‹ De la distribution de la richesseChapitre 3 sur 7 · f 10 -j- 2 : total · texte numérisé non relu

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C'est là une erreur bien évidente; car, messieurs, qu’esl-ce que le profit? C'est le bénéfice que le capitaliste retire de l'emploi de son capital dans l'œuvre de la production, c'est le revenu du capitaliste, comme la rétribution, comme ce qu'on appelle vulgairement salaire est le revenu de l'ouvrier, du travailleur.

Le profit est le revenu du capitaliste. Eh bien, peut-on dire que le capitaliste a dépensé son profil? Mais le profil, c'est ce qui doit être résulté de l'opération, s'il a opéré sagement. Au lieu de retirer 20, il relire 22, 2 est le profit; dire qu'il a dépensé son profit pour produire c'est dire une espèce de monsiriiosilc, puisque c'est dire qu'il a dépensé ce qui est, au contraire, le résultat de l'opération. Un homme fait un placement,

11 établit une fabrique : pour cela, il lui faut cent travailleurs et je suppose 100,000 fr. de capital. Au bout de l'année on liquide l'opération. Les salaires étant payés, les 100,000 fr. de capital étant rétablis, reste 10,000 fr., c'est le profit. Peut-on dire qu'il a dépensé ce profit, que le profit a fait partie des forces employées dans la production? Mais non, c'est le résultat, résultat qui existe si l'opération a été bonne et qui manque si l'opération a été mauvaise.

que les profits sont une partie des

Il ne faut donc pas dire

frais de produclion, c’est là une expression tout à fait incorrecte et qui tend a jeter du louche sur la théorie tout entière. Encore une fois, le profit n’est pas une force productive, c’est un résultat. ’

- Savez-vous pourquoi un homme d’une aussi grande capacité que Malthus a été amené à cette expression incorrecte? Je crois qu’en voici la raison. Il y a des faits économiques qu’on a eu de la peine à analyser. Je n’en citerai qu’un.

Un homme achète un terrain en friche, il y appelle des travailleurs, il achète des plants, et puis, à l’aide de ces travailleurs et de ces plants, il plante une forêt. Il y a eu là une somme de travail employée, il y a eu un certain capital employé à acheter le terrain et les plants; et puis le planteur se lient parfaitement tranquille. Il n’y a plus de travail, il n’y a plus de capital positif à ajouter. Le planteur, dis-je, se lient parfaitement tranquille pendant vingt ans. Au hoiil de vingt ans, c’est le moment de voir si l’opération a été bonne ou mauvaise. Si alors vous ne calculez que le travail employé, et l'achat des plants d’un côté, et de l’autre la valeur de la plantation, oh ! .sans doute, l’opération aura toujours été bonne, pourvu que le soleil et la terre vous aient secondé; mais un semblable calcul sei'ait fautif, car vous devez vous dire : < Je suis resté pendant vingt ans avec mon capital engagé : il ne faut pas que je retrouve seulement mon capital tel qu’il était il y a vingt ans, il faut que je retrouve et le capital employé et les profits de cc capital pendant les vingt ans qu’il a été engagé. i

Voilà ce qui a amené Malthus à dire que les profils faisaient partie de la dépense, ce qui, je le répète, est une phrase dans laquelle les mots jurent entre eux, le profit étant un résultat et la dépense une cause. Il fallait voir ce qui arrive en réalité. Au bout de la première année, le propriétaire de la forêt aurait pu faire couper ses petits arbres et les vendre; il ne l’a pas voulu. Maintenant vous remarquerez bientôt que si, quand il les a plantés, ils valaient 10, ils valaient probablement 11 au bout de la première année. En les conservant au lieu de les faire vendre, c'est donc comme s’il avait encore dépensé 1 pour la forêt. Au bout de la seconde année, il aurait peut-être vendu

ROSSI. — COURS d'écokomie FOLITIQUE. Ü

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ses arbres 12; il les a gardés, et c'est encore comme s'il avait sorti 1 de sa bourse pour le mettre sur la forêt. Vous pouvez aller ainsi d'année en année jusqu'aux vingt ans. C'est vous dire en d'autres termes qu'en réalité, si on veut se donner la peine d'analyser, il a chaque année épargné 1, et que, cette épargne, il l'a capitalisée. C'est comme s'il eût coupé et vendu ses arbres chaque année, et, qu'avec l'argent qu'il en aurait reçu , il eût acheté de nouveaux arbres semblables à ceux qu'il venait de vendre. Au lieu de faire tontes ces opérations, il en a fait une seule ; mais c'est exactement comme s'il eût chaque année ajouté une portion de son capital à la forêt.

Les deux éléments de la production sont donc le travail et l'épargne capitalisée. Je dis l'épargne capitalisée, car ce n'est pas l'épargne de l'avare qui l'enfouit dans son jardin, c'est l'épargne de l'homme qui l'emploie sous forme de capital, c'està*dire d'instrument de production.

La formule doit donc être entendue d'abord ainsi : le prix est en raison du travail et de l'épargne capitalisée. Mais ce n’est pas tout encore, et je continuerai dans la séance prochaine à vous demander votre attention pour le développement successif de cette théorie et de cette formule, parce que, en se déroulant peu à peu, elle nous montrera au fond toutes les parties de la science. Nous nous demanderons en premier lieu si, par travail, on entend le travail fait ou le travail à faire. Et puis nous nous demanderons ensuite si , par frais de production , nous devons entendre ceux du producteur, ou ceux que le consommateur serait obligé de faire, s'il voulait produire lui-même. El en traitant cette seconde question, nous arriverons au point culminant, sur lequel vous verrez ce que répond cette théorie, qui, par là, appartient à l'économie politique abstraite, plus encore qu'à l'économie politique appliquée; car nous arriverons à cette conclusion, que la formule n'a quelque vérité qu’en supposant le fait de la libre concurrence des producteurs, fait auquel des limites insurmontables sont apportées non-seulement artiâcieilemeut, mais par la nature même des choses.

aNQUIÈME LEÇON

Qiiitnd on dit que le prix est réglé par les frais de produclion, il faut entendre par frais de produclion, non pas ceux qu'a faits le producteur, mais reux que le consommateur devrait faire, s'il voulait produire luiniéme. — Cette formule ne donne donc pas le prix actuel, la valeur réelle des choses, mais seulement leur valeur conjecturale. — En second lieu, et c'est le point important, pour être vraie, elle suppose la liberté indéfinie de la concurrence des producteurs et du retrait des consommateurs; conditions qui ne se vérilieiit Jamais dans la pratique. — Toujours est-il que la formule convient parfaitement ii la science pure, et que, dans l'application, elle offre un terme fixe vers lequel les marchés pratiques tendent constamment.

Messieurs,

N«tts avons essayé d'écUürcir certaines questions , plutôt de mots que de choses, qui se sont élevées entre les économistes : les uns disant qu’il fallait imputer les proflts, les autres disant qu'il ne fallait pas les imputer. C’est là, je le répète, une question de mots plutôt que de choses, parce qu’il est parfaitement vrai que le profil n’est pas la cause, mais le résultat de la production; cependant il n’est pas moins vrai que la production étant le résultat de l’épargne capitalisée comme du travail, dans les frais de production entre non-seulement la rétribution due au travail proprement dit, mais encore la rétribution due à l’homme qui, au lieu d’employer son capital à sa jouissance, l’a employé à la production. Puis nous avons essayé d’expliquer

COURS u'ÛCOROHIË POI.ITIQUE.

noire pensée par l’exemple de rcuirepreiicur qui plante mic forêt dont il ne potirrail réaliser les premiers résultats qu'au bout de quinze ou vingt ans, et qui ccrlcs irobiicndrail pas la rétribution qu'il a droit (rallcudic de son entreprise, s’il ne faisait autre chose que rentrer dans les déboursés que lui ont occasionnés l'achat du terrain et l'achat des plants nécessaires pour faire la première opération.

Ainsi, le travail et l'épargne capitalisée, voilà les deux éléments qui entrent dans la formule. — Les frais de production sont le régulateur du prix.

Mais ce n’est pas tout encore, messieurs; représentez-vous un marché où il y a une masse d’objets de certaine nature qui ont exigé chacun un capital de 5 et un travail de 5. 11 est reconnu qu’à l’heure qu’il est vous pouvez obtenir le même objet avec un capital de 3 et un travail de 2. Eh bien, messieurs, le prix sera-t-il réglé par le travail effectivement employé à la confection des objets qui sont sur le marché, ou bien sera-t-il réglé par le travail qui dorénavant set a nécessaire pour fabriquer ces objets?

Certes, il n’est pas un de vous qui ne sache la réponse. Si vous supposez, ce qui est dans l’hypothèse, si vous supposez qu’on est parfaitement libre de fabriquer de ces objets et qu’on pourrait dès demain les fabriquer pour 5, n’esl-il pas évident qne le prix sera 5? Tout le monde sait cela. Que des fabricants portent sur le marché cinquante mille pièces d’étoffe qui auront coûté, je suppose, 10 chacune; et puis portez sur le même marché seulement encore trois ou quatre mille pièces de la même étoffe qui n’auront coûté que 5 l’une, et qu’il soit bien démontré qu’on peut en fabriquer autant qu’on voudra à ce dernier prix, il est clair que les premiers seront obligés de donner les leurs à 5, parce que les ventes qu’on ferait à 10 seraient des anomalies; le taux général du marché s’équilibre sur le travail à faire et non sur le travail fait. Le travail fait est important pour celui qui l’a- fait. S’il n’a pas bien calculé, s’il n’a pas eu toutes les prévisions nécessaires, s’il n’a pas vu que demain on pourrait produire les mêmes objets à meilleur marché, il se ruinera. Mais la question est de savoir quel est le régulateur du prix et

il se ruine précisément, parce que le régulateur du prix est le travail à faire cl non le travail fait. S’il était toujours sûr de retrouver le travail qu’il a fait, il ne courrait jamais risque de se ruiner.

Ainsi, celui qui se livre aux spéculations lointaines, au commerce d'exportation, au commerce étranger, ne saurait jamais méditer assez sur cette vérité économique, que le régulateur du prix courant ne se trouve ]>as dans les frais de production faits, mais dans les frais de production à faire, cl qu’eu conséquence, s'il arrive sur un marché lointain et qu'il se trouve en concurrence avec des personnes qui aient trouvé le moyen de produire à plus bas prix, il est évident qu'on ne lui tiendra aucun compte du capital et du travail employé.

C’est donc dire, en d’autres termes (et l’observation est importante), que quand on parle de frais de production comme régulateurs du marché, ce ne sont pas les frais de production du producteur qui doivent être pris en considération, mais bien les frais que le consommateur serait obligé de faire pour se procurer l'objet dont il s’agit. C’est là, messieurs, toute la force, toute l’importance de la proposition.

Il y a donc là, et Senior l’a bien exprimé, un maximum et uii minimum tout à la fois : supposons qu’un objet oscille dans un marché entre le prix de 10 cl le prix de 15, le minimum est 10, le maximum est 15. Eh bien, si vous y réfléchissez, vous verrez que le minimum représente les frais de production calculés par le producteur. En efiTel, quand est-ce que le producteur vous livrera son produit et consentira à continuer de produire? Quand, au pis aller, il rentrera dans ses frais. Sans cela, il arrêtera la production. Il peut bien se contenter d’un petit bénéfice, travailler pour un mince profit; mais il est clair que le jour où îl ne rentrera pas dans scs frais, il arrêtera la production. Le producteur peut donc descendre jusqu'à ce minimum : scs frais de production à lui.

Jusqu’à quel point l’acheteur, le consomnialeur, consentirat-il à s’élever même au-dessus des frais de production? Supposez que j’aille acheter un objet; il in’csi parraitoincnl démontré que cet objet coûte au producteur 10, et il ne veut pas me le donner

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pour 10, il ne veut pas me le donner pour 11, ni même pour 12. Eh bien, dans cette lutte de nos deux intérêts, où est-ce que je m’arrêterai? Je m'arrêterai au point où il me sera démontré qu'il m'en coûtera amant pour me procurer l'objet ailleurs. Ainsi, si je sais qu’avec 12 je ne pourrai pas l'avoir ailleurs, j'irai avec vous jusqu'à 12 mais je ne dépasserai pas 12 '/,• si je sais que je puis l'avoir ailleurs à ce prix.

Le minimum représente donc les frais de production du producteur, et le maximum représente les frais de production tels que je les conçois, c'csl-à-dire le prix au-dessous duquel je ne pourrais pas avoir ailleurs l'objet que je veux acheter. Voilà le sens rationnel dans lequel la formule des économistes anglais peut être prise.

Nous avons déjà, en traitant de la production, expliqué en grande partie ces idées ; mais leur emploi dans les questions de distribution est si nécessaire, que je ne crains pas de les rap-peler. Eu dernière analyse, quand on dit : « les frais de production (avec toutes les explications que nous venons de donner) sont le fait régulateur du prix, > pourquoi cela est-il vrai et quand cela est-il vrai? En réalité, cela est vrai, parce que Toa conçoit que si le producteur exigeait du consommateur plus que le taux des frais de production , le consommateur irait sepourvoir ailleurs. Il y aurait d'autres producteurs qui viendraient prendre la place de celui-là.

Tant que le capital et le travail trouveront leur récompense, vous aurez une production qui ne s’arrêtera pas. Si, au contraire, les frais de production ne sont pas couverts, la production s'arrêtera, et le travail et le capital passeront à d’autres emplois. Voilà dans quel sens, voilà pourquoi la formule peut être acceptée.

Mais s'il en est ainsi, arrivons à l'important de la question. La proposition n’est vraie qoe dans une hypothèse ; la proposit'on suppose un fait constant, uii fait général : quel est ce fait? C’est celui de la libre concurrence, c'est celui de la possibilité pour tous de produire les choses dont il s’agit.

Voilà, messieurs, sur quel terrain se placent ceux qui mettent eu avant cet aphorisme : les frais de production règlent le mar-

dié, parce que si on exige au delà, les capitaux et le travail arriveront et on vendra moins clier. Il faut donc qu'ils puissent arriver. Ces frais de production règlent le marché, parce que, si le producteur ne retire pas une juste rétribution de son travail et de son capital, la production s'arrêtera et les capitaux et le travail qui y étaient employés passeront à autre chose. Cela suppose donc qu'on peut passer d'un travail à un autre, d'une production à une autre, que ce passage est facile. Cela suppose donc encore une fois l'état de libre concurrence. Supposez que la libre concurrence n'existe pas, la proposition n'est plus vraie, la base manque.

En effet pouvez-vous dire alors aux producteurs : Si vous ne prenet pat le prix qu’on vous donne, eh bien, et autre* producteurs arriveront qui fabriqueront à meilleur marché? S'il n'y a pas libre concurrence, cela n'est pas vrai. Les producteurs peuvent-ils dire : Si nous ne retirons pas le prix convenable de nos produits, nous passerons à d’autres travaux? S'il n'y a pas libre concurrence ils ne pourront pas effectuer ce passage; s'ils sont parqués dans leur industrie, il faudra qu'ils y restent.

Or s’il eu est ainsi, à quelle branche de la science la proposition appartient-elle? Rappelons-nous ici notre distinction fondamentale; elle appartient évidemment à l'économie politique abstraite et purement rationnelle; elle est aussi vraie qu'une loi de mécanique rationnelle : laissez tomber d’une hauteur donnée un corps grave, il aura un mouvement accéléré selon la loi de la chute des corps graves. Voilà ce que les mathématiciens démontrent d'une manière irrécusable. Mais cependant cette loi, vous le savez tous, se trouve en pratique altérée par la résistance des milieux que le corps doit traverser en descendant ; ce qui fait que, pour savoir à quoi s’en tenir, il n'a pas suffi de la formule, mais il a fallu aller sur la tour inclinée de Pise et voir si en pratique le principe était comme en théorie. \ plus forte raison, la loi économique dont je parle suppose un état de choses excessivement différent de l’état réel. Est-il vrai que la base sur laquelle on la fait reposer existe? c'est-à-dire, cst-il vrai que dans l'état social il y ait, il puisse y avoir cette parfaite, pleine, entière, libre concurrence que la formule suppose?

COURS d'économie rOLITIQUE.

Vous le voyez, au fond on peut dire que toute la science de l’économie politique dans ses applications est là. Quand on dit ,que la formule suppose la libre concurrence, qu’elle suppose une absence complète de toutes causes perturbatrices et en particulier une absence complète de tout monopole (je n’ai pas besoin de rappeler ici que je prends le mol monopole dans son sens général et inoffensif, c’est-à-dire dans le sens de moyen exclusivement approprié de production ou de vente), on se place dans une hypothèse qui ne peut se réaliser nulle part.

. Sans doute il est de ces causes qui peuvent disparaître, il en est qui peuvent s’atténuer, mais il en est qui sont inhérentes à la nature même des choses, ce qui fait que la formule, dans toute sa généralité, je le répète, est une formule aussi abstraite que celle qui suppose que les corps se meuvent dans le vide. Eh bien, il est tout aussi certain que des causes perturbatrices existeront toujours dans l’étal social qu’il est certain que l’atmosphère enveloppera notre planète probablement tant qu’elle ■existera, et s’opposera au libre mouvement des corps qui y circulent.

■ Voyons en effet l’étal des choses. Les causes perturbatrices sont de plusieurs espèces ; une première classe se compose de celles qui font obstacle au passage instantané, rapide, faeile et sans détérioration des capitaux et du travail d’une espèce de production à une autre.

En vérité il sulfit de l’indiquer pour qu’elle soit comprise et pour que l’on admette en même temps qu’elle ne cessera jamais complètement.

' Vous avez aujourd’hui deux fabriques composées de telles machines, de telle et telle espèce de capital fixe et vous avez mille ouvriers qui y travaillent, qui sont, en quelque sorte, localisés dans celle industrie, qui en ont pris la capacité, qui en ont pris l’habitude, qui ont reçu une éducation appropriée à celle espèce de production. Dira-t-on maintenant qu’il y a condition de parfaitement libre concurrence, parce que, si ce capital, si ces ouvriers ne trouvent plus là leurs frais de production, ils pourront faire autre chose? Il pourront faire autre chose : mais pour cela il faudra probablement une autre localité, il faudra

trausporter le capital fixe. Et peut-on le transporter facilement? peut-on le transporter sans détérioration? Les ouvriers passeront-ils de ce travail à un autre sans chômage? Changeront-ils de localité, d'habitudes sans perte de salaires, sans soulTrances? Tout le monde sait que le contraire est incontestable.

Qu'arrivera-t-il donc? Il arrivera que l'entrepreneur, plutôt que de changer ainsi d'occupation, consentira pendant un temps à faire un sacrifice. Il se repaîtra d'illusions, il espérera peut-être que son industrie va reprendre une certaine faveur. Il ne pourra pas du matin au soir dire à ses ouvriers : t Je vous mets à la porte. > Il commencera par en renvoyer quelques-uns et par diminuer le salaire des autres. Qui ne connaît pas ces faits? Ce sont des faits de tous les jours.

D'un autre côté, quand on aura bien prouvé que cet objet qui coûte 10 peut être fabriqué pour 8, décidera-l-on tout de suite les capitaux à passer dans une industrie si avantageuse? Les capitaux seront engagés, il faudra les dégager de l'industrie dans laquelle ils sont employés pour les faire passer dans cellelà. Il faudra aussi trouver des ouvriers. On ne crée pas de pareils établissements d'un coup de baguette. On conçoit donc qu'il pourra y avoir un intervalle plus ou moins long pendant lequel les entrepreneurs vendront à perte, ou pendant lequel les consommateurs payeront plus cher qu'ils ne payeraient si la production pouvait être improvisée. J'énonce là des faits vulgaires; il n'y a pas d'homme qui n'en ait vu mille dans sa vie. Mais il importe de les rappeler.

11 y a plus. Qu'aujourd’hui il soit démontré que celte industrie peut donner ses produits à meilleur marché qu'elle ne les donne : si elle n'exige qu'un médiocre capital, vous pouvez bien compter qu'il se formera promptement de nouveaux établissements où on l'exercera. La concurrence s'établira promptement parce qu'il y a beaucoup d'hommes qui peuvent disposer du médiocre capital nécessaire. Mais s'il s'agit d'une production qui exige l'emploi d'un très-grand capital fixe et circulant, n'est-il pas évident que le nombre des concurrents diminuera en raison directe de l'importance du capital nécessaire? Eu effet, si vous vous représentez les fortunes particulières, vous

5S^ COURS d’économie politique.

savez tous qu’elles sont très-bien figurées par une pyramide. Si vous mettez à la base les hommes qui n'ont que 100 francs de revenu, vous pouvez avoir une base assez large ; puis, à mesure que vous montez, la pyramide se resserre plus ou moins brus* quement, et si vous voulez terminer par les revenus de cinq ou six cent mille francs, la pointe pourra bien se trouver excessivement mince.

Ainsi, vous le voyez, à mesure que le capital exigé devient plus considérable, le nombre des concurrents diminue, soit parce que le nombre des gens qui ont le capital nécessaire est moins grand, soit parce que le nombre de ceux qui osent mettre un si grand capital dans l’industrie est moins grand encore. Et alors la libre concurrence ne peut s’établir que par un autre moyen, par l’associaiiou des petits capitaux. Or, l’association des petits capitaux, indépendamment des entraves que des législations plus ou moins malheureuses peuvent y apporter, est un fait qui a ses difficultés propres, puisqu’il s’agit de mettre ensemble un grand nombre de volontés libres.

Et le monopole de la terre, le plus important de tous à étudier, combien il rend la formule inapplicable aux produits naturels! Nous avons, je pense, suffisamment démontré plus haut, que le prix de ces denrées est déterminé par le prix du blé le plus chèrement produit ; et quand je dis blé, c’est pour employer un mot, mais il. faut prendre ce mot dans un sens général. Je ne veux pas entendre par là, je le répète, le blé, le froment, mais toute autre denrée produite avec les mêmes instruments, dans les mêmes circonstances et sous l’empire des mêmes lois, qu’il s’agisse de blé, de chanvre, de garance, de charbon de terre, de minerai, peu importe, pourvu qu’il y ait le concours des trois instruments dans la production.

Et les monopoles artificiels? L’Angleterre n’en manque certainement pas. Comment Ricardo ne les a-t-il pas appréciés? Peut-être pourrait-on voir baisser le prix de telle ou telle denrée; mais il y a une prohibition aux frontières. Supposez que le bétail, ou tel autre produit que vous voudrez, puisse être ramené à des frais de production du quart ou de la moitié moins forts. Eh bien ! il peut arriver que le prix reste le même.

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parce qu'il y aura une prohibition, un monopole arliQciel, parce que la quantité de celte denrée ne peut pas être augmentée, parce qu'on sait très-bien ce que le sol peut produire de bétail, parce qu'on connaît les conditions nécessaires pour la production du bétail.

Ainsi vous pouvez avoir un monopole artificiel |>ar des lois de douanes, par des impositions sur les produits bruts. Qu’arrivera-t-il aloi*s ? Dans le prix se trouvera l'impôt. Or, ici, il faut distinguer si l'impôt n'a d’autre but que d’arrêter la production dans certaines limites, ou s'il a pour but de suppléer aux besoins de l’Ëtat. Si c’est un impôt proprement dit, c’est une rétribution accordée de la production indirecte. Mais, pour que cette rétribution de la production indirecte n’agît pas comme monopole, il faudrait qu’elle fût fournie avec une parfaite égalité par toutes les productions. Or, cela est-il? Non. Je vais plus loin, cela est rigoureusement impossible. C’est sans doute un but vers lequel il faut toujours tendre, que de répartir l’impôt le plus également possible; mais c’est un but qu’on n’a pas encore atteint, et il est à craindre qu’on ne l’atteigne jamais d'une manière complète. Or, dès le moment qu’il y a inégalité entre l’impôt qui frappe un objet et l’impôt qui en frappe un antre, il y a une perturbation sur le marché, parce qu’il y a une sorte de privilège pour une marchandise aux dépens d’une autre.

Enfin, un autre exemple de monopole artificiel se trouve dans le loyer des maisons des villes. Croyez-vous qu’on puisse bôtir aussi librement dans une ville qu’on le pourrait en rase campagne? Mais si vous en voulez un exemple plus frappant, prenez une ville qui ait une enceinte, et une ville que le gouvernement ne veuille pas agrandir, attendu qu’il s’agit d’une ville forte qu’on ne peut pas démanteler. Eh bien ! les propriétaires des maisons ont un véritable monopole, parce qu’il n’y a point concurrence dans la construction des maisons, parce que la population a beau augmenter, le nombre des maisons n'augmente pas.

Or, toutes ces considérations ne s'appliquent-elles qu’à un petit nombre d’objets, n’influent-elles sur le marché qu’acciden-

CO COURS d’économie politique.

lellemenl? Non, il s'agit «lo faits qui portent plus ou moins sur une bonne partie des objets dont la valeur échangeable est importante à consulter. Eh bien! dans tous ces cas la formule de Ricardo manque d'exactitude. Elle est incomplète, insuffisante pour tous ces faits, parce que les deux fondements sur lesquels elle repose, la liberté indéfinie de la concurrence des producteurs et du retrait des consommateurs, ne se vérifient pas.

Que résulte-t-il de celle discussion? Il en résulte que la formule de Ricardo n'est pas une formule générale d'abord; en second lieu qu’elle ne révèle pas le prix actuel, la valeur réelle, parce que celte valeur, ainsi que nous l’avons expliqué, n’existe proprement qu'au moment même où le marché se conclut, tandis que la formule se rapporte à un fait déjà consommé, aux frais de production; mais aussi, et en troisième lieu, il est irrécusable que la loi découverte par Ricardo est une loi vraie, lorsque les deux conditions sus-énoncées se vérifient, et lorsqu'on a pour but, non de connaître rigoureusement la valeur en échange des choses actuelles, mais d'en connaître la valeur conjecturale. Pour les choses auxquelles elle est applicable, pour les choses dans lesquelles un monopole naturel ou artificiel ne vient pas tromper son application, il est parfaitement sûr qu'elle offre un terme fixe, certain, vers lequel les marchés pratiques tendent toujours. Toujours est-il que les oscillations du marché, en plus ou en moins, tendent à se rapprocher de celte règle que la valeur en échange est comme les frais de production; toujours est-il que, lorsque les frais de production ne se trouvent pas, la production cesse; toujours est-il que, lorsque les prix débordent, la concurrence augmente.

C’est donc une utile découverte qu’il a faite là, quoiqu'il ait eu le tort de la généraliser au delà de ses justes limites. Sa formule convient parfaitement à la science pure, à la science rationnelle, quant aux produits qui ne sont pas naturellement ou artificiellement monopolisés. Mais dans les applications, il ne faut pas oublier ces deux données, dont j’ai déjà dit que la science pure lient peu de compte, le temps et l’espace. On se rapproche toujours de la loi de Ricardo, mais il faut un cer-

tain temps pour que ce rapproche aïeul s'opère; on se rapproclie toujours de celle loi, mais le rapprochement qui se fait ici peut ne pas se faire là tout de suite. Il n'en est pas moins certain que la formule appliquée aux richesses non monopolisées est pour l'esprit plus satisfaisante que celle de l'offre et de la demande.

Il s'agit oiainlcnanl de connaître d'après quelle loi economique les produits se distribuent. — Mais l'étude des faits généraux qui règlent la distribution de la richesse est d'autant plus dillicile qu'il y a souvent dans les mêmes personnes complication de qualités diverses, de droits dilTérents. Pcul-on dire, par exemple, que tout ee qu'un possesseur de terre perçoit de son fermier sous le nom de rente soit, rigoureusement parlant, de la rente? Non. Une partie de celle rente représente ordinairement las profits du capital qui est venu, d’année en année, s'incorporer d'une manière indivisible avec la terre. De même, dans la rétribution que trouve un graud écrivain, il y a le résultat de l'action des trois éléments producteurs. On s'est aussi demandé si les revenus qu’on tire de l’emploi qu’on fait soi-mème de ses propres capitaux devaient être considérés comme un profil, ou comme un salaire, ou comme les deux A la fois. Smitli prouve qu’il faut cousiderer ces revenus comme des profils.

Messieurs,

Les produits une fois obtenus , il s'agit de savoir comment ils se distribuent. C’est le prix des choses, c'est la valeur obtenue avec le produit qui doit être distribuée entre les producteurs. II s'agit de connaître d'après quelle loi cette distribution s’opère. H est bien entendu que nous prenons ici le mot loi dans le sens philosophique; nous ne demandons pas comment ces valeurs pourraient être distribuées, soit par une intervention arbitraire de quelqu’un, soit par une mesure politique. Ce n’est pas là la question. Nous voulons chercher la loi d'après

Ci COURS d'économie politique.

laquelle CCS valeurs se distribuent nahircllemciit, selon le cours naturel des choses dans le monde éconoiniqiie. Nous voulons connaître, en d’antres termes, quels sont les faits généraux qui règlent la distribution de la richesse. Une loi économique, en effet, n'est autre chose qu’une lui de la nature, qu’au fait général observé, constaté, reconnu.

Mais l’étude des faits généraux qui règlent la distribution de la richesse est une élude d'autant plus difTicilc, qu’il y a souvent dans les mêmes personnes complication de qualités diverses, de droits différcnls. Sans doute, si ou avait toujours, d'un côté, des travailleurs purement travailleurs, des hommes ne faisant absolument autre chose qu'employer les forces que la nature leur a données, soit musculaires, soit inlollecluelles, et, de l’autre, des capitalistes proprement dits, ne faisant absolument autre chose que donner le second instrument de la production, et enfin une troisième classe, les possesseurs du troisième instrument qui ne feraient absolument que permettre l'usage de leur instrument; assurément, dis-je, si le monde était fait ainsi, l’étude des faits généraux relatifs à la distribution des richesses serait moins difficile.

Mais, vous le savez bien, ce n’est point ainsi que les choses de ce monde sont arrangées. Ainsi, pour citer un exemple de CCS complications, nous avons démontré que la rente territoriale n’est autre chose que l'excédant du produit sur les frais de production, c'csl-à-dirc sur les profils et les salaires. Maintenant, est-ce à dire que tout ce qu’un possesseur de terre par exemple, et cela est également vrai du possesseur d’une mine ou de tout autre instrument de même nature; est ce à dire que tout ce que le possesseur d’une terre perçoit, tout ce qu’il reçoit de son fermier sous le nom de rente ou de fermage soit, rigoureusement parlant, de la rente? Est-il bien vrai que le fermage qu’on paye à un possesseur de terre qui ne travaille pas lui-méme, qui n’a donné à son fermier, ni attelages, ni fumier, ni charrue, ni aucun autre instrument, qui ne lui a donné absolument que la terre, ne représente absolument que la rente?

Mais, messieurs, voici ce qu’on dira : le domaine était en friche il y a, je suppose, cent cinquante ans; il y a cent cin-

qiiante ans qu’on l'a défriohc. Depuis lors, la culture n’a jamais été interrompue. On le défricha jadis et on en fit des prairies. Puis, on le fit passer à l’ctat de terre labourahie en partie. Par là, ou rendit ce terrain plus meuble, comme on dit en agriculture. Puis ensuite, on y appliqua la cbarrueperfcclionnée. Puis, il se trouva un fermier intelligent qui l’ayant affermé pour dix-huit ans, et, s'étant aperçu que certaines parties de ce sol avaient besoin d'ètre amendées, y fit transporter force marne ou autre terre améliorante, parce qu’il espérait pendant les dixhuit ans de son bail pouvoir retirer un bénéfice de ses améliorations. Puis enfin est arrivée la théorie des assolements, théorie heureusement mise en pratique dans certaines parties de la France, et voilà cinquante ou soixante ans qu’on a appliqué à ce domaine un assolement des mieux entendus que la science agricole suggère. Alors, dit-on, ne voyez-vous pas que cette terre n’est plus seulement une terre, un instrument naturel, mais qu'il y a des améliorations produites par le travail et par le capital qui s’y sont pour ainsi dire incorporés indivisiblement? Voulez-vous comparer celte terre, telle qu’elle est aujourd’hui, à ce qu’elle était autrefois? Cessez de la cultiver pendant un an ; vous pourrez alors la comparer à ce qu'elle était il y a cent cinquante ans, quand elle était défrichée pour la première fois par un travail peu intelligent, quand elle ii’élait pas encore entièrement débarrassée des parties pierreuses qu'elle renfermait, quand elle n’était pas encore ameublie par un travail continu, etc.

Il y a donc, dit-on, dans la plupart des terres un degré de fertilité, de puissance productive, surtout dans les pays de vieille civilisation, qui n’est pas un don de la nature, qui est un effet des capitaux qui sont venus graduellement féconder ces terres; et, on a beau retirer les produits annuels, il reste toujours une amélioration permanente dans le sol qui a été soumis à ces procédés.

Dès lors, on vous dit ; Vous ne pouvez pas envisager le fermage comme ne représentant uniquement et exclusivement que la rente territoriale dans le sens technique du mol, tel que que nous l’avons expliqué. Il y a là un profit. Une partie du

COURS d'économie politique.

fermage rcprcsenle les profils du capital qui est venu, d'année en année, s'amalgamer, s'incorporer d'une manière indivisible avec cette terre, et qui a donné à rinslrumenl naturel un degré de puissance qu'il n'aurait jamais pu avoir sans ces amé' liorations successives.

L’observation, vous le voyez, est fondée. Elle est d’accord avec les faits. Il n'est pas un de nous qui ne sache que c'est là, en effet, ce qui est arrivé à la plupart des terres cultivées. Il n’est pas un de nous qui ne sache que, lorsqu’une terre a été conhée pendant neuf ou di.x-huil ans à un fermier actif, riche et intelligent, au bout de ce temps, le propriétaire la reprend dans un état meilleur que celui dans lequel il la lui avait confiée. 11 reste toujours un résultat permanent de cette culture intelligente à laquelle la terre a été soumise. Le terrain est mieux nivelé, les fossés mieux entendus, le sol plus meuble, et ainsi de suite.

Mais cependant, si on voulait pousser l'observation à toute sa rigueur, où s’arrétcrait-on ?I1 faudrait donc pour que l’analyse fût rigoureuse, exacte, remonter d’année en année, d’amélioration en amélioration, de sorte que, si nous prenons par exemple un domaine dans la Gaule, il faudrait remonter jusqu’à la première parcelle de capital qu’un conquérant franc, quittant un peu la guerre pour l’agriculture, aurait consacrée à l'ainélioration de cette terre. Il faudrait ainsi se livr^ r à une analyse qui, tout en ayant la prétention d’étre exacte, ne ferait que confondre toutes choses, parce qu’elle nous mettrait entre les mains un fil qui se briserait à chaque instant.

Un économiste anglais des plus distingués, M. Senior, a pensé qu’il fallait s’arrêter à celte idée, qu’on pouvait considérer comme fonds naturel tout le capital réuni à l’agent naturel, lorsque cette réunion n’était pas le fait du possesseur, n’était pas le résultat d’un sacrifice de la part du possesseur, mais une conquête, une acquisition qu’il avait faite à litre gratuit par donation ou par succession. Ainsi, d’après la pensée de l’auteur que je viens de citer, un propriétaire fait faire des travaux sur son domaine pour un meilleur écoulement des eaux, pour y amener des eaux fertilisantes, pour en ameublir le sol, Cela est

8U1ÈIIE LEÇON. 67

un capital, parce que c'est un sacrifice que le possesseur fait. Il aurait pu employer ces sommes à tout autre usage ; il aurait pu eu jouir ou les appliquer à une autre production. C'est donc, dit M. Senior, un capital proprement dit : il y a là deux éléments, élément de rente et élénieiil de proflt. Mais lorsque, au contraire, le possesseur actuel n'a rien mis du sien , lorsqu'il a reçu la terre à titre gratuit, qu'importe que ce soit la Providence qui la lui ait donnée, ou bien son père ou son oncle? Cela lui est également tombé des nues (passez-moi l'expression). Il n'y a là , de sa part , aucun fait , aucun sacrifice; il n'a pas épargné. Or, d'où résulte le capital ? Il vient de l’épargne. Mais il ii'a rien épargné ; donc il n’y a pas de capital, donc ces améliorations se confondent avec le fonds naturel.

Comme vous le voyez, l'opinion de M. Senior est très-ingénieuse, et , logiquement parlant, elle est rigoureusement vraie dans ce sens que, si vous partez du principe que le capital est le résultat de l’épargne, on peut dire qu'il n’y a pas d’épargne de la part du possesseur, et par conséquent pas de capital. Cependant, cela a l’inconvénient de toutes les conclusions auxquelles on arrive ainsi par la logique vulgaire. Non, il n’y a pas d'épargne du possesseur ; mais il peut y avoir eu épargne de son père l'année précédente, et il n'est pas moins vrai qu’il aurait trouvé cette épargne sous une autre forme, si elle n'avait pas été employée à améliorer le fonds.

Je crois qu’on entre davantage dans les idées susceptibles d'application et d’application utile , en disant que , lorsque le capital accessoire s’est amalgamé, incorporé avec l’instrument naturel, de manière que toute action séparée ne peut pas même être conçue, de manière que l’emploi de ce capital ajouté n’exige aucune espèce d’efforts à pari , on doit alors considérer cet accessoire comme joint indivisiblement au principal ; on ne doit plus considérer que l’agent principal, et tout le résultat doit être appelé rente et non profit, quel que soit celui qui a opéré la fusion. Quand la fusion est telle que la séparation des deux éléments ne peut plus être faite, il n’y a plus de raison pour faire la distinction. Ainsi, on a donné une meilleure pente à un terrain , ce qui facilite l’écoulement des eaux. Il est bien

68 COURS d'économie politique.

clair qu'on a augmenté la valeur du lorrain. Mais séparez, si vous pouvez, même par la pensée, celle meilleure penle du fonds lui-méine. Quel iravail purliculier exige-t-elle ? Elle épargne, au contraire, du travail et de la dépense, puisque les eaux s'écoulent naturellement là où elles ne pouvaient s'écouler qu'au moyen d'un long et pénible Iravail.

Voilà donc un premier exemple des analyses qui sont nécessaires pour ne pas être induit en erreur dans l'appréciation des résultats. J'en citerai un autre exemple également frappant.

Un grand écrivain, cl pour en nommer un, l'auteur des Martyrs, public un livre. Ce livre (je demande pardon au génie de le soumettre aux investigations prosaïques de l'économie politique ) , ce livre se vend 100,000 francs. Que représentent ces 100,000 francs, et nous qui nous empressons d'acheter l'ouvrage, que payons-nous à l'auteur ? Lui payons-nous des salaires, ou bien des profits, ou bien une rente? Voyons ce qu’il y a dans ce livre. Y a-t-il un travail ? Sans doute il y a un travail, il y a le même travail que fait tout méchant écrivailleur, c’est-à-dire qu’il a fallu rester un certain nombre de jours dans son cabinet, prendre des plumes et du papier et mettre, comme on dit, du noir sur du blanc. Maintenant qu'on écrive VIlinéraire de Paris à Jérusalem, ou toute autre chose que je ne nommerai pas, toujours est-il qu'il faut le même iravail manuel.

Il y a encore autre chose qui est également commun à la plupart, je ne dis plus à ions , nous commençons à nous resserrer, mais enfin à la plupart des auteurs. L’auteur des Martyrs a reçu une éducation, il a fait des études, il a employé une partie de sa jeunesse à étudier, à développer les facultés que la Providence lui a départies. Eh bien, il n'y a pas un de nous qui n’en ait fait autant. Nous avons tous reçu une instruction, nous avons fait des dépenses pour cultiver nos forces iuiellcciuellcs. Nous sommes donc des travailleurs, et comme tels, nous avons tous droit à un salaire. De plus nous somn)es tous des capitalistes, car c'est un capital que celte instruction, que cette éducation, que ces talents acquis par le travail cl l'élude; les dépenses que nous avons faites auraient pu être appliquées à

autre chose, le temps que nous avons employé aurait pu être donné à une œuvre mécanique. iNous avons donc fait des avances, nous avons accumulé du travail pour jtouvoir un jour nous servir de ces talents acquis, comme d'instruments. Nous sommes donc tous des capitalistes et des travailleurs, si nous travaillons.

Jusqu'ici entre Chateaubriand, Bossuet, Pascal et l'un de nous, il n'y a pas de différence. L'un peut avoir travaillé un peu plus ou un peu moins, avoir eu des maitres plus chers ou moins chers que l’autre, mais le résultat est le même.

Quelle est donc la différence ? C'est qu'il y a un troisième élément par rapport auquel cette communauté de situation cesse tout de suite, c'est que l'un est homme de génie et que l'autre ne l'est pas, c'est que l'un est un homme d'un talent transcendant, que l'autre n'a qu'un (aient médiocre ou n'en a pas du tout.

Qu’y a-t-il donc dans la rétribution que trouve un grand écrivain ? Évidemment il y a le troisième élément. D’un côté il y a l'élément travail proprement dit, c'est le moindre, c’est l’élément qu’on pourrait presque négliger. Puis il y a l'action du capital acquis. Eu troisième lieu , il y a la rente. Oui , messieurs, il y a la rente que nous payons pour ce magniflque domaine que la Providence a départi à l'homme de génie, propriété toute particulière, instrument particulier comme la plus puissante des machines qu'un mécanicien découvrirait demain et dont il aurait seul le brevet d’invention. C'est un magnifique domaine, comme une terre d'une fertilité extraordinaire jetée au milieu d'un désert.

Il y a donc là évidemment les trois éléments de revenu, un salaire , un proUt et une rente. Mais ce qu'il y a de particulier, relativement à la distribution dans ce cas-là , c’est que , tandis que pour d’autres productions le travail peut se détacher, se séparer de l'emploi du capital et de l'emploi de la terre , ici il n’est pas séparable. Sans doute Walter Scott pouvait dicter ses romans, je n’en .sais rien ; mais encore fallait-il qu'il les dictât, encore fallait-il qu'il travaillât.

Ce que je dis d'un auteur , dites-le d'un grand artiste ; il ne fera pas chanter un autre à sa place, tandis que si je possède

70 COURS D’iCONOMIE POLITIQUE.

une terre, je puis ne rien faire, me contenter de signer un bail. De même si je possède un capital en machines ou en écus, je n’ai également qu’à signer un acte , louer mes machines ou prêter mon argent.

Il y a donc des agents naturels qui peuvent être employés par d’autres, et il y a des agents naturels qui ne peuvent être employés que par leur possesseur. De même il y a des capitaux qu’on peut faire travailler par d’autres, et il y a des capitaux que le possesseur seul peut employer. En général il est trèsrare qu’un capital proprement dit paisse être employé sans aucune espèce de travail de la part de son possesseur. Je dis un capital proprement dit, je parle des instruments de la production. En effet, messieurs, ou ne conçoit guère des capitaux qui agissent tout seuls. Une forêt? Oui, c’est l’exemple peut-être le plus satisfaisant qu’ou puisse citer. On place un capital dans une plantation, on plante une forêt. Il est vrai que si la plantation a été bien faite le capitaliste peut à peu près rester tranquille pendant quinze ou vingt ans, et qu'après ce temps il trouvera son capital ayant produit les effets qu’il en attendait. Mais encore une certaine surveillance est-elle nécessaire, encore faudra-t-il peut-être élaguer la première plantation, encore faudra-t-il surveiller pour que les animaux ou les hommes qui leur ressemblent n’aillent pas dévaster la forêt

Un autre exemple, c'est le vin. Oui, il y a des espèces de vins qui s’améliorent par le seul intervalle de temps. Mais cependant cela demande quelque travail, quelque soin, quelque surveillance.

En général il y a peu de capitaux dont on puisse concevoir l’action sans l’intervention d’un travail. Mais si on peut à la rigueur concevoir un capital matériel produisant quelque chose sans travail, cela n’est pas concevable d’un capital intellectuel. Le capital intellectuel à lui seul ne produit absolument rien. Il faut nécessairement y joindre du travail.

Et là-dessus s’est présentée la question de savoir si le revenu qu’on lire de l’emploi qu’on fait soi-même de ses propres capitaux doit être considéré comme un profit ou comme un salaire, ou comme profit et salaire à la fois.

La quesiioii s'étail déjà présentée à Smith lui-n.éme. Vous pouvez la trouver indiquée dans son premier livre, au sixième chapitre. Permettez-moi de vous en lire quelques lignes :

I Les profits des fonds, dira-t-on peut-être, ne sont autre t chose qu’un nom différent donné aux salaires, une espèce c particulière de travail , travail d’inspection et de direction, c Us sont cependant d’une nature absolument différente des « salaires; ils se règlent sur des principes absolument différents • et ne gardent aucune proportion avec la quantité et la nature « de ce prétendu travail d’inspection et de direction, ils se

< règlent en entier sur la valeur du capital employé et ils sont « plus ou moins forts en proportion de l'étendue des fonds.

< Par exemple, supposons qu'en un lieu particulier où les proc fits des fonds employés dans les manufactures sont commut Dément de 10 ü y ait deux différentes manufactures f chacune desquelles occupe vingt ouvriers à raison de 15 li- « vres (sterling) par an, ou bien fait une dépense de 300 livres « par an pour le salaire de tous... Supposons encore que les « matières grossières- qu’on travaille annuellement dans l’une « coûtent seulement 700 livres, tandis que dans l’autre on traa vaille des matières précieuses qui coûtent 7,000 livres. Le « capital employé annuellement dans l’une sera dans ce cas « de 1,000 livres, tandis que celui employé dans l’autre sera « de 7,300. Ainsi, au taux supposé de 10 %, l’entrepreneur « de l’une comptera sur un profit annuel d’environ 100 livres f seulement, tandis que l’entrepreneur de l’autre s’attendra è « un bénéfice d’environ 730 livres. Mais malgré cette différence f énorme dans leurs profits, il se peut que leur travail d’inspec- « tion et de direction soit le même ou approchant. Dans beau- « coup de grandes fabriques, le travail de ce genre est confié à

un seul commis, et il reçoit un salaire qui exprime la valeur f de son travail. Quoique en fixant ce salaire on ait égard nonf seulement à la peine que lui donne cette surveillance, mais

< au degré de confiance que le travail exige, cependant jamais « ce salaire ne garde de proportion avec le capital dont il est

< chargé de surveiller l’emploi. Et le propriétaire de ce capital,

< bien qu’il se trouve débarrassé de tout travail , n’en compte

COURS d'économie politique.

« pas moins que le profit sera en proporlion réglée avec le « capiial. Il se le promet, quoiqu'il l’attende en partie de la « vigilance de son préposé, i

Si vous vous donnez la peine de relire ce passage d’Adam Smith, vous trouverez , je crois, que le raisonnement n’admet pas de réplique. Il faut considérer ces revenus comme des profits. Je le répète, messieurs, le salaire des hommes doués de puissance intellectuelle n’est que la moindre part de leur revenu. C’est une part si petite qu’on pourrait presque la négliger. La part la plus considérable, quand il n’est pas question d’hommes de génie, pour lesquels on paye une rente eomme pour une terre très-fertile, mais quand il est question seulement d'hommes d’un talent ordinaire, la part la plus considérable ce sont les profits, c’est la rétribution due aux facultés acquises, la rétribution due aux moyens qu’on s’est procurés par le travail et l’instruction. C’est cette branche de revenu qui augmente dans le monde avec la civilisation, qui est le thermomètre de la civilisation d’un pays, de la puissance productive et civilisatrice d’une nation. Là où il n’y aurait que des salaires, il n’y aurait que misère et ignorance ; là où la rente déborderait, la situation ne serait pas meilleure. Mais là où les profits abondent, non-seulement en quantité, non-seulement en profondeur, si je puis parler ainsi, mais en étendue, là où la masse la plus considérable des hommes participe aux profits, là est le véritable développement de la société, là on peut dire qu’il y a bien-être et grandeur nationale, là on peut dire qu’on approche de ce moment où le travail proprement dit, le travail direct, musculaire surtout pourra être abandonné presque en entier, non à des hommes faits machines, comme dans le monde ancien, mais à des machines faites hommes, aux machines et aux animaux, l’homme se réservant l’exercice de ses talents acquis, de ses facultés intellectuelles, ayant alors retrouvé toute sa dignité et pouvant dire avec une juste fierté : Mens agitai molem.

Le capital, je le répète, est le thermomètre de la civilisation et de la puissance nationale. Comparez les sociétés du monde ancien. Eh bien, ne voyez-vous pas qu’elles étaient partagées

en deux grandes sections ou pour mieux dire en deux sections très-difiërentes, dont l’une avait sans doute de grands crimes à se reprocher, mais avait en même temps une certaine dignité qu'on ne peut lui refuser. C’est qu’elle vivait de profits; profits illégitimes sans doute, puisque l’homme était réduit en esclavage, puisque le travail, que nous espérons devoir être fait un jour essentiellement par des animaux et des machines, était fait dans le monde ancien par des hommes faits machines. En conséquence, cet état de choses ne profilait qu’à un petit nombre d’hommes qui exploitaient les autres. Le véritable étal à désirer doit être celui où ce travail purement musculaire pourra être abandonné à des agents irrationnels.

El aujourd’hui comparez les sociétés diverses les unes avec les autres; comparez l’Amérique du Sud malgré sou beau climat, malgré sa fertilité naturelle, avec la Suisse, avec l’Angleterre, avec le nord de la France, avec les pays auxquels la nature a distribué les richesses d’une main si avare. D’où vient la différence? C’est que les uns ont travaillé, c’est qu’en travaillant ils ont accumulé, c’est qu’ils ont ainsi forme un capital; c’est qu’ainsi la masse des hommes qui vivent de profils augmente tous les jours. El voilà comment ces pays, malgré la résistance d’un sol ingrat, sont arrivés à un degré de civilisation et de puissance inconnu aux nations qui, au lieu de se livrer au travail, se sont abandonnées à la paresse, et, au lieu de vivre sous des gouvernements raisonnables, ont vécu sous des gouvernements despotiques et absurdes.

Quand les profils composeront la branche essentielle du revenu de chaque citoyen, de chaque famille, c’est alors que la civilisation nationale aura pris son plus grand élan, son plus grand développement.

Des lois différenies règlcRl les salaires, les profils, la renie et l'impdl. On ne peut donc point poser, à priori, une formule unique qui embrasse tons les cas et tous les éléments do partage. On est forcé de recourir d'abord à la méthode analytique, d'éludier séparément les salaires, les profils, la rente et les impôts, pour rechercher les luis relatives ô chacun de ces éléments. Une fois cette analyse tenninée, on pourra employer la synthèse pour saisir d'un seul coup d'ceil et dans leurs rapports les lois générales de la distribution. — Nous allons donc, pour commencer, nous occuper de la rente. La formule qui explique le mieux le phénomène de la distribution par rapport à la rente, est celle-ci : La rente est ep raison composée de la puissance productive propre, et de la puissance productive relative de la terre. Erreur des physiucrales. Tort de Rieardo.

Messieurs,

Les produits sont partagés entre les trois classes de producteurs directs, auxquels il faut ajouter un quatrième copartageant comme producteur indirect, l'État, qui prend sa part sous le nom et la forme d’impôt. C’est donc un lot à partager ordinairement en quatre parts. Je dis ordinairement, parce que, à la rigueur, on peut concevoir un produit qui ne soit pas le résultat simultané du concours des trois instruments producteurs, mais seulement de deux. Le lot à diviser entre deux, trois et le plus souvent quatre copartageants, suivant quelle loi se partage-t-il? Lorsqu’on est quatre pour se partager une chose et que chacun y apporte un cer-

76 COURS d’ÉCONOSUE rOLlTIQUE.

lain droit, comme In chose à partager est toujours ta même, quels que soient les droits respectifs des copartageants, il arrive nécessairement que plus on attribue à l'un, moins il reste pour les autres, que si l'un a la moitié, il ne restera plus que la moitié à partager entre les trois autres, que si l’un, au lieu de la moitié prend seulement le quart, il restera aux autres les trois quarts. En thèse générale, la portion de l’un décroît comme s’accroît la portion des autres, et vice versâ.

Ici nous avons des propriétaires, des travailleurs, des capitalistes de l'Etat. Il y a à partager une chose que j’appellerai iO. L’État sous forme d’impôt perçoit 1. Reste 9 à partager selon une certaine loi entre les trois autres copartageants. Mais si L’État pour une raison, pour un besoin quelconque, au lieu de percevoir 1 percevait 3, les 7 qui resteraient se partageraientils entre les trois copartageants, d’après la même loi que les 9 (<ui restaient dans la première hypothèse? Ce qui revient en d'autres termes à demander si, lorsque l'État au lieu de percevoir 1 perçoit 3, l'augmentation de 2 est également prélevée au prorata sur la pan afferente aux trois autres copartageants; ce qui revient encore à demander quelle est la loi que suit l’impôt, sur qui il retombe définitivement.

De même le propriétaire qui prélevait l’an dernier une rente de i se trouve obtenir cette année pour la même terre un fermage de 6; les 2 de plus, sur qui sont-ils perçus? Le capitaliste se contente-t-il de 1 de moins, le travailleur faisant le même sacrifice, ou bien l’augmentation est-elle supportée entièrement par l’un ou par l’autre? Et ne pourrait-il pas arriver que la rente augmentât en même temps que les salaires augmenteraient, ou bien ne pourrait-il pas arriver que la rente augmentât quoique les profits des capitaux augmentassent en même temps? On le conçoit même à priori. Si par malheur les salaires tombaient excessivement bas, qui ne voit pas qu’il pourrait y avoir à la fois augmentation de la rente et augmentation des profits, le tout au détriment des salaires? Et si au contraire, les profits des capitaux, par les circonstances du marché, venaient à baisser d’une étrange manière, qu’au lieu d’espérer 4 ou 5 p. 100, on fût dans la nécessité de se contenter, je suppose, de 2 ou de

itÊTi

SEI'TIÈMK LEÇON.

1 ’/ï comme on Ta vu dans ccrlains moments, (|ui ne voit pas, dis-je, que, dans celle hypothèse, il pourrait y avoir une augmentation simultanée de la rente et des salaires, que la rente pourrait augmenter sans que le salaire diminuât?

Vous voyez donc, vous pouvez du moins pressentir qu’il y a là des lois qui ne sont ni simples, ni les mêmes pour chacun des trois éléments qui concourent au partage. On ne peut pas dire que chacun de ces éléments obtient .sa quote-part d’après une loi commune et applicable à tous, comme nous le verrons mieux à mesure que nous avancerons; sans doute on peut bien, à la rigueur, essayer de ramener les lois qui règlent la part afférente à chacun de ces éléments à une formule qui, au fond, emhra.sserail tous les cas et tous les cléments du partage; mais cette formule jetée en avant, h priori, précis<^ment parce qu’elle devrait embrasser tous les cas et toutes les espèces, serait si vague,si générale qu’elle ne serait d’aucune utilité pourlascience.

Suivons donc le procédé analytique; nous pourrons toujours voir après, si les résultats de l’analyse peuvent avec succès et utilité être ramenés à un seul et même point, et groupés, pour ainsi dire, dans un principe synthétique.

Je prends donc un des trois cléments, la rente; et je commence par me demander quels sont les faits généraux qui deterinincnt le taux de la rente, quels sont les faits généraux d’après lesquels s’établit la quote-part du propriétaire de cet instrument producteur dans la distribution des produits.

Et pour cela, je remonte à la nature de la rente, que nous avons déjà expliquée. D’où vient la rente? Où prend-elle sa source? Est-ce, comme le salaire, dans les efforts de l’homme? Non. Est-elle la compensation d’un sacrifice personnel que fait l’individu qui consacre son temps, ses forces, scs talents plutôt à une production qu'à une autre, plutôt à une occupation qu’à une autre, plutôt au travail qu’au plaisir? Non, ce n’est pas là que la rente prend sa source. Est-ce dans un sacrifice d’une autre nature, dans le sacrifice que fait le capitaliste? I.e capitaliste avait un certain revenu. Eh bien, au lien de le dépenser tout entier dans sa consommation, il s’est soumis à une épargne, il a fait une économie. Celte économie, il l’applique à la repro-

78 COURS d’éconohie politique.

duclion. C'est, connue on l'a dit, du travail, du travail accumulé. Ce travail accumulé a été consolidé dans un produit appliqué à l'œuvre de la reproduction.

Mais, vous le savez tous, la rente ne prend sa source ni dans l'un, ni dans l'autre de ces deux faits. C’est pour cela qu'elle se distingue esseuUcIlemeiit des profils el de la rétribution vulgairement appelée salaire. La rente dépend donc d’autres circonstances. Il SC peut que la plus mauvaise de ces machines qu’oii appelle terres, donne une rente considérable, comme il se peut que la meilleure donne une rente tout à fait insignifiante. Lorsque dans le moyen âge on faisait certains contrats, certaines concessions connues sous le nom d’empbytéoses, on donnait souvent des terres de la plus grande fertilité naturelle pour une redevance minime, quelquefois presque nulle, quelquefois même pour une redevance qui était plutôt un témoignage honorifique qu’une rente. Ainsi l'emphytéofe qui avait pour obligation de porter le jour de la Saint-Jean, je crois, au chapitre de la cathédrale de Florence, une branche de laurier avec une cigale vivante et chantante dessus, dans un pays où les cigales ne sont pas rares, celui-là certes ne payait pas une rente, mais payait une redevance qui n’était qu’un hommage à son cédant. Ces mêmes terres aujourd’hui, quand elles seraient restées en friche, seraient affermées à un prix considérable. En Amérique, vous vendez maintenant 500, 600, ^00 dollars l'acre des terrains que vous auriez eus pour 10 dollars il n'y a pas longtemps. Mais si on les paye 800 dollars aujourd’hui, apparemment qu’ils donnent une rente proportionnée, apparemment qu’aujourd’hui, quand vous ne mettriez la rente qu’à 3 ces terres donneraient dollars de rente l'acre, c’est-à-dire presque trois fois autant qu’elles valaient autrefois en capital.

Vous voyez donc, messieurs, qu’il n'y a là rien d’étrange. Oa fait un marché quand il s'agit de travail et de capital, on n'en fait pas quand il s'agit du troisième instrument. Ainsi, je le répète, une bonne terre peut dans certaines circonstances donner une rente minime, une méchante terre dans certains cas peut donner pne bonne rente, une rente supérieure à celle qu'une bonne terre donnerait dans d’autres circonstances.

N'y a-t-il aucune limite à ces écarts apparcnts?Oui, messieurs, il y en a une. Je dis qu’une mauvaise terre peut donner une fente asses considérable dans certaines circonstances. Mais maintenant poussez son infécondité un peu plus loin, arrivez à une terre qui ne soit bonne à rien. £b bien, elle ne donnera aucune rente, quelles que soient d’ailleurs les circonstances du marché. Voilà la limite en moins, vous arrivez à zéro par défaut de puissance productive.

Maintenant tournez vos regards de l'autre côté; supposez une terre de la plus haute fertilité, d’une fertilité aussi grande qu’on peut le concevoir. Mais supposez-la entourée d’un trèsgrand nombre de terres toutes aussi fertiles et occupées par une très-faible population. Supposez une population de huit ou dix mille individus pouvant à loisir, à leur choix, cultiver des terres de l’étendue presque de l’Europe et toutes d’une grande fertilité, quelle sera la rente de la meilleure de ces terres? Elle sera zéro. Je dis zéro pour simplifier mou expression ; car, que nous importe ici qu’à la rigueur on puisse trouver une rente minime ? Il n’y a pas là de rente digne d’étre prise en considération. Dès que le propriétaire exigerait une rente un peu forte, on se rirait de lui et on irait cultiver la terre voisine.

Ne perdons donc pas de vue ces deux points extrêmes : ab • sence de fécondité, de puissance productive, rente égale à zéro ; fertilité aussi grande qu’on peut l’imaginer, mais quantité très-grande de terres de cette même fertilité comparativement à la population, rente minime et qu’on peut sans inconvénient donner comme encore égale à zéro, parce que, s’il y en a une, elle n’est que très-peu de chose. Ainsi, eu Amérique, quand on avait une terre pour 3 ou 4 dollars, que devait être la rente 7

Arrivés à ce peint, tirons tout de suite une conséquence. C’est que, en fait de rente, il n’y a ni maximum ni minimum assignables, tandis qu’il y a un maximum et un minimum assignables en fait de profils ou de salaires. Je m'explique.

Vous avez un travail à faire ; vous avez besoin d'un certain nombre d’ouvriers. Quel sera le salaire qu’ils pourront exiger de vous? La limite en plus ou en moins peut, à coup sûr, être

80 COURS d’économie politique.

fort éloignée. Mais cepcndanl, quand vous aurez réduit en minimum le salaire au strict nécessaire pour la subsistance la plus chétive de l’ouvrier, vous ne pourrez pas descendre plus bas, parce que plus bas il y a refus absolu de travail ou mort de l’ouvrier. Ainsi, en fait de salaire, il y a un minimum qui est dans la nature des choses.

Le ma.\imuni est plus dilTicile à assigner. On conçoit un ouvrier qui, au lieu de 20 sous eu gagne 30, gagne 2 francs, 3 francs, 10 francs par jour. Mais, remarquez-le, dès le moment que les salaires dépasseront une certaine mesure, qu’arriverat-il au bout d’un certain temps'' Il arrivera une concurrence de nouveaux ouvriers par l’accroissement de la population, parce que les ouvriers, se trouvant à leur aise, se seront mariés, et peut-être meme malheureusement auront fait trop souvent des mariages précoces, avant d’avoir bien assuré leur avenir; ou bien ils auront fait de telles économies sur leurs salaires qu'ils seront passés dans les rangs des capitalistes, et les salaires alors auront subi encore une hausse, d’où sera nécessairement arrivée une augmciitutiou de population. Il est clair que vous pouvez au moins concevoir comme maximum le moment ou l’ouvrier ne voudra plus se livrer au travail musculaire, étant assez riche.

De même pour les capitaux. On conçoit bien que le capitaliste, au lieu de 5 francs, se contente de i, de 3, de 2. Mais enfin, vous arriverez à concevoir une tclic exiguïté de profits que le capitaliste ne voudra plus se donner la peine d’économiser, et qu’il aimera mieux dépenser son revenu annuel que de s’imposer des privations pour arriver à des résultats si peu importants.

D’un autre côté, portez les profits des capitaux au delà d’un certain taux. Supposez que demain il soit bien démontré qu’il n’y a pas de profits au-dessous de 10 pour cent; croyez-vous que cet état de choses serait permanent? Ne voyez-vous pas qu'il se ferait tout de suite des accumulations de capitaux telles qu’imraédiatement tous les profits seraient ramenés plus bas. Tous ceux qui auraient la certitude que dans un emploi quelconque ils pourraient gagner 10, 12, 15 pour cent, seraient

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amenés immédiatement à faire des éconoinii'S telles, que le marché se trouverait bientôt assez approvisionné et que les profits baisseraient.

Ainsi, comme nous le verrons mieux en parlant particulièrement des salaires et des profits, mais comme vous pouvez déjà le voir sufiisamment, en fait de salaires et de profits vous concevez un minimum et un maximum. Vous concevez le minimum d'une manière encore plus assignable que le maximum, mais enfin vous concevez l’iin el l’autre en fait de salaires et de profits. En fait de rente, il n'y a pas de minimum assignable; car enfin, prenez les pays les plus riches en rentes territoriales, prenez la Flandre, prenez la Lombardie; supposez demain une grande calamité, une peste qui dépeuple ces riches provinces, que deviendra la rente dans ces pays-là? Elle peut tomber à zéro. C’est ainsi que dans le moyen âge, où de grandes calamités avaient en effet dépeuplé la partie occidentale de l’Europe, vous aviez des empbytéoses par lesquelles on concédait 500, 400, 1,000 arpents de terre pour une paire de chapons. A coup sûr, ce n’est pas là une rente, encore une fois.

Vous ne pouvez donc pas assigner de limite en moins. Il se peut que la rareté de la population, la rareté des capitaux, et vous pouvez y ajouter l’ignorance agricole (les trois causes concouraient alors) , il se peut, dis-je, que ces causes rendent les circonstances du marché telles que la rente disparaisse à peu près complètement. Si les profits augmentent beaucoup, et qu’en même temps, par la rareté de la population, le prix des denrées soit très-bas, il n’y a pas de rente. S’il y a une grande quantité de terres fertiles et riches, la rente ne sera presque rien.

De même vous ne pouvez pas fixer de maximum, car où serait la limite assignable? Il n’y aurait absolument d’autre limite assignable que la même qui servirait de minimum aux salaires et aux profits. En effet, vous pouvez dire que le jour où l'ouvrier serait assez malheureux pour préférer en quelque sorte la mort à un travail qui ne serait nullement rétribué, le jour où le capitaliste ne voudrait plus placer ses capitaux, la hausse de la rente s’arrêterait. Mais vous voyez que vous pouvez

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plutôt concevoir cela comme minimum des salaires et des profits, que comme maximum de la rente. Et pourquoi? Par la raison que nous avons donnée en expliquant la nature de la rente. C’est qu'elle est l'cITet et non la cause du prix; c'est que la rente n’influe pas sur le prix, mais le prix sur la rente.

Ainsi donc, la première conséquence est celle-ci, qu’on ne peut guère assiguer, en fait de rente, un maximum et un minimum, parce que la rente ne dépend pas des efforts de l'homme, elle dépend de circonstances autres que les efibris personnels des individus. Or, vous pouvez bien vous faire une idée approximative du point où la volonté de l'individu sera déterminée à agir ou à ne pas agir, mais quand vous sortez de ces idées-là, vous n'avez plus de fil pour vous conduire. Vous voyez qu’on peut arriver au point où la rente disparaîtra presque en entier comme au point où elle montera au delà de toute limite assignable.

La seconde conséquence à tirer est celle-ci, que le taux de la rente dépend de deux circonstances : 1” de la puissance productive de la terre considérée d’une manière absolue en ellemême; 2° de la puissance productive de la terre dont il s’agit, considérée d’une manière relative, c’est-à-dire comparativement aux autres terres. Je m’explique encore :

Je dis que le taux de la rente dépend d’abord de la fertilité absolue de la terre dont il s'agit; en d’autres termes, que, tout étant d’ailleurs égal, plus la terre sera fertile, plus la rente sera grande. Seulement faites-y attention , vous allez combiner cette proposition avec la seconde, sans cela vous iriez à l’absurde; mais cette première proposition est évidente.

Par cela seul, et nous venons de le dire, par cela seul que la terre absolument stérile ne peut pas donner de rente, il est vrai de dire que la terre donne une rente en raison de sa fertilité, mais non en raison de sa fertilité absolue, puisque nous avons vu que des terres très-fertiles ne donnent pas de rente. Il faut donc dire ; 1” en raison de sa fertilité absolue; 2° en raison de sa fertilité comparative; c’est-à-dire que plus une terre cultivée a de puissance productive comparativement aux autres terres que l’état de la population oblige de cultiver, plus la rente est

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élevée. En effet, nous avons démontré jusqu'à satiété que la rente est le surplus du produit, les frais de production remboursés. Si donc vous cultivez une terre d’une fertilité commet, une terre d’une fertilité comme 3, une terre d’une fertilité comme é, et ainsi de suite, quel est le résultat? Quelle est celle de ces terres qui demande le plus de frais de production? La moins fertile. Quel est le blé qui détermine le prix du marché? Le blé retiré de la terre la moins fertile. Si donc la terre la moins fertile laisse au propriétaire, les frais de production remboursés, une rente comme 1, il est clair que celle qui a un degré de fertilité de plus laissera une rente comme 2 ; celle qui est encore d'un degré plus fertile, une rente comme 3, et ainsi de suite. La première aura produit 100 hectolitres de blé, je suppose, avec 1,000 francs de frais. Eh bien ! supposons qu’il reste une rente de 500 francs, que produit a la seconde, qui a un degré de fertilité de plus? Elle produira 120 hectolitres sans qu’il en (K)ûte davantage; il y aura donc une rente de 800 francs. La troisième donnera 140 hectolitres de blé, ce qui donnera 1,100 francs de rente. La quatrième donnera 1G0 hectolitres, et ainsi de suite. N’est-il donc pas évident que le taux de la rente se proportionne et à la puissance productive de la terre considérée en elle-même et à sa puissance relative? A sa puissance productive considérée en elle-même, car si elle était absolument inféconde, elle ne donnerait absolument rien; à sa puissance relative, car, plus vous êtes obligés par l’état du marché de descendre dans l’échelle des mauvaises terres pour suffire aux besoins de la population, plus vous élevez le taux de la rente. Supposez que demain vous fussiez forcés d'exploiter des terres que personne aujourd’hui ne veut exploiter, pourquoi y seriezvous forcés? Pour suffire aux besoins du marché. Et comment ces besoins du marché vous y détermineront-ils ? Par l’élévation des prix. Avec cette élévation des prix, vous pourrez faire les dépenses nécessaires pour retirer un produit même des terres assez mauvaises pour ne pas être cultivées aujourd’hui. Mais le IH'ix du blé sera déterminé par ce produit plus cher. Donc les terres d’une fertilité supérieure laisseront une marge plus grande qu’aujoiird'hui, pui.sque les prix s’élèveront.

COURS d'écomomie politique.

Il y a un antre moyen de concevoir i'augnienlation de la renie, c’est de concevoir raugmenlalioii de la fertilité en elleméinc. Mais on dit : « Il faut des miracles. > Non, messieurs, les miracles ne sont pas nécessaires, et nous le voyons tous les jours. Un exemple expliquera ma pensée. Je l’ai déjà dit d'autres fois, et je me plais à le rappeler, un cliimisie trouve du sucre en quantité sullisante dans une betterave et il n'a pas de peiue à montrer que, quoi qu’en disent les vieilles femmes, c’est du sucre tout comme le sucre de canne. Eh bien! quel est le résultat de celle découverte ? On a dit qu’elle était dans l’intérét du capitaliste, dans l’intérêt du travailleur. Non, messieurs, elle est dans l'intérêt du propriétaire foncier. C’est comme si le chimiste avait dit un beau jour aux terres aptes à cette culture : « Je vous doue d’un nouveau degré de fertilité qui vous était inconnu. Avec le même travail vous produirez 20 au lieu de iO. > Introduire une culture nouvelle, c’est donner un nouveau degré de fertilité à la terre à laquelle on l’applique.

Il est vrai que tant que les anciens baux subsistent, ce sont les fermiers qui profilent de la nouvelle culture. C’est tout naturel; c’est comme s’il leur était tombé de la manne du ciel pendant le bail. Mais à mesure que les baux expirent, les propriétaires fonciers, qui peuvent ignorer les théories économiques, mais qui coiiuaisseut parfaitement leurs intérêts, comprennent très-bien que les fermiers leur doivent tout ce qui est au-dessus des frais de production. C’est ce qui est arrivé chez nous ; il y a des départements où le prix des terres a doublé.

Vous voyez donc la démonstration des deux propositions : le taux de la rente dépend de la fertilité de la terre en soi, et de sa fertilité relative.

Ce que je disais du blé est vrai du sucre. Si la consommation du sucre eu France était ce qu'elle n’est pas; si, ou par l’augmenlation de la richesse, ou par l’augmentation de la population, ou mieux encore par les deux à la fois, ou par la baisse des prix de fabrication, la demande du sucre augmentait au point qu’il fallût, pour la satisfaire, planter des betteraves dans des terrains de qualité inférieure pour cette culture, il est.

évideal que la renie que les possesseurs de terres à betteraves demandeut, aujourd'hui qu'ou n'a pris que les terres les plus propres à cette culture, augmenterait.

Ainsi c'est une conséquence irrécusable des principes constitutifs de la rente et de la nature de celte rétribution tels que nous les avons louguemeut expliqués précédeininenl, que le taux de la rente se proportionne à ces deux éléments : à la force productive de la terre considérée d'une manière absolue, et à sa force productive relativement aux terres en culture dans le marché dont il s’agit.

Et ceci, messieurs, nous amène à vous faire remarquer une erreur dans laquelle sont tombés plusieurs économistes, parce que les uns n'ont pris eu considération que le premier élément, et les autres seulement le second.

Vous avez sans doute entendu parler tous de l'école des économistes proprement dits, des physiocrate.s, de l'école de Quesnay, école illustre par plus d'un grand et beau nom. Eh bien, messieurs, les économistes ne voyaient de richesse que dans ce qu’ils appelaient le produit net de la terre, c'est-à-dire la rente; tout le reste n’était pas de la richesse pour eux : les salaires, les profits n’étaient que la compensation de ce qu'on dépensait. Ils disaient : t La terre est l'instrument qui, par une dispensation de la Providence, donne plus qu’on n’y dépense. > Voilà la richesse, la richesse est ce pim là. Tout le reste n’est pas richesse, parce qu’il ne fait que rembourser ce qu’on a dépensé pour le produire.

Ainsi, dans l’école des économistes, la société était riche par la rente et n’était riche que par la rente; la société ne ponvait s’enrichir que par l’augmentation de la rente; elle ne pouvait s’appauvrir que par la diminution de la rente.

Voyez à quoi conduisait ce système. Supposez, comme en Amérique il y a peu d’années, suppo.sez une population peu nombreuse, assise sur u n sol très- vaste et émi nemmen t fer ti le, q ne sera la rente? Nousl'avonsvu, il n'y enaura presque pas. Ainsi, suivant la doctrine des économistes, il devait y avoir unemisère affreuse dans ce pays. Cependant il y avait une grande abondance de toutes les choses nécessaires à la vie, et c’est une société qui

BOSSI. — CODR$ d'économie politiqoe. 8

86 COURS d’économie politique.

marche vers une grande prospérité et un rapide développement.

Vous voyez donc l’erreur de l’école dans toute son évidence. Elle ne voyait la richesse que dans le surplus des frais de production qui revient au propriétaire foncier. Or comme, lorsque les salaires et les profits augmentent, la rente baisse, disparaît presque entièrement, aux yeux des économistes la hausse des salaires et des profits était un malheur pour la société. Voilii la conséquence à laquelle conduisait leur système, conséquence qu’ils n’ont pas aperçue parce qu’ils lie se faisaient ancune idée nette de la rente territoriale.

IJn grand économiste moderne, Ricardo, s’est jeté dans l’extrémité tout opposée. « La rente, a-t-il dit, augmente à mesure qu’on cultive les mauvaises terres, * ce qui est vrai, et comme il s’est servi de ce fait matériel pour expliquer la théorie de la rente, il a eu le tort de ne rien voir, pour ainsi dire, au delà de cette circonstance particulière ; ce qui devait lui servir d’exemple et de démonstration est devenu pour lui la théorie elle-même. 11 a bien rectifié son idée. Moi-méme je vous ai lu le passage où il remonte à la théorie générale ; mais il u’est pas moins vrai que, dans l’ensemble de son livre, l’idée qui l’a toujours préoccupé, c’est cette culture de terres de qualité inférieure faisant monter la rente des terres de qualité supérieure. Ce qui, je le répète, devait être un moyeu de démonstration, est devenu pour lui la théorie elle-même. Alors voici ù quoi il est arrivé , il s’est dit : c La rente des bonnes terres augmente à mesure qu’on cultive de mauvaises terres, donc la rente ne se proportionne pas à la puissance productive absolue, elle ne seproportionne qu’à la puissance productive comparative. Maie s’il était vrai que la rente ne se réglât que par la puissance productive comparative, et s’il était vrai que celte puissance productive ne se révélât que lorsqu’on descendrait de plus en plus à la culture des terres de qualité inférieure, jamais on ne pourrait concevoir une augmentation de rente sans qu'on descendît de plus en plus dans l’échelle des terres mises en culture. Or, poussez l’argument plus loin, vous arriverez à cette conclusion, que ce serait lorsqu’on cultiverait des terres d’un produit absolument nul, que la rente serait à son maximum.

SCPTI^HE LEÇON. 87

Vais nous avons vu que la terre d’un produit absoluuieut nul ne donne pas de rente; il faut donc que la terre ait une force productive eu elle même. Et d’ailleurs, l'exemple du sucre de betteraves ne prouve -t-il pas que la rente se proportionne à la force productive de la terre, même sans qu’un ait besoin de concevoir la culture de terres de qualité inférieure ?

Ricardo est donc évidemment tombé dans l’autre e.xtréme. L’école des physiocrates ne voulait tenir compte que de la puissance productive absolue de la terre, et elle avait tort; Ricardo a le tort de considérer toujours l’accroissement de la rente comme uu mal. Pourquoi considère-t-il toujours cet accroissement comme un mal? Pai-ce qu’il ne le conçoit que comme le résultat de la culture de terres de plus en plus mauvaises. Eh bien, il est vrai qu’à mesure qu'on descend ainsi, les salaires, les proQts baissent, et que la |>opulation est de plus en plus malheureuse; mais je vous ai montré, encore une fois, par l'exemple de la culture des betteraves, qu’oii peut concevoir une rente plus forte sans supposer la mise en culture de plus mauvaises terres.

Ainsi la rente se proportionne non à un seul de ces faits généraux, mais à l’un et à l’autre : elle est eu raison composée de la puissance productive propre et de la puissance productive relative de la terre dont il s’agit.

C’est là, messieurs, la formule qui explique le mieux le phénomène de la distribution relativement à la rente. Au reste, nous faisons ici un travail d’analyse que nous continuerons sur les salaires et sur les profits. Mais il n’y a pas un de vous qui, habitué aux méthodes philosophiques d’étude et de travail, ne sache que, si notre esprit peut ainsi détacher et considérer séparément une partie, nous ne pouvons pas cependant briser d’une manière absolue les liens qui rattachent l'un de ces éléments aux autres. Il ne faut donc pas espérer de saisir, d’une manière parfaitement nette, tout ce qui se rapporte à l'un des trois éléments, tant que nous n’aurons pas fait l’analyse de tous les trois, parce que, comme vous le voyez, pour expliquer l’un, il faut toujours faire allusion aux deux autres. La méthode analytique, comme toute autre chose, a ses inconvénients et ses avantages.

COURS d’économie politique.

Elle a l’avantage de simplifier les idées; elle a l'inconvénicutde détacher momentanément ce qui est intimement uni. Eh bien! nous procéderons analytiqiiemenl, et nous aurons raison de le faire. Cependant la rente, les profits, les salaires, l'impôt, sont quatre éléments qui vont toujours ensemble et réagissent constamment l’un sur l’autre. Il est donc bien clair que nous ne pouvons pas parler de la rente comme s’il n'existait dans ce inonde ni salaires, ni profits, ni impôts. 11 est évident que nous sommes obligés de regarder, pour ainsi dire, du coin de l’œil les autres éléments. Mais quand l'analyse des quatre éléments sera terminée, alors vous pourrez considérer les choses dans leur étal naturel, c’est-à-dire dans leur ensemble, et, au moyen de la synthèse, saisir d’un seul coup d’œil le rapport des quatre éléments qui concourent au partage dans la distribution de la richesse. Je ne serais donc pas étonné que, malgré mes efforts, il restât, pour ceux d’entre vous qui commencent ces études, quelques nuages sur toute l’étendue de ces propositions. Il ne faut pas que cela les décourage. A mesure que nous avancerons dans l’analyse de ces éléments, ils verront, je le pense, leurs doutes s’éclaircir d’eux-mêmes. Le travail se fera, pour ainsi dire, spontanément dans leur esprit. D’ailleurs, je suis toujours prêt à leur prêter mon secours.

Recherche de la lui cconomii|uc qui règle le taux des salaires. - Au premier abord, la variété des travaux et la diversité, apparente du moins, des rétributions, font presque désespérer de pouvoir trouver une loi générale qui domine les salaires. Examen de cette proposition d'Adam Smith qu'au fond le salaire est le même pour les travaux. Elle est vraie, pourvu qu'on ne parle que des rétributions accordées au travail proprement dit, et qu'un ne l’applique qu'à un temps et à un lieu donnés.

Messieurs,

La rente territoriale se proportionne, ainsi que nous l’avons démontré, à la puissance productive du sol considérée en ellemême, et à sa puissance relative, c’est-à-dire considérée par rapport à celle des autres terres cultivées. En d’autres termes, la rente tend toujours à s'élever eu raison directe de la puissance productive du sol et en raison directe de la supériorité qu'un sol donné a sur les autres. Et c’est un point de vue incomplet que celui qui ne fait dépendre la rente que de la puissance productive relative, sans tenir compte de la puissance productive propre et absolue. Pour s’en convaincre, imaginez une série de terres de qualités très-diverses, toutes exploitées, toutes donnant, au prix du marché, outre les frais de production, un surplus qui constitue pour l’une une rente de 6, pour une autre de 5, pour une autre de i, etc., jusqu’à 0; puis imaginez que toutes ces terres, par une cause quelconque,

COURS d’économie politique.

acquièrent un degré en sus de puissance productive, qu’elles s’élèvent toutes d’un degré dans la puissance productive, n’est-il pas évident que chacune donnera un surplus correspondant à ce degré ultérieur de fertilité qu’elle aura acquis? Donc la rente augmentera; elle augmentera pour toutes, car les frais de production, en d’autres termes le prix n’ayant point éprouvé de changement dans l'hypothèse, ce degré ultérieur de fertilité que chaque lot de terrain a acquis donne un même surplus à ajouter à chacun. N’est-il pas évident que la relation reste la même? C’est un principe élémentaire de géométrie que lorsqu’à deux quantités égales on ajoute une même quantité, le rapport ne change pas. Or, ici, le nouveau degré de fertilité est le même pour toutes, la rente augmente pour toutes. Donc elle augmente en raison composée de la puissance productive considérée en elle-même, et de la puissance productive de relation. Mais, ne nous lassons pas de le dire, la rente est quelque chose tui generit dans les phénomènes de l’économie politique; elle est, encore une fois, un résultat, un effet du prix, elle n’en est pas la cause. Elle n’influe pas sur le prix, mais selon que le prix est élevé ou ne l’est pas comparativement aux frais de production, il y a ou il n’y a pas une rente, il y a une rente élevée ou une rente médiocre.

Ainsi, vous le voyez, si on veut considérer le produit eoninie véritablement représenté par les frais de production, si on veut fixer, concentrer son attention sur la distribution de la chose qui représente le produit, la rente est en quelque sorte étrangère à la question même de la distribution de la richesse. Ce sont les salaires, ce sont les profits qui constituent les frais de production; ce sont les salaires et les profits qui influent sur le prix, parce qu’encore une fois, quand le prix ne peut pas suffire aux salaires et aux profits que les circonstances requièrent, la production s’arrête. Sans doute la rente est un élément de revenu comme les salaires et les profits. Tous les revenus sociaux dérivent d’une de ces trois sources; mais la rente est un revenu qui ne fait pas appel, si je puis parler ainsi, à la volonté de celui qui le perçoit. Les salaires et les profits se rattachent à la volonté de ceux qui les perçoivent, les salaires et

les profits sont la conséquence, le résiiltat d’un effort personnel, d’un sacrifice personnel; ils sont une rciribulion. En conséquence, quand la rétribution ne répond pas à l’effort, l’effort est nul; quand la rétribution est large, l’effort ne manque jamais.

Ainsi, comme je l’ai déjà dit, le capitaliste pourrait, avec les épargnes qu’il applique à la reproduction, se livrera des jouissances actuelles, ne tenir aucun compte de l'avenir, faire ce que quelques personnes font (qu’elles s’eu trouvent ensuite bien ou mal, ce n’est pas la question). Le capitaliste agit autrement; il applique une partie de ses revenus à ses besoins, à ses jouissances, puis il s’arrête; il fait un acte de sa volonté, il épargne le surplus, il veut l’appliquer à la reproduction, non pour le plaisir de reproduire, mais parce qu’il en attend une rétribution suffisante qui lui promette pour l’avenir une augmentation de revenu.

Ce que je dis dü capitaliste est vrai, à plus forte raison, de l'ouvrier; il travaille non pour le plaisir de travailler, mais pour obtenir une rétribution de ses efforts, pour se procurer un revenu. Si cetie rétribution ne pouvait pas être obtenue, il ne voudrait pas se livrer à des efforts inutiles.

Ce sont donc, je le répète, la volonté de l'Iiomme, sa prévoyance, son instinct de progrès, qui produisent les faits d'où résultent les salaires et les profits, ces deux branches de revenu dont nous devons maintenant étudier la loi.

Commençons par les salaires.

Noos entrons, il ne faut pas se le dissimuler, nous entrons pleinement dans les parties les plus difficiles, les plus épineuses de la science. Aussi devrai-je souvent faire appel et à votre attention et à votre patience.

Le salaire est ce qui correspond au travail; c’est la rétribution du travail. Mais lorsqu’on se demande quelle peut être la loi économique qui régit cette rétribution, on s’effraye de la difficulté que présente cette recherche au premier abord.

En effet, quand nous étudions la rente, nous étudions un fait assez simple, une donnée qui se laisse facilement considérer sous toutes ses laces. Il peut bien y avoir de bonnes et de mau-

COURS d’iêconomie politique.

vaises terres, il peut y avoir une portion de capital agissant sur la terre, qui appartienne au propriétaire; cependant il n'y a là ni une grande variété, ni une grande complication de faits : l’analyse n’a pas grand’peine à arriver à un fait général.

Quand, au contraire, nous portons notre attention sur le travail et sur les salaires, la multitude, la variété, la complication, apparente du moins, des faits économiques paraissent vouloir les soustraire à toute appréciation exacte et générale. On désespère presque d’arriver à un fait qu’on puisse appeler général. En effet, quelle énorme différence n’aperçoit-on pas entre le travail des uns et le travail des autres, entre la rétribution qu’obtient l’un et celle dont les autres doivent se contenter? Portez vos regards sur le monde économique, sur la société, est-il facile, paraît-il possible de comprendre dans un même groupe, de renfermer dans un seul et même fait général l’ouvrier qui se livre dès cinq heures du matin au travail le plus rude, qui travaille dix, douze, quatorze heures par jour, et ne gagne que 25, 30, 40 sous, et celui qui travaille sept ou huit heures par jour et gagne 5 ou 10 francs; celui qui a des émoluments qui le mettent en état de vivre d’une manière nonseulement aisée, mais même presque riche; celui qui, pour son travail purement intellectuel, perçoit une rétribution qui n’a aucun rapport avec celle d’autres travailleurs? N’est-on pas, pour ainsi dire, découragé, quand on est forcé de grouper ensemble l’homme qui, paisiblement, dans sa chambre, se livre à uii travail jusqu’à un certain point amusant, le tailleur, l'homme qui fait des modes, et celui qui descend dans les entrailles de la terre pour s’y livrer à un travail difficile, malsain, souvent dangereux pour sa vie?

Cependant, dans tous ces cas il y a travail, dans tous ces cas il y a un salaire, et quand on veut arriver à déterminer une loi générale, ne faut-il pas partir d'un fait général? Et pour que cette loi générale puisse s'appliquer à tous les faits, ne faut-il pas croire que, malgré leur diversité apparente, au fond ces faits sont tous les mêmes; qu’au fond il y a égalité entre tous ces travailleurs, entre les rétributions qu’ils perçoivent? Car s’il n’y a aucun rapport, s’il n’y a aucune égalité entre les diffé-

renis faits, il est impossible qu'une loi générale les domine.

L’esprit très-perspicace d’Adam Smith qui, par parenthèse, a traité la matière des salaires avec une grande supériorité, avec bien plus de talent que la matière de la roiite territoriale, l’esprit d’Adam Smith, dis-je, avait bien vu la difficulté, il avait bien compris qu’on ne pouvait soumettre au même principe des faits qui n’auraient aucun rapport entre eux ; aussi a-t-il dit quelque part dans un chapitre du premier livre, qu’au fond, malgré toutes ces diversités, il y avait compensation entre les avantages et les inconvénients des différents travaux, qu’il y avait au fond si ce n’est égalité scrupuleuse, du moins cette égalité dont l’économie politique, comme nous l’avons plusieurs fois observé, doit se contenter toujours, c’est à-dire tendance à se niveler.

La proposition d'Adam Smith, quelque paradoxale qu’elle paraisse au premier abord, est cependant, je le crois, conforme à la vérité, pourvu qu'on la prenne dans ses justes limites.

En effet, messieurs, pour employer l'exemple d’un économiste, il y a sans doute une énorme différence entre le salaire d’un simple soldat et celui de son général, et il y a une énorme différence entre la nature du travail imposé à l’un et celle du travail imposé à l'autre.

Cela est vrai ; mais supposons même, et dans la bouche d’un économiste anglais la chose est toute naturelle, puisque c’est ainsi que l’armée se recrute dans son pays, supposons même que le travail soit parfaitement volontaire, qu'est-ce que le simple soldat apporte au fond? Un travail manuel, un travail musculaire avec un peu d’intelligence. 11 ne faut pas parler ici du courage : le courage, on l’a ou on ne l’a pas; ce n’est pas là du travail. Prenez des soldats en temps ordinaire, s’il y a des qualités morales qui les distinguent, cela ne regarde point l’économie politique, et même ces qualités morales leur feront quitter leur rôle de simples soldats. Le travail du soldat est donc un travail où l’intelligence a peu de part.

L’officier est un homme qui au fond apporte autre chose que do travail; soit qu’il ait acquis son instruction en passant par les différents grades, soit qu’il ait fait des études dans une école

COURS D'ÉGOKOlflE POLITIQUE.

miliUire, évidenioient il apporte un capital, ainsi que nous l’avons suflisamuient expliqué. On aurait donc tort d'appeler sa paye, comme celle du soldat, salaire proprement 4it.

L'ouvrier qui descend dans les mines a sans doute un travail fort rude. Mais comparez sou salaire au salaire d’autres ouvriers dans la même localité; car il ne faudrait pas comparor le salaire d’un mineur dans le Cornouailles, par exemple, avec celui d’un tailleur à Londres; il faut comparer le salaire de ce mineur avec celui d’un tailleur dans la ville voisine, dans la même sphère, les mêmes circonstances influant sur le marché. Eh bien, vous verrez que le mineur est payé davantage, peutêtre même en travaillant moins. Pourquoi? Parce que son travail offre des dangers que n’offre pas le travail du tailleur*

La plupart de ces différences entre les salaires s’expliquent ou par une dififérence dans le travail ou par celte circonstance que le travail u’esi pas seul, mais accompagné d’un capital, ou d’un danger, ou parce que le travail requiert d’autres çondilions pour être utile que le simple travail musculaire ou même le simple travail intellectuel : quelquefoison paye une qualité morale. Ainsi quand vous avez un garçon de caisse, vous ne payez pas seulement l'eflort qu’il fait en mettant sur son dos un sac rempli d’écus, la peine qu’il a à circuler ainsi dans Paris; vous payez son honnêteté, vous récompensez la qualité morale que vous avez trouvée en lui, parce que vous savez que vous pouvez lui confier, non-seulement les écus qu’il a sur son dqs, mais les billets qu’il a dans son portefeuille. Or, si on tient compte de toutes ces circonstances, si on retire ce qui n’est pas travail proprement dit, vous voyez que la proposition de Smith peut se jestifler ; bien entendu, encore une fois, qu’il ne faut pas preuflre des temps et des lieux différents, sinon vous posez un problème insoluble. Ce n’est pas là le problème que l’écononiiQ politique se propose de résoudre; ce serait, pour parler lé langage des mathématiciens, un problème où il y aurait plus fi'inconnues que d’équations.

On cherche la loi économique qui règle les salaires, cette loi est pour tous les temps et pour tous les lieux, mais ne s’applique qu’au groupe des faits qui se concentrent dans un temps et

HVITlàüE LEÇON.

dans nn lieu donnés. Ainsi entendue, la proposition de Smith est juste en ce sens qu'il y a tendance constante, permanente, des différents faits du travail à s’égaliser.

Cela est tout simple, nous en sommes témoins tous les jours. Pourquoi voyons-nous des bandes malheiii'eusement trop nombreuses d'Allemands et de Suisses descendre des bords du Rhin, traverser la France et pois l'Océan, et aborder aux États- Unis? Parce qu'on leur a dit qu’on payait là un dollar la journée de travail. Ils vont chercher le dollar par jour qu’on donne aux États-Unis, tandis qu’ils n’ont chez eux que 35, .50 on 35 sous.

Ainsi ni la distance, ni les difficultés du transport, ni les dangers de la navigation, ni la douleur d'abandonner le sol natal B’empéchent le travail d’aller chercher les hauts salaires. L’Iriandais qui est très-attaché au sol natal, l’Irlandais qui est presque aussi sujet au mal du pays que l’habitant des montagnes de la Suisse, va aussi chercher de hauts salaires en Angleterre et arrive même par bandes aux États-Unis. Les Irlandais sont arrivés aux États-Unis en si grand nombre qu’ils y ont fait baisser les salaires. Ouvrez des usines, de riches houillères dans de riches localités : vous serez obligés de donner quatre ou'cinq francs par jour aux ouvriers, mais ne craignez rien; bientôt le hameau deviendra un bourg, le bourg une ville, le travail y viendra chercher les hauts salaires.

il en est ainsi de tout. Lorsque la guerre était une grande carrière, manquait-on de jeunesse qui se vouât aux études militaires? Non, certes, on n’en manquait pas. Et lorsqu’une ère de paix succède à la guerre, oü se porte la masse des esprits? Vers les études qui fleurissent dans la paix.

Vous le voyez donc, qu’il s’agisse de travail manuel, de travail musculaire, ou de travail musculaire et intellectuel à la fois, le travail et la rétribution ont toujours une tendance à s’égaliser. Dès que la rétribution déborde d’un côté, le travail s’y porte; dès que d’un côté le salaire est au-dessous de la limite commune, le travail s’éloigne et va chercher ailleurs un taux plus élevé.

L’égalité vraie, constante, des salaires n’existe nulle part ; c’est ou rêve, c’est une hypothèse, comme toutes les hypothèses

coulis d'économic politique.

(le la géométrie. La géométrie u'eii est pas moins pour cela une science exacte. Elle vous dit que les surfaces sont parfaitement planes, et il n'en existe pas une seule dans la nature qui soit ainsi; elle dit que les lignes sont parfaitement droites, et ainsi de suite; ce sont de pures hypothèses.

Eh bien, il en est de même dans notre science, et cela vous fait sentir encore davantage l'importance de la distinction que nous faisions au commencement du cours de l'année dernière, et que nous refaisons à chaque instant, parce qu'il ne faut jamais perdre de vue les principes fondamentaux. Quand nous disons que les faits du travail et du salaire rentrent tous dans un même fait général, qu'ils tendent à s'égaliser, c'est là de l’économie politique pure comme la géométrie, comme la mécanique rationnelle, comme la balistique rationnelle. Cette égalité complète n'existe nulle part, comme il n'existe nulle part une surface parfaitement plane, un corps parfaitement homogène, un corps se mouvant dans le vide absolu, un projectile décrivant une trajectoire entièrement identique avec la parabole donnée par la loi mathématique.

Quand on a voulu reprocher à l'école anglaise sa méthode, il aurait fallu prouver davantage qu'on avait bien compris les théories qu'on se permettait de censurer. 11 ne fallait pas dire : Vous êles dam r erreur, votre méthode est fausse ; proposition, je le répète, par laquelle on prouvait qu'on ne la connaissait pas; il fallait dire : Vous ne faites que de l’économie politique pure, rationnelle, et vous négligez trop l'économie politique appliquée. Vous êtes, en quelque sorte, les Lagrange de la science; mais pour arriver a l’application de cette science, pour la mettre à exécution, il faut aussi tenir compte des faits perturbateurs de la loi abstraite.

Ainsi, je le répète, la proposition mise en avant par cet esprit d'ailleurs si pratique, par cet esprit si peu ami des abstractions, par Adam Smith; la proposition que tous ces faits particuliers du travail et des salaires, quelque différents qu'ils paraissent, ont une tendance constante à s'égaliser; cette proposition, dis-je, est irrécusable quand on l'entend dans scs justes limites, et qu'on l’applique à un temps et à un lieu donnés. Cette tendance existe en effet toujours; les faits le démontrent à chaque.

iastant, et on le comprend encore mieux, quand on ne confond pas avec le travail ce qui est capital, et qu’on ne néglige pas de ' tenir compte des qualités accessoires qu'on récompense.

En partant donc de ce fait général, quelle est la loi économique qui détermine la moyenne des salaires dans un temps et dans un lieu donnés? Voilà le problème. Qu’est-ce qui fait que, dans un marché donné, à une époque donnée, la moyenne des salaires est plutôt A que B?

Mais ici, et que cela ne vous décourage pas, il faut vous prévenir des équivoques nombreuses où vous pourriez trop aisément tomber en ouvrant les livres des économistes. Ces équivoques pourraient être l’effet du langage dont ils se servent. Comme noos serons obligé nous-méme d’employer quelquesunes de leurs locutions, il est de la plus haute importance d’en connaître bien la valeur, sous peine de se jeter dans une déplorable logomachie, comme cela est arrivé à plusieurs d’entre eux.

Si vous lisez parfois des historiens qui s’occupent d’autre chose que de batailles et d’intrigues de cours, vous trouverez peut-être qu’à telle époque, il y a, par exemple, sept ou huit siècles, on avait un ouvrier moyennant, je dis un chiffre au hasard, moyennant 5 sous par jour. Aujourd’hui, vous n’auriez ce même ouvrier, je suppose un tailleur de pierres, que pour 30,

40 ou 50 sous, enfln pour un prix beaucoup plus élevé que 5 sous. Qu’est-ce que cela signifie? Le salaire de l’ouvrier était-il plus grand alors, ou est-il plus grand aujourd'hui? Pourriez- vous le dire? Eh! messieurs, la plupart de vous seraient sans doute fort embarrassés pour me répondre. D’où viendrait votre embarras ? Vous me diriez : t La monnaie de ce

temps-là n’est pas la monnaie d’aujourd’hui ; cinq sous d’alors ne sont pas cinq sous d'aujourd’hui. »

Eh bien! simplifions le problème. Supposons que du temps de Charles VII il y eût la même monnaie qu'aujourd’bui; supposons que du temps de Charles VII il y eût des francs, que chaque franc contînt cinq grammes d’argent à 0,9 de fin comme aujourd'hui. Et supposez qu’on vous dise qu’un ouvrier de ce temps-là recevait 40 sous par jour, tandis qu’un ouvrier d’au-

jourd'hui reçoit 50 sous, et que je vous demande quel est le

Bayerisch*

Staatsbibliothnk

Münchon '

98 COURS d'ÉCONOMIF. POLITIQIÎF.

mieux payé. Je suis sûr que les éliules que vous avez déjà faites vous empêcheront de me répondre sans plus de réflexion : t L'ouvrier d'aujourd’hui, » parce qu'au fait vous n’en ^vez rien. Pour être en étal de dire si l'ouvrier d’alors était plus ou moins payé que celui d'aujourd’hui, que faut-il savoir? On ne vit pas de sous, la table de Midas est présente à tous les esprits. Mettez un ouvrier dans une ville assiégée depuis longtemps, dans une ville où un pain coûte iO fr., et puis donnez-lui 5 ou même 40 fr. par jour, et voyez le beau .salaire qu'il aura : il mourra de faim.

Qu’importe la somme d'argent? L'essentiel n’est pas la somme d'argent, l'essentiel est de savoir quelle est la quantité de choses utiles à la vie qu’il peut se procurer avec sou salaire. Si on me dit : c Du temps de Charles Vil, avec dix sous un ouvrier pouvait tous les jours avoir, outre un lugeinent tolérable, un habillement confortable, de la viande et même du vin, » je dirai : ■ Voilà un beau salaire : tant de pain, tant de viande, tant de vin, un habillement confortable et un logement convenable, voilà un )>ean salaire. i Je verrai si nos ouvriers ont ou u’ont pas tout cela, s’ils sont mieux ou plus mal nourris, logés, habillés, et alors j'aurai une idée juste du rapport des salaires.

De même, quand on dit ; Aux États-Unis, on donne un dollar à on ouvrier, chez nous on donne â fr. : quel <‘st l’ouvrier le mieux rétribué? Je n’en sais rien. Il faut savoir le prix des choses aux États-Unis; il faut savoir ce qu’on peut sc procurer avec un dollar là-bas et ici avec i fr. Puisque c’est dans une même époque, je présume, à vue de pays, que le dollar vaut mieux que 2 fr.; mais je n’aurai jamais de certitude avant desavoir ce qu’on peut se procurer avec l’une et l'autre somme.

Maintenant, vous comprenez la dilférence entre le salaire réel et le salaire en argent, eu, comme on l'a appelé, le salaire nominal. Car vous le voyez, l’argent n'est là qu’un iiilermédiaire; on donne à Fouvrier l’argent, au lieu de lui donner ce dont il a besoin. Mais il ne prend l'argent que comme instrument propre à lui procurer ce dont il a besoin, et non pour le plaisir d'accumuler chez lui des pièces d’argent et d’or.

HDITIÈME LEÇON. 99

Le salaire nominal se distingue donc du salaire réel : il le voile; bien loin de vous le révéler, il vous oblige à une seconde investigation pour connailrc le salaire réel.

On distingue aussi le salaire courant du salaire nécessaire. Qu’est-ce qu'on entend par salaire nécessaire ? Le mot vous le dit: on appelle salaire nécessaire, ce qui est strictement nécessaire pour vivre, la limite en deçà de laquelle il n’y aurait plus aucun intérêt à faire le moindre effort, parce qu’on périrait de faim. Voilà ce qu’on a appelé salaire nécessaire.

Mais ce n'est pas tout. Voici une distinction bien autrement essentielle : je ne ferai que l'indiquer aujourd'biii. Vous avex une aune de drap. Pour la produire, il y a eu A travail, B capital. Il y a encore eu l’action de la rente; mais pour simplifier, je néglige la rente. Il y a eu A travail, B capital. Maintenant vendons cette aune de drap et rctiroiis-cn, si vous vouiez, 100 fr. Faisons le partage. Quelle est la partie afférente à A, quelle est la partie afférente à B? Je suppose que A prenne 60 fr. et B -iO fr. Mais A représente dix personnes : elles ont donc chacune 6 fr. Supposons qu’elles aient travaillé chacune trois jours : ce sera 2 fr. par jour. Avec ces 2 fr. (nous supposons le travail fait à Paris), avec ces 2 fr. par jour, 12 fr. par semaine, C24 fr. par an, nous calculerons que l’ouvrier a pu vivre d’une certaine manière. Les 40 autres francs, provenant de la vente de l’aune de drap, ont été au capitaliste.

Quel est le rapport de 60 à 40 ? C’est le rapport de 6 à 4, c’est le rapport de 5 à 2.

Maintenant, voici un autre morceau de drap qui est également le résultat de A et de B. On le vend cette fois 120 fr. A prend toujours ses 60 fr., donc B a aussi 60 fr. Supposez que les circonstances du marché soient les mêmes. Eh bien! il y a eu encore un salaire de 2 fr. par jour qui a permis au travailleur la même vie, la même nourriture, le même logement, le même habillcntent; et de l’autre côté, il y a eu 60 fr. Le rapport, cette fois, est de l’unité.

Qu’y a-t-il de changé dans la position des choses? La rétribution de l'ouvrier? Non, elle est la même : le salaire est resté le même. Les profits ont augmenté; il y a eu un changement de

conns o'écONOMIE POLITIQUE.

rapport entre les salaires et les profits, mais ce cliangement de rapport n’a rien changé au sort du travailleur.

Maintcnaii!, vendez une troisième aune de drap 120 fr. Et puis supposez que les ouvriers, au lieu de 60fr.,en prennent 90. Ils ont pris ainsi les trois quarts; au lieu de 2 fr., ils ont 5 fr. par jour. Eh bien! ils reçoivent plus chacun, le capilaliste reçoit moins, tandis que dans la seconde espèce il recevait plus. La proposition est encore changée.

Vous voyez donc qu’il y a deux manières de considérer le salaire : on peut le considérer au point de vue de la quantité de choses utiles que le travailleur est en état de se procurer, qu’il obtient comme rétribution, etpuis au point de vue de la proportion dans laquelle il prend sa part du tout à diviser entre lui et le capitaliste. Les proportions du partage peuvent varier; elles peuvent varier quelquefois, en améliorant ou eu détériorant le sort de l’ouvrier, mais aussi quelquefois elles peuvent varier sans altérer sa position. C’est là ce que nous démontrerons plus au long prochainement.

En attendant, comme vous trouverez beaucoup de livres où ces deux idées sont tout à fait confondues, mêlées, de façon que les auteurs n’ont pas distingué les propositions afférentes à l’une elles propositions afférentes à l’autre, ne perdons pas de vue qu’il y a un salaire considéré en lui-même, qui est élevé quand il procure à l’ouvrier beaucoup de choses utiles à la vie, qui est bas quand il ne lui en procure que peu ; et puis qu’il y a un salaire proportionnel, c’est-à-dire qui est haut quand la part que l’ouvrier prend dans le tout à partager augmente, qui baisse quand celle part diminue, et qui est indépendant de l’autre. En effet, ne concevez-vous pas que si le tout à partager augmentait, si, au lieu d’être de 100 fr., il devenait de 200, quand même l’ouvrier ne prendrait plus que le tiers au lieu de la moitié qu’il prenait dans le premier cas, ne voyez-vous pas, dis-je, que son salaire absolu seraitaugmenté?Car le tiers de 200 est plus grand que la moitié de 100. De sorte que pour ceux qui parient de salaires proportionnels les salaires ont baissé, tandis qu’ils ont haussé pour ceux qui parlent de salaires absolus. Il y aura donc entre les deux assertions une opposition appa-

HUITifeME LEÇON. lOt

rente. Et puis on fera là-dessus des raisonnements à perte de vue!

Mais à quoi l’économiste doit-il toujours s'attacher? C’est évidemment au salaire considéré en lui-méme, parce que l’homme ne vit pas de proportions mathématiques, mais des choses qu'il peut se procurer avec son salaire

On a dislingiHi 1rs salaires en salaires réels et en salaires nominaux. Evidemment, lorsqu'on veut comparer les salaires d’époques ou de lieux dilTércnls, on ne doit s’occuper que du salaire réel. — On peut aussi considérer le taux des salaires ou le rapport des salaires aux profits. Discussions et équivoques auxquelles cette distinction a donné lieu.

Messieurs,

Le salaire peut cire considéré sous divers points de vue imporianls pour la science, ainsi que nous le disions dans noire dernière séance. On peut considérer les salaires fournis en nature ou les salaires perçus en argent. Nous avons déjà dit que les économistes appellent les uns salaires réels, les autres salaires nominaux.

On peut considérer les salaires dans leur rapport avec les proflls, les considérer comme l’une des deux parties qui, réunies, constituent le tout, ou bien on peut les considérer indépendamment de cette relation avec les profits, les considérer en eux-raémes. En d’autres termes, on peut considérer le taux du salaire ou le rapport du salaire aux profits.

Reprenons la question sous ce double point de vue, parce que cela est important dans la science, et aussi parce que plusieurs d’entre vous pourraient se trouver embarrassés dans la lecture de plus d’un ouvrage remarquable d’économie politique, si je n'appelais pas votre attention sur ces distinctions, si je ne vous

104 COt’RS d’économie politique.

mettais pas en garde contre les équivoques auxquelles on est expose, lorsqu’on ignore que les auteurs ont pris les mêmes expressions, les uns dans un sens, les autres dans le sens contraire.

Je dis d’abord que les salaires ont été distingués en salaires réels et salaires nominaux. On entend par salaire réel la quantité de ehoses utiles, la quantité de valeurs en usage que le travailleur obtient comme rétribution de son travail. On entend par salaire nominal la quantité d’argentqucle travailleur obtient de celui qui lui paye le salaire, parce que, comme nous vous l'avons fait remarquer, et c’est pour cela que le mot salaire est généralement employé, la forme la plus usitée aujourd'hui est que l'entrepreneur achète le travail, achète la quote-part du produit qui appartiendrait au travailleur, moyennant l’avance qu’il lui fait, et que cette avance s’appelle salaire. Or, comme ces salaires se payent ordinairement en argent, de là est venu l'usage de considérer les salaires en argent.

Eh bien, messieurs, ici il faut distinguer : ou l’on parle du même lieu et du même temps, ou l’on parle de lieux et de temps différents. S’il s’agit du même lieu et du même temps, sous bien des points de vue il est indifférent de considérer le salaire réel ou le salaire nominal. En d’autres termes, quand on me dit : Aujourd’hui, à Paris, tel ordre de travailleurs reçoit 3 fr. par jour, tel autre ordre reçoit 30 sous; j’en conclurai, sans crainte d’erreur, que le premier salaire est double du second, puisque dans le même lieu et dans le même temps il est parfaitement certain qu’avec 5 fr. on se procurera deux fois autant de choses nécessaires à la vie qu’on peut s’en procurer avec 30 sous. Seulement, pour nous faire une idée juste de l’étal des travailleurs à Paris, puisque c’est Paris que nous avons pris comme exemple, il nous resterait à savoir ce qu’on peut se procurer aujourd’hui à Paris avec 30 sous. Mais une fois que je le saurai, une fois que je connaîtrai l’étal du marché, je saurai quelle est la condition de l’ouvrier qui gagne 30 sous et de celui qui gagne 3 fr. ; en effet, puisqu’il s’agit d’ouvriers dans le même lieu et dans le même temps,' l’argent peut me servir de terme de comparaison.

.Mais si l’on parle de deux lieux différents et surtout de deux

NEDVIÈME LEÇON. lOS

lieux éloignés et placés dans des conditions économiques fort diflercnlcs, ou bien encore, et à plus forte raison, s'il s'agit de deux époques fort éloignées, je ne serai plus du tout dans la même position pour conclure. Si j'apprends qu'à la Chine un ouvrier gagne, je suppose, 5 grammes d’argent par jour, je dirai : 5 grammes d'argent c'est 1 fr., l’ouvrier de Paris gagne 3 fr. Mais en tirerai-je la conséquence que l’ouvrier de Paris a un salaire triple de celui que reçoit l’ouvrier de la Chine? Non. Je n’en sais rien, parce que je ne connais pas le rapport de l’argent en Chine avec les objets nécessaires à la vie, parce que je ne sais pas ce qu’on peut acheter en Chine avec 1 fr. Si on peut à la Chine acheter avec 1 fr. d’argent le tiers seulement de ce qu’on peut acheter à Paris avec 3 fr., je dirai que l’ouvrier de Paris est payé trois fois autant que l'ouvrier chinois. Mais si à la Chine on peut vivre aussi bien avec 1 fr. qu'à Paris avec 3 fr., la position des ouvriers sera tout à fait identique. Qu’importe que le salaire soit représenté ici par 3 fr. et là par i fr.? Ne disons-nous pas tous les jours qu’un homme qui a 1 00,000 fr. à dépenser par an à Londres n’est guère plus riche que celui qui en a 30,000 ou 40,000 à Paris? Et cela est vrai. Ne disonsnous pas tous les jours qu’un homme qui« 20,000 ou 30,000 fr. à Paris est moins riche que celui qui en a 13,000 ou 20,000 en province? Et cela est encore parfaitement vrai. On a en effet de la peine à se procurer à Londres avec 100,000 fr. ce qu'on peut se procurer à Paris avec 40,000 ou 50,000 fr.; d’un autre côté, à Paris on se procure pas avec 30,000 fr. ce qu’on se procure avec 15,000 ou 20,000 en province.

Quand on parle de deux époques ou de deux lieux diff'érents, l’argent n’est plus une mesure commune; le rapport devient incertain.

Ici revient ce que nous avons, au reste, déjà expliqué longuement, c’est qu’il n’y a point d’étalon permanent et certain de la valeur. La valeur est chose variable et mobile de sa nature : il ne peut donc y avoir une mesure certaine et permanente de la valeur. Quand on me dit que 1 fr., à la Chine, obtient telle chose sur le marché, et qu’à Paris 1 fr. obtient telle autre chose, que puis-je en conclure? Supposez que 1 fr., à

106 COURS D’jÉCOROliie POLITIQUE.

Paris, achète seulement la moitié de ce qu'il achète à la Chine, quelle conséquence puis-je en tirer, si je ne sais pas auquel des termes de l'équation tient la ditférencc? Sur un marché il y a 10 eu argent et 20 cii marchandises, et sur un autre marché 10 en argent contre 10 eu marchandises. Maintenant changez les deux termes. Là où il y avait 10 en argent et 20 en mar> chaudises, supposez qu'il y ait maintenant 20 en argent et toujours 20 en marchandises, vous aurez un nouveau rapport. Tandis qu'auparavaut, avec 1 en argent vous achetiez 2 eu marchandises, vous n'achetez plus que 1 mainteuaut. Mais comment saurez-vous si eette difl'éreuce vient de ce que l'argeui a doublé ou de ce que la marchandise a diminué de moitié ? N'est-il pas évident que le résultat que vous avez obtenu en portant l'argent à 20, vous l'auriez également obtenu en abaissant la marchandise à 10?

Cela est vrai de tous les salaires que vous rapprochez : vous arrivez à des résultats semblables, que vous altériez l'un ou l'autre des deux termes. Dès lors, comment pouvez-vous tirer une conséquence plutôt pour un terme que pour l'autre, si vous UC savez pas d'où vient l’altération?

Voilà pourquoi, quand on vous dit qu'à telle époque, avec une once d'argent, on achetait tant de blé, et qu'à telle autre époque on eu achetait moins, vous ne savez qu’en conclure. Direz-vous que l'argent valait moins? C'est possible, mais il est également pos'sible que le blé eût diminué de quantité. Vous ne pouvez donc tirer de ce fait aucune conséquence relativement à l'argent. Il se peut que la quantité de l'argent soit restée la même et que ce soit celle du blé qui ait changé. Ou bien voulezvous que ce soit celle de l'argent? Vous pourrez encore arriver ainsi au même résultat.

Ce n’est donc jamais en examinant le rapport de l'argent à la marchandise, que vous pouvez tirer une conséquence relative à l'un ou à l'autre ; il faudrait connaître celui des deux termes qui a changé. Dans quelques cas on peut le savoir, mais souvent on l'ignore, et il ne faut pas se presser de conclure.

Ce que je dis de deux époques est également vrai de deux lieux différents, et plus les conditions économiques de ces deux

’ NETIVIÏlHe I.F.ÇOS. 107

lieux sont différentes, plus il est difficile de tirer des conséquences.

J’arrive à l'antre distinction : le taux des salaires considéré en lui-méme et le rapport du salaire aux profits; distinction qui a été le sujet d'une sorte de discussion assez vive entre des économistes fort célèbres, car c’est Ricardo qui , le premier, a fixé l’attention d’une manière toute particulière sur le rapport des salaires aux profits. Ricardo a dit : f II y a un produit à partager entre deux parties ; les travailleurs et les capitalistes ; par conséquent, quand les uns prennent une grosse part, il en reste line petite pour les autres. Comme le tout est le même, plus la part des uns devient grande, plus celle des autres devient petite, et vice versâ. t

Jusqu’ici, certes, il n’y a rien à dire, c’est de la pure arithmétique. Mais alors Ricardo, qui n’a pas toujours respecté le langage usité, Ricardo a dit : t Quand de ces deux parts, la plus grosse est celle des travailleurs, les salaires sont élevés; quand la plus grande est celle des capitalistes, les salaires sont bas. i Ainsi, selon le langage de Ricardo, quand est-ce que les salaires baissent? Ils baissent quand leur proportion avec les profits diminue. Ils s’élèvent quand leur part, relativement aux profits, s’élève. Par exemple, il y a 10 à partager. Hier les travailleurs avaient 5 et les capitalistes 5; aujourd’hui les travailleurs prennent 6, les capitalistes n’ont plus que i : pour Ricardo, les salaires s’élèvent, les profits baissent.

Ici, messieurs, a commencé la discussion. Plusieurs économistes, entre autres Senior, ont sévèrement reproché à Ricardo cette manière de s’exprimer, et ils ont soutenu que ce mauvais langage était propre à bouleverser la science.

Et d’abord, ils ont dit (ce qui est vrai) : La hausse et la baisse des salaires, telles que vous les entendez, ne fonten rien connaître l’état réel des travailleurs; car il se peut que les salaires haussent d’après votre langage et que l’ouvrier perçoive moins qu’il ne percevait auparavant, comme il se peut que, d’après votre langage, ils baissent et que l’ouvrier cependant se trouve mieux du changement. Et cela est facile à imaginer. Des ouvriers et un capitalisteproduisent, je suppose, une pièce de drap, nous avons

COURS d'économie politique.

déjà dit que ce qu'ils ont à partager, au fond, ce n'est pas la pièce de drap, niais le prix que cette pièce de drap obtient sur le marché. Cette pièce de drap, aujourd'hui, se vend 100 fr., je prends un chiffre au hasard ; le partage se fait de façon que les ouvriers ont 60 fr. et l’entrepreneur 40 fr. ; demain, la pièce de drap se vendant encore 100 fr., les ouvriers n'obtiennent dans le partage que 50 fr., et le capitaliste perçoit les 50 autres francs. Ricardo intervient alors, < les salaires ont baissé ; t c’est vrai, et, dans ce cas, tout le monde est d'accord avec lui. Les salaires ont baissé; car 50 fr. sont moins que 60 fr., et puisque nous parlons du même lieu et de la même époque, l'argent peut nous servir de mesure commune.

Mais voici qu’une demande extraordinaire de drap a lieu; on a levé une grande armée ; il y a eu des fournitures considérables à faire; il s'est ouvert iiu nouveau débouché, de grandes exportations ont eu lieu ; bref, la pièce de drap, au lieu de se vendre 100 fr. comme auparavant, se vend maintenant 160 fr. Par suite de cette élévation du prix, l'état du marché, relativement aux ouvriers, se modifie, et les ouvriers, au lieu d'avoir 6 sur 10, n'ont plus que 8 sur 16, c’est-à-dire la moitié. Ils ont donc 80 fr., tandis qu’ils en avaient auparavant 60. Dans ce cas Ricardo dit ; i Les salaires ont baissé, puisque les ouvriers, qui auparavant avaient 0,6, n'ont plus que la moitié ou 0,5. > De leur côté, les autres économistes disent : t Votre langage n’est bon qu’à induire en erreur. Les ouvriers seraient bien heureux de voir toujours baisser ainsi leurs salaires. Le fait est qu’ils ont aujourd'hui bieu plus de moyens de se procurer des choses utiles à la vie qu’ils n’en avaient auparavant. Il n’est donc pas vrai de dire que les salaires ont baissé. »

Je crois que maintenant vous comprenez bien la question qui s’est élevée entre les économistes. Comme vous le voyez, il n’ya là,enapparencedu moins, qu’une quesiionde terminologie. Mais comme question de terminologie, elle est importante à connaître, car tous les écrivains de l'école stricte de Ricardo employant ce langage, il faut bien, quand on lit leurs livres, prendre garde à leurs expressions. Mac-Culloch, par exemple, ne parle jamais autrement; et lorsqu’on a fait, en Angleterre,

une enquête sur la hausse et la baisse des salaires, sur l’état des ouvriers, l'exportation des machines, etc., enquête dans laquelle sont intervenus et les premiers économistes et les premiers manufacturiers de l'Angleterre, qu’est-il arrivé? Il est arrivé, disons le mot, de singuliers quiproquo. Lorsque les commissaires de l’enqiiéle faisaient des questions sur la hausse et la Laisse des salaires, les manufacturiers répondaient comme le bon sens dit de répondre. Ils appelaient CO plus que 50. Puis arrivaient les économistes de l’école de Ricardo, qui disaient tout le contraire, parce qu’ils ne parlaient que du rapport du salaire aux profils. Si vous lisez cette enquête, il vous faut toujours avoir celte distinction devant les yeux.

De même vous trouverez celte proposition : — Les profits ne baissent jamais qu’aulanl que les salaires haussent. — Eh bien, si vous entendez par hausse et baisse du salaire ce qu’entend Ricardo, la proposition est incontestable; mais si vous entendez par là la hausse et la baisse réelles, c’est-à-dire le plus ou le moins de choses utiles à la vie qu’obtient l’ouvrier, la proposition n’est point vraie.

f Les hauts salaires, lirez-vous dans bien des livres, stimulent la population. » C’est vrai. Mais quels hauts salaires? sonl-ce les hauts salaires à la manière de Ricardo? Non, pas le moins du monde. Ce sont les hauts salaires réels; c'est-à-dire que lorsque l’ouvrier reçoit beaucoup et peut se procurer beaucoup de choses utiles à la vie, alors il est amené à se marier. C’est ainsi que les hauts salaires stimulent la population. Mais les hauts salaires à la manière de Ricardo peuvent être de misérables salaires. Supposons que demain un riche capitaliste se mette à fabriquer, que sais-je? de ces capsules qui servent pour nos fusils. Supposez qu’il vende 40 ou 50 sous une boîte contenant 500 de ces capsules. Il se pourrait trèsbien que le capitaliste ne prît que 5 sous sur les 40 ou 50 et que tout le reste allât aux ouvriers et aux autres frais de production. Eh bien, quelle conséquence en tireriez-vous? Que les ouvriers ont de magnifiques salaires, parce que l’entrepreneur ne prend que 5 sous sur une boite de 40 ou 50 sous? Pas le

ilO COURS d'ÉCONOUIE POLITtQUE.

moios du monde; il faudrail savoir combien il faut d’ouvriers pour faire les capsules et combien de temps ils y mettent, car il pourrait arriver que le capitaliste, pouvant faire fabriquer une quantité énorme de capsules à la fois, fît des bénéfices considérables, tandis que les ouvriers, ne pouvant en faire beaucoup à la fois, ne gagneraient qu’un très-modique salaire. Tout dépend du rapport du prix des choses utiles à la vie avec le temps qu'ils emploient, et non pas du prix nécessaire pour produire la chose.

Il y a d’autres propositions qui sont également la conséquence de ce langage souvent amphibologique et contre lequel il faut se tenir en garde. Ainsi on vous dit quelque part : « Les hauts salaires et les hauts profils sont incompatibles. » Oui, c'est vrai. 11 est clair que nous ne pouvons pas être deux à prendre les 4'5 d’une chose. Mais nous pouvons l’un et l’autre être parfaitement récompensés, moi de mon travail et vous de l’emploi de votre capital, si le prix est tel que nous obtenions tous deux une large rétribution. Gela ne se voit- il pas tous les jours ? Malheureusement les exemples ii’eii sont que temporaires. Mais qu’une circonstance arrive, et, pour en citer une, le froid qu’il fait aujourd’hui. Eh bien, tous les marchands de coinhustible et ceux qu’ils emploient y gagneront parce que le prix du bois s’élèvera. Donc les hauts salaires et les hauts profits dans ce cas-là ne sont pas incompatibles aux yeux de presque tout le monde, mais ils le sont pour l’école de Ricardo.

Enfin on s’est demandé : < Le bas salaire dans une production ne permettrait-il pas au capitaliste, à l’entrepreneur, de vendre la denrée meilleur marché? » Et on a répondu : t Non, cela n’est d’aucune influence sur le prix. » Je m’explique par un exemple.

On a supposé, j’ignore si la supposition est fondée, mais enfin on a supposé que les salaires en France ou dans certaines parties de la France sont moins élevés qu’en Angleterre. Alors ou a dit : <> Si les producteurs français avaient les mêmes machines, la même puissance de capital, les mêmes instruments de production que les producteurs anglais, ne pourraient-ils pas, puisqu'ils payent à leurs ouvriers un moiudre salaire, don-

ner leurs produits à meilleur marché que les Anglais? » Et à celte question un économiste très -distingué a gravement répondu : i Non, cela n'y fait rien. — El pourquoi, s'il vous plaît? — Parce que la baisse des salaires n'a aucune influence sur le prix. — Et pourquoi la baisse des salaires n'a-t-elle aucune influence sur le prix? — Parce que si les salaires baissent, cela prouve que la moyenne des profits dans le pays est élevé. Or nul producteur ne consent à donner sa marchandise à un prix qui ne lui permette pas de percevoir le (aux moyen des profits du pays. Ou aime mieux produire autre chose. »

Vous voyez où est l'équivoque et combien il importe de ne pas perdre de vue le langage particulier de tel ou tel économiste. Celui que nous venons de citer parlait de la baisse et de la hausse des salaires dans le sens de Ricardo. Car, autrement, il aurait commis une véritable hérésie en économie politique. 11 ne pouvait pas parler de la baisse réelle des salaires. 11 est bien évident que si vous avez des ouvriers que vous pouvez faire travailler pour 20 sous, tandis que dans d'autres pays on est obligé de leur en donner 40 ou 50 pour le même travail, il est évident que vous pouvez donner la marchandise à meilleur marché, en retirant les mêmes profils. Ainsi, je le répète, en considérant les salaires comme salaires réels, ce serait là une sorte d'hérésie économique qu'on ne peut imputer à l'auteur de cette réponse.

Qu'a-t-il donc voulu dire? 11 a voulu dire qu'il existe une certaine proportion entre les salaires et les profits : si cette proportion change, si la portion des salaires diminue, celle des profits augmente. Cela prouve que dans l'état économique du pays les capitaux ont droit à une rétribution comparativement plus forte que celle des salaires. Dès lors il est clair qu’un capitaliste ne vous donnera pas sa marchandise à un prix tel qu’il ne gagne plus la moyenne des profits dans le pays. C'est une observation qui n'est pas d'une grande importance, à la vérité, en économie politique, mais sur laquelle on n’a rien de sérieux à objecter. Toujours esl-il qu'il ne s'agit pas là d'une baisse réelle des salaires, mais d’un changement de proportion. Le changement de proportion peut se combiner avec la baisse

112 COURS d’économie politique.

réelle des salaires. Mais on ne peut dire que si les salaires baissent réellement, les prix ne pourront pas baisser.

Et il n’est que trop vrai que, si tout à coup il se faisait une grande accumulation de travailleurs quelque part, ils seraient obligés de se contenter de salaires minimes. Alors qu’arriverait* il? II arriverait que les capitalistes feraient des profits plus considérables pendant un moment, puis les capitaux viendraient et la baisse des prix aurait lieu par suite de la concurrence. C’est ce qu’on voit tous les jours.

Enfin une dernière observation préliminaire est celle-ci : quand on parle du taux des salaires, veuillez ne pas le confondre avec le coût de l’ouvrage produit par le travailleur. Ainsi il se peut que dans un lieu donné les salaires soient bas et l’ouvrage cher, tandis que dans un autre lieu les salaires seront hauts Pt l’ouvrage meilleur marche.

En effet, messieurs, supposez un ouvrier indolent, inhabile, travaillant cinq ou six heures par jour et travaillant mal. Cet ouvrier gagne 20 sous par jour dans tel pays. Puis dans un autre pays les ouvriers sont intelligents, actifs, travaillent dix heures par jour, produisent trois fois ce que produit le premier et gagnent 3 francs. Leurs salaires sont hauts parce que, avec 3 francs, ils peuvent se procurer ce que l’autre ne peut pas se procurer avec 20 sous. Et le prix de l’ouvrage dans les deux pays, que sera-t-il? Il sera le même, puisque l’un produit dans sa journée ce que l’autre ne produit qu’en trois jours.

Ce ne sont pas là seulement des différences individuelles, mais des différences nationales. On sait bien, par exemple, que dans l’Inde le travailleur n’est pas fort actif. Si dans les pays catholiques il y a plus de fêtes que dans les pays protestants, il y en a beaucoup plus dans l'Inde que dans nos pays catholiques, de sorte que, quand vous prenez la masse du travail d’un individu pendant une année vous trouvez que l’Indien a travaillé moins qu’un Napolitain, un Napolitain moins qu’un Lombard, un Lombard peut-être un peu moins qu’un Français, et un Français peut-être un peu moins qu’un Anglais.

Eh bien, supposez donc que le salaire de l'Indien soit le plus bas et celui de l’Anglais le plus haut, en tirerez-vous la consé-

quence que l’ouvrage de l’Anglais est le plus cher? Mais non, messieurs, il se peut qu’il soit meilleur marché; je n’en sais rien, mais c’est possible.

Il ne faut donc pas confondre le salaire avec le coût, puisque la proportion n’est pas toujours la même. Les salaires peuvent être les mêmes, le coût différent, comme le coût peut être le même et les salaires différents. Cela dépend de toutes les variétés qu’on peut rencontrer dans le travail et dans les travailleurs.

Et ici, pour terminer, il faut bien remarquer que quand on veut s'enquérir des salaires dans un pays ou dans un temps donné, il ne faut pas se contenter de renseignements qui ne donneraient que les salaires, pour ainsi dire, d’un instant. 11 ne faudrait pas se dire : Tel jour ou telle semaine, les travailleurs dans cette manufacture ont eu tel salaire; donc voilà le taux des salaires. Les salaires, comme toute autre valeur, sont variables : leur taux n’est pas constant. En conséquence ce n’est pas un jour, une semaine, ni même un mois qu’il faut considérer lorsqu’on veut s’enquérir de l’étal des classes ouvrières relativement à leurs salaires. Le moins qu’on puisse prendre, c'est l’année. Je dis l’année, parce que du moins dans le cours d’un an vous avez la saison diflicile et la saison facile, l’hiver et l’été ; dans le cours d’un an vous avez le temps des récoltes et le temps où la terre ne produit rien: dans le cours d’un an vous avez les différentes phases qui peuvent influer sur les salaires, et vous pouvez espérer d'avoir une moyenne qui approche de la vérité; ce qui ne veut pas dire que si vous pouvez faire une moyenne de deux, trois ou quatre ans, vous ne ferez pas mieux encore, mais seulement qu’une moyenne prise sur un espace de temps moindre que l’année n’est pas suffisante. Vous savez bien qu’il y a des travaux qui chôment pendant l’hiver. Si donc vous preniez votre mo}cnnc sur cette partie de l’année seulement, vous pourriez conclure que dans le pays dont il serait question les salaires sont presque nuis. Or, la conclusion serait fausse, parce qu’il y a d’autres saisons dans l’année oü les salaires sont très-élevés. Ainsi, dans la Lombardie et dans tous les pays de rizières, il y a des mois entiers

114 COURS d'économie politique.

où il n’est pas nécessaire d'employer le moindre travail ; et puis il arrive un moment où il faut un travail très-pressé, trèssuivi, qui n’admet aucune interruption, qui se fait le jour et la nuit. Alors des légions de travailleurs arrivent de toutes parts et viennent prendre des salaires. Pouvez-vous regarder ces salaires comme des salaires annuels? Non.

Ainsi, le moindre espace de temps qu'on puisse considérer, c’est l'espace d’une année. Ce n'est pas tout. Il n'est pas non plus très-rationnel de considérer le salaire d'un individu. On peut considérer l'homme comme un individu sous bien des rapports; mais sous le rapport économique, sous le rapport du travail, c’est essentiellement la famille qu’il faut considérer.

Il serait ridicule de dire : Voici un homme qui gagne 30 sous par jour, mais à la rigueur un homme peut très-bien se tirer d’aiïaire avec 50 sous. II serait ridicule de mettre ainsi de côté la famille, et peu logique de considérer le chef seul quand on veut connaître ce qu'il gagne. 11 faut aussi considérer la famille. Ainsi, le mari, s'il est dans l'âge de la force, de la vigueur, aura un salaire de 40 ou 50 sous, je suppose; la femme aura aussi de son côté un certain salaire. Il y a des pays, et malheureusement il y en a où cela commence trop tôt, il y a, dis-je, des pays où les enfants reçoivent également un salaire. C’est donc la moyenne de ces salaires réunis qu'il faut considérer pour la comparer avec les besoins d’une famille dans un temps, dans un lieu donnés.

Parce que, dans les familles agricoles, par exemple, la femme reste au ménage et ne va pas s’enfermer dans une manufacture depuis cinq heures du matin jusqu'à sept ou huit heures du soir, faut-il en conclure que là il n'y a pas de salaire pour la femme? Ce serait une erreur. La femme qui reste au ménage travaille chez elle; elle fait un travail que la femme qui va dans une manufacture ne peut pas faire et qu’elle est obligée d'acheter. Ne croyez donc pas qu’il faille considérer exclusivement comme salaire ce qu’une main étrangère vous donne; c’est le mot salaire qui peut induire en erreur, mais il faut entendre par là toute rétribution gagnée par le travail, de quelque manière qu’on l’obtienne, et par conséquent il y a des familles où

l'on doit compter comme salaire autre chose que cc que reçoit le chef qui va travailler dans une manufacture.

Telles sont les considérations préliminaires que nous devions vous présenter sur cette grave question. Maintenant que nous sommes en garde contre la confusion dans laquelle on pourrait être entraîné par le sens équivoque des mots, nous devons chercher la loi économique qui règle le taux des salaires sur le marché. C'est le travail que nous commencerons dans la séance prochaine.

Ce qu'un entend par salaire nécessaire. Il varie selon les lieux et les temps. Plus un pays est civilisé, plus le salaire nécessaire y est grand. — Il s'agit maintenant de connaître les faits en vertu desquels les salaires augmeiileiit ou diminuent. Évideiiiinciil, il y a deux ternies dans le problème : les travailleurs et lu rliose il pui'tnger. Mais l'uii et l’autre terme étant mobiles, variables, il est bon de les étudier d'abord séparément. Examen du premier terme. En supposant la cho>e à partager invariable, le.s salaires sont évidemment en rai.son inverse du numbre des travailleurs. — Tendance de la population à devenir trop grande par rapport aux moyens de subsistance.

Messieurs,

Ainsi que nous l'avons dit, il y a un salaire qu'on a appelé salaire nécessaire; c'est celte rétribution qui est indispensable au travailleur potir subsister, pour entretenir et pour élever sa famille. On a souvent comparé le travail à une marchandise, pour y appliquer toutes les règles du niarebé relatives aux produits. La comparaisou ii’est pas rigotireusement exacte. Le travailleur n’est pas une denrée, on ne peut pas le comparer à une marchandise dont on offre la vente sur le marché. Si on voulait établir une comparaison, c’est aux maebines plutôt qu'aux produits qu’il faudrait le comparer. On pourrait plutôt l’appeler une sorte de capital vivant et ambulant, qu’un produit.

D'abord il est un instrument de production et non pas un produit. Ensuite on peut très-bien concevoir l'homme, non.

COURS d’économie politique.

grâce à Dieu, comme le concevaient les anciens, c'est-à-dire comme étant Ini-méme un instnimenl, un onlil, une macliine entre les mains des antres hommes, mais comme un être libre et intelligent, qui sc possède, qui j)ossède scs propres organes, scs propres facultés, et qui peut, en effet, faire de ses facultés et de ses organes l’usage qn'il fait d’nnc machine.

Ainsi il est parfaitement vrai que l'homme qui se met à gratter la terre avec ses mains se sert de ses mains avec beaucoup moins de facilité et de succès sans doute, mais de la même manière et dans le même but qu’il se sert plus tard de la bêche, d'un instrument qu'il ajoute à sa main. De même celui qui soulève un poids. Nous l'avons dit, tous les travaux de l'homme se résument dans un seul, imprimer du mouvement. Les opérations productives les plus compliquées eu apparence, les opérations productives (|ui appellent à leur secours les lois les plus compliquées de la physique et de la chimie, reviennent toutes, en dernière analyse, à ceci, imprimer du mouvement, rapprocher ou éloigner les objets qui exercent l’un sur l’autre une certaine influence.

Or, ces opérations productives, l’homme les fait avec des machines proprement dites, et, dans une certaine mesure, avec ses propres organes, avec sa propre force musculaire; et alors, dans ce second cas, son intelligence, au lieu de lui servir à diriger une machine hors de lui, lui sert à diriger scs propres organes, machine dont la Providence l'a doué et qui forme une partie constitutive de son être ici-bas.

Eh bien ! je le répète, ce sont là pures comparaisons, parce qu’enfin l’homme est l’homme et les objets matériels sont les objets matériels. Mais je veux seulement dire que les économistes qui aiment à procéder par voie de comparaison doivent plutôt comparer le travailleur à un être qui possède une machine inséparable de lui-même, qui e.st maître de cette machine, qu’à une chose produite par l’un ou l’autre des instruments de la production.

Maintenant, et voilà comment je reviens au salaire nécessaire, supposez un homme possédant en effet une machine, supposez nn homme possédant un cheval ou tel autre instrument de pro-

dixième; leçon. 119

duclion, quelle est pour lui la rétribution nécessaire, la rétribution qu'il doit recevoir pour que sa condition ne se détériore pas? Évidemment, l’homme qui possède des chevaux et qui fait le métier de les louer doit, pour ne pas détériorer sa condition, obtenir de son louage une rétribution telle qu'il puisse entretenir ses chevaux, s’entretenir iui-méme, et de plus amortir peu à peu son capital, afin que, quand ses chevaux seront hors de service, il puisse les remplacer par d’autres. Voilà la rétribution naturelle à laquelle il doit aspirer pour le moins, c’est-à-dire sous peine de détériorer sa condition. S’il obtient davantage, eh bien, il aura fait une bonne affaire; s’il obtient davantage, il pourra accumuler, changer de condition, étendre son commerce, se permettre plus de jouissances. Mais toujours est-il que la rétribution dont je viens de parler lui est nécessaire pour ne pas déchoir; toujours est-il que, s’il n’obtient pas de quoi nourrir ses attelages, de quoi les tenir en bon état, de quoi les faire soigner s’ils tombent malades, et de quoi remplacer les chevaux hors de service, il fait une mauvaise affaire, il n’obtient pas même ce qui est nécessaire pour continuer son commerce. Ce sont là des faits vulgaires.

Ainsi, quand même on voudrait se permettre de comparer le travailleur à un être possédant une machine inséparable de sa personne, toujours serait-il que le salaire nécessaire consisterait pour le moins dans ce qu’il lui faut pour vivre, pour se nourrir, s’habiller, se loger, pour vivre conformément à son étal, et de plus pour laisser après lui un homme qui le remplace, pour élever ses enfants, pour les mettre en état d’arriver, eux aussi, à l'âge et à la position de travailleur. Sans cela il se trouverait dans une pire condition que celui dont nous parlions, qui doit chaque année épargner une somme suffisante pour reformer le capital qui se détériore. Eh bien, l’homme, chaque année de sa vie, voit diminuer, si je puis parler ainsi, le capital qu’il porte en lui-même. 11 doit donc, par la même raison, pour obtenir son salaire nécessaire, pouvoir, sur la rétribu lion annuelle, épargner de quoi se donner un remplaçant à sa mort ou à l’âge de la vieillesse et de l’impuissance.

Maintenant que nous avons repris cette notion du salaire

COURS d'économie politique.

nécessaire, nous connaissons le point de départ lorsqu'on veut juger de la quotité des salaires et du sort des ouvriers. Eu effet, il est par trop évident, il est même à peu près inutile de dire qu’au-dessous du salaire nécessaire il n’y a que la misère, la souffrance, la détérioration et peu à peu la maladie et la mort du travailleur. Au-dessus du salaire nécessaire, si la raison ue cesse pas de raccompagner dans ses succès économiques, il y a pour l'homme prospérité, amélioration progressive de sa condition, changement heureux d’étal, degré plus élevé de civilisation, parce que, au-dessus du salaire nécessaire, il y a d’abord possibilité d’épargner avec l’épargne, possibilité de devenir à la fois travailleur et capitaliste, d’augmenter ses revenus, el, par l’augmenUition de ses revenus, possibilité d’augmenter ses jouissances, son bien-être, de se procurer quelques-uns de ces loisirs qui permettent à l'homme d’abandonner pendant quelque temps le travail purement musculaire pour se livrer à des occupations plus conformes à la dignité de sa nature. C’est alors que l’ouvrier peut, lui aussi, se procurer quelque instruction; participer, lui aussi, dans nue certaine mesure, aux jouissances de l’intelligence; enfin goûter, lui aussi, des plaisirs qui ne soient plus des plaisirs grossiers et nuisibles à la dignité de l’esprit autant qu'à la santé du corps.

Mais ce n’est pas tout, messieurs, quant au salaire nécessaire. Parce que le mot nécessaire nous offre l’idée de quelque chose d’immuable, d’immobile, il ne faut pas croire qu’on parle d’une chose précisément invariable. Le mot nécessaire implique ici une idée de relation, car n'oublions jamais que c’est de l'homme que nous parlons, de rhomme, de scs besoins, de la satisfaction de ses besoins. Or, ces besoins sont divers, variables, el quoique certains d’entre eux nous soient absolument communs à tous, comme, par exemple, celui d’apaiser notre faim, d’étaueber notre soif, cependant il se forme chez l'hoinme des habitudes qui, une fois prises, deviennent de véritables besoins, des besoins tels que l’impossibilité de les satisfaire produit les mêmes effets que l'impossibilité de satisfaire ceux plus urgents encore et communs à tous, c’est-à-dire produit la souffrance, la détérioration et la mort.

DIXIÈME LEÇOM. 121

En effet, un malheureux paysan irlandais marche toute l'année pieds nus, couche dans une huile où nous ne voudrions peut-être pas loger notre chien, se nourrit de pommes de terre, heureux encore quand il peut les assaisonner avec un peu de sel ou quand il peut y joindre une lasse de lait, et se couvre de haillons. Voilà son régime, et ce n'est pas le régime d'un jour, c'est celui de tous les jours; cela est si vrai, qu'il ne peut pas même concevoir autre chose.

Eh bien, messieurs, ce malheureux paysan irlandais ne meurt pas de faim. Cela arrive quelquefois; mais enfin la population a augmenté, malgré cette vie misénihle.

.Mais appliquez ce genre de vie à ses voisins, iOiaginez un beau matin de soumettre ex abrupto toute la population anglaise à ce régiroe-là; vous eu ferez mourir les trois quarts; il n'y a rien là d'exagéré : je crois (|ue vous eu ferez mourir les trois quarts avant la fin de l'année. Certes ils ne mourront pas à la minute comme on tombe sous les balles; mais ils languiront, mais ils seront victimes de longues souffrances, mais les maladies s'empareront d'eux, les fièvres, les typbus, tous les fléaux de l'humanité les décimeront, coinine nous le voyous dans les places assiégées. Il n'y a pas un de vous qui ne sache que les souffrances d'un siège ne cessent pas le jour où s'ouvrent les portes de la ville assiégée, il n'y a pas un de vous qui ne sache que les plus grands ravages ont lieu quelquefois après la levée du siège, alors qu'on éprouve toutes les conséqumices de la faim et des souffrances de toute espèce qu'on a eu à su|iporter.

Si cela est ainsi, on peut dire malheureusement que pour un Irlandais, le salaire nécessaire consiste dans des haillons, quelques pommes de terre et un peu de sel, mais il ne faut pas en conclure que c'est aussi le salaire nécessaire d'un Anglais. Non, les Anglais, heureusement pour eux, ont d'autres habitudes. Les Anglais se sont élevés (j'emploie à desstûn cette expression ; rbumaiiilé s'élève lorsque des besoins d'un ordre supérieur deviennent pour elle une seconde nature), les Anglais, dis-je, se sont élevés à des besoins supérieurs, et le régime des Irlandais serait pour eux la mort. Une nourriture substantielle, un habillenienl complet cl propre, une habitation égalenicul propre

RU»sl. — kOUHC l>'i.LOnulllL ruUIlUUL. il

122 COURS d’économie POUTIOUE.

et saine font pour l’ouvrier anglais partie de son salaire nécessaire.

Ces exemples, messieurs, pourraient être multipliés. 11 y a en France des populations dont les habitudes ne sont nullement identiques. Si vous vouliez tout à coup soumettre l’habitant de la Flandre, de l’Alsace ou de la Normandie au régime de l’habitant des Hautes-Alpes, ou de toute autre province ainsi placée, la différence de moeurs et d’habitudes, sans être aussi grande que dans l’exemple précédent (car heureusement il n’y a pas d’Irlande chez nous), produirait des effets en partie analogues.

Je l’ai dit, et je me plais à le répéter : sans doute les moralistes ont raison lorsqu’ils nous recommandent de ne pas nous livrer aveuglément aux plaisirs sensuels, sans doute ils ont raison lorsqu’ils noos recommandent de ne pas nous plonger, si je puis m’exprimer ainsi, dans la matière, de ne pas mettre en oubli la dignité de notre nature et les plus nobles facultés de l’homme, ces facultés qu’il a reçues en don de la Providence. Mais il ne faut pas nier, d’un autre côté, que lorsque l’homme prend certaines habitudes, même relatives à ses besoins matériels, ces habitudes ne tendent qu’à l’élever au-dessus du régime purement animal, purement brutal. L’homme qui éprouve désormais le besoin (prenons un exemple matériel, trivial même, si vous voulez; l’essentiel, en ces matières, est de s’en« tendre), l’homme qui éprouve désormais le besoin d’avoir des bas et des souliers, pour qui un habillement complet et propre est devenu un besoin tel qu’il ne pourrait en être privé sans une grande souffrance, cet homme est déjà fort élevé dans l’échelle de la civilisation au-dessus de celui qui n’a pas su trouver en lui-même l’énergie suffisante pour se procurer de pareils moyens d’existence ou qui en a été empêché par les événements. A mesure que l’homme s’élève ainsi dans l’échelle de ses besoins, il sent mieux, je le répète, la dignité de sa nature, il apprend mieux à se respecter lui-même et à se faire respecter par les aiiires.

II y a une liaison plus intime qu’on ne pense entre ces faiUs divers. D'ailleurs l’étendue de ses besoins, l’étendue des besoins

de sa famille devient pour l'homme un avertissement salutaire, un avertissement de tous les jours, de tous les instants, plus efficace que tous les sermons des moralistes, s'ils en faisaient dans ce seus-là, plus efficace même que les avertissements des économistes qui lui rappellent que le premier devoir d'un père de famille est de faire jouir ses enfants des mêmes moyens, des mêmes plaisirs au moins que lui-même; que le premier devoir d'un être prévoyant est de faire usage de sa prévoyance et qu'il ne doit pas avoir le triste courage de peupler sa maison d'infortunés auxquels il ne pourra pas fournir ce qui est nécessaire pour leur éducation.

Eh bien, ce sentiment de retenue morale, ce sentiment de la dignité de la famille, ce sentiment qui commande aux parents de faire en sorte que leur descendance ne puisse pas déchoir, est à peu près inconnu à ces populations malheureuses qui n'ont pas éprouvé les jouissances de la vie. Ces peuples ne connaissent qu'un plaisir, tous les autres leur étant interdits; ils n'en connaissent qu'un, et ils en abusent. C'est ainsi que la population irlandaise, avec une effrayante rapidité, s'est élevée de deux ou trois millions à sept millions.

Il importe de rechercher la loi qui règle les salaires; il importe de pouvoir se rendre compte des faits économiques qui influent sur une partie aussi essentielle de l'économie sociale, qui influent si puissamment, comme vous le voyez, sur le bonheur de populations entières et sur l'avenir des sociétés.

Or, quelle est la loi économique qui règle les salaires? Quels sont les faits en vertu desquels les salaires s'élèvent ou diminuent, atteignent ou n'atteignent pas un certain taux?

Il ne faut pas nous le dissimuler, messieurs, ce problème d'économie politique, qui est un des plus difficiles, a exercé l'intelligence d'hommes célèbres, et, il faut le dire, ces hommes ne sont pas d’accord. On a mis en avant des systèmes trèsdivers, on a fait appel à des principes très-différents; il s'agit de voir si, parmi ces opinions diverses, il y en a une qui soit satisfaisante et qu'on puisse accepter.

Il y a, comme vous voyez, deux termes dans le problème. D'un cèté, des hommes, des travailleurs, qui doivent obtenir la rétri-

124 COURS d’économie politique.

bulioii de leur travail ; de l'autre, imeeliose, uii objet, une quantité à distribuer, à partager. S'il n'y avait qu'un seul lioumie, il prendrait le tout; si on pouvait imaginer le nombre des borames infini, la quote-part de chacun serait infiniment petite; si le nombre des hommes restant le même, la chose à partager devenait infiniment grande ou infiniment petite, la portion de chacun serait ou très-grande ou très-petite.

Kous nvons donc, je le répète, deux termes dans la question; mais l'un et l'autre sont mobiles, l'un et l'autre sont variables. Qu’un marché, qu'un atelier, si vous voulez, soit donné, vous pouvez vous représenter le nombre des travailleurs augmentant ou diminuant, comme vous pouvez vous représenter la rétribution à partager entre eux, augmentant ou diminuant. 11 n'y a pas là de quantité invariable.

Tâchons cependant d'appliquer l'analyse à l'un et à l'autre des deux termes. Nous avons dit que les travailleurs forment le premier terme. Quel est le rapport sous lequel il nous importe en ce moment de considérer ce terme? Évidemment sous le rapport du nombre. Je suppose l’autre terme immobile, je suppose la rétribution constante. 11 y a A à partager. Nous verrons plus tard ce que représente Â. Mais enfin nous savons qu’il y a une chose à partager entre les travailleurs, comme rétributiou. Eh bien, nous supposons que ce soit une quantité constante et invariable. Plus le nombre des copartageants sera grand dans cette hypothèse, plus le lot de chacun sera faible; le contraii'e est également évident.

Ainsi, en supposant le second terme invariable, les salaires sont en raison inverse du nombre des travailleurs, c’est-à-dire que plus leur nombre est grand, plus les salaires sont faibles, et réciproquement.

Jusque-là la chose est de toute évidence. Si vous supposez le second terme invariable, si vous supposez la quantité à partager constante, il est évident que le salaire se proportionne au nombre des copartageants. Donc, toutes choses étant égales d'ailleurs, le nombre des travailleurs décide du taux des salaires. Ne l'oubliez pas, je dis toutes choses étant égales d'ailleurs. Il est donc vrai que si la population a une tendance manifeste à

üiiginoiitcr, à s’accroîiro continuellement, que si elle a réellement une tendance à se presser contre la dernière limite des subsistances, elle a en elle-même une tendance contraire à l'élévation des salaires.

Ceux qui ont déjà fait des études économiques, ou qui m'ont fait l'honneur d'assister à mes cours précédents, savent quelles sont les opinions des divers économistes sur cette matière. Ils connaissent, entre autres, la fameuse discussion qui s'est élevée au sujet du système si connu sous le nom de système de Malthus. Je me borne donc à le rappeler en quelques mots pour ceux qui commencent à étudier l'économie politique.

Malthus, après avoir recueilli, ne l'oublions pas, et son livre est là pour en rendre témoignage, après avoir, dis-je, recueilli un nombre de faits très-considérable, de faits qui, sans doute, n'étaient pas tous du même aloi, puisque les documents historiques ne sont pas toujours satisfaisants pour certains pays et certaines époques, après avoir recueilli un grand nombre de faits, arriva à une loi qui, bien comprise, est celle-ci : La population a en elle-même une tendance (c'est là le mot dont il s’est servi, et il y a, en quelque sorte, calomnie contre la mémoire de cet homme illustre, à lui attribuer des opinions qu'il n'a jamais mises en avant), la population a en elle-même une tendance constante à dépasser la limite des subsistances qui lui sont nécessaires, et si la raison, la prévoyance, et ce qu'il appelle la contrainte morale ne retiennent pas la population dans de justes limites, elle y est malheureusement ramenée par des désastres, par les souffrances , les maladies, le dépérissement et la mort.

Comme il arrive à tout homme qui fait une belle et grande découverte, l'illustre écrivain s'est peut-être un peu laissé entraîner par l'esprit de système. Voulant mettre dans ses conclusions plus de rigueur que n'en comportent les sujets que nous traitons, il imagina d'établir une règle mathématique pour l'accroissement simultané de la population et des subsistances, et il dit ; « Les subsistances s’accroissent selon la proportion arithmétique, c'est-à-dire comme 4, 2, 5, -i, 5, 6, etc., tandis que la population tend à s’accroître selon la proportion géométrique, c'est-à-dire comme 1,2, 8, Ifi, .>2, etc. »

126 COURS d’économie politique.

Ce n'est pas là du tout la partie importante et sérieuse des opinions de Malthus. Que nous importe que la proportion soit ariiliinélique dans un cas et géométrique dans l’autre? question n’est pas là. Notre stieuce, je le répète, n’a pas besoin de cette exactitude mathématique. La question est de savoir s’il est ou s’il n'est pas vrai que la population ait une tendance à se presser contre la dernière limite des subsistances, c’est-à-dire si, lorsqu’il y a dans un pays un peu de marge dans les subsistances, il n’arrive pas trop souvent que la population s’accroisse imnicdialemeiit, et avec une rare promptitude, jusqu’à ce que les subsistances soient réduites à leur dernière limite.

C’est sur ce terrain qu’un économiste vivant, et certes l’un des plus ingénieux et des plus instruits, M. Senior, a établi une discussion vers la fin de la vie de Malthus.

M. Senior a trop de sens pour ne pas admettre les faits allégués par Malthus, et cependant il ne souscrit pas à la loi économique de cet auteur. Au contraire, il pense qu'on peut établir la loi opposée, c’est-à-dire que les subsistances ont une tendance à se développer pour le moins aussi rapidement que la population.

L’argument principal, on peut même dire le seul argument sérieux de cet économiste, est un appel, en apparence irrécusable, à l'histoire, i Voyez, dit-il : les populations ne sont-elles point passées de l'état sauvage à l’état barbare, de l’état barbare à l’état civilisé? D'après la loi de àlailhus, cela aurait été impossible. Si les populations s’étaient toujours pressées contre la dernière limitedes subsistances, il n’y aurait jamais eu d’épargne possible; si l’épargne n'eût pas été possible, l’accumulation ne l'eût pas été, l'accroissement des revenus ne l’eût pas été davantage; et tout le monde sait que sans cela il n'y a pas de civilisation. Si donc les populations ont pu s’élever peu à peu de l’état de barbarie à l’état de demi-barbarie, puis à l’état de demi-civilisation, puis enfin à l’état de civilisation avancée dans lequel nous nous trouvons, il faut reconnaître que c’est la loi contraire à celle de Malthus qui nous est révélée par l’hisloire. t

Je ne veux pas traiter ici incidemment la question de la

blXIÈHE LEÇON. 127

population. Je me borne à quelques mots pour vous mettre en garde contre un argument spécieux, niais qui ne me parait pas concluant.

D'abord, quand Malthus a établi sa loi, il n'a jamais prétendu, et personne n'a jamais prétendu non plus que ce fiU là un fait qui suivît une ligue droite et constante, sans oscillation aucune. I.oin de là. Précisément parce que Malthus disait : t Quand les subsistances dépassent les besoins de la population, il faut jouir de cet état, il ne faut pas se presser contre la limite dernière des subsistances, > précisément parce qu'il disait cela, il supposait bien qu'il y a des circonstances dans lesquelles les subsistances dépassent les besoins de la population; autrement les conseils qu'il donne auraient été parfaitement inutiles et même ridicules.

Ce n'était pas au moment où une population établie dans l'Amérique du Nord nageait, pour ainsi dire, dans l'abondance, et pouvait, au vu et au su de tout le monde, donner de trèshauts salaires, ce n'était pas alors qu'on pouvait ignorer qu'il y a dans la vie des peuples des phases où, par la nature même des choses, les subsistances dépassent, quelquefois de beaucoup, les besoins de la population. C'est ainsi, en effet, que la civilisation a fait des progrès. Car lorsque Senior parle de peuplades sauvages qui passent graduellement de leur premier état à l'état demi-barbare, puis à l'état civilisé, c'est une chose triste à dire, mais dont il faut bien convenir, cela n'est pas conforme à l'histoire.

Comment se fait-il, si le monde a commencé par l'état des tribus sauvages, qu'il soit arrivé à l'état des peuples civilisés? Car toutes les tribus sauvages que nous connaissons (et il y en a encore malheureusement un assez grand nombre) ont jusqu'à présent résisté d'une manière inconcevable à toutes les tentatives de civilisation qu'on a faites auprès d'elles. Je ne veux pas dire que l'avidité européenne s'y soit prise de la meilleure manière possible; mais, c'est un fait, il n'y a presque pas d'exemple de ce passage d'un peuple barbare à l'état de demi-civilisation, puis de civilisation entière. Ce que l'histoire nous apprend, puisque malheureusement les documents historiques ne nous

128 COURS d'économie politique.

viennent que des peuples assez avancés pour avoir une histoire, c'est que la civilisation dans le inonde ancien arriva comme dans l’Amérique du Nord. Des colonies d’un peuple civilisé partaient et allaient porter leur travail, leur industrie et leur civilisation dans un pays qui n'était occupé que par des peuplades sauvages. Là elles s'établissaient, introduisaient la culture des terres; et alors il arrivait ce qui est arrivé dans l'Amérique du Nord, que, pendant un temps, les moyens de subsistance dépassaient les besoins de la population. C'est tout naturel. Mais bientôt le niveau s’établissait entre la population et les moyens de subsistances. L'histoire n' est-elle pas là pour nous parler de ces émigrations, je dirai même de ces inondations de peuples qui allaient chercher ailleurs des moyens de subsistance qu'ils ne trouvaient plus chez eux?

Il est donc très-vrai qu'il y a dans la vie des peuples des phases prospères, où les moyens de subsistance dépassent la population. Heureux ceux qui profitent de ces moments! malheureux ceux qui, comme les Irlandais, ne tiennent aucun compte de ces circonstances et suivent la loi que Maillais a indiquée.

Ainsi, je le répète, en suivant scs seuls penchants naturels, l’espèce humaine est portée à se presser contre la dernière limite des subsistances. 5lais, encore une fois, l'homme est doué de prévoyance et de raison. Le contraire est donc possible, et c'est lorsque le contraire s'est vérifié que les sociétés ont fait quelques pas dans la carrière de la civilisation.

Quant au premier terme, quant aux inavailleurs, il est donc vrai que plus le nombre en est grand, moins est grande (tontes choses égales d'ailleurs) la rélribiition qu'ils perçoivent, en d'autres termes, le salaire. C’est ainsi que l'Irlandais travaille pour un salaire minime, pour un salaire dont l'Anglais ne voudrait pas. C'est ainsi que l'Irlandais émigre pour aller chercher un salaire plus abondant, soit dans l'Amérique du Nord, soit en Écosse ou en Angleterre. Il y a en Irlande un trop plein d’ouvriers, trop plein dont, je le sais, la responsabilité doit essentiellement tomber sur un gouvernement qui pendant si longtemps a traité rirlande de la manière la plus inhmuaiiie et la

DIXIÈME 1.EÇ0N.

plus couiraii'c à tout principe de droit et de justice. Si cette population s'est abandonnée à ses penchants irréfléchis, c'est qu'elle a cherché à perdre dans l'oubli d'clle-méme le sentiment des maux dont un gouvernement injuste ne cessait de l'accabler.

Aujourd'hui une ère nouvelle a commencé pour ce pays. Mais il faudra du temps avant que sa condition économique s’améliore d’une manière sensible; il faudra du temps avant que de grands capitaux s'accumulent en Irlande et y occasionnent une demande considérable de travail, et avant que la population retrouve ces habitudes de labeur constant et assidu, d'ordre et de dignité humaine qu’elle a malheureusement oubliées sous une oppression séculaire. En ces matières le mal s’accomplit rapidement, mais il est difficile de revenir sur ses pas et de le réparer, une fois qu'on l'a produit.

Ces observations générales sont loin d’avoir résolu le problème qui nous occupe. L’important est de savoir les principes qui règlent les oscillations du second terme.

Récapitulalion de la leçon précédente. — Examen du second terme de la question, c’est-à-dire recherche du fait général dont dépend le taux des salaires, pour une population donnée et supposée invariable. Les salaires, a-t-on dit, sont, dans ce cas, comme la demande de travail ; ce qui est vrai. Mais, comme nous l'avons déjà fait observer d’une manière générale, la formule de l’oiTrc et de la demande est trop superlicielle. — D’autres ont dit : L'offre de salaires se proporlionne à la richesse générale; proposition qui n’est point suffisamment exacte. — Crrtaiiis auteurs soutiennent que lorsque la richesse générale augmente, Il n’y a élévation des salaires que si la richesse nouvelle est transformée en choses à l’usage des travailleurs. C’est là une erreur, qui vient de l’habitude de ne considérer que le salaire proprement dit, et de parler des travailleurs comme on peut parler des machines. — Porraule qui fait dépendre le taux des salaires du revenu national. Elle est vraie, lalo sensu ; mais elle manque de la rigueur nécessaire.

Messieurs >

Dans la question des salaires, ainsi que nous le disions à la dernière séance, il y a deux termes à étudier, les personnes et les choses, les travailleurs et les objets qui doivent ou peuvent constituer leur rétribution. Nous avons commencé par supposer l’un de ces termes invariable, la chose, et nous avons vti que, dans cette hypothèse, les salaires se proportionnent an nombre des travailleurs; que les salaires, en nu mot, sont en raison inverse du nombre des travailleurs; que plus le nombre de ces derniers est grand, plus les salaires baissent, et vice versà; pro-

I3!â COURS d'économie politique.

position qui n'a pas même besoin d’être démontrée, car il est évident que l'objet à partager étant invariable, plus le nombre des copartageants s’accroît, plus la part de cbacun diminue.

A cette occasion nous avons rappelé les notions fondamentales de la théorie de la population, et nous avons fait remarquer combien il serait fâcheux, pour la prospérité et le développement successif des classes travaillantes, d'adopter légèrement, sans les restrictions et explications convenables, la pensée de ceux qui imaginent que les moyens de subsistance se développent plus vite encore ou au moins aussi vite que la population. Ces auteurs ont évidemment généralisé certains faits sociaux et en ont voulu tirer des conséquences permanentes et générales. Sans doute il est vrai que, dans des circonstances données, les moyens de subsistance se développent plus vile encore que la population, mais la population ne tarde pas à les rejoindre, si je puis parler ainsi, et à les dépasser.

Nous avons sous nos yeux un grand fait social, qui, au fond, nous présente, dans un espace donné et dans une période historique déterminée, la démonstration vivante de ces principes économiques. L'Amérique du Nord a été abordée par une population qui, ne l’oublions pas, venait d’Europe, c’est-à-dire était année déjà de tous les moyens de production et de civilisation que l’Europe connaissait, et qui allait appliquer immédiatement à une terre vierge, non-seulement les connaissances européennes, mais aussi le capital européen.

Eh bien, sans doute, la production pendant quelque temps a pu dépasser les besoins de la population. C’est tout simple. Ni Afaltlius ni aucun autre écrivain ne s’est avisé de dire le contraire. Aucun auteur n’a dit que si on place dix personnes, avec tous les instruments nécessaires à la culture, au milieu d’un espace de terre immense, ces dix personnes n’en tireront pas plus de nourriture qu’elles n’ont besoin. Mais voici l’antre fait que j’ai énoncé : dans ces circonstances, la population court au galop, passez-moi l’expression. Ainsi la population dos États- Unis a doublé tous les vingt-cinq ans. Cette population, qui n’était d’abord que de deux millions, a atteint aujourd’hui le cbiü're de quatorze millions, et eu présence de ce fuitcoustani.

progressif, qui n'est pas interrompu, il est permis de croire qu'elle atteindra vingt millions avant vingt ans. En attendant, les terres les plus fertiles sont déjà cultivées; bientôt il faudra passer à la culture des terres moins fertiles ou moins bien placées, et en conséquence il est facile de voir que si la contrainte morale n'arréte pas le développement de la population, cette dernière dépassera, si ce n'est de nos jours, au moins dans un espace de temps qn'on peut prévoir, les bornes des subsistances; ce qui ne veut pas dire, ne l'oublions jamais, que les populations puissent vivre sans moyens de subsistance (il est bien clair qu'il n'y a jamais plus de inonde que de nourriture), mais seulement qu'on arrive à ce point où la population, encore une fois, se presse contre la dernière limite des subsistances : l'iiommc a certains besoins indispensables, des habitudes qui sont pour lui une seconde nature, et quand il est mis, par des circonstances mallieureuses, hors d'étal de satisfaire tous ces besoins et de continuer ces habitudes, il ne meurt pas à la minute, nous le savons bien; il se contente de moins par la force de la nécessité; il souffre, il languit, et c'est ainsi que la population et les subsistances retrouvent leur niveau.

Mais nous ne voulons pas insister davantage sur ce point que nous ne pourrions, je le répète, traiter ici qu'iucidemment et que nous avons déjà approfondi en expliquant la question de la population ex profetso.

Je passe maintenant au second terme de la question.

Supposons le premier terme invariable. Une population est donnée; nous ne nous occupons pas de ses accroissements et de ses décroissements. De quel fait générai dépend alors le taux des salaires de cette population travaillante? C'est ici que vous rencontrerez, je suis obligé de vous le dire, bien des opinions, bien des théories différentes ou du moins ayant la prétention d’être différentes; car souvent sous la diversité de la terminologie se cachent des idées fort semblables, pour ne pas dire identiques.

Les uns ont dit : « Les salaires sont en raison directe de la demande inverse de l’offre. » Mais, comme nous supposons ici la population invariable et constante, l'offre ne changerait pas

i34 COURS d'Mcononie politique.

dans notre hypothèse.* Les salaires, disent-ils alors, sont comme la demande de travail. Plus le travail est demandé, plus les salaires s’élèvent. >

Encore une fois, c'est vrai. En thèse générale, et toutes choses étant égales d’ailleurs, plus la demande est grande, plus les salaires s'élèvent. Or, comme nous supposons le nombre des travailleurs constant, invariable, il est clair que si la demande de travail augmente, les salaires devront augmenter. Mais, comme nous l’avons déjà fait observer, d’une manière générale, cette formule est trop vraie, si je puis parler ainsi, pour nous apprendre quelque chose. De quoi dépend la demande? Et comme chaque demande implique une offre, et qu'ici ce qu’il nous importe de connaître c’est l’offre, c’est ce qu’on veut avancer aux travailleurs pour leur travail, à quoi donc se proportionne l’offre? Quel est le fait général dont l’offre dépend?

Je désire que la question soit saisie; je désire m’expliquer le plus clairement possible. Eh bien, nous avons dix travailleurs, on leur demande dix heures de travail par jour, et on leur offre, je suppose, dix kilogrammes de blé par jour (laissons de côté la question d’argent). Pourquoi leur offre-t-on dix kilogrammes de blé plutôt que cinq ou que quinze, leur nombre étant supposé toujours constant et invariable?

Voilà la question. Or si vous me dites : • Le salaire est en raison directe de la demande, * encore une fois, je ne le nie pas; mais votre réponse ne me fait pas connaître le fond des choses.

On a dit alors : t La demande de travail, ou, ce qui revient au même, l’offre des salaires se proportionne au taux de la richesse générale. i Ainsi, un certain nombre de travailleurs étant donné, les uns sont placés dans un pays dont la richesse est égale à 10, les autres dans un pays dont la richesse est égale à 15 ; les salaires seront plus élevés pour les seconds que pour les premiers, jusqu’à ce que les ouvriers du pays le moins riche, si la loi politique cl d’autres circonstances ne s’y opposent pas, passent dans le pays le plus riche et ramènent le niveau entre le salaire des deux pays. Ainsi, dira-l-ou, l’Angleterre est beaucoup plus riche que l’Irlande, les salaires sont plus

élévés en Angleterre qu’en Irlande, et il en est de même de deux pays quelconques de richesse différente.

Je sais bien, ne nous y trompons pas, que dans ces exemples le premier terme ne répond pas au problème, parce qu’il serait difficile de prouver que le nombre des travailleurs est le même dans les deux pays. Mais enfin on conçoit qu’en thèse générale, plus la richesse d’un pays est grande, plus aussi sont grands les salaires que ceux qui demandent du travail peuvent offrir aux ouvriers.

C’est donc une de ces propositions dans lesquelles il y a du vrai. Mais est-elle rigoureusement exacte? Est-il rigoureusement exact de dire qu’un pays dont la richesse totale est aujourd’hui de 10, verrait les salaires s’élever de 50 p. 100, si sa richesse totale était demain de 15, en supposant même le nombre des travailleurs invariable? Cela est douteux. Voyez-le pour un simple particulier. Un homme possède un million aujourd’hui, demain il reçoit un legs de cinq cent mille francs en bijoux, en diamants. Sa richesse est de 50 p. 100 plus grande que le jour d’auparavant. Eh bien, croyez-vous qu’il soit rigoureusement vrai qu’il aura tout de suite moitié plus de serviteurs dans sa maison, que sa demande de travail sera tout de suite augmentée de 50 p. 100? Si sa demande de travail augmente de 50 p. 100, il sera vrai de dire alors que la richesse totale donne la mesure des salaires, puisque le nombre des travailleurs est supposé invariable. Mais nous savons tous que ce n’est pas là une conséquence nécessaire, nous savons tous que la richesse individuelle peut augmenter de 50 p. 100 sans que la demande de salaire augmente dans la même proportion.

Ce qu’on dit d’un individu, on peut le dire d’une nation. Il n’est pas dit que demain, parce que la nation fera uneconquéte et s’emparera de richesses valant des millions et des milliards, il n’est pas dit que nécessairement la demande de travail, et par conséquent l’augmentation du salaire, se proportionnera à cette augmentation de la richesse nationale.

Mais il ne faudrait pas dire non plus, avec quelques économistes, que celte proposition est décidément erronée. Non,

136 COURS O’ÉCOHOMIB POLITIQUE.

encore une fois; il y a là du vrai. Seulement on donne comme positif, comme règle exacte, ce qui n'est que conjectural et approximatif. Je prendrai l'exemple même d'un économiste qui réfute cette opinion. Supposez que demain des navires chargés de soie brute, de métaux précieux et d'autres objets de grande valeur appartenant à des Français, entrent dans les ports français; il est parfaitement vrai que la richesse nationale sera augmentée d'autant; et il est encore vrai que si les propriétaires de ces richesses nouvelles ne veulent eu faire absolument autre chose que les garder dans leurs magasins et dans leurs coffres, cette augmentation de la richesse nationale n'aura aucune influence sur les salaires. Cela est de toute évidence. Mais cela est-il dans la nature humaine? Cette augmentation de la richesse nationale restant ainsi inactive et n'exerçant pas d'influence sur le travail, est-ce un fait naturel ? Mon, messieurs.

Qu'arrivera-t-il presque toujours?Que celte augmentation de la richesse nationale stimulera la demande de travail, que les entrepreneurs se sentant plus riches et plus forts feront une offre plus considérable pour obtenir la préférence des travailleurs. Voilà ce qui arrivera, et par conséquent les salaires augmenteront.

Mais, disent certains auteurs, les salaires n'augmenteront pas par cela seul qu'il y a eu un accroissement de richesse nationale, ni même parce qu'il y a eu une augmentation dans la demande du travail; ils n'augmenteront que lorsque les possesseurs de cette richesse nouvelle l'auront transformée en choses utiles à la subsistance des travailleurs.

C'est-à-dire (je vous demande ici un instant d'attention, parce que cela se rattache à une théorie que nous devrons expliquer) tant que vos soieries , disent les auteurs dont nous parlons, tant que votre or, vos bijoux, vos choses précieuses gardent leur forme ou bien s'échangent contre des choses de même nature, contre des choses dont les travailleurs ne fout aucun usage, il n'y a dans les salaires aucune modification; les salaires n'augmentent que lorsque ces richesses se transforment en blé, eu viande, en toile, eu drap commun, en choses enfin qui servent aux travailleurs. Alors, quand la masse de ces

rhosos a augmenté, reii\ qui veiiloiil faire iravaiilcr en oiïrent line plus grande quantité, et les travailleurs en obtiennent plus qu'auparavant.

Mais , ainsi énoncé , cela est-il rigoureusement exact ? Il est vrai que tant que raccroissement de la richesse nationale n’est pas appliqué à la production, et particulièrement au travail, cet accroissement n'influe pas sur les salaires. Mais dès l'inslant qu'il est appliqué à la production (toujours en supposant le nombre des travailleurs invariable), ii’est-il pas évident que les salaires doivent s'élever, quelles que soient la forme et la nature des objets constituant l'augmentation de la richesse nationale ?

Reste ensuite à connaître la somme des utilités matérielles que l'ouvrier pourra retirer de cette augmentation. Ainsi, supposez qu’aujourd'hui l’ouvrier reçoive deux francs par jour. La richesse augmentant, et le surcroît de richesse étant appliqué à la production, et spécialement à la rétribution du travail, les salaires sont portés de deux francs à trois. Je prétends qu’il y a augmentation de salaire ; mais il y a des économistes qui vous disent ; < Non ; il faut voir si le fonds de subsistances a augmenté en même temps , s’il y a plus de blé , plus de toile , plus de bas de coton , etc. Si , au lieu de s’cii procurer pour la quantité .\, l’ouvrier peut s’en procurer pour la quantité A B, alors il y a une augmentation de salaire égale à B. Mais si le fonds de subsistances est resté le même, il u’y a pas augmentation de salaire. »

Je dis, moi, que, dans ce cas comme dans l’autre, il y a augmentation de salaire. Car, de même que nous supposons le nombre des travailleurs invariable, supposons aussi le fonds'de subsistances invariable, la quantité de choses directement utiles aux ouvriers invariable ; eh bien, avec 2 francs, les ouvriers continueront à s’en procurer autant qu’aujourd'hui ; et puis il leur restera 1 franc dont ils feront bien quelque chose. S’ils ne peuvent pas se procurer 50 p. 100 en sus, ils s’en procureront 25; s’ils ne peuvent pas se procurer une augmentation des mêmes jouissances, ils s’en procureront d’une autre nature. Devonsnous considérer les ouvriers comme une classe qu’une autre

138 COURS d'économie politique.

classe nourrit à la main, pour ainsi dire, et à laquelle sont exclusivement destinées certaines denrées ? Mais c'est exactement ainsi qu'on parle des clievaux et des bœufs. Il est bien certain qu'on aurait beau porter dans une écurie tous les livres, tous les diamants, tons les bijoux du monde, cela n'engraisserait pas les chevaux ou les bœufs qui s'y trouvent. Pour eux, il faut décidément de la paille, du foin et de l’avoine; mais doit-on appliquer ces idées à l’espèce humaine ?

Eh bien, je le dis avec chagrin, quoique les hommes à qui je fais allusion n’en aient pas eu la pensée directe, non, ils ne s’en sont pas doutés, au fond cette idée a influé sur leur manière de voir, tant il est vrai que nous avions raison de distinguer en fait de salaires le principe de la forme usitée. C’est parce que ces auteurs sont habitues à ne considérer les salaires que sous la forme du salaire proprement dit, sous la forme de ce contrat aléatoire qui vient se superposera la première opération; c’est parce qu’ils sont habitués à parler toujours de la production comme de l’œuvre d’un entrepreneur produisant à l’aide des machines d'un côté , et des bras humains de l’autre, qu’ils confondent à la longue ces éléments et parlent des travailleurs proprement dits comme on peut parier des dilférenles machines.

Il y a donc, je le répète, du vrai dans cette formule, que < les salaires, toutes choses étant égales d’ailleurs, se proportionnent à la richesse générale ; » mais c’est une de ces propositions qui n’ont pas toute l’exactitude qu’un esprit rigoureux doit rechercher, parce qu’il se peut que la richesse générale augmente sans influer proportionnellement sur les salaires. EUe influe ordinairement , mais le contraire peut arriver, et en conséquence la propos! lion n’est pas rigoureusement vraie.

Elle l’est d’auianl moins qu’on peut concevoir une augmentation de la richesse nationale, sans qu’il y ait augmentation du revenu national. Il ne faut pas confondre la richesse, le fonds capital avec le revenu. La richesse peut augmenter sans que le revenu augmente, ou du moins sans qu’il augmente proportionnellement à la richesse.

ONZlf:ME LEÇON. 139

Ainsi , encore une fois, que la nation fasse demain une conquête, que demain l'armée rentre en France couverte de bijoux et de diamants qu'elle aura pris dans le pays conquis, tant que les conquérants se contenteront d'étaler ces richesses , à coup sûr le revenu national n'augmentera pas.

Peut-on donc substituer à cette première formule une autre formule ainsi conçue ; i Les salaires, toutes choses étant égales d'ailleurs, se proportionnent, si ce n'est à la richesse nationale, du moins au revenu national ; plus le revenu est grand, plus les salaires s'élèvent, et réciproquement. •

Ici nous devons nous mettre en garde contre un abus de raisonnement dans lequel sont tombés, il me semble, quelques économistes. De quoi se compose le revenu national? Car pour savoir si quelque chose se proportionne au revenu national, il importe de savoir ce que c'est que ce revenu national. De quoi donc se compose-t-il ? Du revenu de chacun, de la somme des revenus particuliers. Et quels sont ces revenus particuliers? La rente, les profits, les salaires ; c'est évident. La somme de ces trois revenus forme le revenu total. Une nation qui, chaque année, consomme tout son revenu, est une nation stationnaire, économiquement parlant, une nation exposée, comme une famille, à des revers , car elle n'a pas de fonds de réserve. Une nation qui dépense plus que ses revenus, mange son fonds comme ferait une famille; mais une nation qui ne dépense pas tout son revenu (et c'est heureusement l'état le plus ordinaire), une nation chez laquelle les propriétaires, les capitalistes et les travailleurs économisent chaque année une partie de leur revenu, est en progrès sous le rapport économique.

Ne l'oublions pas, voilà les trois éléments dont le revepu total se compose. Ainsi, je suppose, un homme exploite sa terre; pour cela il lui faut 100 de capital et un certain travail. Le résultat est égal à 150. Sur les 30 qui ont été créés, les tra< vailleurs ont 10 et le capitaliste 10; les 10 qui restent vont au propriétaire.

Eh bien, que dira le propriétaire si vous lui demandez quel est sou revenu ? Il vous dira : t C'est 10, » parce que, lui, il ne compte pas comme revenu les 10 que prend le fermier, ni les

140 COURS o’éCONOHIIC POLITIQUE.

10 que preniieiil les travailleurs. Le fermier, à son lotir, regarde 10 comme son revenu, car il ne compte ni les 10 qu’il donne aux ouvriers, ni les 10 qu’il donne à son propriétaire. Enfin, les travailleurs regardent comme leur revenu les 10 qu’ils reçoivent.

Mais quel est le revenu de la société ? C’est 30. Cela est bien évident, puisque le propriétaire, le capitaliste et les ouvriers vivent cbacuu de leur revenu, et que si les 10 représentent pour chacun une quantité suflisanie, les ouvriers vivent et épargnent quelque chose, le fermier vit et épargne quelque chose, le rentier vit et épargne quelque chose. C’est donc bien un revenu réel que tous perçoivent.

L'école physiocraie disait : < Il y a là un revenu seulement,

11 n’y en a pas trois. Il n’y a qu’une richesse réelle, celle du propriétaire, parce que le propriétaire ne fait rien et pei'çoit cependant les 10. C’est donc là une vériiable richesse. Mais l’ouvrier ne produit rien, il échange son travail contre sa nourriture. 11 en est de même du fermier; il échange son travail intellectuel, sa surveillance et l’emploi de ses capitaux contre ce qu’il retire pour sa part; il n’y a là rien de produit. »

Tel était le sophisme de l’école physiocraie. Si ce n’est rien produire, dites au travailleur de se tenir en repos, il mourra de faim ; tandis qu’au contraire il a travaillé, c’est vrai, mais il a vécu, et si la rétribution a été suffisante, il a vécu heureux et eu état de progrès. Il en est de même du fermier.

Le revenu social se compose donc de la somme des revenus des propriétaires, des capitalistes et des travailleurs.

Mais je reviens à notre question : t Les salaires se proportionnent-ils au revenu social? »

Il y a des économistes qui disent : t Non, et la preuve, la voici (je prends l’exemple qu’ils donnent) : Vous avez un pays cultivé eu céréales. Les propriétés y sont vastes, mais divisées eu un très-grand nombre de fermes, comme en Irlande. Tout à coup il se fait une forte demande d’autres choses que lescéréales. Les céréales baissent de prix, mais il y a une grande demande de laine, de chevaux, etc. Alors les propriétaires se disent: « r.eite culture de céréales par petites fermes ne nous rend

pas, à beaucoup près, ce que nous rendraient de grands pâturages. Ces grands pâturages nous mettraient à même de répondre aux demandes de viande, de laine, de chevaux, etc. » Ils congédient donc leurs petits fermiers (c'est un fait qui est arrivé), les arbres sont coupés , les hameaux rasés, les familles de laboureurs expulsées, tout est mis en pâturages, et là où vivaient tant bien que mal, mais où vivaient enfin de leur travail cinquante, soixante, cent familles, il y a maintenant trois ou quatre bergers surveillant les nombreux troupeaux qui ont pris la place des habitants. Eh bien, le revenu des propriétaires est augmenté; ils avaient auparavant mille de revenu, ils ont aujourd'hui deux mille; et cependant les salaires ont diminué, parce que tous ces travailleurs expulsés n'ont pas de quoi vivre et vont offrir leur travail au rabais là où ils peuvent. i

Voilà des faits, et, il faut bien le dire, des faits historiques. Mais examinons la conséquence qu'on en tire, t Le revenu, dit-on, a augmenté et le salaire a diminué, t Est-il bien vrai que le revenu ait augmenté? N'est-ce pas là encore une de ces hallucinations dans lesquelles ou tombe, quand on veut toujours regarder le travailleur et le salaire sous ce point de vue spécial que nous avons si souvent critiqué?

Cela est évident, l'arce que vous ne regardez pas le travailleur sous son véritable point de vue, parce que vous le regardez comme chose à peu près semblable aux animaux qui sont venus le remplacer, vous ne considérez que le revenu du propriétaire.

Le revenu du propriétaire a augmenté, c'est vrai; mais le revenu social a-t-il augmenté? Voilà la question. Ne devez-vous pas défalquer tous les salaires perdus par les ouvriers? Nedevezvous pas défalquer les profits de tous ces petits fermiers dont le faible capital est dévoré? Vous les avez expulsés, eux, leurs vaches et leurs chèvres; chacun d'eux est obligé de tuer sa vache et sa chèvre et de les dépecer pour en vivre quinze jours ou trois semaines. Quand vous dites que le revenu a augmenté, ne parlez donc pas du revenu social, mais seulement du revenu du propriétaire. Le revenu du propriétaire a augmenté, mais il est possible qu'en même temps le revenu social ait diminué. Le

Hi COURS d'iSconomie politique.

contraire est également possible, je ne le nie pas. Il est possible que l'excédant de revenu gagné par le propriétaire dépasse le revenu qu'ont perdu les travailleurs et les petits capitalistes.

Je dis seulement que c'est un raisonnement erroné d'établir que dans ce cas le revenu a augmenté. 11 peut avoir augmenté, mais il peut aussi avoir diminué ; et même je suis enclin à croire qu'au début il a diminué. Plus tard, comme le profit des propriétaires demeurera constant et qu'une partie des travailleurs expulsés trouvera à employer son travail ailleurs, il se pourra que le revenu social reçoive une augmentation ; mais au début il y aura probablement une perte.

Ainsi quand on parle du rapport proportionnel entre les salaires et les revenus, il ne faut pas considérer seulement une branche du revenu social, il faut considérer le revenu dans sa totalité.

Maintenant la proposition ainsi entendue est-elle vraie? Je crois qu'elle a la même vérité que celle que nous avons déjà examinée, mais qu'elle a aussi les mêmes défauts. En thèse générale, il est vrai que plus le revenu est grand, plus les salaires sont élevés. Mais cependant il n’y a pas là toute la rigueur que nous devons désirer, puisqu'il n'est pas dit que tout l'excédant de revenu soit appliqué à la production et occasionne une nouvelle demande de travail.

C'est donc une proposition vraie lato sensu, mais qui n'a pas toute la rigueur qu'on doit attendre de la science.

Formalequi proportionne le$ salaires au fonils d’entretien destiné aux tra' ▼ailleurs. Quoique remarquable, elle ne résout |)oint non pins le problème ; car la question serait de savoir puur(|tioi. dans un temps et dans nn lieu donnés, il y a plulét tel fonds de sub.'istanee que tel autre à |iartuger entre les ouvriers. Elle est encore un effet de l'Iiabiliide de ne voir dans le .salaire qu’une avance faite par l’entrepreneur au travailleur. — En définitive, la formule la plus satisfaisante est celle-ci : Les salaires sont comme la quantité de travail demandée, le uonilu*c des travailleurs cl le prix des denrées dont il font usage. — Rceliercbe de l’influence que peut avoir l’inlruducliou des machines sur les salaires. Il faut s’empresser de reconnaître, tout d’abord, que la brusque introduction des machines produit momenlanéinent iiee perturbation fécheuse pour les travailleurs Mais cela ne signifie rien |aiiir la solution du problème posé d’une manière générale. En cfTel, la question est de savoir si l’augmentation du pouvoir mécanique a une tendance générale et constante à produire la hausse ou la baisse des salaires

Messieurs,

Le faux des salaires ne se proportionne, rigoureusement parlant, ni à la richesse générale ni au revenu social. Ce sont là deux vérités que nous avons essayé de démontrer dans notre dernière réunion.

Il est manifeste que l'accroissement de la richesse nationale pouvant avoir lieu sans impliquer nécessairement une augmentation dans la demande de travail, on peiil concevoir raugmentation de la richesse générale sans en conclure la hatissc directe, immédiate des salaires. Il en est de même pour le revenu social.

144 couns «’iicoNOMiE l'OuriutE.

Il peul, qui plus esf, arriver que la richesse générale et le revenu social dimiiiuenl et qu’en même temps les salaires s’élèvent. Représentez-vous une famille dans laquelle le chef, l’homme le plus actif, tombe malade, ou que d’autres malheurs viennent accabler ; les revenus diminueront; la famille sera obligée d'entamer son capital, et en conséquence sa richesse toUile diminuera; et cependant elle pourra avoir besoin, précisément à cause des circonstances fâcheuses où elle se trouve, de plus de travail qii’auparavant.

Il y aura donc là diminution de capital et de revenu, et cependant auginciitation de dépenses appliquée eu grande partie à payer des travailleurs.

Eh bien î représentez-vous un grand nombre de familles dans le même cas, vous verrez un surcroît dans la demande de travail et cependant une diminution de la richesse générale. Représentez-vous une nation engagée dans une lutte terrible, engagée, je suppose, dans une guerre d’invasion, obligée tout à coup de faire dos travaux énormes, d’appeler une grande quantité d’hommes sous les armes, obligée d’improviser des approvisionnements immenses d’habillements, d’armes, etc. Vous verrez la richesse sociale diminuer et en même temps la demande de travail augmenter, ce qui produira une élévation dans les salaires.

Mais, tout en reconnaissant que ni l’nnc ni l’autre des deux formules n’est l’expression exacte, rigoureuse de la vérification immédiate des faits, il n’est pas moins vrai qu’en thèse générale, plus le revenu social augmente, plus aussi les salaires tendent à s’élever, parce que la demande de travail tend alors à augmenter.

Un économiste moderne a voulu apporter plus de précision dans celte question, et à cet effet il propose la formule suivante : « Les salaires se proportionnent à la qualité et à la quantité des denrées destinées à pourvoir aux besoins des travailleurs, et au nombre des travailleurs eux- mêmes. En d'autres termes, dit-il, les salaires se proportionnent au fonds d’entretien destiné aux travailleurs, divisé par le nombre des travailleurs. »

DOUZIÈME LEljUiN. Ii5

Tâchons d’abord de comprendre le sens de la formule. Comme vous le voyez, cet auteur ne parle ni de la richesse générale, ni de tous les objets qui la constituent, ni du revenu brut, ni du revenu net. Non, il prend en considération une certaine nature, une certaine qualité de richesse sociale : les objets, les denrées à l'usage des travailleurs. Ainsi, les travailleurs ont besoin de pain, de certaines boissons, de certains habillements, d'une certaine quantité et qualité de combustible, d'un certain mobilier. Voilà les denrées, voilà les objets dont sa formule s'occupe. La somme de tous ces objets qu'il suppose, dans un pays donné, dans une année donnée, destinés par les entrepreneurs à l'usage des travailleurs, c’est là ce qu’il appelle le fonds d’entretien. Et alors il dit ; i Plus le fonds d'entretien est grand et moins il y a de travailleurs, plus les salaires s’élcvenl, et vice versà.

* Ainsi, dit-il, je veux me faire une idée des salaires des ouvriers dans deux villages. Je vais dans l’un et je demande : Combien d'ouvriers? Cinquante. Que font-ils? à quoi travaillent-ils? Trente travaillent à fabriquer du blé ou d’autres objets nécessaires à la vie de toutes les classes. Vingt travaillent à faire des pendules, des horloges, des moniresd’or à répétition. Puis je vais dans l’autre village et je fais les mêmes questions. On me répond qu'il y a encore cinquante ouvriers; que quarante-cinq travaillent à fahriqiier du hié ou autres objets nécessaires à la subsistance des travailleurs, et que les cinq autres font des denlclles pour les grandes dames.

(( Alors, dit-il, toutes choses étant égales d'ailleurs, dans l’un des villages le Tonds d’entretien sera comme i5, dans l'autre il sera comme 30; et le nombre des copartageants sera des deux côtés 30, parce qu’il faut bien que tous vivent, et ceux qui font des dentelles ou des montres, et ceux qui font du blé. Mais d'un côté le fonds de consommation sera comme 43, de l'autre comme 30. Donc les salaires seront d'un côté comme le rapport de .30 à 50, et de l’autre comme le rapport de 45 à 50, c’est-à-dire que le salaire sera ici les | de l’unité et là les ^ ou l'unité presque tout entière. i

C'est là une formule qui vaut la peine d'etre prise en cousi-

146 cotms D’ÉcoftoMie politique.

déralioD, et même au premier abord on est tente de la regarder avec l’atitetir comme axiomatique. Il n’y a rien à objecter, il n’y a pas même, en quelque sorte, de démonstration possible, parce qu’on ne démontre pas que 2 divisé par 2 égale 1 ; il suillt de l’énoncer.

Ainsi quand on vous dit : f Un salaire, en dernière analyse, est une certaine quantité de choses que l’ouvrier gagne, et on n’a jamais vu payer des salaires en choses qui ne fussent pas à l’usage de l’ouvrier; s’il y a donc une masse d’objets utiles à la vie des ouvriers égale à 10, et qu’il y ait cent ouvriers, il est évident que chacun aura si la même quantité 10 existant^ le nombre des copartageants est de 200, ils n’auront chacun que C’est-à-dire au lieu de ,o ; » ainsi présenté, cela est, encore une fois, une de ces propositions qui ne sont ni contes* tées ni contestables. Mais il ne me paraît pas que la question soit résolue au fond, car si tout consiste à dire que là oft il y a beaucoup on prend beaucoup, et que là où il y a peu on prend peu; si tout consiste à dire que, quand on est un grand nombre à partager une quantité donnée, on obtient une moindre quantité que lorsqu’on est un petit nombre, nous sommes tous d’accord, mais il ne vaut pas la peine d’appeler cela de la science.

On dit : En dernière analyse, c’est un certain fonds d’entretien, une certaine quotité de choses utiles à la vie que les ouvriers se partagent entre eux. Sans doute, mais la question n’est pas là. Pourquoi dans on lieu, dans un temps donné, y a-t-il à partager entre les ouvriers plutôt tel fonds de subsistance que tel autre? Voilà la vraie question. Si nous partons du fonds de subsistance comme quantité donnée, encore une fois, plus on sera de copartageants, moins la part de chacun sera grande; mais la question est de savoir pourquoi sur le marché A, dans l’année 1838, il se trouve à partager entre les travailleurs plutôt telle quantité de choses utiles à la vie que telle autre, plutôt, comme on dit, tel fonds d’entretien que tel autre.

Je m’expliquerai par une comparaison. Quand on se place en Angleterre (c’est encore là une nouvelle preuve de l’influence des faits qui nous environnent sur nos idées), quand on se

DODZIÈMK LEÇON.

place, dis-je, en Angleterre, pays très-industriel, mais en même temps agricole, quand on se place en France où les circonstances sont encore les mêmes, ob ! sans doute, on sait qu’il y a un certain fonds de subsistances sur le marché, parce qu’on sait qu'on récolte du blé, du vin, du cbaiivre, etc., et que ces denrées sont destinées à la consommation générale. Alors la vraie question, la questiou de savoir pourquoi il y a sur le marché tel fonds d’entretien destiné aux travailleurs, plutôt que tel autre, ne se présente pas à l’esprit. Mais sortons un peu de ces marebés, allons, par exemple, à Venise, au temps de sa prospérité, allons à Gènes la rocailleuse, à Gènes entourée de rochers presque arides et de la mer, allons à Genève dont le territoire, par son peu d’étendue, servirait tout au plus aux menus plaisirs d'un seigneur anglais. Comment se fait-il que sur le marché de ces riches foyers de travail il y ait plutôt tel fonds d’entretien que tel autre? Certes, si les travailleurs génois n’avaient pas d’autre blé que celui qu’on récolte autour de leur ville, leurs repas seraient fort rares ; certes encore, si la ville de Genève n’avait d’autre approvisionnement que ce qu’elle récolte sur son propre territoire, les difficultés seraient grandes pour elle. Ces difficultés ne sont pas senties. 11 y a donc un fonds d’entretien qui arrive d’autre part, qui est importé, tranchons le mot. Mais pourquoi est-il importé? En d'autres termes, les salaires atteignent-ils un certain taux, parce qu’on importe des subsistances? ou bien importe-t-on des subsistances, parce que les salaires ont atteint un certain taux?

Évidemment on importe dans le pays un certain fonds d’entretien parce que les salaires y atteignent un certain taux. Quand un marchand de blé se propose d’importer, je suppose à Genève, dix mille hectolitres de blé, cst-ce qu’il fait cette importation pour faire hausser les salaires à Genève? Non, messieurs, il importe ces dix mille hectolitres de blé, parce qu’il sait qu’il y a tant de consommateurs sur le marché et qu'ils ont tels ou tels mo) eus d’acheter son blé. Et quels sont ces moyens? Pour le rentier sa rente territoriale, pour le capitaliste ses profits, pour l’ouvrier ses salaires. Le fonds d’entretien arrive donc, parce qu’il y a des salaires; si les salaires sont abondants, l'importa-

COUHS d'économir politique.

lion est forte; elle est faible, si les salaires sont bas, et si les consommateurs n'oiit ainsi que peu d'argent pour acheter ces denrées.

Ainsi, la formule ne me paraît pas résoudre le problème; elle est encore, je crois, un effet de cette manière d'envisager les salaires à laquelle nous faisions allusion dans la dernière séance, et qui consiste à ne vouloir absolument les considérer que sous forme d'avance faite par l'entrepreneur aux travailleurs. Tous les économistes qui raisonnent ainsi, partent de cette idée qu'il y a un certain nombre d'hommes que les entrepreneurs nourrissent à l'année, et qu’en conséquence les salaires sont hauts ou bas, selon que ces derniers ont peu ou beaucoup de comestibles à distribuer aux gens qu'ils doivent faire vivre.

Il n’est, sans doute, que trop vrai que si les denrées nécessaires à la vie sont rares, il peut arriver que les salaires baissent, parce qu'il peut arriver qu'avec le salaire eu numéraire que l’ouvrier reçoit il n’ait pas de quoi acheter ce qui lui est nécessaire pour vivre, il se peut qu'il reçoive un salaire élevé en numéraire et que cependant il souffre, comme il se peut qu’il reçoive un salaire eu numéraire très-bas et que cependant il soit à son aise, si les récoltes sont tellement abondantes que le prix des denrées soit très-faible. Il ne tombe dans l'esprit de personne de nier que la quantité des choses nécessaires à la vie n’influe sur les salaires. Tout le monde sait que s’il y a deux, trois, quatre années de récoltes abondantes sans que le nombre des ouvriers augmente, ils seront dans une position plus heureuse; et, quand nous parlons de l’importation, tout le monde sait que si le grand marchand qui importe du blé à Gènes , à Genève ou ailleurs, commet une erreur, que si, au lieu d'importer dix mille hectolitres qui sont suffisants, il en importe trente mille, il sera obligé de les vendre à bas prix et que certainement les ouvriers en proOteront comme tout le monde.

Mais encore une fois ce n'est pas là la raison véritable qui détermine le taux des salaires.

En dernière analyse, je crois qu’en cette matière, il est impossible d'arriver à plus de précision que n’en offre la formule usitée, modifiée par la considération du pri.x des denrées. Les

bOUZIÈUR I.EÇON. ‘149

salaires sont comme la quaniiléde travail demandée, le nombre des travailleurs cl le prix des denrées dont ils font usage.

Comme le nombre det travailleurs, nous avons déjà montré cela jusqu'à l'évidence. Comme la quantité de travail demandée, c'est encore évident.

Je dis eu troisième lieu, comme le prix des denrées dont Pouvrier a besoin. C'est-à-dire que, toutes choses étant d'ailleurs égales, plus le prix des denrées nécessaires à la vie est haut, pins les salaires sont bas, et que réciproquement, plus le prix des denrées diminue, plus les salaires s’élèvent.

Ainsi, s'il y a ici 10 travailleurs et 30 de travail à exécuter, et là 10 travailleurs et 50 de travail à exécuter, il est clair que les salaires seront ici comme 5, et là comme 5.

Mainlenant si, dans le premier endroit, le prix des denrées nécessaires à la vie était dans le rapport de 5 à 3, avec le prix de ces denrées dans le second endroit, il est clair que l'équilibre serait rétabli : la plus grande cherté des choses nécessaires à la vie détruirait l’avantage de la plus grande demande de travail.

Il y a toujours trois éléments à considérer dans la question des salaires : — Le nombre des travailleurs, — la quantité de travail demandée, — le prix des denrées dont les travailleurs font usage.

Si vous voulez mainteiant porter votre attention sur toutes les questions pratiques qui se présentent, vous verres combien il vous sera facile de les expliquer. Ainsi on vous parie du bonheur des classes travaillantes dans certains pays dont la richesse générale est cependant peu considérable. Ce sont des pays où la production agricole est abondante, ce sont des pays où, en même temps, la population ii’a pas pris l’essor qu'elle prend ordinairement sur les territoires très-fertiles. Eh bien, qu'arrive-t-ii ? Il n'y a pas beaucoup de travail demandé, mais il n'y a pas beaucoup de travailleurs non plus, et le prix des denrées est très-bas. D’où vient le taux élevé des salaires ? d'où vient en constHiuencc l'état heureux des travailleurs? Du troisième élément, du bas prix des denrées.

Ici SC présentent une foule de quesiioiis pratiques sur les-

tô.

150 COL’RS D’écONOMIB POLITIQUE.

quelles les npinious sont partagées, parce qu'on n’a pas bien saisi les principes de la matière. Ainsi on s'est demandé : Indépendamment de leur efTet sur la richesse générale, les machines ne sont-elles pas nuisibles aux salaires? Ainsi on se demande tous les jours si l’importation des marchandises étrangères ne serait pas une mesure fatale pour le salaire des ouvriers français. De même encore on se pose cette autre question : N’est-il pas dans l’intérêt des ouvriers, des travailleurs, que le riche consomme ses revenus eu objets de luxe, improductivement? Et aujourd’hui même nous sommes à l’entrée du carnaval, dans un moment où les dépenses improductives vont se multiplier par les fêtes qui se préparent; eh bien, je suis sûr que vous ne trouveriez pas un marchand , un boutiquier qui ne fût prêt à vous lapider, si vous vous avisiez de révoquer en doute l’utilité de ces dépenses.

Enfin Ricardo lui-même s’est posé celte question : Est-il plus utile pour les travailleurs que les riches leur demandent du travail ou des services? Esl-ii plus utile pour les travailleurs que l’homme riche prenne dix, douze, quinze, vingt individus qu’il habillera, qu’il nourrira, qu’il logera afin de pouvoir les mettre en haie dans son antichambre? ou bien est-il plus utile qu’au lieu de ces services personnels, il leur demande de la toile, du colon, des épingles, etc., du travail en denrées, en un mot, et non purement du travail en services? Et Ricardo a répondu que, pour ce qui concerne l’intérêt particulier des travailleurs, il leur était plus utile qu’on leur demandât des services que des denrées.

R y a donc, vous le voyez, une foule de questions très-graves, très-importantes. Ce ne sont pas là de pures questions spéculatives, ce sont des questions de tous les jours, de tous les instants, qui louchent à l'étal social dans lequel nous vivons, et qu’il importe de résoudre, parce que des préjugés, des erreurs eu pareille matière ne sont pas seulement des aberrations de l esprit sans portée, mais qu’ils exercent au contraire une influence de tous les jours sur la vie sociale.

Il faut donc les regarder hardiment eu face. Si les opinions communes sont vraies, nous les embrasseroas avec plaisir; car

DODZIÈMB LEÇON.

rien n’est plus contraire au véritable esprit philosophique que de se déterminer par amour pour la singularité. Mais si nous eu rencontrons de fausses, oh ! certes, nous ne nous inclinerons pas par cela seul qu’elles seront partagées par un grand nombre de personnes.

Encore une fois, la science doit regarder hardiment en face, examiner à fond ces questions. La science, vous le savez, ne peut se traduire que par ces mois : la connaissance de la vérité. A d'autres l'action, à d’autres la pratique. Mais là où l'on sacrifie à autre chose qu’à la vérité, il n'y a pas de scieuce.

Je dis donc qu’une première question qu’on a élevée, est de savoir si l’introduction des machines est ou u'cst pas funeste aux ouvriers, comme diminuant leurs salaires Ici, messieurs, il y a uue première réponse qu'il faut faire franchement. 11 serait parlaiiement ridicule, parfaitement absurde de se demander : Si, aujourd’hui 50 janvier 1838, mille ouvriers étant occupés à faire, je suppose, une certaine espèce de dentelle, on venait à inventer uue machine qui fit toute cette dentelle en quarante-huit heures, tandis que les ouvriers mettent un mois à la faire, l’introduction de cette machine ne serait-elle pas désagréable à ces mille ouvriers? On n’a jamais révoqué en doute ce fait particulier. Quand on traite la question des machines, il n’y a qu’un fanatique qui puisse s’aviser de ne pas admettre une conséquence si évidente. 11 est bien certain que si une machine arrive brusquement pour faire le travail que font mille ouvriers, pour le faire plus vite et plus économiquement, il est bien certain, dis-je, que ces ouvriers auront une perte à supporter. Il y aura pour eux nécessité de passer à un autre travail; il y aura pour eux nécessité de chercher un autre emploi.

Or, la science pure, abstraite, considère ce passage comme se faisant rapidement. Pour nous, qui avons toujours distingué la science abstraite de la scieuce appliquée, nous savons qu’il faut un certain temps, nous savons que pendant ce temps il y a uue diminution de gain pour ceux qui sont déplacés. 11 est donc parfailement vrai que toutes les fois qu'une machine arrive brusquement prendre la place d’un certain nombre de travail-

4f>2 COURS ItV'CONOMIF. POUTIOIT.

leurs, il y a soiilTrance pour ces travailleurs, jusqu'à ce qu'ils trouvent un autre travail, une autre source de proûts.

Maintenant cela résout-il la question, je ne dis pas au point de vue de la richesse générale (nous l’avons traitée sous ce rapport en nous occupant de la production), mais au point de vue des salaires? L'introduction des machines a-t-elle une influence durable et générale sur les salaires? Et, si cette influence existe, est-elle pernicieuse ou utile? Eu d’autres termes, l'augmeulation du pouvoir mécanique ou du capital proprement dit a-t-elle une tendance générale et constante à produire la baisse ou la hausse des salaires, ou bien ne l'a-t-elle pas? Voilà, je crois, la question posée dans ses termes fondamentaux, généraux. Quant aux inconvénients passagers, partiels, encore une fois j’en fais ici abstraction, non pour les nier (je m’empresse, au contraire, de les reconnaître), mais parce qu’on ne peut pas partir de ces faits passagers et partiels pour arriver à une solution générale.

Suilr fi« la i|DC!ilioii lio riniroduclion des luacbiocs cxamiiiëe par rapport aux salaires. Nous le répéluns, riniroduclion des inachiiies amène, en général, une baisse leni|H>raire des salaires. Mais, à pari ce résullal parliel el moineiilaiié, elle améliore le sori des Iravaillcurs. Le propre des machines, en elTel, c'est de produire à meilleur eoniple que les forces employées avant leur découverte. Or, nous l'avons démontré, les frais de production tendent k régler le prix du marché. Le consommateur, une fois les niachines introduites, fait donc une épargne, qui amène nécessairement une augmentation dans la demande de travail. — D'un autre côté, quelle est l'influeiiee de rintrodnelion des machines sur la quantité des choses nécessaires à la vie des travailleurs ? Si les machines produisent des objets de luxe, leur iniroduclinn sera sans effet, sous le point de vue que nous venons d'indiquer; si, au contraire, elles sont appliquées ô la ]>roduction des choses nécessaires à la vie, la quantité de ees dernières augmentera. Ainsi, rintroduetion des machines ne peut, en général, que faire augmenter la demande de travail et le fonds d'entretien des travailleurs ; elle est donc favorable à l'élévation des salaires.

Messieurs,

Dans notre dernière séance, nous clierchions à reconnaître l'influence de l'introduction des machines, non sur la production, mais sur les salaires. On conçoit, eu efiet, que la question des machines peut être envisagée sous ces deux points de vue, et ne pas donner pour les deux cas des résultats identiques. Il se poitrrait que le résultat total de la production nationale augmentât, par suite de l'introduction des machines, qitoiqtie le taux des salaires diminuât par le mémo fait.

iS4 COURS D’éCONOUIE POLITIQUE.

Ainsi , bien qu'en traitant des questions relatives à la pro> duclion, nous ayons déjà abordé la question des machines sous le point de vue de la production, nous devons l’aborder de nouveau sous le point de vue qui nous occupe en ce moment, sous le point de vue de la dislributiou de la richesse, et plus particulièrement de cette forme de lu distribution qu'on appelle salaire ou rétribution des travailleurs.

Or, comme j'ai eu rhonneur do vous le dire , à la tin de la (lernière séance, si on ti.xe son attention sur les salaires d’une localité donnée et d'un travail déterminé, plutôt que sur le taux général des salaires d'un pays, il est incontestable que l'introduction des machines produit, dans les salaires, une perturbation préjudiciable aux travailleurs.

En effet, messieurs, qu’est-ce qu’une machine? C’est une puissance travaillante. L’homme, ainsi que nous l’avons dit, puisqu’il est le composé de deux éléments, l'àme et les organes, unis ensemble par un lieu mystérieux, peut et doit être considéré comme une intelligence logée au milieu d’une machine. Ainsi , en tant qu’appliquant ses forces physiques au travail, l’homme luiniéme est une machine, machine animée d’un principe intelligent, machine sensible, mais entin machine.

prenez une industrie donnée, par exemple l'industrie du cordonnier; supposez que dans un marché, il y ait mille travailleurs occupés à fabriquer des souliers et des bottes; cela veut dire qu’il y a mille machines occupées à fabriquer des souliers et des bottes, et qui procurent à leurs propriétaires, c’est-àdire aux travailleurs eux-mêmes, un certain bénéfice.

Inventez maintenant une machine qui n’exige que le quart de la dépense faite par les mille travailleurs, et qui soit à leurs outils ce que la charrue a été dans le temps à la bêche : les entrepreneurs emploieront cette machine. Y aura-t-il une perturbation dans les salaires des mille travailleurs qui fabriquaient des souliers et des bottes? Sans aucun doute. C’est-àdire que si vous pouviez imaginer que cette machine, inventée aujourd’hui, fût tout à coup et généralement adoptée par les chefs de fabi-ique, les mille ouvriers seraient demain matin sans travail, et par conséquent, sans salaire.

Il en est de ce cas-là comme d'une invasion d'ouvriers à meilleur marché. Ainsi, l'ouvrier anglais, fort heureusement pour lui et pour la civilisation de son pays, a des besoins que son malheureux voisin l'Irlandais ne connaît pas. L’ouvrier anglais, en conséquence, a un salaire nécessaire qui donnerait à l'ouvrier irlandais toutes les jouissances du luxe. Eh bien, prenez une ville anglaise des moins éloignées de l'Irlande, où il y ait trois mille ouvriers occupés, que sais-je? à tailler des pierres, à exercer une industrie qui ne demande pas grand apprentissage, occupés à casser du caillou pour macadamiser les routes. Supposez qu'il y vienne cinq, six, dix navires chargés d'ouvriers irlandais accoutumés à vivre de la manière la plus misérable, d'ouvriers irlandais pour qui le salaire necessaire est rétiuit à des termes qui font frémir, pour qui le salaire nécessaire se réduit à quelques pommes de terre, à quelques grains de sel, et tout au plus à une tasse de lait, qu'arrivera-t-il ? il arrivera que le constructeur anglais prendra ces nouveaux ouvriers, leur allouera un salaire meilleur que celui que ces malheureux obtiendraient en Irlande, mais inférieur à celui qu'exigent les ouvriers anglais, et que, par la concurrence, le salaire des ouvriers anglais baissera.

Voilà les faits tels qu'ils doivent se passer, tels qu'en effet ils se passent. C'est donc exactement comme si l'introduction d'üne machine avait lieu; ce sont des corps irlandais qui travaillent en consommant moins que les corps anglais.

Ainsi, point d'illusion , point de ces sophismes avec lesquels on veut défendre souvent la meilleure des causes. II est incontestable que l'introduction des machines, surtout si elle est brusque, instantanée, produit nécessairement une perturbation dans la moyenne des salaires et les fait baisser, parce qu'il y a concurrence de puissances productrices avec puissances productrices.

Mais ces effets, quelque fâcheux qu'ils soient et qu'ils aient été plus d'une fois pour le sort d'une portion des travailleurs, sont-ils généraux et permanents? Non, ces effets ne sont que partiels et temporaires; car, en général, il est facile de démontrer que l'influence des iiia<'hiiies est utile, non-seulement pour la production en générai, mais encore pour les travailleurs. Il

156 COURS O'ÉCONOUIE POLITIUUE.

est facile de démontrer que, à part ces effets partiels et temporaires dont je viens de parler, l'introduction des machines ou ne fait aucun mal, ou bien, au contraire, améliore la position des ouvriers, relativement à leurs salaires.

Ceci mérite d'éire expliqué clairement, simplement; il faut ici aller tout droit au fond des choses et se tenir en garde contre toutes les déclamations, dans un sens ou dans l'autre, qui ont plus d'une fois obscurci cette question.

Quel est l'effet général des machines, effet en considération duquel elles sont adoptées et sans lequel nul n'en voudrait? C'est que la machine produit à meilleur marché que ne produisaient les forces employées avant sa découverte ; elle produit à meilleur marché, soit parce que, dans le même temps, elle produit davantage, soit parce que, sans produire davantage, elle produit des choses meilleures, plus parfaites, plus exactement confectionnées, ce qui revient au même. La charrue a remplacé la bêche parce qu'elle produit davantage, parce qu'il faut moins de frais pour mettre en état de rapport la même quantité de terrain.

Maintenant, la production coOtanl moins, qu'en résiilie-t-ii ? Nous l'avons expliqué. Il y a sans doute des restrictions, des limitations tenant aux diverses espèces de monopoles dont nous avons donné la nomenclature et l'explication ; mais une fois la part de ces exceptions faites, reste la maxime générale : — I^es frais de production règlent le prix du marché, — c’est-àdire que, tant qu'on trouve sur le marché le remboursement de tout ce à quoi on a droit, la production continue et augmente même; que, si le bénéGce est supérieur, la concurrence arrive, jusqu'à ce que le bénéflcc soit ramené au taux commun, et que, si le bénéfice est au-dessous des profits moyens, la production se ralentit, jusqu’à ce qu’il soit ramené à ce taux.

Il est donc certain, la théorie le démontre et les faits viennent le confirmer, il est certain que le prix du marché ne représente jamais exactement les frais de production, mais oscille toujours autour de ce pivot, tend toujours à s'en rapprocher.

J’ai déjà eu occasion de vous le faire remarquer, en économie politi({ue, il n’y a jamais d’exactitude mathématique. Quand

THblZIÈME LEÇON. 157

OD dit: — Les frais de production, à part les monopoles, règlent le prix du marché; — cela veut dire : — Les frais de production, à part les monopoles, tendent à régler le prix du marché. — S'ils s'en écartent en plus, la production augmente; s'ils s'en écartent en moins, la production diminue.

Quel est donc l'eiTet des machines? Par les machines on produit à meilleur marché. Ou fait donc baisser le prix des produits, et c’est là, an surplus, une de ces vulgaires vérités que tout homme qui a la moindre connaissance des faits de la vie sociale sait d'avance. Nous savons tous que si nos bas étaient tricotés, comme ils l'étaient jadis, et que cependant nous voulions les porter du meme degré de finesse et de perfection de travail qu'ils sont aujourd'hui, ils coûteraient dix fois plus qu'ils ne coûtent faits au métier.

On produit donc à meilleur marché avec les machines; en produisant à meilleur marché on fait baisser le prix des denrées; le prix des denrées baissant, le consommateur épargne une partie du revenu avec lequel il achetait ces objets. Qu'il emploie cette épargne à se donner plus d'approvisionnement de la même espèce, qu'il l’emploie à se procurer d’antres jouissances ou qu'il la capitalise pour l'appliquer à la reproduction, peu importe.

Ainsi, une paire de bas fins coûtait, je suppose, quinze francs; cette même paire de bas tombant à cinq francs, j'économise dix francs, et je puis alors me donner la jouissance d'avoir trois paires de bas, ou bien me contenter de la même quantité de cette marchandise et acheter autre chose pour ma consommation, pour ma jouissance; ou bien j'épargne, absolument parlant, ces dix francs, et ils deviennent une fraction du capital national employé à la reproduction. J'achète des matières premières, j'achète des outils, peu importe.

Je dis peu importe, et vous en sentez la raison. Si, avec les dix francs, j’achète des outils et des matières premières, comment ces outils et ces matières premières seront-ils mis en oeuvre? Par suite d'une demande de travail que je porterai sur le marché. Si au lieu de faire cette opération, j'achète trois paires de bas au lieu d’une, l’opération que je n’ai pas faite, le

ROtiSI. — «.UUIIS U tCORUMIL l'OLITIQUK. 14

158 COURS d’économic UOLITIUUE.

marchand de bas la fera : il produira une plus grande quantité de bas. Et, si au lieu de cela, je veux acheter des cravates ou autre chose, le marchand auquel je m'adresserai fera la même opération que le marchand de bas.

Vous ne pouvez donc pas concevoir une épargne non suivie d'un accroissement dans la demande de travail. Sans cela il vous faudrait imaginer que ces êtres bizarres, qui ont fourni des traits si amusants à Plaute et à Molière, fussent le type commun de l’espèce humaine; il faudrait imaginer que chaque homme allât enterrer ses épargnes et passât sa vie à regarder sa cassette. Or, comme cela n’est pas dans la nature humaine, il est évident que toute épargne amène, directement ou indirectement, une demande de travail plus grande.

Ainsi, l'introduction des machines augmente la demande de travail. Brusquement énoncé, cela a l’air d’un paradoxe; longuement déduit, comme nous venons de le faire, c’est, ce me semble, une vérité irrécusable. Par les machines, on produit à meilleur marché; par le meilleur marché, il y a épargne du consommateur. L’épargne du consommateur, de quelque manière qu’il l’emploie, se résout toujours en une demande de travail. Les machines produisent donc en déiinitivc un accroissement dans la demande de travail ; elles contribuent donc eu définitive à faire hausser les salaires.

Cela est encore plus vrai, ou, pour mieux dire, cela se réalise plus promptement encore, lorsqu'il s’agit de machines appliquées à la production de denrées dont la quantité peut s’accroître d’une manière presque infinie. On a cité mille fois l’exemple de l’imprimerie; il est en eil'et très-probant, il résume toutes les vérités que nous venons d’indiquer. Nous avons parié de l’influeuce temporaire et partielle des machines sur le taux des salaires. Eh, mon Dieu! il est bien clair que, lorsque l’imprimerie fut inventée, les copistes tombèrent dans la misère; mais aujourd’hui l’imprimerie emploie infiniment plus de travailleurs que la copie u’en employait alors; et elle en emploiera davantage encore, parce que ses produits sont une de ces denrées dont raugmenlatiou n'a pasde limites connues, assignables.

La toile de coton fouruit une autre preuve frappante de notre

TRErziÈME LEÇON. i59

asserlion. Le chiiTre, dans cet exemple, tient du prodige, le cbiiTre tient de la fable. Là où l'on produisait, il y a, non pas des siècles, niais seulement cinquante ans, de la toile de coton comme deux cent mille, on en produit aujourd'hui comme 00, comme 80, comme lüO millions. L’imagination eu est confondue. Est-ce là le dernier terme? Qui oserait le dire, en présence de faits pareils ? Qui vous dit que la toile de coton ne finira pas par devenir aussi commune parmi les classes les moins fortunées, qu’elle l'est aujourd’hui pour celles qui ont quelque aisance?

Eh bien, quand on a découvert ces prodigieuses machines appliquées à nos manufactures de coton, toutes les vérités que nous venons d’indiquer se sont vérifiées. Sans doute, ceux qui faisaient de la toile de coton à la manière de l’Inde ont souffert quand les machines ont pris leur place : effet temporaire, partiel, très-douloureux. Mais aujourd’hui il y a plus de personnes employées à la manufacture du coton dans une seule ville, par exemple à Manchester ou à Liverpool, qu’il n’y en avait alors dans toute l’Angleterre ou même dans toute l’Europe. Ainsi on va prendre le colon eu Afrique, en Asie, en Amérique, ou l’apporte en Europe pour le travailler, et puis on va le revendre, ainsi travaillé, là même où, il y a quelques années, les Européens allaient acheter leurs indiennes et leurs mousselines.

Vous voyez quelle est la puissance des machines. 11 est certain qu’il y a aujourd’hui une masse énorme de salaires qui ne doivent leur existence qu’à l’inlroductiou des machines, parce qu’elles ont mis un grand nombre de produits à la portée de tout le monde par la baisse des prix, et ont augmenté ainsi le nombre des consommateurs et par suite la demande de travail. C’est ainsi que nous sommes arrivés à cette conclusion eu apparence paradoxale, que l'introduction des machines élève le taux des salaires; je n’ai pas besoin de dire, toutes choses étant égales d’ailleurs; il est désormais bien entendu entre nous que cette restriction doit toujours être ajoutée à nos conclusions. 11 est clair que si la population augmentait encore plus rapidement que la demande de travail, les salaires ne hausseraient pas, mais au contraire baisseraient. Serait-ce la faute des ma-

160 COURS d'économie politique.

chines? En vérité, ce ne sei'aicnt pas elles (passez-moi une expression triviale), ce ne seraient pas elles qui auraient mis au momie les enfants des ouvriers.

Je passe à un autre point de vue.

Nous avons dit que le taux des salaires se proportionne aussi au prix, et en conséquence à la quantité des choses nécessaires à la vie des ouvriers. J’ai à peine besoin d'expliquer cette seconde partie de la proposition. 11 n’y a personne en effet qui ne sache que si demain, par suite d'une disette, par une circonstance quelconque, le prix du blé décuplait, les salaires réels des ouvriers baisseraient; car lors même qu’on doublerait, lors même qu'on triplerait le salaire nominal, l’ouvrier ne pourrait se procurer la même quantité de pain qu’aujourd’hui.

Eh bien, quel est, sous ce second point de vue, l’effet des machines ? Les machines peuvent être employées ( l’expérience le démontre) à la fabrication de toute espèce de produits. On peut les appliquer à produire les objets qu'on appelle de luxe et dont les ouvriers ne font guère usage, comme on peut les appliquer à produire les choses utiles aux ouvriers. Si on les applique à la production de choses dont les travailleurs ne fout point usage, leur introduction est sans influence sur le prix des objets nécessaires aux travailleurs. Ainsi, si on invente demain des machines qui fassent des télescopes meilleurs, plus abondants, ou moins chers qu'on ne les fait aujourd’hui, cela ne fera rien sous le point de vue dont il s’agit ici. Sous ce point de vue, je le répète, l’introduction des machines est sans influence, parce que le prix des choses nécessaires à la vie reste le même.

Si au contraire les machines sont appliquées à la production des choses nécessaires à la vie, quel est leur effet ? C’est la hausse des salaires. Mais ici, ne l’oubliez pas, de quel salaire parlons-nous? De celui dont il faut toujours parler, du salaire réel. Peu nous importe le salaire nominal, par la raison que, en cas de disette, si le blé coûtait dix fois plus qu’il ne coûte aujourd'hui, l’ouvrier dont le salaire nominal serait doublé pourrait fort bien mourir de faim. Eh bien, appliquez les machines à la production des choses nécessaires à la vie, quelle

TRKIZI^.WR LEÇON. 1GI

est la conséquence? Le prix de ces clioses baisse; on peut donc, avec la même quantité de travail, s’en procurer une plus grande quantité. Dire qu’une denrée baisse de prix, c'est dire qu'avec toute autre chose on eu obtient une plus grande quantité qu’auparavant.

Or, dans l'bypotbèse, tout est égal d’ailleurs; dans l’hypothèse, le nombre des ouvriers est resté le même, seulement le prix des choses nécessaires à la vie a baissé. Les salaires tendent donc à hausser, parce que l'ouvrier, avec la même quantité de travail, se procure une plus grande quantité de ces choses nécessaires.

Les ouvriers le savent bien. Aussi se réjouissent-ils, et à bon droit, quand ils apprennent la baisse de prix des denrées de première nécessité. Quand on veut leur prouver qu'ils seraient encore plus heureux si ces denrées étaient plus chères, c'est une conviction fort diincile à leur inspirer. En général, quand la baisse de prix des denrées de première nécessité vient d’une production plus facile et moins coûteuse, comme dans le cas de l'introduction d’une machine, il y a un bénéfice réel pour les salariés.

Mais cela est-il absolument sans exception ? ou bien y a-t-il des cas où, sous ce point de vue, l’introduction d'une machine peut être nuisible aux travailleurs? 11 y en a deux. Ils ont été mentionnés par deux économistes du premier ordre, très-favorables à l'introduction des machines, mais trop amis l'un et l'autre de la vérité pour rien dissimuler; ils ont été, dis-je, mentionnés par Ricardo et par Senior.

Je me borne aujourd’hui à vous poser les deux espèces; le temps nous empêche de les apprécier, d’en peser les conséquences; nous le ferons dans la séance prochaine.

Ricardo a dit : < Qu’arriverait-il si, cent ouvriers étant occupés à produire des choses nécessaires à la vie, on eu détachait cinquante pour les occuper à produire des machines? » Et sa réponse a été que les salaires baisseraient. Voilà le premier cas.

Voici le second : f Qu’arriverait-il si, une masse de choses nécessaires à la vie étant donnée, on introduisait des machines

162 COURS d'économie politique.

qui consommassent elles-mêmes une bonne partie de ces choses nécessaires à la vie qui étaient consommées par les ouvriers? » .Mais y a-t-il dans ce monde des machines qui mangent le pain et boivent le vin des ouvriers? Oui, messieurs, il y en a, et elles le font, non pas exactement comme l’âne de la iable, mais en occupant le soi qu’occupaient le blé et la vigne. Ce sont les animaux mis à la place des hommes.

Ces deux questions valent la peine d’étre étudiées, la seconde surtout, et c’est ce que nous ferons daus la séance prochaine.

Ricardo a posé celle question : Qu'arrive-t-il lorsqu'une partie des ouvriers occupés à produire des clioses nécessaires à la vie des travailleurs quittent celle branche de travail, pour se mettre à fabriquer des roaebines? El il ullirme, avec raison, que, dans ce cas, les salaires baissent momunlanéincnt, puiscpie , le nombre des travailleurs restant le nième, la quantité des choses destinées ù leur entretien diminue. — On s'est demandé si l'inlroduetion de machines qui eonsomiiieraient ellesmêmes une partie des choses destinées ù reutretien des travailleurs, ne ferait pas diminuer lu rétribution de ces derniers. Les machines dont on parle ici sont les animaux, et le fuit qui a donné lieu à l'Iiypothésc est la substitution dupilturage au labourage. Quant ii la réponse, elle n'est pas douteuse. Il est clair que, dans l'espèce, la quantité des choses nécessaires à la vie diminue, quoique le nombre des travailleurs reste le même, et qu'il y a, par conséquent, baisse des salaires pour un temps plus ou moins long.

Messieurs,

Ed examinant l'influence que rintroduclion des machines peut exercer sur le (aux moyen des salaires, Ricardo, quoique recounaissant d'ailleurs tous les avantages que produisent les machines, a cependant proposé l’exemple suivant, pour prouver que, dans des circoustances données, l'introduction des machines pourrait produire une baisse des salaires. Ses raisonnements et ses calculs, fort longs, fort détaillés, peuvent se résumer ainsi : Un producteur a un nombre quelconque d'ouvriers, de travailleurs, trente, je suppose. 11 les emploie ainsi qu'il suit : vingt

161 COURS d’économie pomtique.

prodnisonl ce qui est nécessaire à la consoninialion des trente; c’est-à-dire, pour nie servir d'une expression plus concise, que vingt produisent le salaire des trente, puisqu'ils produisent les choses nécessaires à leur entretien. Les dix autres produisent des choses utiles au producteur lui-méine et n’entrent point par conséquent en ligne de compte, quant à la production des choses que les travailleurs consomment.

Maintenant voici ce qui arrive dans l'hypothèse de Ricardo : Le producteur qui a ainsi trente travailleurs, distribués de la manière que je viens d'indiquer, le producteur découvre une machine qui peut lui procurer du bénéfice. 11 occupe alors une partie des travailleurs à construire des machines semblables.

Quel sera le résultat de l’opération? Pour le producteur, ce sera un gain, puisqu’il lui restera un bénéfice net plus grand que celui que représentait le travail des dix ouvriers. Mais, quand même il emploierait à la construction de ses machines le même nombre d’ouvriers qu’il employait auparavant distribués comme je l’ai dit, la quantité des choses nécessaires à la vie se trouverait diminuée, puisque les vingt ouvriers qui produisaient, je suppose, de la toile, des souliei-s ou autre chose que l’ouvrier consomme, seront employés à produire des roues, des pivots, des manivelles, etc.

Or, s’il est vrai, et nous l’avons démontré, je crois, d’une manière incontestable, s’il est vrai que les salaires se proportionnent non-seulement à la demande de travail, mais au prix des choses nécessaires à la vie, la production de ces choses diminuant, leur prix doit s’élever, et, par contre-coup, les salaires doivent baisser.

Voilà en résumé l’hypothèse de Ricardo. Eh bien, il faut le reconnaître, dans les termes de cette hypothèse, l’introduction de machines produirait, en effet, une baisse dans les salaires. Mais ne perdons pas de vue le motif de la baisse, car il se rattache bien intimement à la question des machines; pourquoi, daus l’hypothèse de Ricardo, y aurait-il une baisse dans les salaires? Quelle est la raison intime de celte baisse? Est-ce ce qu’on reproche ordinairement aux machines? est-ce le motif banal qui est dans la ImmicIio de tous ceux qui tranchent les

QUATOnziÈME LEÇON. 165

questions d'économie politique sans trop connaître les premiers éléments de la science? est-ce, en un mot, l’e.xcès de production?

Eh! non, messieurs; l'elTet des machines qui produisent beaucoup de choses nécessaires à la vie des travailleurs, est de faire monter les salaires relativement, parce que, avec le même salaire nominal, l'ouvrier peut se procurer plus de choses nécessaires à la vie.

Pourquoi, dans l'espèce, les salaires baisseront-ils? Parce que, tout au contraire d'un excès de production, il y aura diminution dans la production des choses nécessaires à la vie, puisque, dans l'hypothèse, une partie des ouvriers qui étaient occupés à cette branche d'industrie la quittent pour se vouer uniquement à la production des machines. Les salaires baisseront donc, non par cette raison singulière et bizarre que les produits augmentent, mais par la raison toute rationnelle et nécessaire que les produits diminuent. Il y avait hier mille travailleurs qui devaient se partager une quantité A de choses destinées à l'entretien des ouvriers. Les travailleurs restent mille, mais la quantité A devient À — B, c'est-à-dire A moins ce qui n'est plus produit parce que les travailleurs font autre chose. La quantité à partager diminue, le nombre des copartageants reste le même, la part de chacun doit donc diminuer.

Ainsi la proposition de Ricardo est juste, rationnelle. Mais, j'en conviens toutefois, je l'ai expliquée plutôt pour arriver à ces dernières considérations qui , comme vous le voyez , jettent de la lumière sur la théorie tout entière, que pour son importance pratique. L'importance pratique de cette question est presque nulle. L'effet que Ricardo signale peut agir momentanément dans une sphère fort étroite, dans une localité donnée, mais ses conséquences économiques générales ne valent pas la peine d'être prises en considération. Plus tard, la production de ces machines aurait les effets dont nous avons parlé, c'est-à-dire que les forces productives de la nation étant augmentées, la niasse des choses produites augmenterait également, les prix baisseraient, la demande de travail grandirait, et nous rentrerions dans le même cercle d'idées que nous avons parcouru dans la dernière séance.

1C6 COURS d’économie politique.

Voilà l’une des deux hypothèses que je vous signalais à la ûn de notre dernière réunion. Voici la seconde : * L’introduction des machines ne serait-elle pas préjudiciable aux ouvriers, ne diminuerait-elle pas la rétribution du travailleur, si les machines introduites étaient de nature à consommer elles-mêmes une partie plus ou moins considérable des choses destinées à l’entretien des travailleurs? »

Vous remarquez sans doute, messieurs, que ces questions se rapportent, comme nous le disions dans la dernière séance, au deuxième terme de la proportionnalité des salaires, c'est-à-dire à la quantité et, en conséquence, au prix des choses nécessaires à la vie.

Ce qui a donné lieu à la question que je viens d’adresser, c’est le fait qui a dicté à plusieurs économistes, surtout aux philanthropes, et, en particulier, à mon illustre ami M. de Sismondi, des pages si éloquentes; c’est ce fait que nous avons nous-méme rappelé dans une des dernières séances, c’est la substitution de la grande culture à la petite, et surtout la substitution du pâturage au labourage. Je le répète, même récemment, cette transformation a eu lieu. Ainsi en Irlande, en Écosse même, je crois, il y avait une grande quantité de petits laboureurs à qui on avait assigné un arpent, deux arpents, trois arpents. Sur ces petits lots de terrain la famille vivait; elle les exploitait tant bien que mal, elle en tirait les pommes de terre nécessaires à sa subsistance, elle en tirait l’berbe nécessaire pour nourrir une maigre vache, ou une chèvre; bref la famille vivait, en payant au seigneur (je me sers des termes du temps où cet état de choses s'est surtout établi dans le pays dont je parle ; on dirait aujourd’hui propriétaire), en payant, dis-je, au seigueur une très-faible redevance. La redevance, en effet, ne pouvait pas êtreconsidérable, parce que ces exploitants n’avaient ni les capitaux, ni les connaissances, ni l’étendue de sol dont ils auraient eu besoin pour faire de l’agriculture intelligente. C’était à force de travail manuel que l'homme arrachait à ces terrains leurs produits; mais enfin toujours est-il que, d’une façon ou d’une autre, la famille vivait, toujours est-il qu’elle avait son pain quotidien et un abri.

Cependaot il n’a pas été difliciie de découvrir qu’il y avait là uue masse énorme de produit brut, mais que le produit net pour le propriétaire était peu considérable; et comme la marche de la société, en Europe, a toujours tendu depuis longtemps à donner un grand relief à la richesse proprement dite, au possesseur de gros revenus, les propriétaires sous l’influence de ce fait social ont été naturellement amenés à tirer le plus grand parti possible de leurs possessions. Alors chacun s’est dit : ( Dans mon domaine il y a cinquante petits tenanciers; ces petits tenanciers doivent vivre, je ne puis donc exiger d’eux qu’une redevance minime. Mais si je les mets tous à la porte, si, avec mes cinquante petites fermes, je fais un vaste domaine, si, au lieu d’y mettre des hommes, je le couvre de moutons ou de chevaux, si, au lieu de cinquante familles, j’y installe trois ou quatre bergers, si, au lieu d’exporter une faible quantité de médiocres céréales, je me fais marchand de viande, de beurre et de lait, mes affaires iront beaucoup mieux. »

Le calcul n’était pas difliciie. Eh bien, l'opération a été faite dans plusieurs localités, et a produit deux résultats ; nous avons déjà parlé de l’un : vous comprenez qu’il y a là un déplacement plus ou moins brusque du travail, et en conséquence tous les inconvénients, toutes les souffrances temporaires, dont nous avons commencé par reconnaître la réalité, dans tout passage trop prompt d'un état à un autre. Mais indépendamment de cette considération, n’y a-t-il pas un autre effet?

Oui, messieurs; ces chevaux, ces moulons, ces vaches sont des machines, des machines animées, si vous voulez, nous n'en sommes pas à discuter l’âme des bétes, mais enfin ce sont des machines, quand vous les employez à l’exp’oitation sous une forme ou sous une autre. Que consomment-elles ? elles consomment la portion des travailleurs ; peu importe qu’au lieu de la consommer sous forme de blé ou d'orge, elles la consomment sous forme de foin ou d’avoine; toujours est-il qu’elles consomment la quantité de choses nécessaires à la vie que les hommes consommaient auparavant. Ainsi, lorsque, daus un vaste domaine, à la place de cinquante, de cent familles de petits fermiers, on met deux, trois, quatre mille têtes de bétail,

COURS d'i^conümie politique.

ce bétail, encore une fois, consomme ce que consommaient les cent familles. Les cent familles le consommaient sous forme de pommes de terre, d'orge ou d'autres denrées appropriées à la nature humaine; les moutons ou les chevaux le consomment sous forme d’avoine, d'herbage ou autres substances propres à les alimenter.

Ëh bien , quelle est la conséquence de cela ? C’est que la masse des choses nécessaires à la vie de l'homme diminue d'autant. En eflet, le propriétaire du domaine en question enverra sur le marché des laines surtout, il n'y enverra pas de blé; et quand même il y enverrait la même quantité de choses nécessaires à la vie, cela serait indiiférent. Pourquoi? Parce qu’il a augmenté le nombre des consommateurs, parce que, à côté du nombre des travailleurs qui reste le même, puisqu'ils ne meurent pas le jour où leur propriétaire les expulse, à côté, dis-je, du même nombre de travailleurs, se trouvent ces machines qui viennent partager avec eux les choses nécessaires à la vie. Donc le prix doit augmenter; donc les salaires baissent, parce que le prix augmente, parce que le nombre des consommateurs est plus grand, ou parce que la production diminue, c'est la même chose.

Cette conséquence est irrécusable, cet effet est incontestable. Il est parfaitement certain que si, à la population agricole d’un arrondissement occupée à produire des choses nécessaires à la vie, on substituait des animaux qui consommeraient, sous une forme ou sous une autre, les aliments que la population humaine consommait, sans que la quantité des produits pût augmenter en même temps, il est parfaitement certain que les salaires baisseraient, parce que la quantité des choses nécessaires à la vie diminuant et le nombre des bouches augmentant, le prix des vivres serait plus élevé.

Ceci n'est pas un fait particulier, c'est un fait que nous retrouvons en grand dans l’histoire. Il y a eu un temps où, vous le savez tous, la puissance individuelle se mesurait, non proprement au taux de la richesse de l’individu, de la richesse du moins telle que nous l'entendons, mais à la force matérielle que l'iudividu pouvait déployer. Quel était alors rhomnie considé-

rabic? C’était celui qui, en montant à cheval et en convoquant tous ses dépendants, était suivi par le plus grand nombre de bras prêts à se battre avec lui et pour lui ; alors pour être un homme considérable il fallait avoir... de la terre et du revenu net? Non; de la terre et des hommes. Avoir beaucoup de terre, et par la terre beaucoup d’hommes, c’était là l’essentiel. Entre le chef et scs hommes, il n’y avait pas, relativement aux jouissances de la vie, une très-grande différence; le chef, sans doute, occupait dans la salle du banquet une place un peu plus élevée, mais au bout du compte il n'y avait pas une grande différence dans la nourriture et dans les habillements, et une quantité de choses, qui aujourd’hui sont indispensables, je ne dis pas à un homme riche, mais à un homme aisé, étaient alors parfaitement inconnues aux chefs comme aux subalternes. Encore une fois, dans ce temps-là, la puissance consistait dans la terre et dans les hommes; dans la terre, parce qu’elle donnait les hommes.

Que nous font les hommes aujourd’hui? Si un millionnaire, un homme ayant cinq, six cent mille livres de rente montait demain à cheval, par qui serait-il suivi? Par son groom, pourvu encore qu’il fût bien prouvé qu’il ne va pas faire quelque chose qui puisse compromettre la vie ou les intérêts personnels de ce groom.

D'où vient donc aujourd’hui l’innuencc ? Ce n’est pas de la terre et dcsjiomnies, mais de la richesse. Le ciel me préserve de vouloir dire par là que tous nos soins ne doivent tendre qu’à nous procurer de la richesse! Nul, plus que moi, n'est convaincu qu’il y a une puissance qui est, au fond, au-dessus de la richesse, quoique peut-être ses succès ne soient pas aussi immédiats; nul n'est, plus que moi, convaincu qu’il y a une puissance morale et intellectuelle qui, même comme moyen humain, n’a pas à redouter la concurrence de la richesse. Mais, quoi qu’il en soit, toujours est-il que la force sociale que les hommes tirent de leur fortune ne se formule pas aujourd'hui comme alors.

Maintenant (quoique nous ne soyons pas ici pour comparer des états sociaux sous le point de vue des jouissances personnelles, de la moralité publique), maintenant, dis-je, les populations dont je parle étaient-elles plus heureuses que les nôtres?

i70 COURS D’iCONOXIB ROLITIQÜE.

On l’a beaucoup dit, et ecpendanl je me permets d’en douter ; je parle ici de bonheur matériel.

II est vrai que ces familles logées ainsi sur la terre de leur seigneur, exploitant celte terre (je ne parle pas des serfs, remarquex-lc bien; je parle des petits tenanciers), il est vrai que ces familles avaient une sorte d'aisance assurée; elles n’avaient pas à craindre ces brusques oscillations aux<iuellcs, dans le monde moderne, les travailleurs sont souvent exposés.

Mais la différence entre les populations d'alors et celles d’aujourd'hui se résume dans un mot ; cette époque était l’état stationnaire; la nôtre est l’étal progressif. CcIIc-Ià avait tous les avantages. Je le reconnais, d’une position connue, déterminée; la nôtre a les désavantages d’une position souvent flottante et incertaine. Mais, le premier état durant, il n’y avait pas d’avenir pour l’espèce humaine; elle se trouvait, pour ainsi dire, parquée au physique comme au moral, tandis que, pour nous, je ne vois pas de limites infranchissables. II s’en trouvera sans doute, parce que la nature humaine n’est pas chose infinie, mais l’œil de l’homme ne les voit pas : l’Éternel seul pourrait nous les montrer.

Dès lors, il vaut bien la peine de racheter, même par des incertitudes, même par des souffrances, cet avenir non dequelques individus, mais de l’humanité tout entière. Seulement c’est un devoir impérieux pour ceux qui, dans cette carrière, marchent à la tête, de se retourner souvent pour s’assurer que les masses suivent et pour leur faciliter la route. Il n’y a pas de conquête où le devoir du chef et des généraux, si je puis parler ainsi, leur commande plus impérieusement de se tenir à la tête de l’armée, en surveillant sa marche et en la facilitant, meme au prix de leur intérêt personnel.

Revenons à la question économique. L’humanité, dans les pays civilisés, a passé par les transformations agricoles dont je parle. Elles sont peut-être difficiles à traverser, et l'histoire le prouve. Mais quel a été le résultat final? Une augmentation très-grande dans la production, même agricole ; et il n'y a pas d'homme, je ne dis pas versé dans l’économie politique, mais versé dans l’agriculture, qui ne sache que, par ces procédés, la

terre se fertilise, et qu’au bout de quelque temps, la masse des choses nécessaires s'accroît sur le marché.

Il en a été ainsi, cl c'est pour cela que les populations se sont accrues. Croyez-vous qu’elles auraient pu augmenter si la quantité des choses néoessaircsà la vie était restée dans les anciennes limites? Impossible. 11 y a sans doute à regretter que les accroissements de la population ne se soient pas toujours et partout mieux proportiunués à raerroissement des subsistances. C’est là le dernier terme de la prévoyance humaine en économie politique. Il y a même, sous ce rapport, du progrès, et félicitonsnous de pouvoir ajouter qu'il y a surtout du progrès dans le pays que nous habitons. La population française est une de celles qui dépassent le moins les limites d’une juste prévoyance. Cependant il y a encore un progrès à atteindre en cette matière; il y a encore à bien répandre, dans toutes les classes de la population, cette importante vérité que le père de famille est au fond le maitre du sort de sa postérité, qui est prospère ou misérable scion qu’il est gouverné par la raison ou qu’il cède à la brutalité de la passion.

Mais il n’est pas moins vrai que le devoir imposé à ceux qui se trouvent à la tête des sociétés est, je le répète, de faciliter cette transition qu’amène la marche de la civilisation, de la faciliter par tous les moyens que la raison autorise et que l'humanité réclame. Car nous ne sommes pas de ceux qui, de la théorie de la population, quelque vraie qu’elle soit en ellemême, tirent la conséquence que l’imprévoyance et l’erreur doivent être punies de mort, de la mort de la souffrance et du dépérissement, de la n>orl lente cl douloureuse.

L'effet de l’introduction de ces machines animées dont nous parlions, est donc irrécusable. Si l'opération est faite brusquement, il y a une diminution dans les salaires. Mais celte diminution cesse bientôt. Llle cesse d’abord parce que la puissance agricole donne des résultats plus abondants, et ensuite il faut malheureusement reconnaître que souvent l’équilibre se rétablit par un moyen que l’humanité désavoue. Les familles ainsi arrachées à leur domicile, à leurs habitudes, à leurs moyens ordinaires de subsistance, sont promptement décimées par la

17â COUBS d’économie politique.

maladie et la mort; et alors l’équilibre se rétablit par la plus fâcheuse des causes, la diminution du nombre des travailleurs. Lorsque les petits tenanciers d’un grand propriétaire ont dû quitter les chaumières qui les avaient vus naître, eux et leurs familles, pour aller sur une plage aride, sur les bords de la mer, et passer instantanément de l'état paisible et assuré d’agriculteur à l’état fatigant et incertain de pécheur, il n’y avait pas à espérer que ce brusque changement ne coûtât pas la vie à beaucoup d’entre eux.

Le fait est donc irrécusable; mais il est plus rare aujourd'hui, parce que nous ne sommes plus dans l’état où ces brusques transitions sont â faii*e; elles sont faites. Cependant il ne faut pas oublier que, partout où une population agricole doit brusquement changer d’état, partout où il s'agit de diminuer le produit brut pour augmenter le produit net, la justice et la raison demandent qu’on y apporte beaucoup de ménagement, et que, précisément en vue de ce produit net plus considérable qu’on obtiendra un jour, on ne recule pas devant les sacrifices que réclame l’humanité.

Esl-il vrui qii'en autorisant la libre importation des produits étran^cers, ou porte une atteinte grave au travail nulioiial? Non certes; car, pour obtenir les produits etrangers, il faut livrer en échange des produits indigène.s. La demande de travail national ne diminue donc pas pur suite de rimportalion ; elle augmente, nu contraire : en eflet, si réirunger envoie ses produits sur notre marebé, c’est qu'il peut les vendre ù plus bas prix que le producteur franeais; le consonimaleur fuit donc une épargne; or, toute épargne amène une augmentation dans la demande de travail, et |iartaiil une hausse des salaires. Nous sommes loin de nier cependant que, lorsqu’on supprime brusquement les barrières opposées à l’importation, il n’y ait un moment de transition douloureuse {tour une partie des travailleurs. — Erreur de ceux qui croient que les consommations improductives, même exagérées, sont utiles aux ouvriers. N"est-il pas évident que l’Iiumme qui épargne, cbaqueannée, une partie de son revenu, augmente continuellement, par ces épargnes successives, le capital national, et occasionne, par consé<|uent, nii accroissement continu et de plus eu plus grand de la demande de travail ?

Messieurs ,

H est deux opinions assez communes et répandues dans la classe des travailleurs. Il importe de les examiner, parce qu'elles peuvent entraîner dans des erreurs sérieuses, même d’application. L'une de ces opinions est que le taux des salaires peut être modifié, d'une manière défavorable aux travailleurs, par l'introduction des produits étrangers ; l’autre, qu’il est de l’intérét des travailleurs, pour la hausse de leurs salaires, que les riches se livrent à des dépenses considérables, que la consom-

COURS d’iSconomie politique.

mation improductive s'étende ; en d'autres termes, que ce qu'on appelle vulgairement luxe est utile aux travailleurs, comme moyen d'amener une hausse dans les salaires.

Ceux d'entre vous, messieurs, qui m'ont fait l'honneur de suivre mes cours précédents, peuvent se rappeler que nous avons déjà traité ces questions sous le point de vue général de la richesse. Nous nous sommes déjà demande s'il était vrai que l'importation des produits étrangeis, en d'autres termes, la liberté du commerce, fût nuisible à la production de la richesse nationale. De même nous avons, sous le point de vue général, parlé des consommations improductives. Cependant, à cause de leur importance, j'examinerai de nouveau ici ces deux questions, sous le point de vue particulier plus restreint de leur influence sur le sort de la classe travaillante, en d'autres termes, sur le taux des salaires.

On a dit que, lorsqu'on favorisait l'introduction des produits étrangers, on portait une atteinte grave au travail national. C'est, en effet, un des principaux arguments derrière lesquels se sont abrités les défenseurs du système prohibitif, parce qu'ils trouvaient là deux avantages : l'un de mettre en avant une opinion qui, si elle était fondée, serait à la fois d’une haute importance non-seulement économique, mais politique; l’autre de dissimuler ainsi leur intérêt personnel, car ce n’était plus une objection qu'ils faisaient comme capitalistes, comme entrepreneurs, c'était une objection qu'ils présentaient dans l'iutérét des classes travaillantes, et ils se donnaient ainsi tous les honneurs de la philanthropie.

Maintenant qu’y a-t-il de fondé dans cette opinion? D'abord, messieurs, il est impossible de ne pas être frappé à la fois d’une contradiction et d’une imprudence qu'on y rencontre. Je dis d’une contradiction et d'une imprudence à la fois ; car si l'introduction des produits étrangers est nuisible au travail national , comment se fait-il que, tout en admettant cela, on puisse soutenir eu même temps que l'introduction des machines n'est pas nuisible au travail national? Eu eifet, messieurs, qu'est-ce que l’importation des produits étrangers? 11 n’y a pas un de vous qui UC soit frappe à l'instant même de son analogie avec

QUINZIÈME LEÇON. i75

l'introduction d'une machine nouvelle. C'est une augmentation, c'est un accroissement de la puissance productive. Cet accroissement, an lieu d'étre le résultat de roues, d'engins, de la vapeur, est celui de bras, d'un sol, de machines qui sont en dehors de la frontière. Mais l'effet est le même. C'est une augmentation sur le marché donné, sur le marché français, par exemple, si nous prenons notre pays pour théâtre, c'est un accroissement de puissance productive et de production. Vous pouvez considérer la production étrangère, la production belge, par exemple, comme une grande machine placée à la frontière et qui lance ses produits sur le sol français.

Ainsi, je le répète, comment pouvait-on sérieusement s’élever d’abord contre l'importation des produits étrangers, et soutenir ensuite que les producteurs français, qui appliquaient la puissance mécanique à la production, ne faisaient pas une chose nuisible aux travailleurs ? Si l’un est nuisible, l’autre l’est aussi; si l'un est innocent, l'autre l'est également.

J’ai dit contradiction et imprudence; car si les ouvriers avaient compris la question dans toute son étendue, en partant des principes qu'on leur accordait, ils auraient pu en tirer la conséquence qu’il fallait, à la vérité, prohiber les marchandises étrangères, mais que, par la même raison, il fallait mettre les machines en pièces. Il y avait donc dans l'opinion émise, je le répète, contradiction et imprudence à la fois.

Laissons maintenant tous ces arguments suggérés par l’intérêt personnel et qui, heureusement, n’appartiennent point à la science ; envisageons la question eu elle-même, d'après les faits généraux et les principes de la science économique.

Prenons un marché quelconque. On importe sur ce marché une certaine quantité de produits étrangers. Nous demanderons d'abord de quelle nature sont ces produits. Consistent-ils en choses dont les travailleurs ne fout aucun usage, en dentelles, en tapis, en châles de l'iude ? ou bien consistent-ils en choses dont les travailleurs font usage, qui leur sont nécessaires, utiles, comme du blé, des bestiaux, des fromages, etc. ?

Plaçons-nous dans la première hypothèse. On importe une certaine quantité de produits étrangers dont l'ouvrier ne fait \

COURS d’économie politique.

aucun usage; on importe des tapis, des châles de l'Inde, des dentelles, ou d’autres objets de même nature. Qu’arrivera-t-ii, toujours dans les limites de la question que nous examinons aujourd'hui, qu’arrivera-t-ii relativement au travail national, et par conséquent aux salaires?

Eh bien, messieurs, nous le disons avec la franchise et la sincérité que nous avons toujours apportées dans ces questions, il pourra arriver un déplacement brusque, fâcheux, douloureux du travail. Il n’y a pas de doute que si demain, au lieu d'employer les tapis chèrement fabriqués eu France, nous avions la libre importation des tapis d’Orient, que si demain nous pouvions avoir pour trois ou quatre cents francs ce qui nous en coûte aujourd'hui quinze cents ou deux mille, il n’y a aucun doute que la plupart des fabriques de tapis français devraient s’arrêter. Eu conséquence les ouvriers employés à celte industrie, si le changement arrivait brusquement, se trouveraient à l’instant même dépourvus de travail et par là de salaires. Il leur faudrait passer à une autre industrie, chercher une autre occupation, et nous, qui ne vouions jamais dissimuler les difficultés réelles qu’on rencontre lorsqu’il faut passer de la théorie à la pratique, nous reconnaissons hautement que ces déplacements, ces transitions sont toujours pénibles; que tel ouvrier qui a travaillé dix, quinze, vingt ans de sa vie à faire toujours la même chose, surtout aujourd’hui que le travail est si divisé, passe difficilement à l’âge de quarante ou cinquante ans à une industrie nouvelle. Il dit alors avec douleur, et non sans raison, ce que disait naguère devant un tribunal un homme qui s’était livré jusqu’alors à une bien triste industrie : t J’ai fait un métier trente ans de ma vie, je n’en sais pas d’autre. * Le métier qu’avait fait jusqu’alors cet homme diminuait de beaucoup l’intérét qu’aurait pu inspirer sa position, mais il n’est pas moins certain que celui qui, sous l’égide d’une loi, bonne ou mauvaise, s’est livré à telle ou telle industrie, s’il a fait fausse route, l’a faite par suite de la législation qui a mis l’industrie en serre chaude; il n’est pas moins certain que ces déplacements, ces transitions sont toujours difficiles.

Aussi, lorsqu’on demande que ces transitions ne soient pas

brusquement faites, lorsqu’on demande que des erreurs involontaires ne soient pas punies de la plus cruelle des peines, celle du manque de nourriture, on est dans le vrai et dans le juste; mais, hors de là, y a-t-il quelque chose de fondé dans l’opinion que nous examinons?

Non, messieurs, hors de là il n’y a qu’erreur, et la démonstration en est facile. En effet, quand vous importez ces denrées étrangères (c’est le point capital qu'il ne faut jamais perdre de vue), quand vous importez ces tapis ou ces châles, est-ce un présent que l'élrauger fait à la France? S’il eu est ainsi, tant mieux ; la richesse ^auçaise augmentera sans travail, les fabricants et les ouvriers qui travaillent aux châles et aux tapis appliqueront leurs forces productives à autre chose, la France aura autre chose, plus des tapis et des châles.

Mais il n'en est pas ainsi, ce n’est pas un présent qu'on nous fait. Les denrées ne nous arrivent, ne nous restent et n’entrent dans notre consoiuinaiion, qu’autaut que nous les payons.

Or, avec quoi les paye-t-on? Avec des produits français; encore une fois, on ne les paye pas autrement.

Mais, dira-t-on, les Turcs pour leurs tapis veulent de l’argent, ils veulent de l’or, voire même telle monnaie particulière. Eh ! qu’importe? l'argent, l'or, la monnaie particulière que vous donnez au marchand de Smyrne, est une marchandise comme une autre. Comment pouvez-vous les lui donner? En vous les procurant. Et comment pouvez-vous vous les procurer? De deux choses l'une, ou vous avez chez vous des mines d’or et d’argent, ou vous n’en avez pas. Si vous avez ces mines, vous donnez de l'or et de l’argent comme vous donneriez du blé ou tout autre produit national; si vous n'avez pas de mines, vous donnerez des marchandises françaises aux nations qui ont de l’or.

Ce n’est donc pas chose sérieuse que cette prétendue difficulté; ou ne paye qu’avec des produits, on reçoit de la richesse en donnant en échange une partie de sa propre richesse.

Qu’arrivera-t-il donc? Il arrivera que, directement ou indirectement, peu importe, quand le marchand étranger vous livrera les cachemires, les lapis qu’il a fabriqués, vous lui livrerez

COURS D'icONOMIE POLITIQUE.

en échange des pendules, des bijoux, des machines, des chapeaux ou telle autre chose que nous aurons fabriquée en France et que nous n’aurions pas produite s’il n’eût pas existé de débouché. N'est-il pas évident que si vous importiez pour un million de cachemires que vous payiez avec des pendules, des bijoux ou tel autre produit de la fabrique française, l’importation de ces cachemires n’ayant plus lieu, vous ne serez plus eu état de fabriquer les choses qui étaient destinées à les payer? Au lieu de faire les pendules, les bijoux, les chapeaux qui servent à payer les cachemires, les ouvriers feront les cachemires que vous n’achèterez plus à l'étranger.

Il pourra donc y avoir, par suite de l’importation des produits étrangers, un déplacement fâcheux pour tels ou tels individus adonnés à telle ou telle industrie particulière; mais qu’on ne vienne pas nous dire qu'il y aura une baisse générale dans le taux des salaires, puisque la demande de travail restera la même et qu’il y aura seulement un changement dans la nature des choses produites.

Je fais même une concession quand je dis que la quantité de travail restera la même; je fais une concession et je ne tiens pas un langage rigoureusement exact : car au contraire la demande du travail national devra augmenter.

En effet, lorsque nous aurons ces produits étrangers, pourquoi les aurons-nous? Pourquoi, au lieu d’étendro dans notre salon un tapis français, y étendrons-nous un tapis de Smyrne? Sera-ce uniquement pour avoir un lapis de Smyrne, au lieu d’un tapis français? Non, ce sera parce que le tapis de Smyrne coûtera moins que le tapis français, ou sera meilleur pour le même prix, ce qui revient au même ; ce sera parce qu’il y aura avantage à employer le tapis de Smyrne, au lieu du tapis français. Le consommateur de tapis fera donc une épargne.

Ce que je dis des tapis, dites-le de toutes les autres marchandises étrangères. Si, malgré les frais de transport, elles peuvent être vendues avec profit en France, c’est que le consommateur y gagne.

Or si, les jouissances d’un individu restant les mêmes, il y a dans sa dépense annuelle une économie, je suppose, de 10 0/0,

que fera-t-il de ces 10 0/0? Eh! messieurs, ne voyez-vous pas, n’avoDS-nous pas dit souvent dé;à, qu'il fera de deux choses l'une : ou il augmentera ses jouissances de 10 0/0, et, pour augmenter ses jouissances de 10 0/0, il achètera plus de produits et augmentera par conséquent la demande de travail; ou bien il convertira ces 10 0/0 en capital qu'il appliquera à la production ; il augmentera ainsi le capital national, il augmentera donc la demande de travail et contribuera à l'élévation des salaires.

Maintenant, si cela est vrai des choses qui ne sont pas nécessaires, utiles aux ouvriers, cela est bien plus évident encore lorsqu'il s'agit de l’importation des objets dont ils se servent. En effet, quels sont les deux éléments auxquels se proportionne le taux des salaires? Ce sont, en supposant la population toujours la même, la demande de travail et le prix des choses nécessaires à la vie. Ainsi, le salaire nominal était de quarante sous, je suppose, le pain coûtant douze sous, le vin coûtant huit sous, et ainsi de suite; si, le salaire restant le même, le pain tombe à huit sous, le vin à six sous, et ainsi de suite, il est clair que la rétribution des ouvriers hausse, en ce sens qu'avec le même salaire, iis peuvent se procurer une plus grande quantité de choses nécessaires à la vie; dès lors ils peuvent augmenter leurs jouissances, ou faire des épargnes.

Supposons donc que l'importation ail lieu pour les choses nécessaires à la vie, pour les céréales, pour les bestiaux, pour les fromages, etc.; indépendamment du raisonnement que nous faisions tout à l'heure, et qui prouve que, .s'il peut y avoir déplacement, il n'y a pas diminution de travail, il faut faire une seconde observation ; c’est que, l’importation consistant en choses nécessaires à la vie, le fonds de consommation des ouvriers augmente, ou qu’en d’autres termes, le prix des choses nécessaires à la vie baisse; et, comme nous avons prouvé que la demande de travail ne diminue pas, avec le mémo salaire on peut se procurer plus de choses nécessaires à la vie.

Voilà pourquoi , ainsi que nous avons eu occasion de le dire dans une autre séance, la classe itvivaillaule coiiiprciid très-bien

180 COURS d'économie politique.

que les lois prohibitives appliquées aux choses nécessaires à la vie ne sont nullement dans son intérêt, quoi qu'on en dise, parce que, encore une fois, ce qu'on importe est payé par des produits, et que, par conséquent, il peut bien y avoir déplacement, mais non pas diminution du travail. S'il n'y a pas diminution dans le travail national, il n'y a pas de baisse dans les salaires; il y a même une hausse quand on importe des choses nécessaires à la vie, puisque le prix de ces objets diminue.

C’est donc, et je ne me lasserai jamais de vous le répéter, c'est donc un des cas où l'économie politique, que nous avons appelée pure ou rationnelle, nous donne des réponses, des solutions qui sérieusement ne sont pas contestables, mais où, en même temps, l'économie politique appliquée doit tenir compte des maux et des souffrances locales et temporaires que les modifications dans l’état du marché entraînent nécessairement à leur suite; et, tout en vous disant qu'eu dernier résultat la richesse nationale augmente au lieu de diminuer, et que le taux des salaires, s'il n'est pas paralysé par une augmentation de population, tend plutôt à hausser qu'à baisser, elle ne peut pas vous dissimuler que ces vérités générales peuvent, dans l’application, devenir une cause très-grande de souffrances pour les travailleurs forcés de quitter leur travail habituel, pour aller se caser dans des industries qui leur sont inconnues.

Je passe à l'autre opinion, et j'ai presque dit à l'autre préjugé. Il est. commun d'entendre dire, surtout dans la saison, non pas belle, mais joyeuse, où nous nous trouvons, que les travailleurs seraient bien misérables, si la classe opulente ne se livrait pas à des dépenses d'ostentation, de plaisir et de luxe.

Je ne veux en aucune façon faire ici un sermon, je ne veux en aucune façon jeter sur ces dépenses un blâme qu'elles ne méritent pas quand elles sont retenues dans certaines limites; mais établir en principe que plus on dépense ainsi, plus on agit dans l'intérêt des classes qui travaillent, c'est seconder un préjugé funeste, et autoriser une erreur qui n'est pas sans conséquences.

N’est-il pas évident, dit-on, que si personne au inonde ne dépensait, on ne travaillerait pas? C'est parfaitement vrai. Il

UHINZIKME LIÜÇON. 181

est parfaitement vrai que si tous ceux qui ont un revenu quelconque consentaient à le mettre de côté et à se refuser, nonseulement toutes jouissances, mais même les choses nécessaires à la vie, le monde finirait, et qu'il n’y aurait plus de travail, ni par conséquent de salaires. Mais, d'un autre côté, si les capitalistes, puisqu’on veut argumenter ainsi par l’absurde, si les capitalistes s’avisaient demain de consommer tous leurs revenus, ou même, si on veut, tous leurs capitaux en banquets, en feux d’artifice, en choses dont il ne reste absolument rien une heure après, est-ce qu’on travaillerait le mois suivant? La différence entre ces deux hypothèses absurdes, c’est que, dans le premier cas, comme le capital serait toujours là, on pourrait se remettre à travailler, tandis que, dans le second cas, le capital étant dévoré, il faudrait, si l’on changeait enfin d’avis, recommencer l’œuvre sociale ab ovo, comme une peuplade de sauvages; il ne resterait que ce qui ne peut se consommer, c’est-à-dire les connaissances, le capital intellectuel. Il ne faut donc pas poser la question en ces termes. Si on veut nous dire que, entre l’avare qui, se contentant d’un morceau de pain, enfouit tous ses revenus, et le prodigue qui dépense gaiement tous ses revenus et qui gaspille même quelques parcelles de son capital, la préférence doit être donnée peut-être au prodigue, on peut le concéder, car si l’assertion n’estpas bienexacte, elle n’a pas du moins de grandes conséquences économiques, pai-ce que ce sont là des faits partiels, accidentels, qui n’ont aucune importance aux yeux de la science.

Remontons aux principes. Les salaires (en supposant toujours la population immobile, parce que sans cela les termes de la proposition varient), les salaires, dis-je, sont comme la demande de travail et la quantité de choses nécessaires à la vie. Cela étant, représentons-nous la consommation improductive et la consommation productive ; prenons un individu (ce qu’on dit d’un individu, on peut le dire du corps social tout entier), qui ait 10,000 francs de revenus; il consomme ces 10,000 francs en choses nécessaires à la vie et en jouissances; au bout de l’année il n’a rien épargné, il n’a pas non plus entamé son capital. Un autre individu a également 10,000 francs de revenus, il eu

IG

182 COURS tt'éCONOIIIE POLITIQIC.

dépense 7,000, et U lui en reste, à la fin de l'anuée, 3,000.

On dit : < Le premier a été plus utile aux travailleurs que le second, parce qu'il les a fait travailler pour 10,000 francs, tandis que le second ne les a fait travailler que pour 7,000 fr. •

Mais cela estril vrai? Qu'est -ce que celui qui a épargné

3.000 francs peut en faire, an bout de l'an? Que pourra-t-H faire des 30,000, 40,000 ou 30,000 francs qu'il aura épargnés au bout d'un certain nombre d'années?

il ne faut pas se payer d'apparences. On dit ; i II Ifts placera dans les fonds publics. » — Qu'importe? Il les place daus les fonds publics, je le veux bien; mais quand il va à la Bourse et dit à sou agent de change ; i Placez-moi ces 30,000 francs, achetez-moi, je suppose, 2,300 francs de rentes, il est bien évident qu'il y a un vendeur de ces 2,300 francs de renies. Est-ce que les fonds publics ne sout pas comme l'eau de deux bassins qui déverseraient constamment l'un dans l'autre ? Si donc il se fait acheter 2,300 francs de rentes, c'est qu'il y a une autre personne qui les vend. — « Il achètera une terre. > — Mais s'il achète une terre, c'est qu'il y a une autre personne qui la vend. El cette personne-là, qu'achètera-t-elle ? — i Elle achètera une maison. i — Et celui qui vendra la maison, que fera-t-il des

30.000 francs qu'il en aura retirés? 11 faudra toujours trouver un placement des 30,000 francs comme capital producteur. Après tous les détours que vous pourrez faire, vous trouverez toujours les 30,000 francs appliqués comme capital à la production et demandant du travail.

Je reviens donc à mes deux hommes. L'un dépense chaque année ses 1 0,000 francs, l'autre en épargne 3,000. Ces 3,000 francs ne demandent-ils pas du travail ? Eh ! sans doute, ils demandent du travail comme capital producteur. Ils augmentent la masse du capital national, ils causent une demande de travail bien plus assurée, bien plus permanente que celle du premier.

Généralisez le système du premier et supposez qu'il eût été appliqué à la France du temps de Louis XI, sans jamais changer : nous serions maintenant aussi riches que nous l'étions au temps de Louis XI, c'est-à-dire que nous marcherions dans la boue jusqu'aux chevilles, c'est-à-dire qu'il n'y aurait pas un

QUWZlIliK LEÇON. i 83

travailleur qui eût des bas et des souliers. Voilà où l'on en était alors et voilà où nous n'en sommes plus aujourd'hui; car ne nous faisons pas illusion : je ne veux pas nier qu'il n'y ait encore aujourd'hui des souffrances, je ne veux pas nier qu'il ne faille faire des efforts pour améliorer de plus en plus le sort des travailleurs; mais lorsqu'on le compare à ce qu'il était lorsqu'ils marchaient pieds nus dans la fange, on ne peut s'empêcher de reconnaître les progrès de la société, même sons ce rapport.

Si donc, à partir de I^uis XI, chacun avait dépensé tout son revenu annuel, la richesse française aurait été stationnaire. Comment a-t-elle augmenté et augmeuie-t-elle plus peut-être qoebien des personnes ne le croient? comment a t-elle augntenté de telle sorte que ie pays, après avoir résisté à des désastres qui auraient anéanti bien d'autres nations, en est sorti plus fort, plus peuplé, plus actif, plus industriel? Àu moyen des épargnes, par l'augmentation du capital national sous toutes ses formes, et, sans ce puissant aide, vous ne verriez rien de ce que vous voyez aujourd'hui.

Heureusement, les maximes dont je parle n'ont pas d’action, et, s’il y a quelques personnes qui dépensent follement tous leurs revenus, la masse d’un pays n’agit pas de la sorte; heureusement, les pères de famille pensent à leur famille ; heureusement, l’esprit d'économie et de prévoyance domine; et il dominera de plus en plus, à mesure que la civilisation fera des progrès, à mesure que le sentiment de la dignité humaine se généralisera davantage, à mesure que le père de famille sentira plus vivement le besoin de laisser ses enfants dans un état qui ne soit pas au-dessous du sien.

C'est ainsi que les nations progressent, c’est ainsi qu’elles s’élèvent, c’est ainsi, je le répète, qu’elles se ntcltcnt en état de tenir tête, même à de grandes catastrophes. La France a perdu des milliards d'une façon ou d'une autre; eh bien, elle est plus riche, incomparablement plus riche qu'elle n’était avant ses désastres. Cela est dû aux épargnes, à l'augmentation du capital ; cela est dû à ce puissant levier qui seul peut élever, si je puis parler ainsi, la masse de la nation à un état de plus en plus satisfaisant.

Qu’on ne vienne donc pas nous faire l’éloge des dépenses

18i COURS d’économie politique.

folles, des dilapidations de capitaux. C'est une proposition également contraire à la saine raison, à la bonne morale et à la science économique; non que je veuille, je le répète, empêcher l'homme de jouir du bien-être qu’il s’est procuré honorablement, non que je prétende qu’il ne lui soit pas permis de se procurer les plaisirs que sa nature comporte et que sa raison justifie, non que je soutienne que, pour augmenter le capital national, il faille faire de la nation une réunion d’anachorètes. Non, messieurs; il y a aussi un élément de progrès dans ces jouissances, et, je l’ai déjà dit, à mesure que les classes travaillantes éprouvent un besoin nouveau, et je parle d’un besoin légitime, rationnel, moral, à mesure que ce besoin nouveau devient pour elles une nécessité, elles s’élèvent dans l’ordre moral, et on a une garantie qu’elles feront tout leur possible pour ne pas descendre.

Certes, dans un pays où les classes travaillantes se sont désormais accoutumées à une certaine nourriture et à quelques plaisirs intellectuels, si on pouvait, d’un coup de baguette, leur rendre ces jouissances indiflérentes, ou commettrait, en le faisant, une action parfaitement immorale, et contraire au progrès de l’humanité, aussi bien qu’aux véritables principes de la science économique.

Mais cela ne prouve point qu’une dépense toujours proportionnée à ses moyens, qu’une sage prévoyance, que des épargnes sur ses revenus, quand cela est possible, ne soient pas conformes aux sains principes de l’économie politique, et favorables aux progrès des sociétés civiles et à la prospérité des classes travaillantes.

Du capilal. La monnaie est-elle un enpilal? Sans aueiin doute. L’argent monnayé est une marchandise, une valeur lout comme le fer ou l'acier. — Quant aux moyens de crédit que l’on peiil créer, ce ne sont nullement des capilaux; ce sont de simples créances. Le seul avantage qu'il y ait à mettre en circulation des moyens de crédit, c'est de permettre à une portion de l'or et île l'argent qui servent d'instruments d'échange, d'aller augmenter le capilal employé à la reproduction. Mais ces moyens de crédit doivent toujonrs avoir la garantie de capitaux réels; sans cela, le jour du payement venu, il y a un désordre effroyable, comme cela est arrivé dernièrement en Amérique. Ainsi, les moyens decrédit ne sont point un capilal, mais l’argent monnayé est un capilal. Celui qui prèle .‘^011 argent a donc droit ù une réiribiition, comme tout autre capilulisie qui apporte son concours à l'œuvre de lu production. Absurdités soutenues ù ce sujet. On a, pendant longtemps, coiKsidéré ceux qui ]irétaient leur argent à intérêt comme des hommes vils, tandis que ceux qui louaient leurs machines, leurs chevaux, étaient parfaitement estimés! Où est la différence entre les uns et les autres? Elle n’existe pas; car, dans un cas comme dans l’autre, il y u un capital qu’oii applique à la reproduction, et dont, par conséquent, le possesseur a droit à une rétribution.

Messieurs,

L'œuvre de la production exige, outre le travail, le concours du capilal. Nous avons souvent dit ce qu’on entend par capital. Dans le langage de la science , ce n'est pas une richesse quelconque, ce n’est pas une valeur quelconque, c’est uniquement celle partie de la richesse nationale, c’est uniquement cette partie des valeurs qui est appliquée à la production.

ti:.

186 COURS dYconomie politique.

Encore «ne fois, dans le langage commun, on appelle du nom de capital les pierres précieuses qu’une femme a dans son écrin, les tableaux qu’un amateur a dans sa galerie; mais le capital, instrument de la production, n’est autre chose que celle partie des valeurs qui est appliquée à la reproduction de la richesse.

Ainsi, si on nous demande : i Les machines sont-elles un capital? » — 11 n’y a aucun doute. — « Les animaux appliqués au travail sont- ils un capital ? » — Il n’y a aucun doute. - * Les hangars, boutiques, maisons servant au travail sont-ils un capital?» 11 n’y a encore aucun doute. — « L’argent monnayé est-il un capital? » — La réponse est la même. Je le répète, c’est par la destination, et uniquement par la destination, qu’on sait si une partie quelconque des valeurs nationales est ou n’est pas un capital.

Ainsi l’argent que l’avare enfouit dans son jardin n est pas un capital tant qu’il reste enfoui, parce qu’il ne sert pas à la production, parce qu’il n’est pas disponible, parce qu’il n’est pas offert sur le marché comme instrument de la production. Mais l’argent qu’un fabricant peut emprunter, l’argent qu’un capitaliste est toujours disposé à prêter, pourvu ^u’on lui offre des garanties, des sûretés suffisantes, cet argent-là est un capital.

Cependant, a-t-on dit, que voulez-vous faire de ces pièces d’or ou d’argent portant telle ou telle empreinte? Pouvez-vOus les employer à vous donner du drap, de la toile, des bas, des couteaux ou tel autre produit? — Certainement; car l’argent monnayé est une marchandise, une valeur, tout comme le fer ou l’acier. Une pièce de 5 francs n’est autre chose qu’un morceau d’argent accompagné d’un acte authentique qui en certifie le poids et le degré de fin; pour plus de commodité, elle porte cet acte sur elle-même, et l’empreinte que le gouvernement lui a imprimée ne lui attribue pas une valeur qu’elle n’aurait pas, mais déclare seulement qu’elle pèse 25 grammes d’argent à 0,9 de fin, et m’épargne ainsi, à moi qui en ai besoin, l’embarras de porter toujours un essai et une balance.

L'argent monnayé est donc une marchandise, une valeur comme l’acier, comme le fer, seulement il a une qualité de

SEIZIÈME LEÇON. i87

plus. Par des raisons que nous avons déduites mille fois, il a la propriété de servir plus particulièrement d’instrument d’échange; de sorte que, quand moi producteur j’emprunte à un capitaliste deux mille francs en écus, j’obtiens non-seuleinent un moyen de produire, mais nu moyen bien plus commode que s’il me donnait telle ou telle autre marchandise. Car supposez que je veuille fabriquer du drap; voici un homme qui a deux mille francs à me prêter en écus, et en voilà un autre qui m’offre une certaine qualité de laine. Si je prends la laine, oh I évidemment, je prends une chose qui sert à faire du drap, mais je n’aurai que la qualité de laine que possède mon préteur, tandis que, si je prends les deux mille francs d’écus, je pourrai me procurer telle qualité de laine que je voudrai, ou bien, si je change d’avis et que je veuille mêler de la soie à la laine, je pourrai le faire. En me donnant deux mille francs, le préteur me donne donc non-seulement ce que l’autre m’aurait donné, mais encore tout ce que je jugerai convenable d’ajouter à ma fabrication. Les deux mille francs sont donc un capital, mais un capital qui a besoin d’une opération préliminaire pour être mis en action : cette opération préliminaire, c’est l’échange.

Allons plus loin. Un producteur s’adresse à un capitaliste et lui demande dix mille francs; le capitaliste ne les a pas, mais il offre à la place une lettre de change sur son banquier, ou bien dix billets de banque, ou bien un billet, un bon par lequel il s'engage à payer, dans trois mois, les dix mille francs au porteur. On demande : i Ces effets sont-ils un capital? Quand on crée ainsi des moyens de crédit, crée-t-on des capitaux? »

Eh, messieurs! gardez-vous bien de le croire. Les nations deviendraient riches trop facilement, s’il suffisait d’établir une fabrique de papier pour créer des capitaux. Quand le capitaliste me donne sa lettre de change, me donne-t-il un capital? Je n’en sais rien; il me cède une créance qu’il prétend avoir sur telle personne. Ainsi il me donne une lettre de change payable, à trente jours de date, chez tel banquier, parce qu’il prétend qu’il a chez ce dernier des fonds, que la provision est faite, pour employer le langage technique. Si le banquier est en effet nanti des dix mille francs et paye à l’échéance, je reçois un capital;

188 COl'RS b’ér.ONOMIC politique.

mais le capilat n’est pas la lettre de change, ce sont les dix raille francs appartenant au capitaliste qui se trouvent dans la caisse du banquier à ma disposition. De sorte que si, dans ce raoment-là, on voulait faire l’inventaire du capital national, il ne faudrait pas compter les dix mille francs qui sont dans la caisse du banquier et les dix mille francs du billet qui se trouve entre les mains de l’emprunteur, car ce serait faire un double emploi. Il n’y a là qu’un seul capital.

De même la banque de France a dans ses caves un certain nombre de millions, en écus et en lingots ; puis elle émet des billets. Eh bien, si on voulait demain faire le relevé du capital national, il ne faudrait pas dire : f II y a tant de millions dans les caves de la banque et tant de billets en circulation, i car ces billets ne sont que des titres de créance sur la banque, et dont la garantie consiste dans les millions renfermés dans ses caves. Si ces millions venaient à être enlevés par des voleurs ou détruits par un incendie ou par toute autre cause, et qu’en même temps, tous les débiteurs de la banque vinssent à faire banqueroute, les billets ne vaudraient plus rien. Ils tirent leur valeur des garanties qui sont derrière eux. J’ai déjà expliqué comment cet arrangement est utile, non-seulement aux actionnaires de la banque, mais encore au pays; je n’y reviendrai plus.

Quel est donc l’avantage , comme augmentation de capital, que peuvent produire les moyens de crédit? Encore une fois, est-ce fabriquer des capitaux que de fabriquer du papier-monnaie? Nullement. L’avantage, c’est que la monnaie, indépendamment de l’élément de valeur qu’elle a en elle-même, comme morceau d’or ou d'argent, a un élément de valeur particulier en tant qu’instruraent d’échange, c’est-à-dire en tant qu’objet servant à un besoin général. Il n’y a pas un de nous, il n'y a pas d’homme vivant en société qui, dans une mesure quelconque, n’ait besoin de recourir aux moyens d’échange, et particulièrement à la monnaie, qui est le plus commode de tous. Vous savez pourquoi on a choisi de préférence pour monnaie l’or et l’argent; et de là vient la certitude que lorsque nous avons dans notre poche une pièce d’or ou d'argent monnayé, nous pour-

rons trouver à l’échanger, dès que cela nous fera plaisir; car, lors même que la personne à laquelle nous l’offrons ne saurait que faire d’un morceau d’or ou d’argent, en tant que lingot, elle sait très-bien ce qu’elle peut faire de la monnaie d’échange, parce que les échanges sont un fait de tous les jours, de tous les instants, et représentent un besoin absolument général.

Il y a donc une partie de la richesse nationale qui n’est absolument employée à autre chose qu’à servir d’instrument d’échange. Chaque pays selon le nombre de ses transactions, selon les exigences de son marché, et en conséquence selon son mouvement commercial, industriel, a besoin d’une quantité plus ou moins considérable de ces moyens d’échange. 11 y a donc dans tous les pays civilisés (et dans les pays non civilisés on tâche d’y suppléer par d’autres moyens), il y a, dis-je, dans tous les pays civilisés une quantité d'or et d’argent (je néglige le billon) qui, au lieu d’être destinée aux usages de la vie comme métal, au lieu de servir à faire des ornements, des vases, des meubles ou d’autres choses, sert uniquement à satisfaire le besoin d’échange.

Il s’ensuit que si vous avez un moyen plus économique pour faire les échanges, vous pouvez diminuer la quantité d'or et d'argent employée à cet usage. Cette quantité d’or et d’argent qui ne sert plus aux échanges, redevient marchandise pure et simple et va augmenter le capital proprement dit.

Pour plus de clarté, prenons un exemple. Supposons une ville, comme il y en a, occupée tout particulièrement à la fabrication des bijoux et des ornements d'or et d’argent. Dans une ville semblable on se sert tous les jours d’une certaine quantité d’or et d'argent que l’on fond, que l’on travaille, que l’on emploie exactement de la même manière qu’on emploie ailleurs le coton, la laine, le fer ou l’acier. Ce coton, cette laine, ce fer, cet acier sont des matières premières ; ils sont un capital, tout le monde le reconnaît. De même, dans les manufactures dont je parle, l’or et l’argent sont employés comme matières premières : iis sont donc un capital.

Supposez maintenant que, dans l’une de ces villes, il y ait un million en or et en argent, circulant comme monnaie et exigé

100 COURS d'économie politique.

par les besoins du marché; eb bien, si la situalion du pays permet de substituer à la iiioiiié de ce million en numéraire des billets de banque, par exemple, inspirant une confiance pleine et entière et par cotiséqiieni acceptés sans difficulté, recherchés meme, parce qu'il est en ciTct plus commode d’avoir daus sa poche on billet de 500 francs que 100 pièces de 5 francs, qii’arrivera-t-il alors? Il arrivera qu'un certain nombre de pièces d’or et d'argent pourront quitter leur emploi de monnaie; il arrivera, en d’autres termes, qu’il suflira d’avoir en numéraire 500,000 francs, par exemple, au lieu d’un million. Les 500,000 autres francs iront donc augmenter le capital proprement dit, employé à la reproduction, et cet état de choses durera jusqu’au jour où, une circonstance quelconque poussant les porteurs de billets à demander leur remboursement à la banque, immédiatement une portion de l'or et de l’argent précédemment fondu reviendra à l’état de monnaie, jusqu’à concurrence du besoin.

11 y a donc, comme vous voyez, un bénéfice à substituer, dans certaines limites, des moyens de crédit au numéraire; mais il est peu de chose quand vous comparez la quantité d’or et d’argent qui redevient capital proprement dit, à la masse du capital national employé à la reproduction. Ainsi, croire qu’en recourant aux moyens de crédit, on crée des capitaux, et faire adopter à un pays cette manière do voir, c’est se r< paître de chimères et c’est préparer de grandes catastrophes ; car il arrive alors que la production s’agence sur ces moyens de créiit qui reposent tous les uns sur les autres. Ainsi, un fabricant fait un emprunt; au lieu d’écus on lui donne un billet, une créance. Il donne cette créance à ses fournisseurs qui, à leur tour, payent leurs créanciers en la leur transférant par un endossement. Il se forme, par conséquent, un système qui manque de base; chacun travaille à crédit dans l’espoir d’étre payé à l’échéance du billet, et, le jour du payement arrivé, le capital ne répondant pas du tout à la masse de moyens de crédit mis en circulation, il y a un désordre effroyable, il y a banqueronte.

C’est ce qui est arrivé tout récemment en Amérique, lorsque l’abus du système des banques a mis en circulation des valeurs

SeiZIKME LE4;OM.

fictives immenses; l’essor de la production s’est proportionné b ees chimériques capitaux, le prix des choses a augmenté en raison de la quantité démesurée de ces moyens factices de cirenlaiion et d’échange, et le jour où il a fallu commencer ù réaliser déflaitivement les opérations, joiir dont l’arrivée a été accélérée par les mesures brusques du gouvernement américain relativemeni aux banques, ce jour-Ià le bandeau est tombé et tout l’échafaudage s’est écroulé, parce qu’il n’était fondé que sur des moyens de crédit qui n’avaient pas de base, puisqu’ils n'avaient pas la garantie de capitaux réels. Il y a donc eu une immense chaîne de créanciers et de débiteurs nourris d’illusions, chaîne qui, partant do fond de l’Amérique, arrivait jusqu’en Angleterre, et qui, grâce à Dieu ! ne s’étendait guère en France.

Ainsi, encore une fols, les moyens supplémentaires de crédit ont, ainsi que nous l’avons longuement démontré en temps et lien, une utilité réelle, quand ils sont renfermés dans certaines limites et quand ils ne dépassent pas les garanties que la richesse nationale peut en effet leur offrir. Au delà, il n’y a plus rien en eux de vrai, de réel : ou l’on se trompe les uns les autres, ou l’on se nourrit à plaisir de vaines illusions; au delà on trouve des créanciers qui ont de mauvais débiteurs et qui sont à leur tour de mauvais débiteurs pour leurs créanciers; la chaîne se prolonge ainsi, mais, en se prolongeant, elle n’améliore pas rétat des choses.

Pour produire, il n’y a que trois instruments : le travail, les agents naturels et le capital; mais il faut que le capital soit une valeur et non un morceau de papier, non une créance : on ne produit qu’avec des choses, de rien on ne fait rien. L’homme peut combiner, rapprocher, éloigner, imprimer le mouvement enfin; mais pour faire des choses, il lui faut des choses, et la prétention de créer avec des moyens de crédit, n’est qu’une pure chimère, une manière de dépouiller ceux qui ont quelque chose et qui consentent à donner la réalité pour une fiction.

Mais s’il est vrai, ainsi que nous venons de le démontrer, que l’argent proprement dit, l’argent monnayé, quand il est destiné directement ou indirectement, par son possesseur lui-raéme ou

192 COURS d'économie polimuue.

par celui qui le lui empruiiie, à l'œuvre de la production, fait partie du capital comme toute autre chose, n'est-il pas évident que le possesseur de l'argent a exactement le même droit à une part des profits, que le possesseur de la laine, le possesseur de la machine, ou le possesseur de tel autre capital proprement dit?

Nous formons une société industrielle. Vous y mettez votre travail, un autre y met son capital intellectuel, ses talents et scs connaissances acquises, un autre fournit cent mille francs en machines ou en matières premières; moi, je n'ai ni les talents industriels, ni les machines, ni les matières premières; j'ai cinquante mille francs, et je dis à mes associés : « Voici ma mise, je mets dans la société cinquante mille francs. » N'est-il pas évident que j'ai droit à une certaine part dans le profit, tout aussi bien que les trois autres? Cela ne fait pas de doute.

Maintenant, au lieu de me faire associé, je dis : t Vous voulez produire du drap? Soit. Pour cela il vous faut telles et telles choses que vous n'avez pas et que vous pourrez obtenir avec les cinquante mille francs qui sont dans ma caisse. Eh bien, je vous les fournirai; mais comme je n'entends rien au maniement des affaires commerciales, je ne veux pas être associé, je ne veux être que prêteur. » Est-ce que, comme prêteur, je n'aurai pas droit à une part dans les profils? Si vous ne voulez pas m'accorder celte part, je garde mes cinquante mille francs, vous ne les aurez pas; car enfin si je dois rendre un service, il est juste que j'obtienne une rétribution. Sans doute je puis faire une œuvre de bienfaisance, mais je n'y suis pas tenu. Je consens donc à prêter mes cinquante mille francs, mais je demande un certain profil comme préteur; y a-t-il là quelque chose qui puisse obscurcir l'entendement? Non.

Cependant on a presque dit jusqu'à présent qu'un prêteur à intérêt était un scélérat qui voulait tirer des fruits de l'argent, tandis que l'argent n'en produisait pas. Voilà les idées sur lesquelles on a vécu des siècles. Et puis soyons fiers et orgueilleux de la puissance de l'esprit humain! On demande à mon voisin ses chevaux pour faire tourner un moulin. 11 dit : t Je ne veux pas m'associer dans l’entreprise du moulin. Vous voulez mes

SEIZIÈME LEÇUN.

chevaux? soit; vous nie les payerez tant par jour ou par semaine. » — Parfaileinent licite. — Mais ou n'a pas assez des chevaux du voisin cl alors on me demande mes écus pour en acheter d'autres. Je dis ; t Voilà mes écus, mais je ne veux pas m'associer; je vous loue mes écus tant par an. i — Cela n'est pas licile. — Pourquoi? — Ah! c'est que votre voisin fait un louage, mais vous, vous faites un mulmm, un prêt, et le prêt est csseiilicllement gratuit. — Mais quelle différence y a-t-il entre les deux actes? Le voisin se prive des plaisirs, des avantages, des forces qu'il tirait de scs chevaux ; moi, je me prive des plaisirs, des avantages que mon argent pouvait me procurer. Le voisin vous loue ses chevaux, moi mes écus. — Mais on rendra au voisin scs chevaux : il y a donc louage, cl il y aurait commodat, si le contrat était gratuit; tandis qu'on ne vous rendra pas vos écus : on vous en rendra d'autres, du même poids et du même titre. Or comme on ne vous rend pas idcntiqiiemenl les mêmes pièces d'argent, ce ii'esl pas un louage que vous avez fait, ce n'est pas même un commodat, c'est un tnutmm, et vous ne pouvez pas argumenter de l'exemple de votre voisin. — Voilà, je le répète, sur quels arguments on a vécu pendant des siècles. Or il est certain que les connaissances les plus élémentaires en économie politique auraient sufli pour faire tomber tout ce vain échafaudage.

Dans un cas et dans l'autre, il y a un capital qu'on applique à la production; dans un cas comme dans l'autre, le possesseur légitime de ce capital se prive des jouissances , des avantages qu'il peut en retirer, pour en laisser jouir un autre : il a donc, dans un cas comme dans l'autre, exactement le même droit à une part dans les profits. Il n'y a aucune différence intime entre les deux espèces. Les dissemblances portent sur des circonstances extérieures et insignifiantes, et ce sont ces dissemblances extérieures cl insignifiantes qui ont servi de régulateur, précisément parce qu'on n'avait pas pénétré jusqu'aux ressemblances intimes et importantes.

Les capitaux contribuent donc à la production, cl, de même que le travail a droit à une rétribution qu'on appelle vulgairement salaire, le capital, qui n'est au fond que du travail aceu- HUÿjl. — CUl'U» ll'ÉCO.iiUim. ruLITUtlE. t7

194 COURS D’éCONOMlE POLITIQUE.

mulé, a droit aussi à une rétribution qu'on est convenu d'appeler profit.

Si nous portons nos regards d'une manière superficielle sur ce qui se passe autour de nous, il n'y a rien de plus inégal que les profits. Ainsi on vous dira qu'à Amsterdam, l’escompte est de 3 p. 100 et que ce même escompte est de 4 p. 100 sur la place de Paris. Uais, ajoutera-t-on , tel fabricant retire de son capital 40 p. 100, tel autre en relire 20 p. 100; et si vous en croyez les faiseurs de projets, si vous avez le malheur d'ajouter foi à leurs prospoetus, vous ne compterez pas sur moins de 25, 50, 40 ou même 50 p. 100 en six mois. Mais en laissant de côté celle exagération, ces fables, pour ne pas employer un mot plus sévère, il est vrai qu'il y a des emplois où le capital pourrait donner des profils de 10, 12, 15 p. 100, tandis que, je le répète, l’escompte peut être de 4 p. 100 à Paris, de 5 p. 100 à Amsterdam et quelquefois même, à Londres, de 2 1/2 p. 100. Ainsi, en apparence, il n’y a rien de plus inégal, rien de plus insaisissable, en quelque sorte, que le taux des profits.

Cependant, les économistes les plus distingués ont posé en principe que le taux des profits était le même pour tous les capitaux, qu’au fond les profits finissaient toujours par s'égaliser. Cette proposition est-elle vraie, peut-on la justifier, et, si elle est vraie, quel en est le sens véritable? Voilà une des questions qu’il faut examiner avant tout. Nous vous la présenterons dans la séance prochaine. Nous examinerons quelle est la valeur des faits divers, quels sont en eux les éléments absolument identiques, quels sont les éléments qui ne sont pas le résultat de l’action du capital. Peut-être, en procédant ainsi par l'analyse de ces faits, arriverons-nous à reconnaître ce qu’il peut y avoir de vrai dans la proposition énoncée, et surtout quel est le véritable sens dans lequel il faut l’eutcndre, pour ne pas tomber dans l’erreur.

Tuiil capilal a droii à uno rétribution; mais quand on veut rechercher la lui qui ré;;le cette rëlribiilion, on est frappé de lu diversité des profits, pour les dilTérentes industries et les différents pays. Les éeonomistea prétendent que les proflls sont égaux pour tous les cas. C'est une proposilioii à peu prés vraie, cnécuMOiiiic puliticpu' rationnelle, mais qui reneonlrc en pratique une funlc d’obstacles; car elle suppose la libre concni'rence parfaite, loqnellc ici suppose, à son tour, une mobilité entière des cupilaiix, et, cliez leurs possesseurs, une liberté d’aetion individuelle coinpièle. Or, ces deux conditions ne se réalisent jamais entièrement dans la prali(pic. Ainsi, lu proposition vraie, abstraitement parlant, ne l'est pas également dans rap]>lication. Tout ce que l’on peut dire, c’est que les profils des diverses industries ont une tendance constante à légaiisulion.

Messieurs,

Nous avons, dans la dernière séance, rappelé quelques idées, quelques notions que nous avions déjà expliquées autrefois, mais qu'il était bon de reprendre au moment où nous devions nous occuper d'une matière aussi importante que les profits; nous vous avons donc rappelé ce que c’est que le capital, quelles sont les formes qu'il peut prendre, puis nous nous sommes demandé si les moyens de crédit sont un capital, comme la monnaie proprement dite. Enfin, nous vous avons présenté quelques remarques destinées à mettre eu pleine lumière cette vérité qui n’est plus contestée aujourd’hui, que lorsque le capilal se présente sur le marché sous forme d’argent monnayé, il a droit

196 COURS d'économie l•OUTIQ|•^;.

aux iiiciiics avautajjcs que lorsqu'il s'y prûseute sous foriiu* de machines.

Ainsi tout capital, quelle qu'en soit la forme, quelle que soit la manière dont on l'emploie, directe ou indirecte, a droit à uii prolit; sans cela, le possesseur du capital, au lieu de l'employer à lu reproduction, aimeraitévidemmenl mieux le consommer improductivement, augmenter la somme de scs plaisirs.

Mais, comme nous le disions en terminant, si on porte ses regards autour de soi, on est frappé de dill'érences énormes, apparentes ou réelles, dans le taux des profits. Ainsi que j'avais l'iiouneur de vous le dire, l'escompte qui, au fond, n'est qu'une forme des profils, l'escompte est de 5 p. 100 à Amsterdam, de

3 ou â l/â à Londres, de 4 ou -4 1/2 à Paris; et puis en France, il y a telle ville de province où vous auriez toutes les peines du monde à vous procurer un capital à 5 ou 0 p. 100, même avec la sûreté d'une liypollièqiie. Eh bien, vous franchissez la frontière, vous arrivez à üàle et, là encore, vous trouvez l'escompte à 5 p. 100, si vous offrez des garanties suffisantes; franchissez les Alpes, vous trouverez le même état de choses en Lombardie; traversez le Pô maintenant et vous ne trouverez pasdecapitaux à moins de 10 p. 100.

De même demandez à tel industriel, s'il veut vous révéler les secrets de sa comptabilité, quels sont ses profits. Il vous répondra qu'il gagne 10, 12, 1.o p. 100; tandis qu'un autre sera bien obligé de vous confesser que, tous frais payés, il lire à peine

4 p. 100 de ses capitaux. Le propriétaire foncier vous dira qu'il est fort content quand, en moyenne, il peut obtenir 5 à 3 1/2 p. 100, et que souvent il n'obtient que 2 à 2 1/2 p. 100.

.\iiisi il parait que le taux des profits est très-différent pour les divers cas. J’ai nommé ici le propriétaire foncier : je sais bien que la rente n’est pas un profit, mais c'est que, la plupart du temps, le propriétaire foncier est aussi capitaliste pour le capital qu'il a incorporé à son fonds.

Les économistes ont-ils donc tort de dire que les profils sont égaux pour toutes les industries? Voilà la question sur laquelle je désire attirer aujourd’hui votre attention. Qu’y a-t-il de vrai dans celle proposition — les profils sont égaux?

DIX-SF.PTli'.Mi; 1.KÇ0N. i‘j7

Voici le raisoiinciueiil que l’ou emploie ; Vous gagnez la p. 100 en produisant des chapeaux, moi je ne gagne queap. 100 eu produisant de souliers yu’csl-ce que cela prouve? Que la demande de chapeaux est beaucoup plus active que la demande de souliers, qu'il y a beaucoup Irop de capital employé à la production des souliers et pas assez à la production des chapeaux. Eh bien , uu certain nombre de fabricants passent de la première production à la seconde, et alors le nombre des producteurs de cbapeaux augmentant, les prolits des fabricants de chapeaux diminuent, taudis que le nombre des fabricants de souliers dimiuuaut, leurs prolits baussent, et la baisse d'un côté, la hausse de l'autre coin inuent jusqu'à ce que les deux chiffres se reucoutrent. C’est ainsi que les liquides se melieut de niveau.

Les faits arrivent en abondance pour conlirmer la théorie. Ainsi voyez pour les entreprises de voitures publiques : que ii'a-t-on pas fait tant qu'on a eu des bénélices à espérer? Sans doute, nous avons en sous les yeux un autre fait, qui est la confirmation de ce que nous avons dit, dans une autre séance, de la puissance des grands capitaux, de leur habitude de faire la loi aux petits, et de les détruire par une sorte de monopole; ce sont des faits notoires. Mais enfin, dans tous les pays où il s'est trouvé des concurrents aussi riches que leurs devanciers, vous avez vu les bénéfices diminner, parce que les capitaux, employés dans certaines industries, étaient déplacés et mis dans celles qui donnaient les plus beaux profits.

Cela arrive tous les jours. 11 ne faut pas croire que lorsqu'une industrie peut employer avec succès des millions et qu'elle les trouve, ces millions sortent de terre pour le service de cette industrie; sans doute, nous sommes dans des circonstances où le capital augmente tous les ans ; mais cependant, quand il y a un appel considérable de fonds pour une industrie, la plus grande partie des capitaux qui y répondent quittent leur emploi pour un autre qui est ou qu'on suppose plus avantageux.

Voilà le raisonnement de ceux qui disent que les profits s'égalisent, et voilà les faits qu'ils invoquent à l'appui de leur opinion. Or il est vrai. Messieurs, que, généralement parlant,

198 COURS d’économie politique.

on agit selon son inlérét; il est vrai encore que le capital, en général, est plus ou moins mobile, et qu’eu conséquence il se porte vers l’emploi où il y a le plus de profit à espérer. La proposition est donc fondée sur la nature des choses et sur la nature humaine.

Cependant elle appartient encore à l’économie politique ratiounellc, à l'écouomie politique abstraite, car elle suppose la libre concurrence, la libre concurrence rendue aussi facile que possible. Or qu’exige à son tour la libre concurrence ? Une mobilité parfaite des capitaux et une liberté d’action individuelle complète.

Supposez donc d’un côté la liberté absolue pour les industriels de faire ce que bon leur semble, supposez-les dégagés de tout lien, de tout intérêt, de tout sentiment, de toute habitude et de toute loi contraire à leur libre mouvement; supposez d’un autre côté les capitaux aussi mobiles, aussi maniables, aussi faciles à transporter que des billets de banque qui passent d'une poche dans une autre, et alors la théorie sera parfaitement vraie et la pratique sera assez rapprochée de la théorie pour que les divergences ne vaillent pas la peine d’etre prises en considération.

Mais les choses se passent-elles ainsi ? Le théorème suppose la libre concurrence, la libre concurrence suppose ces deux libertés complètes de mouvement dont je viens de parler. Or ces deux libertés parfaites existent-elles ? Ni l’une ni l’autre.

Je dis d'abord que les capitaux ne sont pas aussi mobiles que le suppose le théorème. La comparaison qu’on a faite entre eux et un fiuide qui cherche son niveau est belle, expressive, mais elle n’est point exacte, car elle les représente comme beaucoup plus mobiles, beaucoup plus transporlables, beaucoup plus faciles à déplacer sans altération qu’ils ne le sont réellement.

Itappelcz-vous d’abord la distinction entre le capital fixe ou engagé et le capital circulant. Vous, fabricant de colon, qui avez une vaste manufacture, des bûliments considérables, des métiers nombreux, des machines adaptées à ces locaux et à ces métiers, vous voulez demain appliquer vos capitaux à la pèche de la baleine, parce que, dans cette industrie, les profits sont plus

DIX-SEPTlfcME LEÇON.

grands. .Soit ; niais on ne péclic pas la baleine avec vos métiers, on ne pèche pas la baleine avee vos maisons , on ne pécbe pas la baleine avec vos machines à vapeur. Qu’en faire donc ? Les vendre? Mais si vous vouiez quitter votre industrie, parce que les profits y sont moindres que dans celle que vous voulez exercer, trouverez-vous un acheteur qui veuille vous remplacer purement et simplement? Non, il aimera mieux aller pécher la baleine, à votre place, avec son capital mobile. Vous serez donc obligé de laisser votre capital sans emploi ou de vous en défaire à un prix très-bas. C’est ce qui est arrivé pour maintes entreprises nouvelles, établies par des étourdis; elles ont ruiné ceux qui les avaient fondées, et elles ont fait la fortune de ceux qui ont succédé, parce qu’ils n’ont eu à supporter qu’une faible partie des premiers frais.

Voilà l’une des difficultés quand il s’agit de transporter des capitaux d’une industrie dans une autre. Oh! sans doute, si vous êtes fabricant de chapeaux de paille et que vous vouliez devenir fabricant de souliers ou de dentelles, la difficulté, quant au capital engagé, ne sera pas bien grande parce qu’il est minime. Mais le capital fixe, dans maintes industries, est une chose considérable, trop considérable malhenreusement ; c'est un des défauts de bien des producteurs que d’exagérer ce capital engagé, ce capital fixe, immobile. On se livre à mille illusions quand on commence une entreprise, on se figure qu’il y a là un trésor à recueillir. Dès lors des bâtiments somptueux, des états-majors nombreux comme ceux qui serajetit destinés à conduire une armée ; dès lors des dépenses en pure perte, dès lors lies capitaux engagés qu’il est difficile de dégager sj cela devient nécessaire.

Ensuite l’économie politique rationnelle ne connaît pas de nationalité. L’économie politique rationnelle connaît des choses, des besoins humains, des forces productrices et des hommes. Pour elle, il y a une richesse dans le monde, un capital dans le monde , un travail dans le monde , des producteurs et des consommateurs dans le monde ; pour elle le capital français , le capital anglais, le capital américain, etc., sont un seul et même capital.

200 COLBS It'i^CO.NOMIK rOUTlyiK.

Mais il u'csl pas luoiiis vrai que, dans la prafiqiie, l«‘s liurrières inleriialioiiales sont un ciupêciiemeul à régaiisalion des prolits. Je nrexpliqne.

Les profils, dil-oii, sont plus bas à Amsterdam qu'à Driixelles ou à Paris. Or si la Hollande , la Helgiquc et la France ne formaient qu'un seul Étal, il y aurait bien encore, on le conçoit, quelques diflicullés à surmonter pour que les capitaux d’Amsterdam allassent immédiatement à Hruxelles, à Valenciennes, à Lille, etc. ; mais ces difiicultés ne sont-elles pas bien plus grandes par cela seul que la France, la Hollande et la Helgiqiie ne forment pas un seul et meme État, par cela seul que les mêmes lois ne régissent pas les trois pays, par cela seul que l'administration de la justice d’un des pays n’est pas bien connue des habitants de l’autre pays, par cela seul que les trois nations ne parlent pas la même langue, et que, pour communiquer entre ces différents États , il faut non-seulement se déplacer, mais encore se soumettre à des formalités (pour ue pas leur donner un autre nom) plus ou moins désagréables ?

Tout cela fait que les capitaux sont un peu comme les bommes, c’est-à-dire qu’ils aiment assez leurs foyers cl qu’ils y restent volontiers. Il y a bien une certaine masse de capitaux qui voyage, comme il y a des hommes qui voyagent, mais les grandes masses de capitaux, comme les grandes masses d’hommes, ont peine à se déplacer.

.Ainsi, soit à cause de leur nature, suit par suite d’obstacles de nationalité, d’habitude, de méfiance, les capitaux ne se déplacent pas aussi facilement qu’on l’imagine.

Il y a une foule d’observations à faire sur celle matière. Nous avons (après l’avoir déjà dit ici cl ailleurs, nous voulons le répéter encore), nous avons un système hypothécaire imparfait, incomplet, ne donnant pas les garanties nécessaires. Nous avons surtout une procédure, relative à l’expropriation des immeubles, qui est un de ces dédales, un de ces labyrinthes où il n’y a pas de raison pour que la justice se retrouve jamais. Eh bien, croyez-vous que les capitaux étrangers voudront venir se livrer, sur la foi d’une pareille garantie? Non, messieurs. Les propriétaires français ne trouvent pas facilement de capitaux, c’est

1>IX-SKI‘TIKMF. LKCOX.

vrai; ils se plaignent de bien des choses dont ils n'onl ancnn <lruit de se plaindre, ils demandent bien des laveurs qu'on a tort, je le dis franchement , de leur accorder ; mais voici ce dont ils pourraient se plaindre avec raison : c'est que les lois ne leur fournissent pas tous les moyens de crédit qu'ils pourraient avoir à l’aide de leurs terres. Si la procédure était meilleure, si la procédure à suivre en cas de non-payement était facile et peu coûteuse, les capitaux leur arriveraient par millions et millions; ils existent dans des pays voisins ; il sullit de citer trois villes de la Suisse, Genève, Neuchâtel et Bâle, où il existe des capitaux immenses qui ne demanderaient pas mieux que de se placer sur le sol français , à un modique intérêt, pourvu qu'ils y trouvassent un système hypothécaire complet et une procédure raisonnable.

Or, voyez les effets indirects des mauvaises lois : d'un côté, ce transport de capital ne s’est pas fait, l'agriculture n’en a pas proflté, son développement est retardé ; et cependant la prospérité d’un pays n’est jamais complète que lorsque le développement de l'agriculture et le développement de l'industrie sont simultanés et se donnent la main l'iin à l’autre; d'un autre côté, il fallait bien que l’étranger fit quelque chose de ses capitaux, et, malgré les désavantages de sa position méditerranée, quoique dans un pays fermé de tous côtés , cerné, comme dans un cercle de fer, par des lignes de douanes, il a créé des manufactures, il s’est adonné à des industries auxquelles il n'aurait jamais songé, il s'est mis à fabriquer des rubans, des coutelleries, des objets de coton et de soie, et il a fait concurrence aux fabricants français. Ainsi celte concurrence dont les fabricants français ont le droit de n’étre pas satisfaits, ils la doivent en partie à ces mauvaises lois qui ont empêché les capitaux de suivre leur cours naturel. Plutôt que d’établir des fabri({ucs au milieu des pâturages de l'Appcnzell, au milieu des Alpes, il était bien plus simple pour les possesseurs de ces capitaux de venir en chercher sur le sol fécond de la France un emploi sûr, facile. Mais pour cela il ue fallait pas que des lois incomplètes, qu’une procédure chicanière vînt les effrayer sur le sort des richesses qu’ils voulaient nous envoyer.

20Î COURS d’économie politique.

Il n’y a donc pas cette première condition de la libre concurrence, cette mobilité parfaite dans les capitaux que suppose le théorème abstrait de l’économie politique.

Une seconde observation est que, non-seulement il n’y a pas parfaite mobilité dans les capitaux, mais qu’il n’y a pas non plus chez les hommes parfaite liberté d'esprit et d’action à cet égard. On aurait beau dire qu'à 500 lieues d’ici les profits sont de 7 au lieu d’étre de 5 p. c., il y a bien des capitalistes qui aimeraient encore mieux garder leurs capitaux auprès d’eux et les surveiller eux-mémes, que d’en confier la surveillance à des yeux étrangers ou de se déplacer. La défiance, la routine, tout s’oppose à ce qu’il y ait cette liberté d'action, en supposant même que les lois, la religion, la langue des différents pays n’y fassent point obstacle.

Ainsi la proposition, vraie, abstractivement parlant, ne l’est pas également dans l’application. Il en est de celle-là comme de quelques autres que nous avons eu déjà occasion d’examiner. 11 faut la traduire ainsi : 11 y a dans le mouvement des capitaux une tendance constante vers l’égalisation des profits. Il est parfaitement vrai que, quand les profits sont différents et essentiellement différents, il y a tendance dans les capitaux à se porter vers les profits les plus élevés. Cette tendance existe, elle est réelle. Mais il faut bien se garder de la considérer comme un fait absolument général, comme un fait sur lequel on pourrait compter aussi bien que sur une vérité matbémati* que parfaitement démontrée.

DIX-HÜITIÈME LEÇON.

Pour apprécier exactement les profits, il faut en dégager soigneusement l.i rétribution qui appartient au travail ou à l'emploi d'un agent naturel approprié. — Il faut faire entrer <tans les profits les avantages immatériels aussi bien que les avantages matériels que l'on relire de l'emploi de son capital. — On peut considérer les profits dans leur rapport avec les salaires, et on peut les considérer en eux-mémes. — Les prolits, comme les salaires, sont essentiellement mobiles. Absurdité des lois sur l'usure. Elles ont la prétention de déterminer le taux des profits et de lui prescrire des limites infranchissables. Elles n'atteignent point leur but, et leur effet retombe, eu réalité, sur ceux qui ont besoin de capitaux.

Messieurs,

Les profila des capitaux, dans les diverses entreprises industrielles, tendent à s'égaliser toutes les fois que la condition de la libre concurrence peut se réaliser. C’est là la proposition, importante en économie politique, que nous avons essayé de mettre en évidence dans notre dernière réunion. Il ne s'agit donc pas d'établir, d'une manière absolue, que les profits des capitaux sont toujours égaux ; cette proposition, ainsi énoncée, serait démentie par les faits. La proposition que nous croyons vraie et bien démontrée est celle-ci : Il y a une tendance constante à l'égalisation des profits, toutes les fois que rien ne s’oppose à ce que la libre concurrence domine le marché.

Cependant, messieurs, en portant les regards autour de vous, il pourrait s’offrir à votre esprit des faits difficiles, en appa-

COURS d'économie poutiuue.

rcnce, à concilier avec celle théorie. Pour dissiper les doutes qui pourraient alors naître en vous, il ne sera pas sans utilité d'ajouter ici quelques observations.

Je sais qu’il arrive souvent que le phénomène de la dislribiitiou de la richesse se présente à robscrvalciir sous des formes qui eu obscurcissent la véritable signification, surtout dans les matières dont nous nous occupons en ce moment. J'ai signalé nioi-méme des diversités fort remarquables, qu’on trouve dans les profils d'une entreprise comparés aux profils d'une autre entreprise; mais à côté de celte diversité réelle dans les profils, qui tient ou à l’absence de la libre concurrence, ou à un état transitoire dans lequel la tendance à l'égalisation ne s’csl pas encore fait sentir, on trouve des inégalités qui ne sont pas réelles, qui ne sont qu'apparentes.

Cela arrive, messieurs, soit parce que la rétribution, qui paraît appartenir exclusivement au capitaliste , contient en même temps la rétribution qu'il perçoit comme travailleur ou comme possesseur exclusif d'un agent naturel, soit parce que, habitués que nous sommes à ne porter notre attention que sur cette partie de la rétribution qui se formule en argent ou en choses matérielles, nous ne tenons pas compte de la portion des profits qui consiste en des avantages non matériels.

Je vais, par quelques exemples, expliquer ces deux causes de l’erreur que l’on commet parfois dans l'appréciation des profils.

J'ai dit d'ahord que souvent la rétrihuiion que l'on qualifie profil du capital est, en même temps, rétribution du travail ou rente d’un agent naturel. Ainsi, et le cas n’est que trop fréquent, un petit propriétaire, un petit cultivateur a amassé quelques économies, ou bien fait un mince héritage, bref, trouve à sa disposition une faible somme (et Dieu veuille qu'il ailla somme effective et n’agisse pas à crédit, dans l’espoir trompeur de parvenir à payerun jour sa dette!); il achète à côté de son petit champ quelques toises de terrain, un quart d’arpent, un demi-arpent ou unarpent,elcela fort cher. Cependant demandez- -lui s'il a fait une bonne opération, il vous répondra nlîirmalivement, il vous dira que son argent lui rond tant pour ceul.

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