‹ De la divinité du christianisme dans ses rapports avec l'histoireChapitre 28 sur 57 · HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

HUITIÈME LEÇON

l'esprit du paganisme.

Maintenant tons nos doutes doivent être éclaircîs sur la profonde nouveauté de FÉvangile', quand il apparut en ce monde. Il y avait besoin , et par conséqueiit attente d'une révolution religieuse. Mais l'histoire comme la foi ne doivent reconnaître qu'une seule préparation, celle de TAncien Testament. En dehors de ce filon de pure tradition, tout était ténèbres et erreurs, et, en Grèce, la pensée de Socrate, manquant de direction et de consécration divine, s'était affaissée sur elle-même.

Maintenant, il nous faut mesurer, autant que possible, la profondeur des maux et l'étendue des erreurs auxquels le christianisme venait porter remède. Je n'ai commencé à traiter cette partie de

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mon sujet que sous le rapport des doctrines ; mais le côté des mœurs n'offre pas moins d'intérêt, et d'ailleurs les mœurs et les doctrines sont dans une étroite affinité. 11 faut donc tâcher, sinon de dire toute la vérité, ce qui est impossible, au moins de la faire comprendre. J'aurai besoin de réclamer tout votre sérieux, et, j'ajouterai presque, toute votre déférence. Plus le sujet est difficile à traiter, plus vous m'aiderez par une disposition sincère et sans malignité à franchir les principales difficultés d'une pareille exposition.

Il y a deux manières d'interpréter l'antiquité, l'une favorable et indulgente, l'autre sévère et sans illusions. Je n'ai pas besoin de dire que l'interprétation favorable a prédominé depuis la renaissance des lettres. Cette renaissance est arrivée dans un temps d'extrême corruption et de décadence chrétienne. La conscience humaine, troublée par le schisme de l'Eglise et ses terribles conséquences, cherchait alors sa voie, comme elle Ta Cherchée dans le xviu* siècle, après de nouveaux dangers, créés par une nouvelle servitude de l'Eglise. L'esprit et le goût furent d'abord entraînés par les séductions esthétiques. On chercha en même temps dans l'antiquité ce que le temps présent n'offrait plus, et ce qu'on méconnaissait dans le christianisme défiguré, des exemples de grandeur d'âme, de désintéressement, de générosité, et de toutes les vertus publiques et privées. On crut fermement que la diffusion des livres et des exemples de l'antiquité

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porterait remède aux maux présents et en préviendrait le retour dans l'avenir. C'est alors que s'établit le principe en vertu duquel on a fait prédominer dans l'éducation, non-seulement renseignement des idiomes classiques, mais encore celui des idées païennes.

Les lettres païennes, en effet, sont la base de toute culture de l'esprit. Tous les beaux génies du christianisme, depuis Tertullien jusqu'à Fénelon, se sont formés à cette école. En étudiant les modèles antiques, on ne prend pas seulement des leçons de goût, on apprend aussi l'art du langage. En dehors d'Homère et des autres Grecs, de Virgile et de Cicéron, le retour à la barbarie est inévitable. Le projet qu'a conçu un esprit distingué de notre temps de faire prédominer les textes chrétiens dans l'étude des langues classiques est malheureusement impraticable.

Cependant, on ne peut se dissimuler le danger qu'offre à beaucoup d'égards l'étude des lettres païennes. Sans doute, on ne peut plus craindre que les lecteurs passionnés d'Homère n'aient la fantaisie d'adorer Jupiter ou Vénus ; mais il est impossible de se dissimuler que l'étude des modèles classiques souille la pensée. 11 m'est démontré que le moyen âge a été pur de certains excès qui ont dominé dans l'antiquité, et qui se sont rencontrés dans les temps modernes. J'ai puisé cette conviction dans les productions mêmes du moyen âge qui témoignent du libertinage dans les idées et les mœurs. Cette

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recrudescence d'uii vice monstrueux doit être attribuée à rinfiuence des livres classiques .

Les Jésuites, vers la fin du xvi® siècle, avaient trouvé un remède à ce danger. Ce remède consistait à faire connaître les modèles classiques partiellement et par demi-révélations. Ils ont accompli dans ce genre de prodigieux résultats. On a profité du goût de l'antiquité, sans en connaître les mœurs. L'expédient des Jésuites a été trouvé si profitable, qu'il a continué de faire la base des études classiques dans notre pays. Cependant, pour le maintenir, il fallait supprimer de l'éducation toute histoire littéraire et ne montrer l'antiquité que de profil, ou en buste^ comme disait M"* de Staël. C'est cette nécessité qui a produit la latinité de collège, qu'on est en droit de reprocher aux Jésuites, surtout si on apprend à en faire de meilleure.

Chez nos voisins d'outre-Rhin, on a entrepris une tâche plus hasardeuse. Comme on avait donné la prééminence sans contrôle au principe de la science pure, on n'a pas craint de montrer les nudités de l'antiquité classique. On a compté, pour combattre les dangers de cette manifestation, sur la force du sentiment esthétique, auquel on a attribué une valeur morale exagérée. Peu à peu, d'ailleurs , grâce aux progrès du rationalisme , qui sapait tout sentiment de respect pour le christianisme, on en est revenu aux préjugés de la Renaissance. Et, sans proposer de relever les autels de Jupiter, on a soutenu ouvertement la prééminence

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des vertus païennes : on a taxe les principes chrétiens d'exagération et de mépris de la raison ; on a trouvé, au contraire, dans la vie des illustres païens ce bon sens et cet équilibre qui constituent la manière de penser et d'agir de ce que nous appelons en français un galant homme. Le socinianisme a entre-bâillé la porte, le déisme Ta ouverte, le panthéisme s'est précipité par Y issue qui lui était o£ferte, et le symbolisme a pris la place de la religion. Dès lors, on n'a plus vu dans les élucubrations les plus extravagantes de l'Inde et de l'Egypte qu'une idée de l'Être suprême et de la nature, d'autant plus grande qu'elle était plus vague et plus flottante. Dans cette progression, la science allemande a été dupe de notre philosophie du xviir siècle ; elle s'est mise à renouveler ses propositions les plus destructives, sous forme pédantesque. Avec la prétention la plus hautaine à l'originalité, elle a suivi la trace de Court de Gébelin, de Dupuis et de Volney. Les idées de nos voisins n'étaient donc ni neuves, ni justes ; mais comme, pour les produire, ils ont exhumé, remué et classé une quantité innombrable de faits, leurs travaux sont devenus indispensables h ceux mêmes qui sont le moins disposés à en admettre les bases. Pour les esprits moins exercés, il y a un préjugé de science qui en impose. Telle proposition qui nous révolte aujom-d'hui sous la forme pétulante que Voltaire lui a donnée nous semble respectable quand une plume allemande l'a parée d'un nombre formidable de citations, et surtout

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nous tenons à avoir le profit de nos peines, et une pensée que nous avons eu bien du mal à saisir conserve toujours à nos yeux une certaine valeur.

Mon point de vue est celui de la sévérité.

Désordre dans les idées, désordre dans les mœurs : voilà tout ce que je vois dans Tantiquité, en comparaison avec le christianisme. Pour justifier une manière de voir aussi tranchée, je crois devoir insister sur deux considérations auxquelles j'attache une extrême importance.

Dieu, qui a voulu la durée de T humanité, a déposé certains principes de conservation dans toute âme humaine et dans toute agrégation sociale. C'est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. Ces principes sont en général plus puissants, plus intimes dans la femme que dans l'homme. Dès qu'elle jouit d'un peu de liberté, la pudeur et la tendresse pour les enfants se développent en elle avec une force et une pureté qui n'ont pas besoin du secours d'une révélation. Il y a, d'ailleurs, chez tous les hommes de certains principes d'ordre et de réciprocité, de certaines idées de rémunération et de punition, d'expiation, d'hospitalité, de droit d'asile, qui protègent le faible contre le plus fo;iî, et qui, au milieu des actes de violence et des crimes, impriment à la société un certain cachet de durée. En général, tant que les nations sont pauvres, elles sont sobres, patientes, courageuses et austères. Quand elles atteignent les richesses et la puissance,

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l'ambition les soutient, et leur période ascendante est toujours glorieuse; mais ce que les nations abandonnées à elles-mêmes ne savent pas, c'est soutenir le faix de la puissance et des richesses. Alors elles se corrompent, s'affaiblissent et meurent. Aussi, en dehors du christianisme, ne trou- Tons-nous que des successions de peuples, et jamais la durée d'un même peuple. Cela est vrai de l'Inde et de la Chine, malgré l'apparence. En Chine, comme dans Tlnde, les populations qui ont conservé l'empire des idées n'en sont pas moins moralement déprimées et politiquement opprimées. A plus forte raison, chez les peuples qui, étant entrés dans un mouvement plus vif et plus complet, n'ont pas couru le danger d'être [stéréotypés dans un certain moule atrophié, ces catastrophes se sont fait plus fortement sentir. L'antiquité a, comme le mouvement de la mer, des flots montant et descendant sans cesse. A partir du christianisme, la mer s'aplanit et les peuples durent. C'est au christianisme que Byzance a dû la prolongation du romanisme pendant 1 100 ans. Le romanisme, transporté en Europe, a fait TEmpire, à l'ombre duquel ont grandi et duré l'Allemagne et l'Italie. Depuis rétablissement des Barbares en Europe et leur conversion au christianisme, les peuples se sont agglomérés, mais ne se sont point effacés. Les exceptions sont la Grèce, l'Irlande et la Pologne. La Grèce a été pendant un temps abolie par l'affaiblissement des idées chrétiennes, conservée cependant et ranimée

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par le christianisme. L'Irlande a été conquise par Tassassin de Thomas Becket, opprimée par ceux de Thomas Morus et de Marie Stuart, et aujourd'hui c'est le catholicisme qui la ranime. La Pologne a succombé sous la philosophie du xYili* siècle, et sera relevée par le catholicisme.

Ainsi donc, ne confondons pas les principes de conservation inhérents à toute agrégation sociale, suffisants pour que la chaîne humaine soit continuée, impuissants à prévenir Tanéantissement partiel des peuples et la succession violente de leurs dominations, avec le principe qui ne continue pas seulement l'humanité, mais garde encore les peuples.

Seconde proposition, non moins féconde en résultats que la précédente. En dehors du christianisme, la société manque complètement de la prudence et delà prévoyance nécessaires à sa conservation. Elle n'apprécie pas, ne comprend pas les causes inévitables de destruction qui la minent. L'antiquité ne paraît pas s'être doutée un seul instant que l'esclavage était pour elle une plaie incurable. L'intelligence d'un Aristote s'arrête devant une telle vérité, comme elle s'arrête devant la connaissance de Dieu.

Sans le christianisme, il en serait de même, en Angleterre, de la confiance de Taristocratie dans son propre principe.

Montesquieu nous atteste qu'en plein Xviir siècle, la société, qui allait tomber victime de la révo-

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lution, songeait à rétablir l'esclavage, qui n'aurait fiiit qu'une enjambée de Saint-Domingue à Paris. En dehors du christianisme aussi, la mesure est facilement passée dans le sens contraire. On tire des abus les conséquences de principe les plus exagérées. Observez, sous ce point de vue, les systèmes des Banians et leurs règles de conduite, les hérétiques du Piémont au xi* siècle, proscrivant le mariage d'une manière absolue, et Robespiere demandant, de bonne foi sans doute, l'abolition de la peine de mort, à la tribune de T Assemblée constituante. Le lYin* siècle croyait fermement qu'il marchait aux douceurs de l'âge d'or.

Ce n'est que dans le christianisme que nous trouvons cette persévérance d'avertissement qui ne permet à la société d'ignorer les conséquences d'aucune de ses déviations, et ce bon sens, ce tempérament admirable, qui, tout en honorant les vocations extraordinaires et en leur assignant un rôle prééminent dans la sphère de l'activité générale, n'en dirige pas moins les masses dans cette voie mitoyenne qui est celle de leur destinée.

Quelle est la cause à laquelle on doit attribuer de préférence ce qu'a présenté de défectueux l'antiquité sous les deux rapports essentiels que je viens d'envisager, et qui a fait retomber la société moderne dans les mêmes erreurs quand elle s'est éloignée du christianisme? Je n'hésite pas à le dire, c'est l'asservissement à la chair, et, en conséquence, l'indifférence du sens moral sur les fautes qui ont

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