‹ De la domesticité chez les peuples anciens et modernesChapitre 16 sur 34 · CHAPITRE VY · texte numérisé non relu

CHAPITRE VY

Combien 1l importe au bonheur individuel et à l’état social que la classe des Domestiques ait de bonnes mœurs. — Tableau de la dépravation de la domesticité.

O x a vu (chapitre second) que le nombre présumé de personnes vouées.en France, à ce qu’on appelle spécialement service domestique, s'élève à un million. Si on les considère dans leurs relatons à l’ordre public, et au bonheur des familles, qui pourroit ne pas attacher la plus haute Importance à ce que cette classe considérable de la nation ait des mœurs honnêtes?

La vie et la fortune des citoyens sont, pour ainsi dire, à la discrétion de ceux qui les servent. On lit dans Cedrenus, qu'une loi de l'empereur Claude ayant permis aux esclaves d’accuser leurs maîtres, beaucoup de ceux-ci périrent par la trahison, et les calomnies de leurs esclaves (ae

Du temps de empereur Antonin, des domes- Ci cRREE NE MORT LÉ EÉLRR ER Ven em mea CIN NENA URSS ER QU CR SERRE SUN EEE

(1) V. Cedrenus , in-fol, Paris, 1047 T, D 107e

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tiques idolâtres calomnioient leurs maîtres chrétiens et les faisoient conduire au supplice. Kortholt en. a rassemblé les preuves dans son traité curieux sur les persécuteurs de la prunitive église (1). La trahison d’un domestique introduisit chez Abailard les émissaires envoyés par Fulbert. Quoique Galeas-Marie Sforce, duc de Milan, füt un monstre de férocité et de débauche, peut-on ne pas frémir en lisant qu'il fut égorgé lan 1476, dans une église, par trois assassins, à la tête desquels étoit son domestique? Turrial, évêque de Marseille, fut empoisonné par le sien. À la fin du siècle dernier, après avoir combattu pour la liberté de sa patrie, le général Décimone fut trainé au supplice par la trahison de son valet de chambre. N’a-t-on pas vu des voleurs, chefs de bandes, se faire valets ou portiers, ce qui leur offroit le double avantage de se soustraire aux soupcons et de leur faciliter accès des lieux?

L'opinion considère en général comme une lâcheté ou comme une cruauté la dénonciation. On a pour elle une aversion qui n’est pas sans fondement, parce qu’on espère que l’indulgence inspirera la reconnoissance, et que les exhortations paternelles ramèneront au bien le délinquant. D’ail-

RÉ

(1) Kortholt, De Perseculoribus ecclesiæ primævæ , in-4. Kilonii, 1589, p. 191 et suiv.

leurs, si comme chez les Romains du temps de l'Empire, la dénonciation étoit en honneur, des domestiques coupables préviendroïent par des impostures, ce qu'ils croiroient avoir à craindre de la véracité de leurs maîtres. Ici, comme partout, Vabus est à côté de la chose , mais la question doit être envisagée dans ses rapports à l’ordre social.

Vous faites parade d'humanité en ne livrant pas à la justice ce misérable , dont le vol pent être légalement prouvé. Par votre tolérance, d’autres sont devenus ses victimes, et, dès lors, n’êtes-vous pas

son complice ? Est-on bon citoyen, lorsqu'on préfère l’intérêt d’un fripon à celui des hommes probes, à celui de la société ? En réfléchissant sur cet abus , dont il y a des exemples multipliés , n’arrive-t-on pas à la règle de morale sur laquelle doit être jugé votre silence ? ne dit-elle pas que la dénonciation de crimes attentatoires à la sûreté publique et aux mœurs est un devoir; que ne pas livrer aux tribunaux un criminel, c’est se constituer responsable des forfaits nouveaux qu’il ajoutera au premier?

La calomnie est toujours condamnable : ce principe n’admet pas d'exception. Il n’en est pas de même de la médisance , d’après l’aveu de tous les moralistes, qui établissent l’obligation en plusieurs cas de révéler les vices et les crimes , au risque de flétrir la réputation d’un coupable, S'ils res-

( 192 ) treignent ce devoir, c’est surtout quand il s’agit de dévoiler les puissans du siècle , ecclésiastiques et laïcs , à qui l’'éminence de leurs HET rend plus nécessaire la confiance générale. On cite Cham maudit, pour avoir révélé la turpitude de son père : cependant cette comparaison est quelquefois appliquée d’une manière abusive. Sans doute on doit ensevelir dans le secret et couvrir d’un voile charitable des actes , dont la manifestation n'importe aucunement à l'utilité publique où individuelle ; mais les hommes constitués en dignité, organes et interprètes de la morale et des lois, oublient souvent qu’ils sont agens comptables de la société religieuse et civile, qu’ils sont juges et partie lorsque pre escrivant sans réserve un silence quilesintéresse personnellement ; ils cherchent à secouer le frein que leur imposeroit la voix du peuple. On lui fausse la conscience en présentant comme action vicieuse lPinspection sur ses mandataires : elle n’est que lexercice légitime de ses droits.

Si Ja dénonciation est quelquefois obligatoire, peut-on dire la même chose de l’espionnage, dont l’origine suivit de près sans doute celle de la dépravalion de l'espèce humaine”? Les recherches de Goï- Bng, de Mollerus (1) et d’autres auteurs, sur cet

G) V. Dissertatioinauguralis de speculatoribus veterum Ro-

(-x85 9) objet, seroient susceptibles d’un ample supplément. Dans l'antiquité, l’espionnage étoit déja uu des ressorts du pouvoir politique : toutefois , en le sou-

doyant , il ne donna jamais un caractère légal à

une fonction qui, far sa nature même , se soustrait à la publicité et dont on rougit , parce qu’en tout iemps , en toul pays, opinion générale le frappe d’ignominie. Cependant si l’espiannage peut être innocent, pourquoi le flétrir? et si jamais il ne peut être justifié , pourquoi ne pas le proscrire ? Sous le point de vue moral, auquel il faut tout ramener, cette question mérite d’être approfondie ; j'invile ceux qui sen occuperoïent à lire , dans Îles Mémoires de Grosley , publiés par Maydieu , l’histoire extrèmement curieuse d’un individu qui, après avoir long-temps vécu à Paris dans la bonne société , sans que jamais on soupçonnât le rôle clandestin qu’il y jouoit et sans jamais avoir blessé la vérité dans ses rapports, eut cependant, au A de la mort, des remords si cuisans qu'avant ,de recevoir.les sacremens , il fit convoquer les, passans dans la rue, pour révéler au public son état

Lit |:

manorum, etc., sub præsidio D. C. G. Schwarsii proposita ; auctore J. W, Gollingio, etc:, 27-47 Altorfii, 17206... Dissertatio inauguralis de speculatoribus ;ete ; par J.H..Mol-

lerus, ën—4.° Trajecti ad Rhenum, 1971:

) éatqu"e | <" ne y a L 4 E PAS — Te

anonyme et, par cet aveu tardif, obtenir du ciel son pardon. :

L’espionnage, selon la remarque de M. Baert, prévient quelques: délits , mais il répugne à tout gouvernement libre et entraîne des dangers de corruption ,quoique la délation, qui les fait punir et qui ne les prévient pas , ait aussi ses inconvéniens. En France , beaucoup de crimes, ditil, sont prévenus par l’espionnage , mais il y échappe quelques criminels. En Angleterre , où les voleurs sont souvent déguisés en ecclésiastiques , où les cochers de fiacre , pour la plupart, sont les complices des voleurs, aucun crime n’est prévenu, mais, par la délation , la peine les atteint presque tous(1).

Les gouvernemens seroient dispensés d’em-.

ployer l’espionnage , s'ils appeloient à leur secours les moyens que fournissent la religion etune éducation soignée. Reproduire ces notions si vraies, si connues, sinégligées, c’est prècher dans le désert, au milieu de cette Europe décrépite et putréfiéé , c’est même irriter le despotisme. Cependant l’ordre de choses qui en seroit le fruit, vaudroit bien celui où ,; sous une forme quelconque , il existe une inquisition ecclésiastique ou civile. Telle est celle

(1) V.Baert, Tableau de la Grande-Brctagne, in-8.° Paris, n° 2.t. 4, p. 218, 354, 562.

(13h) qui, à l’occasion des disputes sur la bulle Unigenitus , fut établie en France par le fameux Hérault, lieutenant de poliee. Il séduisoit les domestiques , pour leur faire dénoncer leurs maîtres. Il inonda Paris et les provinces d’AÆrgus , qui, dans leurs irruptions diurnes et nocturnes , épouvantoient Îles familles. :

Le zèle religieux étoit le prétexte , et la haine étoit le motif de ces vexations, qui, dans le cours d'un demi-siècle, furent appuyées de cinquante ou soixante mille lettres de cachet. On en distribuoit aux évêques des paquets signés en blanc, pour les lancer contre les amis de Port-Royal. Tout ecclésiastique, austère dans ses mous, étoit par là même suspect de jansénisme. Hérault n’étoit que le pouvoir exécutif d’une société alternativement célèbre et fameuse, dont on ne peut parler sans mêler le blâme à l'éloge , et qui avoit un talent rare pour dérober les secrets des familles et des cours. On se rappelle que le duc de Choiseul, ambassadeur à Rome , ayant reçu la visite de Pétatmajor des Jésuites , l'accueil gracieux qu'il leur fit les surprit d'autant plus que déjà ils étoient instruits qu’à Paris, il s’étoit expliqué d’un manière défavorable sur leur compte , en parlant confidentiellement à un ami qui étoit seul: mais un valet de chambre, traversant l'appartement, avoit recueilli le propos.

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( 156) Le marquis de Santa-Crux , dans ses Réflexions Militaires et Politiques, (1) trouve que les domestiques peuvent être d’excellens espions, el il indique ce qu’il faut faire à ce sujet.

Dans certains pays, des individus de tout rang, de tout sexe, sous tous les costumes , s’avilissent à faire le Hat de mouchards. Non seulement parmi les domestiques , mais encore parmi ceux qui fréquentent les maisons , portefaix , frotteurs , facteurs , portiers, perruquiers, porteurs d’eau , il en est qui exercent simultanément l’espionage, ce qui n'inquiéteroit pas les âmes honnèêtes , si le discernement et la vérité dirigeoient leurs rapports, et s'ils ne portaient quesur desdélits reconnus commetels aux yeux de la morale ; mais tout gouvernement, qui soudoie des êtres ik ce genre , doit craindre qu'ils ne le rendent l'instrument des vengeances personnelles et ne le conduisent, contre son vœu, à punir autre chose que des crines. Ainsi les phusirs de famille, et tous les agrémens de la vie, sont empoisonnés, si l’on est tourmenté de la crainte d’être assiégé jusque dans ses foyers par des hommes qui sont ennemis , Soit comme agens de police , soit comme domestiques dépravés.

Domestiques dépravés...… Sur cet article, la

(1) Traduites de l'espagnol ;'par M. de Verge, ên-12, 12 vol. Haÿe , 1740, 1. 2, p. 291, etc.

plainte est à tel point que souvent on n'ose s’entremeltre pour procurer, même à des amis , des gens de service, dans la crainte d’être trompés par ceux-ci et de tromper les autres. En lisant la Topographie de Nismes, par M. Vincent, on voitque, dans leMidi de la France (1) les doléances sont les mêmes qu’à Paris. Pœæaldus et Mafée Vegaio ont tracé des tableaux hideux, mais trop vrais, des malheurs causés par la dépravation des domestiques, à l'égard des enfans de famille (2). Ces mallieurs sont accrus depuis que tant de femmes beaucoup trop livrées à la dissipation, et devenues en uelque sorte étrangères à leurs ménages, ont méco nules devoirs de la maternité ; les domestiques, placés entre les parens et les enfans , s’empressent d’étudier, de saisir le foible des uns et des autres, et de seconder des inclinations vicieuses : qui pourroit compter le nombre de ménages troublés, diffamés par EUX ? Pa

Etes-vous malade, loin que l'humanité parle à leurs cœurs, ils jouissent de vos souffrances, parce

que l’occasion est favorable, soit pour se dérober à

(1) V. Topographie de la ville de Nimes, par Viacens, etc.; in-4.° Nimes, 1802, p. 5la etsuiv.

(2) V. Dans la Bibliothéque des Pères ,t, 25. — Traité Le Eruditione religiosorum , attribué mal-a-propos à Humbert de Ronianis, l:2, €. 98, p. 5o5ett. 26. Et le Traité De Edu-

calione libercrum, par Mafée Veggio, 1.3, c. 11; p: 663

(138) toute inspection, soit pour faire hausser leurs gages par la menace de vous quitter sur-le-champ. Obligé de pactiser avec la cruauté, le maître accède à leurs demandes, souvent en se promettant bien de ne les garder que jusqu’à ce qu'il en ait trouvé à meilleur compte d’autres quipeut-être ne vaudront pas mieux. Cette tactique est absolument la même dans toutes les circonstances où par leur sortie le maître pris au dépourvu seroit dans l'embarras ; car ils ont singulièrement à cœur de se rendre personnellement nécessaires. Cependant si le maître a le courage de secouer sans capitulation le joug qu'ils veulent lui imposer, et, pour me servir de leurs expressions, s’il partage en deux la maison dont il garde le dedans en leur donnant le dehors , il n’est sortes d'impostures qu'ils w’inventent , qu'ils ne débitent, par le double motif de faire air oe sur leurs torts réels et de se venger en détournant de son service ceux qui voudroient y entrer. Îl faut être bon camarade, ces mots, dont la répétition fatigue les oreilles , auraient une acception trèsjuste, très-morale , Si emportait l’idée d'union vertueuse, d'aide, de support mutuel; mais analysée par l'expérience, cette expression dans leur bouche doit se traduire ainsi : « Quels que soïent les torts « de vos camarades envers le maître, calomnies, « trahison, vols, etc., soyez leur complice en les « partageant, ou du moins en les taisant. »

Un heureux hasard vous a-t-il procuré un do: -| mestique qui a mérité et obtenu votre confiance ? Il va, dit-on, gâter le métier, sa conduite seroit pour les autres une censure et un moyen de comparaison fâcheuse. À l'instant, tous se liguent pour le corrompre ou le faire déguerpir, en le dénigrant | près des maîtros, en dénigrant les maîtres près de lui. Coalisés entre eux, ils le sont pareillement avec tous les fauteurs intéressés de leur perversité, cabaretiers, ouvriers employés dans votre maison , marchands qui, afin de s'assurer votre pratique, font sur les emplètes des remises à vos dépens. Une coutume établie veut que sur certains marchés, par exemple de jardin , maison, chevaux, voiture, on donne uné gratification à ceux des domestiques chargés spécialement d’approprier les objets. Ac- tuellement ils s'efforcent, 1° de convertir en dette exigible ce qui ne doit être que gratification et ce

qui est toujours suspect de corruption; 2° de l’é- : | tendre à tous les achats et ventes, en prenant pour base de la taxe arbitraire qu’ils veulent extorquer, la somme à laquelle s’élève l’objet vendu.On pour- | roit à cette occasion citer les avanies faites récem- | ment à un orfévre de Paris qui avoit fourni à une

maison pour dix mille francs d’argenterie.

L’habitude de frauder en exagérant le prix des |emplètes est telle que des domestiques n’en rou- gissent plus, qu’ils n’en font point mystère. Ce mot

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coquin dérive, selon tous nos étymologistes, de coquus, coqua. Avec une.sorte de naïveté, qui n’est que l'habitude. du crime , on entend cuisiniers et cuisinières dire : « Mes gages sont faibles, « mais Je vais au marché, c’est moi qui achète. » Tel domestique que j'ai connu avoit propagé la maxime suivante: Quand nous achetons , les quatre pour cent à notre profit sont de droit ; et, non content du vol des quatre pour cent qu'il recommandoit à ses camarades, il s’étoit réservé d’en hausser la quotité jusqu’à cent pour cent, il ricanoit en appelant cela un emprunt forcé. Vous croyez avoir nn cuisinier à vos gages , détrompez-Vous, c’est un entrepreneur de la fourniture de bouche que. vous logez, que vous payez chèrement; quelquefois même ses profits sont exorbitans, à tel point qu'il en distrait une modique portion pour faire préparer les mets chez des restaurateurs en ütre:: ce manège sert sa paresse. Comme la plupart des domestiques , il se hâte de grossir ses épargnes pour s'établir, acheter une patente , élever un commerce.

Ainsi la société éprouve une sorte de dislocation morale. Au liéu de s’atiacher à des maîtres chez lesquels ils pourroient vivre long-téemps, et peutêtre toujours, ils préferent, dit l’évêque Newton , de se liguer contre eux avec leurs camarades qui sont aujourd’hui dans la:maison et qui derain n'y.

( 141 ) seront plus. Les mauvais domestiques se croient et se mettent dans un état habituel de guerre contre les maîtres placés sur la défensive; ceux-ci calculant sans relâche les moyens d’échapper aux fourberies , ceux-la les moyens d’en exécuter; ceuxci s’eflorçant d'économiser pour établir leur fa-

| ‘mille et pour réduire au moins leurs dépenses au

niveau des recettes, ceux-là estropiant et brisant les meubles, parce que c'est le maître qui payera ; gaspillant les provisions qu'ils voudroient dévorer en un jour; se plaignant de la nourriture lorsqu’elle n’est qu'abondante et saine, car 1ls VERS du rare et de Pexquis. Quand ils sont sans maison , pe ont-ils le nécessaire. Sont-ils en maison, Le ic

le superflu, tandis qu’ils voient à côté d'eux le ét vreur, le maçon, le scieur de long, le paveur, le laboureur , et tant d’autres ouvriers précieux à la société, qui, obligés à des travaux pénibles , sont réduits à une chétive nourriture.

Mademoiselle dé Sommery , auteur (anonyme) de ouvrage intitulé : Doutes sur différentes opinions reçues dans la société (1), écrivoit 1l y a trente ans : & {es domestiques les moins mauvais sont

LIE ceux qui s’en tiennent & ne pas servir leurs

« maîtres. » Autrefois ils servoient pour vivre, à

présent c’est pour s'enrichir, et malheureusement

(142) en justice on ne regarde comme objets de vol doz mestique que les meubles , l'argent en espèce et l’argenterie; en sorte que, ces articles exceptés, tout leur paroît de bonne prise , quoique la clandestinité même atteste qu'ils se rendent coupables sciemment; quoique la bassesse aveclaquelie s’exécutent leurs délits et la multitude d’objets de détails sur lesquels ils en exercent soient des bré-

ches à votre fortune. Voilà donc des vols multi-

pliés, reconnus pour tels, et cependant impunis, comme si le crime changeoïit de nature en changeant de forme, et que la loi ne püût l’atteindre. familles ruinées entièrement par des domesdont quelques-uns, mais en très-petit nom-

bre , exerçant envers leurs maîtres une pitié insul-

tante et protectrice , et fournissant à leur subsis-

tance, ont prétendu aux yeux du public, traduire en acte de bienfaisance ce qui n’était qu’un commencement de restitution.

La morale est sans motif durable, sans appui certain, quand elle ne se rattache pas à cette chaîne invisible qui unit le ciel et la terre; mais le mal est pire encore lorsqu’on simule la piété pour voiler le crime. L’hypocrisie est, dit-on, le manteau de la scélératesse ; si tant de maîtres s’en aflublent, seroit-il étonnant que des domestiques empruntassent le même uniforme? La fausse dévotion se dérobe quelquefois à toute la perspicacité de

l'observateur, et trompé la défiance la plus attentive. Craignez un domestique sans religion, parce qu’alors rien ne garantit sa probité; mais redontez autant un hypocrite qui, à la faveur de ce déguisement, médite ses hostilités. La vraie piété est un trésor; mais elle ne met pas d'affiche; elle hait Paffectation. Défiez-vous de ces dévotes emmieilées qui, sous prétexte d’aller fréquemment à l’église, vont caqueter, boire et libertiner; par un extérieur composé, un langage ascétique et des grimaces, elles prétendent remplacer les devoirs réel qu’impose le christianisme, et se dispenser du travail, de la probité, en écartant vos soupçons.

Au chapitre 42 de l’Ecclésiastique, on lit : « Là « où 1l y beaucoup de mains, tenez tout fermé, « donnez tout en compte et pesé, et ne manquez « point d'écrire ce que vous aurez donné et re- « çu (1). » Ce conseil, émané de celui qui est la sagesse éternelle, est en même temps une sentence contre la mauvaise foi. |

Des domestiques surveillés devroient s’en féliciter , s’ils étoient probes; c’est précisément le contraire. Si.les maîtres se réservent quelques clefs, les serviteurs se lamentent comme d’une insulte

faite à leur fidélité : leur tactique usée est de citer

(1) Eccles., ©. 42, v. 7.

(144) d’autres maisons qu’ils préconisent : on y avoit toute confiance en eux, c’est-à-dire que tout étoit en désordre. |

Le déplacement des fortunes en France dans le cours de la révolution ; réduit à des occupations subalternes , à celles même de la domesticité des individus autrefois entourés de tout ce qui compose un état d’aisance, et qui, arrivésau déclin de la vie , à l’âge des besoins , en sont d'autant plus à plaindre ; mais la révolution ést un prétexte à une foule d’autres pour se plaindre des rigueurs du sort, en débitant qu’autrefois ils étaient servis, que des événemens fâcheux les ont ruinés. À Îles entendre, tous étoient opulens, comme les Européens SE aux colonies étoient pr esque tous gentilshommes : on voit même des domestiques qui, dé suis l’époque où les distinctions de naissance ont repris faveur , se prétendent nobles, et mettent un vernis d’ Anse sur tous les détails de leurs services envers des maitres roturiers. Pauvré espèce humaine!

Il est une multitude de domestiques, courant de maison en maison , dont la vie n’est qu'un vVagabondage ; après avoir joué vingt rôles et fait vingt Te Rene ils n’entrent A des maîtres qu’a essai, en attendant qu’ils en trouvent chez lesquels on puisse impunément faintanter et voler ; il en

est d’autres que gardent, pendant longues années , | des maîtres ou assez aveugles pour ne pas s’apercevoir des tromperies dont ils sont victimes, ou qui, désespérés de ne rencontrer que des fourbes | pour en remplacer d’autres , se résignent à cette espèce de martyre. Tel éloit l'abbé de Voisenon , qui, près d’expirer, se fait apporter son cercueil et dit à son domestique : Voilà mon dernier meuble : pour celui-là, j'espère que tu ne le voleras ‘pas. Il est donc vrai que la permanence , dans le même service, n’est pas toujours un symptôme de probité.

Qu’entendent les domestiques par ces expres-

sions de bons maîtres, de bonnes maisons ? Les

bonnes maisons à leurs yeux, sont celles où le défaut d'économie et l’insouciance livrent tout au pillage. Dans leur style, un maître est mauvais, ‘une maison est détestable, s'ils ne peuvent échapper à la surveillance ; mais s’il y a de l’ordre, ils se hâtent de l’abandonner, de la décrier. Plusieurs personnes ont essayé de les contenir , en haussant leurs salaires à un taux exagéré et en y joignant la

promesse d’une augmentation progressive et annuelle. Cette sorte d'abonnement peut être un assez bon remède , quand la morale na pas encore perdu sur eux son ascendant ; mais avec le crime, c’est

lune vaine tentative. Un gain légitime n’a pas le mème attrait que des rapines. Celles-ci dispensent

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nent, encore voudroient-ils qu’on leur sût gré d’y mettre quelques bornes.

Saint Jérôme, parlant des esclaves, il ÿ a quatorze siècles, disoit: &1ls troyent qu’on leur ravit « tout ce qu'ils n’ont pu voler, ilsmurmurent sans « cesse , et quoi qu’on leur donne, ils croyent tou- « jours qu’on leur donne trop peu; car ils consi- « dèrent moins le bien-qu’on leur fait, que les ri- « chesses de celui qui leur accorde uné grace (1). Cette peinture, applicable. peut-être à tous les pays , s'adapte parfaitement à ce qui se passe chez

nous, où marchands , ouvriers, domestiques, pour . la plupart, établissent le prix des denrées et des.

salaires , non sur la valeur intrinsèque des choses, mais sur la qualité des personnes, sur lopiunon de

ce qu’elles ont à dépenser par an , par mois ou par

jour. Voilà pourquoi, si vous arrivez en voilure chez un marchand , vous payez. plus cher que le piéton. Malheur à Phare constitué en dignité et dont. les revenus sont en évidence! La cupidité se complaît à les supposer doubles, triples, etc. etc.,

parce que c’est la base sur laquelle est assis le cal-

cul de ce qu’elle veut prélever. Elle taxe d’avarice

(5) SH. Hieromint oper., in-fol. Parisiis, 1706, 14, RU 47, p.555 et 556 ; et epist. 59, p. 733.

de la gratitude. En calculant leurs profits, ils comptent moins sur leurs gages que sur ce qu’ils pren-

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(147) M cet esprit d'ordre , sans lequel lés fortunes les plus colossales s séctoblente etau moyen duquellhomme vertueux agrandit le cree deses largesses. Si dans leur répartition , il n’embouche pas la trompette ‘pour les proclamer , si la modestie dérobe à la main gauche les bienfaits qne répand sa main droite, on demande ce qu'il fait de son argent. I sémblé qu'on soit obligé d’exhiber le bilan de ses affaires , a cette nuéé d’intrigans, parasites de la société , qui infectent les grandes villes et dont la fitué se composé d’escroqueries quotidiennes.

| Le père de l'agriculture française, Olivier de Serres, dans un chapitre où il donne d'excellentes leçons aux maîtres et aux mercenaires et serviz teurs, dit, en parlant de ceux-ci(i): « Avant que « de Motte la main, se regardent lun lautre à « Pintérêt de Diese qui en reste en arrière où « se fait mal.

© Aussi, ne la longueur du temps, ne le change Cment dé’sérvitude en liberté, n’ont pu du tout | & éteindre l'antique rébellion et PME NET des « gens de service, qu'aujourd'hui n’en reste beau € coup à nos méréénaires sans vouloir reconnoître «la grâce que Dieu leur fait ; d’être nés libres et

(1) Théâtre d'éslcaliure par Olivier De Serres, 2 vol. pre Paris, 1804, t: 1, p. 27 et 36.

a (148) « que la pauvreté ne leur Ôte pas la franchise, la- « quelle ils ont commune avec les plus” riches. « Aucun m’entre au service, qu'avec humilité et « bonnes paroles d’obéissance et de diligence. Mais « peu, paraprès, se treuvent tenir compte de leurs « promesses, ne se ressouvenant tant de leurs con- « ventions que de faire bonne chère , et du terme & de toucher argent. Lesquels finalement par pa- « resse , se rendroient destructeurs et déserteurs «de la maison , sans bonne sollicitation à leur de- « voir, qu’on ait contraint d’user envers eux, avec « beaucoup de souci et de peine. En quoi les armes « civiles (où plusieurs de tel calibre ont été em- « ployés ) les ont rendus tant plus insolens et ar- « rogans, que par la longueur des guerres, ont eu « plus de loisir de s’habituer en lous vices et dé- «sordres, et à moins se soucier de leur honneur, «au préjudice du public, même de l’agriculture, « au sacro-saint exercice de laquelle autres gens « que pures etmundes ne devroient être employées «à limitation de nos premiers pères. Et lors la « terre se délecteroit à nous produire abondam- « ment ses biens, quand elle se verroit maniée 4 « par des personnes innocenles et diligentes. Mais « puisque la nécessité nous contraint de nous servir «de telle sorte de gens, nous en choisirons des « moins vicieux pour nos aflaires ; et buvant ce « calice , dirons avec le commun, etc. »

La reconnoissance est, dit-on, le phénix des senümens ; épuisez-vous en présens, en bienfaits à leur égard , la durée de leur gratitude se mesure sur le temps nécessaire pour !’ exprimer. Voyez sil en reste la moindre trace , lorsqu'immédiatement après vous êtes dans le cas Fe leur faire de justes observations , de leur adresser de justes reproches. Il est des époques où ce queles Italiens nomment mancia , les Allemands trinkgeld , les Français gratifications ou étrennes, sont passés en usage, surtout au nouvel an; telle est la raison pour laquelle le mois de décembre est communément celui où l’on est moins mal servi. Quoique le domestique n'ait pas contracté l'engagement de faire plus d’ouvrage , le maître ne regretteroit jamais d'augmenter les gages stipulés , en donnant des gratifications , si elles pouvoient lui garantir la fidélité de ses services.

Rüen n'irrite plus les fripons que d’être connus comme tels. Les délits qui admettent judiciairement une preuve rigoureuse sont rares, et quels moyens restent au maître pour obtenir justice, contre tant d’autres vols répétés journellement et toujours impunis? Qu'il ose publiquement hasarder des soupçons , traduit devant le juge de paix, il se verra condamné à des. réparations , à des dommages et intérêts ; if aëété volé et, pour s'être plaint, à sera

ne Er 4 nee M NA nr ECRIRE A D OCEAN ER EEE À RATE a et De er

{ 150 ) puni; il est même des domestiques qui ont voulu trouver dans ce manège, une mine de profits dont ils ont perfectionné Fexploitation, en provoquant, devant des coarsdes aidés, des reproches qui attaquent ou qui efeurent au moins leur honneur ; si le maître échappe à ce surcroît de douleur, il Jui nl celle d’être harcelé par des pervers, enorgueillis d’avoir humilié l’homme dont ils dépendent. | J'entends à l'avance les imprécations des coupables qui, étant le plus grand nombre et voulant intéresser dans leur cause toute la domesticité , crieront à tue-tête qu'on Îles traite de: voleurs ,

quoiqu’ils sachent bien le contraire. Prendre leur

parti, ce seroit se déclarer leurs complices. C’est un piége auquel échapperont les bons serviteurs , car il est certainement d’honorables exceptions. On cite des exemples de domestiques qui ont fuit éclater des traits de vertu, d'autant plus louables que, par là même , ils avoient triomphé des vices de leur éducation.

On aime à rappeler ces domestiques de Port- Royal-des-Champs, qui, vivant dans l’athmosphère de la vertu, en avoient contracté la douce habitude. Les vies de plusieurs sont imprimées: ce sont des modèles pour les personnes de leur état.

Innocent Fai, garçon de charrue chez les Soli-

(rs)

taires de Port-Royal , à la Ferme des Granges, s’épargnoit tout pour ne rien épargner aux pau-

vres : il n’est personne, disoit-il , qui n’ait plus de

richesses qu’il ne lui en faut pour mourir. Le savant Hamon rédigea son épitaphe (1).

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