De la domesticité chez les peuples anciens et modernes
La surveillance journalière d’une famille, d'un ménage, exige des soins qui sont abondamment compensés par l’avantage d'y voir régner l’ordre, l’union et la vertu. Les chefs de maisons ne sont pas tiraillés par des craintes habituelles, lorsqu'ils sont entourés d’enfans et de serviteurs dont la conduite intègre présente un appui à la confiance. Si les plaisirs domestiques ne sont pas toujours les plus vifs, ils sont du moins ceux dont la jouissance paisible contribue le plus efficacement à procurer cette portion de bonheur qui adoucit les peines de la vie. Mais à l'époque actuelle, les plaisirs de famille sont rares; leur privation, affligeante pour tout le monde, l’est spécialement pour les personnes isolées, sans parens, sans amis, et que leur état, l’âge ou les infirmités livrent a
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à des soins mercenaires. Tel est le malheur auquel la rareté des bons domestiques condamne un grand nombre d'individus; obligés à se tenir perpétuellement en garde contre les fourberies, leur demeure est, pour ainsi dire, en état de siège.
Cette situation déplorable conduit naturellement à examiner quelles en sont les causes , quels en seroient les remèdes, et certes il ne faut pas une méditation profonde pour découvrir que les sources principales de cette, calamité sont l'absence des principes religieux, une éducation très-vicieuse, des habitudes perverses et le mauvais eXEMple des maîtres et des maitresses. Par là même on voit quel remède il faudrait appliquer ; mais cette applicaon est précisément le nœud de la difficulté.
Cependant, si une cure radicale est impossible, w’est-il aucun moyen d’atténuer , le mal? C’est à la recherche de ces moyens que je me suis livré. Il a fallu recueillir dans divers pays, sur la domesticité, des renselgnemens minutieux, quelquefois contradictoires, des réglemens dont l'obtention n'est
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pas toujours facile, des opuscules dont plusieurs (si je puis m'exprimer ainsi) sont l'égout de là littérature. Il a fallu vaincre la répugnance et dévorer l’ennui qu'inspirent la lecture de ces écrits. IL a fallu descendre à des détails teliement ignobles, que la plûme me seroit tombée de la main, si je n'avois senti que le but justifie l’entreprise. S. Jérôme, S. Chrysostôme, Salvien , Clé ment XIV, Fleury, Thomas Newton, etc., n’ont pas cru déroger à leur dignité, n1 ravaler leur caractère en s’occupant de l’esclavage et de la domesticité.
Si quelque chose pouvoit décourager le zèle , ce seroit plutôt l’insouciance du public qui attache plus d'importance à une chanson ; à une caricature, à tout ce qui amuse , qu'à ce’ qui instruit. Des écrivains profanent leurs talens en fomentant ce goût dépravé, tandis qu’ils pourroient et devroient y opposer des idées saines, des vues d’intérêt général, et rappeler sans cesse les hommes à tout ce qui est grand et utile.
Des gazettes françaises, plus remarqua-
bles sous l’ancien Gouvernement , par ce
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qu’elles taisoient que par ce qu’elles disoient , et habituées de longue main'à flagorner, à mentir, ont conservé à peu près le même caractère. Voyez de quelles inepties elles alimentent la curiosité! Des anecdotes de théatre, des débuts d’actrices , des intrigues de cour ou de société , des modes nouvelles , des illuminations, des fêtes, des complimens, des adresses, et quelles adresses! etc., etc. Un Te Deum le matin ou d’autres cérémonies respectables ont presque toujours le soir pour pendant quelque comédie à laquelle assistent les mêmes personnages.
Comme toutes ces annonces sont instructives , propres surtout à hâter les progrès de l'esprit humain et le bonheur de la naton !
Les chaires chrétiennes ont retenti pendant dix ans d’éloges périodiques , surtout aux anniversaires de la naissance et du couronnement de Napoléon. Sous le même clergé , voilà qu’elles retentissent contre lui d’imprécations et d'anathêmes. Des journalistes chantoient sans relâche son apothéose, et le verbe daigner conjugué dans toutes ses parties , attestoit journellement la bassesse
Ba
PREFACE
de ceux qui, dès le lendemain de sa chute, ont contre lui multiplié les Philippiques.
Etendez cette observation à divers corps constitués , à cette multitude de protées qui
toujours prêts à changer de livrées, d’opi-
nions et de langage, surnagent à toutes les
‘| révolutions et sont assurés dans tous les ré-
gimes d'obtenir la faveur réelle ou apparente... et le mépris; et dites-nous si quelquefois on n’est pas tenté de rougir d’être homme. |
Quelques écrivains luttent avec succès contre cette tendance générale à l’avilissement. Ils s'efforcent d'imprimer aux esprits une direction meilleure. Il est agréable d’apprendre et de dire que la plupart de ces écrivains sont jeunes et que plusieurs sont doués detalens très-distingués , ce qui accroît nos espérances.
Mais que sont la plupart des gazettes, sinon des plaidoyers rédigés sous l'influence de l’adulation et de la haine? Paroît-il un ouvrage sérieux? n'attendez pas d'elles une analyse raisonnée, une discussion lumineuse propre à éclairer le public et l'auteur. On
v] PRÉFACE.
laisse cet usage aux périodistes anglais et allemands. Pour des Français il est plus commode, plus facile de verser le ridicule ; d’aiguiser une épigramme , de dénaturer un fait, d’épiloguer sur une phrase, de déclarer avec un ton tranchant que l'ouvrage est excellent ou détestable.... Excellent, füt-ce une rapsodie , si l’auteur tient à certain parti; détestable, füt-ce un chef-d'œuvre, si l’'auteur n’est pas enrôlé sous cette bannière ; .car c’est la personne que l’on juge et non le hvre:s:
En 1533, parut un traité anonyme, du bénédictin. Dom Toussaint, sous ce titre:
La Vérité persécutée par l'erreur. Dans tous les pays la vérité est aux prises avec le mensonge et les passions. La vérité seroit supportable, si elle se bornoit à éclairer; mais dès qu’elle veut réformer, elle est une importune. Ses théories n’auroient rien d’effrayant ; mais on en redoute les conséquences pratiques. Si vous plaidez la cause des mœurs, l'intérêt des familles, la liberté de la presse, les droits des peuples ; si vous proclamez ces principes immuables qui tôt ou
PREFACE vi] tard deviendront des dogmes politiques, uue doctrine populaire ; résignez-vous d’avance à la persécution , mais surtout sachez la braver. Il y a, ce me semble, quelque générosité à soutenir cette thèse Lorsqu'on est le point de mire des libellistes.
N’aspirant qu’à être utile, je serai amplement dédommagé, si l'écrit que je mets au jour, peut directement ou indirectement conduire ou ramener aux bonnes mœurs quelques individus.
J’acquitte un devoir et j’obéis à mon cœur en adressant des remercimens à divers savans étrangers et nationaux qui ont seconde mon travail : MM. Dupont de Nemours, de Lasteyrie, Correa de Serra, Obino, Giraud, Coquebert de Monbret, Heiberg, Van Praet, Fabroni, etc., etc.
La tourmente politique, qui depuis quelques années a ébranlé l’Europe et suspendu les communications littéraires, n’a pas permis de se procurer ce qui a été fait ultérieurement sur la domesticité en Angleterre , où le zèle n’est jamais stationnaire ; 1l y a conséquemment des lacunes dans mes recher-
vi PREFACE.
ches. Je recevrai, avec reconnaissance, tout
ce qui peut compléter, rectifier, et améliorer cet ouvrage. Une bonne critique à faire, c’est d’en publier un meilleur. Je m'em-
presserai d’y applaudir.