‹ De la divinité du christianisme dans ses rapports avec l'histoireChapitre 15 sur 57 · LA PLACE DE L'ÉVANGILE · texte numérisé non relu

LA PLACE DE L'ÉVANGILE

Fhilon,de parler de Jésus-Christ; ce qu'on lui a fkit dire est le résultat évident d'une interpolation. Suétone, Tacite lui-même, confondent les chrétiens et les juifs dans une réprobation commune. Il faut que plus d'un siècle se soit écoulé depuis la naissance de Jésus-Christ pour qu'un magistrat romain, Pline le Jeune, s'enquière avec quelque soin des chrétiens, de leurs mœurs, de leur doctrine, et ce magistrat si éclairé, si modéré, agissant au nom du prince le plus vertueux de l'antiquité, considère la profession seule du christianisme comme un crime digne de mort ! Certainement, la difficulté contre laquelle je lutte est extraordinaire, peut-être unique dans le monde. Jamais on ne trouvera un second exemple de tant de vérité dans les circonstances extérieures, avec tant d'obstacles à la démonstration matérielle des événements.

Confondu par cette impuissante recherche, l'esprit se retrouve en face de l'Évangile. Si la vanité de nos premiers efforts ne nous a pas éclairés, deux inconvénients nous attendent, inconvénients d'une extrême gravité et qui se retrouvent dans quelques-uns des écrivains qui se sont proi)osé l'histoire évangélique pour objet de leurs études. Si je ne craignais d'introduire dans le plus grave des sujets une expression qui a plus de propriété que de noblesse, je désignerais sous le nom de commérage le premier des défauts dont la critique s'est rendue coupable. J'appelle commérage cette disposition vulgaire à s'immiscer dans les détails

DANS l'histoire. Il

du récit , à peser les paroles au poids d'une convenance toute moderne, à disséquer les événements, les discours, comme on instruirait un procès sur des faits qui se seraient passés hier au milieu de nous, disposition à la fois étroite et hautaine, peu différente de celle qu'on retrouve chez les défenseurs des modernes, dans la querelle littéraire qui a si stérilement agité les esprits au commencement du xviir siècle. Ce défaut me frappe surtout dans le dernier critique qui, renchérissant sur les ouges que la dignité de T Evangile a déjà subis de la part des prétendus rationalistes de TAllemagne, semble, par la portée de ses invectives, avoir ambitionné le rôle de Thersite dans la plus auguste des épopées (1 ). Le même théologien qui n'a pas craint de s'associer comme un témoin malveillant à des récits d'une si simple et si adorable grandeur, s'est mis en contfadiction avec lui-même, en traitant d'illusion et de fables les événements dont il s'est plu à défigurer le caractère. Semblable à ces hérésiarques des premiers siècles qu'on appela Docètes, parce qu'ils prétendaient que le corps du Christ n'avait été qu'une apparence, et qu'en apparence aussi le Christ avait souffert, le théologien de Tubingue n'a plus voulu voir dans l'Evangile qu'un produit de l'imagination, un roman qui réalisait sous une forme individuelle les idées dominantes de l'époque. Prétention plus étrange encore que la première, et que

(1) Strauss.

i2 LA PLACE DE L^ÉVANOILE

suflirait pour «lémentir, malgré Tapparcil de fausse science dont elle se couvre, le caractère du récit qui nous a fait connaître les faits immédiatement postérieurs à riiistoire évangélique ! Car enfin, jamais mémoires furent-ils écrits avec plus de calme et de précision que les Actes des Apôtres? et quelle nuance pourriez-vous démêler entre le ton de saint Luc, évangéliste, et le ton du môme saint Luc, secrétaire et confident de T Apôtre des gentils T Ainsi^rienne frappe plus vivement un esprit juste que la réalité esthétique de l'Evangile, et l'absence d'enthousiasme de la part de ceux qui l'ont écrit est une garantie plus que suffisante contre toute espèce de prestige. J'entends ici par enthousiasme cette disposition d'une imagination échauffée qui confond les illusions des sens avec les conceptions de Tesprit. Le récit de cliaque miracle est, chez eux, le produit sincère de la foi; ce sont des témoins et rien de plus : témoins si simples qu'on ne peut douter de leur véracité, si étrangers à l'art de la parole qu'on ne considérera pas un seul instant leur sim* plicité comme supposée ou affectée, et qui rapportent des choses et des discours tellement purs, tellement grands, tellement parfaits, qu'il n'existe aucun moyen de faire la part de leurs préjugés et de leur ignorance. Quand on a longtemps envisagé les figures évangéliques dans cet aspect de simplicité, de vérité et de lumière, il est impossible qu'un certain reflet ne s'en reporte pas sur l'observateur. Jamais rien n'a sollicité de l'intelligence à la

Page 1