliers, il faut connaître les lois générales de ces mêmes phénomènes; il faut posséder la science rationnelle avant de passer aux applications; de même qu’un jurisconsulte ne serait jamais compétent pour juger de la bonté d’une législation positive s'il ne pos.sédait pas à fond les principes de la législation générale, parce qu'il manquerait de type, de point de comparaison; de même un économiste ne saurait juger sainement les questions d’économie politique appliquée, s’il ne possédait déjà l’économie politique rationnelle.

Le problème de la distribution par l'économie politique rationnelle peut donc se résumer ainsi : des producteurs libres, chacun dans l'exercice légitime de son activité individuelle, concourant à la formation d'un produit, comment ce

COURS D’éCONOMIE POLITIQUE.

produit se distribue-t-il entre eux, comment ce résultat se partage-t-il entre ceux qui ont concouru à le former? C’est donc demander en d'autres termes comment se réglerait, d’après le cours naturel des choses, le taux des salaires, des profits, des fermages, en appelant salaire, selon le langage le plus usité, la part qui revient à l’ouvrier, profit, celle qui revient au capitaliste, fermage, celle qui revient au possesseur du troisième instrument.

Mais cette nomenclature est-elle bonne? Avons-nous raison de la suivre ? ou bien, radicalement défectueuse, ne pourraitelle pas, par les idées qui s’attachent à ces mots, nous cacher les véritables points de la science, nous voiler la vérité, nous induire en erreur? N’y a-t-il pas dans les livres des économistes plus d’uiic erreur qui n’est due peut-être qu’à l’emploi fait un peu à la légère de ces dénominations de salaire et de fermage? Je crois celle de profit irréprochable, mais je regarde celles de salaire et de fermage, et surtout celle de salaire, comme tout à fait vicieuse. Il vaut la peine d’expliquer cette pensée et je vous demande un instant d’attention. Au fond, vous le verrez, au fond est renfermée la plus grande et la plus importante des questions économiques et sociales de notre temps.

Qu'entend-on par salaire, quelle idée attache-t-on à ce mot ? Est salaire ce qu’un entrepreneur donne au travailleur, à l’ouvrier, au journalier. Voilà ce qu’on appelle salaire. Vous le savez tous, un homme veut fonder une manufacture, il se constitue ou seul ou avec des associés, peu nous importe, il se constitue, dis-je, entrepreneur, chef, directeur, agent, vous lui donnerez le nom que vous voudrez. Il établit un capital fixe, des maisons, des hangars, des machines, des cours d’eau, des pompes à feu, ce que vous voudrez enfin ; il transporte là des matières premières, des cotons, des laines, des soies; il appelle des travailleurs, qui travaillent chez lui ou chez eux, à la journée ou à la pièce. Il y a un salaire, c’est-à-dire un tant connu, fixe, déterminé, que l'entrepreneur donne à ces travailleurs ou pourla durée d’un certain travail ou pour la confection d’un certain ouvrage. Ainsi on leur dit: i Vous travaillerez pour moi onze, douze heures par jour et vous recevrez trente, quarante.

TROISIÈJTE LEÇON. 31

cinquante sous, t Ou bien on leur dit : c Vous tisserez pour moi (nous supposerons' pour simpliûer que le métier appartient à l'entrepreneur), vous tisserez pour moi telle quantité d'étoffe cl je vous payerai tant. i Voilà le salaire.

Et pour les exploitations rurales il est des localités où cette manière de produire est également appliquée, où l'on a des ouvriers qu'ou paye à la journée, ou qu'on paye à la tâche. Voilà encore le salaire.

Maintenant prenez la peine de vous demander ce qu'il y a dans ce fait; demandez-vous si ce fait est conforme à la nature des choses, à la marche primitive des phénomènes de la production et de la distribution de la richesse. Ne voyez-vous pas qu'indépendamment du cours naturel des faits économiques, il est intervenu là un autre fait ? Quel est le cours naturel des choses ? Le voici. J'apporte mon capital, Pierre apporte son travail, nous produisons. Quand le produit est obtenu, nous le vendons, nous le réalisons ou nous le consommons, cela revient au même. Et alors, comme deux associés, nous partageons d'une manière ou d'une autre, mais nous partageons.

Quel est donc le fait qui se passe selon le cours naturel des choses? Demandez-le à un juriste, il répondra : f Contrat de société. I Maintenant, là où le salaire intervient, demandez au juriste ce qui se passe. Il ignorerait les premiers principes de sa science s'il répondait encore : * Société, t Probablement il répondra : c Louage de services. » Et au fond il vous répondra ainsi, parce qu'il est toujours un peu sous l'influence de certaines réminiscences, de certaines traditions, parce qu'il compare un peu l'ouvrier au cheval ou au bœuf, car c'est le travail du cheval ou du bœuf qu’on loue; l'homme échange ou vend les produits de sa libre activité. Il y a là une vente ou un échange selon que le salaire est naturel ou nominal , en denrées ou en argent. Il y a vente ou échange d'une certaine somme de travail contre un équivalent.

Voilà ce qu'il y a au fond. Les salaires réalisent un autre état de choses que celui que l'on conçoit par le développement naturel du phénomène économique. C'est un fait nouveau, c'est un contrat particulier qui vient se greffer sur le fait écono-

32 COURS d'économie politique.

miquc et le modifie profondément. L’entrepreneur dit à l’ouvrier : f Si tu veux travailler avec moi, tu seras mon associé, tu courras la bonne comme la mauvaise chance, je n’aurai rien à te donner, à t’avancer, je n’aurai pas de déboursés à faire pour toi; seulement quand l’œuvre sera achevée, nous réaliserons le produit et tu auras ta part comme j'aurai la mienne. > Maintenant il faut un an, deux ans pour réaliser les produits de la manufacture; il faut quatre ans, .s'il s’agit d'élever des bestiaux; il faut même vingt ans, s’il s’agit d'exploiter une forêt. Alors le travailleur, qui n’a pas par devers lui de fonds de consommation ou de revenu autre que son travail actuel, ne peut se faire associé parce qu’il mourrait de faim en attendant la réalisation du produit. Dans cet état de choses, il dit à l'entrepreneur : € Faisons un contrat; je vous vends la part qui me reviendra dans le produit, je vous la vends aujourd’hui pour un prix de... Nous faisons du drap ; à la On de l'année, il y aura pour moi tant d’aunes de drap; elles se vendront peu ou beaucoup, je n’en sais rien; mais, en attendant, donnez-moi tant par aune, ou tant par jour, et puis le résultat tout entier vous appartiendra. » Voilà le contrat enté sur le fait primitif; ce qui, pour le dire en passant, montre que c’est une erreur que d’appeler capital les sommes employées au payement du salaire, car c’est faire un double emploi et troubler tous les calculs de l'économie politique. Mais il ne s’agit pas de cela en ce moment.

Voilà ce qui se passe. C’est un fait ajouté au cours naturel des choses qui transforme le contrat de société en un contrat de vente, qui substitue à une participation une spéculation. Tout entrepreneur aujourd’hui fait une double spéculation, qu’elle réussisse ou non : il fait la si)éculation de la production elle-même, la spéculation qu’il ferait, lors même que l’ouvrier serait associé avec lui, et puis là-dessus il greffe une seconde spéculation en achetant la part de cet ouvrier.

Tel est l’état de choses auquel nous sommes arrivés, et il ne serait pas difficile de trouver parmi les faits historiques des sociétés modernes ceux qui nous y ont amenés. Il est des travaux qu’il est presque impossible de régler autrement, je vous

en citerai un : la domesticité. Quand l’esclavage a disparu, il n'en est pas résulté que personne n'ait ou besoin des services d'une autre personne. Le serviteur homme libre a remplacé le serviteur esclave. Maintenant demandez-vous comment on pourrait appliquer le principe de l'association à la domesticité; au fond, votre serviteur contribue à votre ouvrage sous le point de vue économique. Ainsi, permettez-moi de me citer comme exemple, il est parfaitement sûr que, si j’étais obligé de me rendre à moi-méme certains services, il me resterait beaucoup moins de temps pour mes travaux ; en conséquence, celui qui me les rend peut très -bien dire qu'il contribue dans une mesure quelconque à ces faibles productions; mais vous m’avouerez qu’il y a là un cas de liquidation de société fort difScile.

La domesticité entraînait donc tout naturellement la fixation d'un salaire, parce que c’est le cas où l’association se présente le plus enveloppée d’un nuage qu’il est presque impossible de dissiper.

Eh bien, ce fait de la domesticité s’est étendu, il a fait de grands progrès, et, si vous y regardez de près, vous verrez ce j^ait appliqué à tout le travail social; on a des serviteurs nonseulement pour sa maison, mais aussi pour sa terre et pour ses manufactures, et on leur donne des salaires fixes, comme on en donne forcément aux domestiques.

Mais, messieurs, le fait primitif n’est pas cependant oblitéré, il existe encore aujourd’hui dans maint cas. Ainsi la pèche est une manufacture, une production comme une autre; les machines, au lieu d’étre attachées au soi, sont flottantes ; mais c’est une manufacture comme une autre ; au lieu de produire des étofles, on produit de la baleine, du hareng, de la morue. Eh bien, il n’y a pas là de salaire, c’est une association entre les armateurs et l’équipage, et au retour de la pèche on vend le produit, et le prix se partage dans la mesure convenue, de sorte que l’équipage participe aux chances de l’opération. Il y a peu si la pèche a été mauvaise, il y a beaucoup si la pèche a été bonne. L’équipage est associé : pourquoi cela ? Parce que, quand U s’est agi d’aller lutter contre les colères de

31 COURS d'i£conomib politique.

l’Océan et de la mer du Nord, quand il s’est agi de faire une entreprise où de grands efforts personnels sont indispensables et peuvent décider non-seulement du résultat de l’opération, mais même de la vie de ceux qui y prennent part, on a voulu que chacun y fût pour son compte; on a imité une autre industrie aussi blâmable que celle-ci est honorable, on a imité les corsaires. Les corsaires non plus ne donnent pas de salaires â leur équipage, iis partagent la valeur des prises; et c’est par la même raison, c’est parce que les corsaires ont voulu pouvoir compter sur le déploiement de toute l’énergie personnelle de ceux qui se vouent à ce déplorable moyen de s’enrichir.

Mais vous avez des exemples plus près de nous; en France, dans certaines provinces, en Italie, existe encore le métayage, la culture des terres par métayers. Nous n’examinons pas ici si le métayage est un bon ou un mauvais moyen de culture, mais il n’y a pas là de salaires; il y a partage avec le propriétaire qui est quelquefois un peu capitaliste ; le métayer et le propriétaire partagent les produits naturels de l’exploitation : s’il y a beaucoup, chacun d’eux a beaucoup ; s’il n’y a que peu de chose, chacun a une petite part.

Vous voyez donc que le contrat primitif n'est pas oblitéré. Mais il est vrai que le fait le plus général est celui du salaire ; il est tellement général, messieurs, que des économistes ont dit que le partage du produit entre les trois classes de producteurs n’est au fond qu’une fiction et nullement une idée que la science puisse prendre pour base.

C’est certes une proposition singulière que d'affirmer que le partage du produit est une pure fiction, parce qu’un fait est venu s’ajouter au cours naturel des choses cl voiler ainsi, dans un grand nombre de cas, le fait du partage.

Mais, messieurs, ne nous laissons pas tromper par les mots, ne nous en laissons même pas trop imposer par les faits généraux; car c’est ainsi que les anciens justifiaient l’esclavage, c’est ainsi qu’Ârislote en a fait la théorie. C’est qu’il existait alors partout. Aristote disait ; La liberté de tous les hommes est une fiction, c’est un rêve, une utopie, et la preuve en est que l’esclavage existe partout. C’est précisément pour cette

raison que les jurisconsultes romains avaient mis l’esclavage dans le droit des gens. Et cependant, grâce à Dieu, l’esclavage a disparu d’une grande partie du monde, et, aujourd’hui plus que jamais, on a l’espoir de le voir entièrement disparaître.

Pourquoi, messieurs, les salaires ne seraient-ils pas de même un fait transitoire ou du moins un fait non absolument dominant, une pure variété des arrangements économiques?

L’état de copartageant en proportion de sa mise ou l’état de vendeur de son travail, en d’autres termes, de salarié, sont-ils les mêmes? Il ne faut se faire aucune illusion là-dessus, et c’est pour cela que j’ai dit qu’il y a là une des plus grandes questions sociales et économiques, il ne faut se faire aucune illusion ; dès le moment qu’au fait de partage on substitue celui de la vente préalable du lot de l’ouvrier, il est évident que sa position est profondément changée; car alors, au lieu de se trouver dans le rôle d’associé, il se trouve dans le rôle de vendeur vis-àvis de l’acheteur ; et il n’y a pas d'homme qui ne sache que si quelquefois les acheteurs sont placés plus défavorablement que les vendeurs, c’est, dans le cours le plus ordinaire des choses, le vendeur qui est placé le plus défavorablement. Par conséquent, le jour où le travailleur pourrait dire ; t Je ne veux pas vendre ma portion, je veux conserver mon droit, je suis associé et je veux courir les chances de la commune industrie, réglons seulement quelle sera la loi du partage; t je dis que ce jour sa condition serait changée, je dis qu’elle serait alors véritablement et pleinement libre, je dis que non-seulement sa position économique, mais même sa dignité d’homme serait complètement relevée. Maintenant faut-il arriver à cet état de choses par voie directe, par des institutions positives, en appelant à son secours le gouvernement social ou la loi ? Ou bien est-ce là un but auquel il faut tendre constamment par le cours et le développement naturel des choses et en travaillant continuellement à l’amélioration du sort de l’ouvrier, de façon qu’il puisse avoir un jour devant lui de quoi attendre le résultat final et la réalisation des produits industriels? Voilà au fond une des plus belles et des plus grandes questions de la distribution de la richesse. Vous comprenez que je ne fais aujour-

COURS d'économie politiqur.

d'hui que la signaler dans ccs notions générales destinées uniquement à rectifier la nomenclature.

Encore une observation de nomenclature qui cache une fouie de choses et n'est pas non plus une simple question de mots. Nous savons ce que veut dire salaire. Profit, c'est la part afiërente au capital, il n'y a rien à dire là-des.sus. Fermage, c'est le mot employé pour désigner la part afférente au possesseur du troisième instrument, c'est le mot employé dans les livres français.

Ce mot est-il heureux? Non, messieurs, il est aussi mal trouvé que possible, parce qu'évidemment il ne peut se rapporter qu'à la terre. On n'a jamais dit qu'on payait un fermage à un joueur de ilâte d’un talent extraordinaire, on n’a jamais dit qu’on payait un fermage au porteur d'un brevet d'invention; on dit qu'on leur paye une rente; on dit qu'on paye un fermage à un propriétaire de terre. Or nous avons démontré que le troisième instrument ne se compose pas seulement de la terre; il se compose de la terre, il se compose des mines, il se compose des cours d’eau , il se compose d’un secret de la nature qu’on possède exclusivement, il se compose de tout ce qui peut être monopole naturel ou légal.

C’est donc encore un mot mal choisi parce qu’il indique un usage spécial; nous ne l'emploierons donc pas, nous emploierons le mot renie.

Ainsi nous disons rétribution pour les ouvriers, profit pour les capitalistes, rente pour le possesseur du troisième instrument.

Reste une dernière question préliminaire; je la signalerai en deux mots.

Le produit net constitue le revenu social. Ainsi quand il reste beaucoup à une nation, après que toutes les avances ont été remboursées, cette nation est riebe. Si elle consomme chaque année tout ce surplus, elle reste toujours au même degré de richesse; si elle ne consomme pas tout, mais qu’elle emploie comme capital pour une nouvelle production une portion du produit annuel, sa richesse augmente ; si au contraire elle consomme plus que le produit annuel , elle s'appauvrit. Il en est

d'une nation comme d'une famille, comme d'un particulier.

Mais n'y a-t-il que les possesseurs des trois instruments de la production qui concourent au partage du produit, n'y a-t-il que les producteurs directs? Et le gouvernement, le pouvoir social ne vient-il pas demander sa part sons le nom d'impôts? Oui, messieurs. Des économistes ont dit : II y a dans la science trois parties : la production de la richesse, la distribution, la consommation; il y a une consommation productive, c'est celle qui sert de capital (c'est évidemment répéter une partie du phénomène de la production), et il y a une consommation improductive, c’est celle du gouvernement.

C’est là, messieurs, le renversement des idées les plus élémentaires; on n’a qu'à dire à ces économistes : « Allez produire dans un pays où il n’y ait pas de gouvernement, et puis vous voudrez bien nous dire quel sera le résultat de votre industrie.» Le résultat serait nul.

Demandez à ces mêmes hommes comment ils appelleraient la somme employée à garantir un champ d’une nuée de passereaux qui sans cela dévoreraient la récolte, demandez-leur quel nom ils donneraient à la somme payée pour acheter un épouvantail ou pour mettre près du champ un enfant qui chasse les passereaux. Ils répondront : < C’est une dépense productive. » Eh bien, de là vous arrivez au garde champêtre, du garde champêtre au juge et à toute la machine gouvernementale. C’est donc encore une fois un langage complètement absurde.

Sans doute il y a des gouvernements qui dépensent plus d'argent qu'il ne faut, comme des producteurs qui emploient quatre charrues où il n’en faut que deux. A-t-on jamais soutenu pour cela qu’il ne faille pas de charrues?

Le gouvernement donc intervient à la distribution comme producteur indirect, et voilà pourquoi nous parlerons des impôts, ce qui préscnie des questions très-belles et très-curieuses; voilà, dis-je, pourquoi nous parlerons des impôts cette année, puisque nous traitons de la distribution de la richesse.

Au reste, je fais cette observation uniquement pour la rectitude des idées, car le gouvernement ne contribuerait en rien à la production de la richesse proprement dite qu’il n’y aurait

colins d’économie politique.

aucuae conclusiou à en tirer. Supposons qu'il fût également possible de produire de la richesse avec ou sans gouvernement, serait-il également possible de niainienir la société et de travailler à son développement moral? Ainsi le gouvernement est légitime comme la société, parce qu'il est moyeu de développement moral.

Ces notions préliminaires sont suffisantes, je crois, pour vous faire sentir que nous entrons dans la partie la plus vitale et la plus difficile de l'économie politique; vous savez que nous ne confondons pas la science économique avec les autres sciences sociales ; vous savez que nous ne voulons pas faire un pêle-mêle de toutes ces sciences; mais vous savez aussi que toutes les sciences sociales se touchent, pour ainsi dire, à leur frontière, et c’est surtout par la distribution de la richesse que la science économique touche aux autres sciences morales et politiques.

C'est donc une des plus belles études auxquelles on puisse se livrer que celle de cette partie de l'économie politique, et c'est une des études les plus indispensables à tous ceux qui voudront un jour prendre une part active aux améliorations dont, j’en ai la ferme conviction , l'arrangement des sociétés sera un jour l'objet. Probablement, ce ne sera pas là un travail actif pour un homme de mon âge; mais ce le sera pour un grand nombre d'entre vous, à condition cependant que vous vous y prépariez par une étude consciencieuse et que vous permettiez à un vieil ami de la jeunesse de vous dire qu'il importe de se mettre en garde contre les défauts communs à votre âge. L'intelligence est vive, l'horizon est étroit, le zèle est ardent, quelquefois aussi intolérant, dédaigneux de ce qui est, s'égarant à la poursuite de ce qui probablement ne sera jamais.

Nous recommandons ces études à votre sérieuse attention, et, en les approfondissant, vous pourrez rendre de grands services à votre pays et lui être aussi utiles que eeux qui l'ont servi dans les sciences et sur le champ de bataille.

La matiérf de ta dislribulion de la richesse présente trois sortes de questions. En effet, il s'agit de connuilre : 1<* quelles sont les personnes appelles au partage des choses à distribuer ; 2» quelle est, écononiiqueuient parlant, la chose à partager; > quelle est la loi écononiiqiic qui règle ce partage. Nous venons de voir quels étaient ceux qui devaient eoneonrir au partage; étudions maintenant la ehose à partager. — Ce n'est point le produit lui-méroequi est l'objet du partage, mais sa valeur eu échange, et le pins généralement son prix. Il faut donc connuilre la loi qui règle le prix des choses, l a formule de l'offre et de la demande, nous l'avons déjà vu, est insuffisante. Formule qui détermine le prix des ehoses par les frais de production.

Messieurs,

La matière de la distribution de la richesse présente trois sortes de questions. En effet, il s’agit de connaitre : 1° quelles sont les personnes appelées au partage des choses à distribuer; 2" quelle est, écoiioiniquenient parlant, la chose qu’il faut partager; 3° quelle est la loi économique qui règle ce partage. Les personnes, la chose, le mode, voilà, dis-je, les trois ordres de questions qne la matière embrasse. Nous avons, dans les séances précédentes, épuisé la première. Nous avons reconnu quels étaient ceux qui devaient concourir au partage, qui devaient prendre part à la distribution des richesses produites : ce sont, avons-nous dit, les travailleurs, les capitalistes, les possesseurs du troisième instrument que, pour abréger, nous

COURS D’éCONOMIE POLITIQUE.

appelons terre; bien entendu que nous avons longuement expliqué les idées comprises sous ce mot; enfin, le gouvernement par l'impét.

Il faut donc aujourd'hui Caire un pas de plus, il faut entrer dans un second ordre de questions, — il faut étudier la chose à partager.

Sans doute on peut se représenter la production comme un fait exlréinemeut simple. On peut se représenter un homme qui, à l'aide de ses bras et d'un outil quelconque, d’un bâton si vous voulez, produise quelque chose, et c’est là un fait pour ainsi dire initial. Et vous pouvez très-bien vous représenter le sauvage qui, à l’aide d’un arc grossier et d’une flèche, lue une pièce de gibier et s’en sert pour sa propre nourriture. C’est là le fait dans sa simplicité primitive. Mais de là au phénomène de la production tel qu’il importe de l’étudier et de le connaître, tel qu'il se développe dans la société civile, il y a une distance énorme. Le phénomène de la production, dans les sociétés civilisées, n’est pas simple, cl il n’est pas, ou il n’est presque pas, du moins, de fait producteur isolé. La production est un fait complexe qui résulte d’une série de productions et de transformations successives qui s’enchaînent, s’enchevêtrent les unes dans les autres, et, en conséquence, il n’y a pas de production au fond qui ne soit en même temps un échange. Ainsi, l’habit que porte chacun de nous a été l’œuvre du tailleur; voilà le dernier producteur de cet objet, lequel producteur a acheté du drap, lequel drap représentait déjà une production censée accomplie. Le fabricant de drap avait acheté de la laine du producteur de laine, ce qui représentait déjà une production en apparence accomplie, et le marchand de laine avait acheté le produit brut d’un éleveur de troupeaux.

Mais, cependant, ce n’est encore là qu’une analyse fort grossière ; car, en même temps, le tailleur a acheté l’étofle de soie ou de toile qui double l’habit, et cela vous fait remonter à une autre branche d’industrie agricole, l’industrie des vers à soie ou la culture du lin ou du chanvre. Le tailleur a encore appelé à son secours une autre classe de producteurs quand il a acheté du fil, des épingles, etc. Vous voyez que, pour cette seule opé-

ration, cinq, six, peut-être dix producteurs différents se sont réunis et y ont contribué chacun pour leur part, et chacun de ceux qui ont fourni leurs produits au tailleur avait dû s'adresser lui-méine à un certain nombre d'autres producteurs, de sorte que, lorsque j'ai échangé mes écus coutre l’habit, il y avait peut être cinquante ou cent échanges.

Ainsi, dans les sociétés chacun de nous travaille pour les autres, afin de satisfaire ses propres besoins moyennant les moyens qu’il procure aux autres de satisfaire les leurs. C’est un rôle que nous jouons tous tant que nous sommes, aussi bien moi que mon domestique. Nous échangeons tous nos services, nos travaux, les produits de nos travaux.

Mais, messieurs, est-ce donc le produit lui-méme, identique, direct, en nature, qui est distribué eutre les producteurs? Eh! non, vous le savez bien, ce n’est pas ce chapeau qui a été distribué entre les différentes personnes qui ont concouru à le produire. Ce n’est pas l’objet même, identique, en nature, que veulent ni les travailleurs, ni les capitalistes, ni les possesseurs de terres, et moins encore le gouvernement qui ne veut pas de produits en nature et perçoit tous les impôts en argent.

La distribution en nature , la distribution directe du produit lui-méme peut se concevoir dans quelques cas particuliers; ce n’est pas là un fait général, un fait important et capital. Ce qui se distribue, c’est la valeur en échange. Ce qui a été distribué d'après une certaine loi (nous verrons cela plus tard), ce qui a été distribué entre les hommes qui ont concouru à la production de ce chapeau, ce sont les vingt pièces environ d’argent qui ont été données. Je dis la valeur en échange, pourquoi? Parce que, encore une fois, nous produisons directement pour satisfaire les besoins des autres, et par là arriver à la satisfaction des nôtres. Nous fabriquons, nous produisons, chacun dans notre sphère d’activité, ce qui est propre aux besoins d'autrui, pour en obtenir en échange de quoi nous pourvoir des objets très-divers et très-variés dont nous faisons usage.

Ainsi, pour connaître quelle est la chose à distribuer, il faut connaître quelle est cette valeur en échange. Pour savoir quelle est cette valeur en échange, il faut savoir quelle est la loi éco-

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nomique qui la détermine, qui la règle. Si l'oii voulait échanger cet objet, qu’obtiendrait-on en échange? Obtiendrait-on plutôt telle quantité que telle autre, et d’après quelle loi obtiendraiton plutôt telle quantité que telle autre? Voilà la question.

Maintenant ceux qui connaissent la nature de la valeur, de la valeur en usage et de la valeur en échange, savent très-bien que la valeur n'est pas du tout, ne peut pas être chose invariable, immuable, constante. Ce sont là les règles de légistes; les économistes ne peuvent que sourire à ces propositions. La valeur est chose de sa nature essentiellement variable et mobile; la valeur en échange n’est donc pas une quantité à déterminer aujourd’hui pour une chose quelconque, et à déterminer aujourd’hui une fois pour toutes.

C’est donc la loi de ces variations qu’il faut chercher; c’est là le problème. Chercher d’après quelles lois la valeur en échange se modifie, c’est chercher alors d’après quelles lois elle se détermine dans chaque cas particulier. Quand vous avez deux objets qui se présentent sur le marché pour s’échanger, vous n’avez de valeur fixe ni d’un côté ni d'e l’autre; car, ne l’oublions pas, chacun de ces objets joue le même rôle, chacun de ces objets joue un rôle double. J’amène au marché mon cheval pour le vendre ou, si vous voulez, pour le troquer contre un certain nombre de moutons; il n’y a de valeur certaine, déterminée, fixe, immuable, ni d’un côté ni de l’autre, et les deux objets jouent le même rôle, c’est-à-dire que mon cheval représente une offre, puisque je veux m’en défaire, et une demande puisque je veux des moutons en échange et que les moutons représentent également une offre et une demande, puisque le marchand veut s’en défaire et recevoir en échange mon cheval.

Chaque objet représente donc, je le répète, le double terme de la question, l’offre et lu demande, et les deux termes sont également mobiles et variables, parce que l’offre et la demande sont choses nécessairement mobiles et variables. C’est pour cela que nous avons toujours professé que c’était s’écarter de la nature même des choses que de considérer la valeur en échange comme une qualité en quelque sorte inhérente aux objets, comme quelque chose de fixe, comme une donnée déterminée.

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La valeur en échange est chose possible toutes les fois qu’un objet peut être bon à quelque chose. Elle est possible alors, mais elle n'est que possible; car, messieurs, représentei-vous une année de grande disette, de profonde misère ; est-ce qu'un bijou aurait perdu cette année-là sa qualité de chose apte à satisfaire la vanité ou les plaisirs fugitifs des hommes? Non, le bijou serait toujours apte à cela, mais cette aiinée-là personne n’en voudrait, parce que personne n’aurait de superflu à employer à pareille chose. Sa valeur en échange serait donc possible, mais en fait elle serait nulle, car personne ne voudrait rien donner en échange.

Quand, au contraire, cet obstacle n’existe pas, quand, au contraire, il y a désir d’obtenir et possibilité de payer, la valeur en échange, de possible qu’elle était, devient probable; mais elle n’est que probable et conjecturale. Ainsi, je veux conduire aujourd’hui deux chevaux anglais au marché, il est très-probable qu’ils trouveront à s’échanger, qu’ils auront une valeur en échange. Laquelle précisément? Les vendrai-je 4,000, 5,000 ou 6,(râo francs ? Entre un terme et l’autre, entre 4,000 francs et 6,000 francs, par exemple, il est clair qu’il n’y aura pas de certitude.

Et pois pour on marchand de chevaux, pour un homme qui aurait fait du commerce des chevaux une élude particulière, pour un homme qui se serait occupé tous les jours de la vente de ces marchandises, qui saurait combien il y a d’hommes riches désirant des chevaux anglais, la limite des conjectures pourrait bien être plus restreinte; il pourrait dire : Ces chevaux se vendront entre 5,000 et 5,500 francs par exemple; mais il ne pourrait jamais affirmer qu’ils se vendront tout juste telle somme à un sou près.

La valeur en échange ne deviendra certaine, déterminée, de manière à pouvoir servir de terme mathématique de comparaison, qu’au moment même où l’échange s’accomplira. Alors on dira : Aujourd’hui, sur le marché de Paris, deux chevaux anglais de telle nature, forme et qualité, étaient égaux, par exemple, à 5,600 francs.

Et demain malin l’équation sera-t-elle vraie? Qui le sait? Il

CODRS d'économie POLITIQUE.

y a à parier 9 contre 1 qu'elle ne le sera pas; il y a à parier 9 contre 1 que demain matin on vendra plus ou moins cher les deux chevaux.

Cette variation, cette mobilité ne sera pas la même exactement pour tous les objets; il y aura des objets beaucoup plus mobiles dans leur valeur que d'autres. Ainsi un sac de farine, un hectolitre de blé se vendra probablement le soir ce qu'il s'est vendu le malin, tandis qu'un objet de luxe peut subir d’un jour à l’autre, à plus forte raison d’un mois ou d'une année à l’autre, des variations très-grandes. Et ce que je dis du temps, je le dis de l'espace. Croyez-vous que les 5,500 francs que les deux chevaux anglais trouveront sur le marché de Paris, iis les trouveront sur ceux d'Orléans, de Metz ou de Bayonne? 11 n'y a personne de vous qui ne sache le contraire. Les circonstances du marché changent non-seulement avec le temps, mais aussi avec les lieux.

La valeur en échange est donc pour les deux termes du contrat chose de sa nature mobile et variable.

Il y a ensuite une seconde difliculté pour l’appréciation du produit à distribuer ; et la voici : nous sommes des hommes doués d'une certaine intelligence, d’une certaine capacité; eh bien, cependant, si on venait, pour une maison que vous vouiez vendre, vous olfrir 4,000 moutons , ce serait comme si on ne parlait pas français pour la plupart d'entre vous. 4,000 moutons, qu’cst-cc que cela signifierait? Si on vous offrait pour votre maison 6,000 aunes de drap, ce serait encore la même chose. Nous n'avons aucune habitude de cette espèce de comparaison ; et comme la valeur en échange est de sa nature variable, nous ne savons pas du tout ce qu'on nous offre eu nous offrant ces diverses quantités.

C'est là une des causes du service que rend la monnaie dans les échanges. Ce n’est pas que la valeur de la monnaie soit invariable, comme on l'a quelquefois imaginé, pas le moins du monde; mais la monnaie est une valeur moins variable que la plupart des autres choses. D’abord scs qualités ne sont pas si diverses. Quand on dit drap, moutons, chevaux, on prononce des mots qui indiquent des choses de qualités extrêmement di-

verses, mais quand je dis argent à 9 deniers de fin, il est certain que, les yeux fermés, vous pouvez prendre ce lot ou cet autre lot indifféremment. Mettcz-là deux pièces de 5 fr. sortant de la Monnaie, vous pourrez indifféremment prendre l'une ou l'autre. Il y aura peut-être une différence de qualité aux yeux de la chimie la plus raffinée, mais aux yeux du commerce il n’y en a pas, taudis que vous ne pourrez pas prendre ainsi deux chevaux ou deux moutons.

Ensuite, la valeur de la tnonnaie change plus diflicilemcnt par des raisons que nous avons expliquées en temps et lieu; l'histoire de la monnaie vous le dit à tous. Certes, lorsqu'on a découvert rAmérique, il y a eu de grands changements dans la valeur relative de la monnaie, mais ensuite la production annuelle a été toujours à peu près la même. On ne fabrique pas de l’argent et de l’or comme on fait du drap ou de la toile, et par conséquent on ne peut pas inonder tel ou tel marché de cette denrée.

En troisième lieu, la monnaie introduite dans l'échange a servi de terme de comparaison. Nous nous sommes accoutumés à tout rapporter à ce terme, et alors nous acquérons une idée suffisamment claire de la valeur de toutes choses par sa relation avec la monnaie. Ainsi qu’on vienne nous dire : f Je vous offre 5,000 mou tons de votre maison, >nous n’y comprenons pas grand’chose ; mais si on noos dit : i Les 5,000 moutons pourront tout de suite être vendus, je suppose 100,000 fr., » on sait tout de suite ce qu’on fait. Si le propriétaire a estimé sa maison 100,000 fr., alors la maison étant égale à 100,000 fr. et les moutons aussi, on en conclut que la maison vaut les moulons et réciproquement que les moutons valent la maison.

Voilà pourquoi, au lieu de parler de valeur eu échange, les économistes préfèrent parler de prix ; voilà pourquoi le fait dominant, le fait commun, c’est le prix des choses; voilà pourquoi, quand on parle de la distribution, on s’occupe de savoir quel est le prix du produit, quelle est la loi qui détermine, qui règle le prix du produit, parce que c’est le prix du produit qu’on distribue.

Cependant, tout en nous conformant à cet usage, nous ne de-

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vons pas perdre de vue que le prix n’esl au fond que le représentant de la valeur.

Quelle est donc la cause du prix, quelle est la loi qui le règle? C’est là, messieurs, nous l’avons déjà vu, la question pour ainsi dire intime de l’économie politique, question qui a exercé les esprits les plus subtils et sur laquelle les hommes les plus éminents se sont partagés d’opinion quelquefois par des discussions qui, en dernière analyse, tenaient à des différences dans la terminologie plus encore qu’à des différences dans le fond même des opinions.

La loi qui règle les prix, ont dit les uns, et cette loi a été mise en évidence il y a déjà longtemps par l’économiste Ferry, la loi qui règle les prix n’est autre chose que le rapport de l’offre à la deraànde ; le prix de toutes choses est en raison directe de la demande et en raison inverse de l’offre.

Et, en effet, la loi prise ainsi dans sa généralité paraît plutôt un axiome qu’une proposition. S’il y a beaucoup de gens qui viennent, pour ainsi dire, s’arracher un objet et que cet objet soit en petite quantité, n’est-il pas évident que le prix montera d’une manière peut-être démesurée? N’cst-ce pas là ce qu’on peut observer tous les jours, si on veut aller perdre son temps à un encan? Si vingt ou trente concurrents veulent avoir un objet qui ne peut appartenir qu’à un ou deux, le prix de cet objet s’élève bien au-dessus du prix de production.

Ainsi la proposition en elle-même n’admet guère, à ce qu’il parait, de contestation, mais il n’est pas moins vrai qu’elle pèche sur un point capital. Elle pèche en ce qu’elle vous donne une formule qui ne va pas au fond de la question ; en d’autres termes, c’est la position plutôt que la solution de la question. Noos cherchons la loi du prix : on nous dit qu’il est en raison directe de la demande et inverse de l’offre. Oui, mais qu’est-ce qui règle la demande, qu’est-ce qui règle l’offre? Qu’est-ce qui fait que l’offre ou la demande est plutôt telle que telle autre ? quelle est la loi de l’offre et de la demande?

Vons voyez donc qu’on s’est arrêté in limine. Oui, j’en conviens, on est sur le seuil de la question, mais on n’est pas au fond; c’est une règle pratique fort bonne. Allons au marché.

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plaçons-nous en observateurs; nous voyons là une quantité de gens qui viennent, comme cela arrive, par exemple, dans les temps où l'on craint une disette, faire des approvisionnements de blé, de farine même au delà de leur somme ordinaire de consommation; regardez d'un autre côté l'approvisionnement, vous voyez qu'il n'est que le tiers de ce qu'il est en temps ordinaire. Sans dontc vous eu conclurez que les prix vont monter d’une manière très-rapide, en raison directe de cette demande acharnée, en raison inverse de cette petite offre. Vous aurez raison, et tout le monde jugera comme vous. Mais, encore une fois, si on vous demande pourquoi il n'y a pas plus de blé sur le marché, pourquoi .. Prenez une autre marchandise, vous en savez déjà la raison. Supposez, au lieu de blé, que c'est du drap; si on vous demande, dis-je, pourquoi il n’y a pas plus de drap sur le marché et pourquoi la demande s’en est si fort augmentée, la formule ne répond pas à la question. Elle est vraie, je le répète, mais ce n’est pas une solution définitive et approfondie de la question.

Voici la solution donnée par les économistes modernes les plus célèbres; voici la formule de Ricardo, de Mill, de Malthus, de Torreus, de Senior, ou du moins (je ne voudrais pas vous iuduire en erreur) leur point de départ commun : Le prix des choses est déterminé, est réglé par le coût, par les frais de production. Eu d'autres termes, voulez-vous savoir quel serait le prix d'une chose, sachez quelle est la quantilé de forces productives nécessaire pour produire cette chose. Voulez-vous connaître la valeur relative de deux choses, sachez la quantité relative de forces productives qu’il faut pour les créer. Par exemple, il faut, pour Tune, dix journées de travail, et pour l'autre, cinq; l'une vaudra le double de l'autre. Voulez -vous savoir ce que vaut une aune de drap comparativement à une aune de toile de chanvre? Eh bien, calculez ce qu’il faut décapitai et de travail pour la production de l’une et de l'autre, et vous aurez le prix de chacune.

Le coût serait donc le travail nécessaire à la production des choses. Mais ici expliquons-nous bien.

Vous trouverez dans quelques livres le mot travail, en anglais

COURS D'écOKOMIE POLITIQUE.

labour, employé tout seul. Mais ne vous y trompez pas, ce serait une erreur de croire qu'on a entendu qu'il ne fallait tenir compte que du travail proprement dit. Ceux qui ne se servent que du mot travail impliquent dans ce mot le capital qu'ils considèrent comme travail accumulé.

Mais on a dit, — et je vous demande ici un moment d'attention, ce que je vais dire est plutôt pour épargner une peine inutile à ceux de vous qui pourraient consulter ces auteurs, souvent fort uiîTieiles, que pour l'importance de la chose en elle-même, — on a dit (c'est, je crois, Malllius, dans ses définitions) : Pour connaître la loi du prix, il faut tenir compte du travail, du capital et du profit. Cn d'autres termes, s'il y a du travail comme 10, du capital comme 10, ce capital de 10 aura été, je suppose, engagé un an. Il a droit au profit de l'année. Supposons, d'après le taux moyen, que le profit de l'année soit 2. Le prix doit donc être

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