‹ De la domesticité chez les peuples anciens et modernesChapitre 27 sur 34 · TE TS UT COR · texte numérisé non relu

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(196) moment, que la France a la priorité de cette bonne œuvre ; il seroit même inutile de rappeler qu’on la doit à la religion , car il est très-peu d’établissemens de bienfaisance qui n’aient été créés par elle. |

Quatre opuscules , imprimés depuis 1735 à 1745, contiennent des détails curieux sur lPétat des Savoyards , Auverguats, Normands, alors répandus dans Paris (1). On y voit qu'ils formoient comme trois nations jamais opposées, jamais confondues : chacune avoit ses places déterminées. Les décroteurs étoient au nombre d’environ neuf cents. Ils logeoient dansles faubourgs, où leurs asiles étoient moins chers. Tous ceux du même évêché habitoient le même quartier , et se distribuoient ensuite selon les paroisses. Les curés s’occupoient avec succès des moyens de les réunir le dimanche et de les instruire. Que de: ressources trouvent le zèle éclairé et la piété industrieuse , en faveur des classes les plus délaissées de la société ! Cette école

(1) V. Projet d’un établissement, déjà commencé, pour élever dans la pieté les Savoyards qui sont dans Paris, in-8.° Paris, 1755.— Progrés de l'établissement, 2.° partie in-8.° 1737. — Suite du progrés de l'établissement, 3° partie, 1730. — Perfection de l’etablissement, 4° partie, 1743. Desfontaines, en rendant compte de ces écrits, demande une institution sem-

blable en faveur des cochers. Voy. Observations sur les écrits modernedÿt. 42 pe 185.et suivs

perfectionnée existoit encore en 1705, sous la conduite du vénérable abbé de Fénélon ; les Savoyards réclamèrent envain leur père , qui fut traîné à l’échafaud. Cette institution se place naturellement dans les attributions du clergé. Le zèle, qui s'évapore quelquefois en pratiques surérogatoires , portera sans doute ses regards sur un établissement dont la résurrection seroit une si bonne œuvre.

Depuis près de deux siècles, il y avoit à Reims, pour les servantes, une fondation par une femme , dont la mémoire doit y être couverte de bénédictions et dont le nom doit être recueilli avec

respect.

Madame Barbe Martin , veuve de Nicolas Colbert , seigneur de Magneux, eut chez elle, pendant quelques années ,: une petite communauté de filles qu’elle formoit à la vertu , à l’économie domestique. Encouragée par le succès , elle voulut perpétuer la durée de ce bienfait , « considérant » ( c’est elle qui parle } « la nécessité d’instruire de « pauvres filles, qui n’ont d’autre moyen de gagner «leur pain qu’en servant les particuliers en leur « ménage... Remarquant en ce point , que les « enfans des meilleures familles de cette ville qui, « dans l'accroissement et l’âge parfait en devien- « nent les chefs et recteurs , reçoivent ordinaire- « ment , par la communication et la familiarité des « personnes de cette condition , les dispositions et

(198) « habitudes aux vices ou à la vertu, etc. etc. elle « donne un bien fonds pour dix pauvres filles de « Reims et de Rhetel, qui seront élevées dans la « piété et les exercices du ménage , pour servir « domestiquement sous la conduite de deux fem- « mes veuves ou filles agées. »

La réversibilité du bien à sa famille aura lieu , si l’on détourné à d’autres objets Pemploi des revenus. Cette fondation approuvée par lParchevèque de Reims , en 16354, fut confirmée l’année surrante par des lettres-patentes du Roi, dans lesquelles est une clause qu’on ne s’attendroit pas à y trouver, si l’on ignoroit que le Gouvernement déployoit une vigilance continuelle et irès-louable contre les invasions ultramontaines. Cette clause confirme létablissement au cas qu’il n’y ait rien de contraire aux libertés de F Eglise Gallicane.

La fondatrice porta depuis à quatorze le nombre des filles à élever , et à cinq celui des maïîtresses et gouvernantes (1).

À Paris. la Petite Union , nommée autrement le Petit Saint-Chaumont, formée en 1679 , par le vertueux prêtre Le Vachet et par les demoiselles de Lamoïgnon ét Mallet , étoit destiné à retirer les

es arrivant de provinee , à les instruire de ma-

(1) V.-Lettres pour l'établissement du Séminaire des Pau

isi DE: 4, SJ RS res filles en Cette ville de Reïmms , in-4.° 1049

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nière que les dames pussent trouver parmi elles des femmes de chambre et des servantes de bonnes mœurs. Un curé de Paris avoit désiré qu’on Îles y logeñt, de même que celles qui étoient sans cbtdifiô en attendant qu’elles pussent se placer, afin de les soustraire au danger des mauvaises mœurs. Quelques hospicés accordoïent cette faveur aux domestiques sans place ; ils pouvoient y rester pendant trois jours. Telles étoient , pour les servantes , la maison dés dames de Sainte - Élizabeth , l'hôpital Sainte-Catherine, rue Saint Denis, et pour les hommes , celui des Filles- Saint- Gervais, Vieille rue du Temple. Une de ces bonnes HÉRREe, qui donnoient des secours à lindigence , n’en trouva pas dans le temps de la persé-

cution. On lui refusa même un matelas. Ces établissemens , dévorés par la révolution , renaitront peut-être, par Peffet de ce zèle qui multiplie, depuis quelques années dans les départemens, des fondations utiles. La ville de Strasbourg a des ateliers de charité, où l’on reçoit les domestiques des deux sexes qui n’ont pas de service.

Quand les homines reviennent à la vertu , à la raison, en général c’est moins par amour pour elles que par lassitude du vice et de l’erreur ; tels sont les motifs qui, après la destruction de tous Îles moyens d'instruction publique , après la persécu-

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( 200 ) tion la plus atroce , ont rappelé aux idées de culture morale et aux sentimens religieux , comme

étant le lien le plus puissant entre ceux qui com-.

mandent et ceux qui obéissent,

Pour remédier au mal que déplorent tous les hommes sensés , 1l faut s'emparer de la génération qui naît et de celle qui court à la puberté , répandre Pinstruction et les encouragemens à la vertu ; mais jusqu'ici l’enseignement est à peu près nul pour les classes qui sont toujours aux prises avec le besoin; elles manquent de facultés pour payer les écoles el leurs enfans manquent de temps pour les fréquenter. [lest un moyen de réparer ou du moins d’atténuer ce mal; c’est d'établir les écoles du dimanche. Strasbourg est peut-être la seule ville qui, à cet égard , ait encore montré l'exemple. |

Les enfans des deux sexes, dans le cas de suivre ces écoles, appartenant à la classe indigente, sont par là même destinés à la domesticité ou aux arts et métiers : l’enseignement devroit être tel qu’il les préparät à ces professions, comme serviteurs et comme apprentis. Cette réflexion s'applique égale-

ment aux hospices des Enfans-Trouves.

Les écoles dau dimanche ont été introduites à Berlin avec un égal succès. Dans cette ville, madame de Krosik est à la tête d’une maison pour former des institutrices et des femmes de chambre ;

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ici l’enseignement est plus étendu, plus relevé, surtout par les talens et lPexpérience de la directrice. |

On cite avec beaucoup d’éloges celle de madame Cosway à Lyon. Elle étoit allée dans cette ville avec le projet d'établir une maison d'éducation où l’on réuniroit les jeunes filles de divers rangs de la société. Ces enfans devoient être divisés en trois classes : la première destinée aux demoiselles riches, la seconde à celles dont la fortune étoit médiocre, et la troisième aux filles d'artisans.

De grands talens développés chez des enfans des seconde et troisième classes devoient être récompensés par l'admission de ces enfans dans la première.

Ce plan n’a pu s’exécuter comme il avoit été. conçu. La première classe s'établit, mais il n’y eut pas d'élèves pour la seconde, la troisième n’eut lieu qu'avec le secours de la bienfaisance. |

La classe des ouvriers à Lyon trouvoit trop chère la très-modique pension que demandoit madame Cosway., et préféroit d'envoyer ses petites filles chez les Sœurs de la charité où elles apprenoient gratuitement le catéchisme : on leur enseignoit à lire et a écrire. Cependant des familles riches pla-: cèrent à leurs frais quelques pauvres filles dans cette troisième classe de madame Coswway, et il se

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( 202 ) forma une société de jeunes demoiselles qui réso- Jurent de mettre en commun chaque mois Pargent qu’elles auroient économisé sur celui qui étoit destiné par leurs parens à leur entretien, àleur amusement, et d'employer ces sommes à faire élever de jeunes filles qu’elles choisiroient dans des familles vertueuses, mais pauvres.

: Cette association de bienfaisance prit le nom de Société des Jeunes Economes. Aiïdées par les conseils de leurs méres, ces demoiselles reconnurent que la troisième classe de madame Cosway leur offroit tous les avantages d’une excellente éducation pour leurs petites protégées.

Madame Cosway, qui avoit un beau local fourni par la ville, voulut bien s'engager à recevoir toutes les pauvres filles qu’elle lui confieroit, moÿennant que la société se chargeroit du trousseau et de l’entretien dé chaque enfant; et payéroit sa pension de: cent quatre-vingt-dix francs.

On enseignoit à ces filles tous les travaux qui peuvent être le partage des femmes dans ine maison, éton leur montiroit en outre à lire , écrire et parler correctement leur langue niaternelle, et une autre langue vivante. Celles de ces filles qui ahnoncçoient le plus d'intelligence et de raison étoient récompensées de leur application et de leur docilité par une instruction plus étendue :

(255 ) on leur enseignoit la géographie, l’histoire , le dessin, pour les rendre capables de devenir bonnes gouvernantes d’enfans.

Madame Cosway avoit voulu donner à ces dernières le talent de la musique; mais la piété des bienfaitrices leur fit refuser cette faveur pour leurs protégées; elles craignirent que de jéunes filles pauvres, dont la voix aufoit été cultivée, ne fussent entrainées dans quelques petits spectacles, ét ne renonçassent à l’emploi si utile, mais si laborieux, vers lequel toute leur éducation étoit dirigée.

L'avantage que lon trouvoit à réunir dans la même maison deux classes d’enfans, dont la fortune était si différente, étoit d’habituer les riches äux séntimens de la bienfaisance. Chaque demoiselle adoptoit en quelque sorte une des pauvres filles ; elle s’informoit de ses progrès et lés encourageoit par des Jouanges, des caresses, quelques dons; elle: faisoit répéter les leçons que la pupille devoit apprendre en peu de temps; et sa bonté éloit payée par l'amour ét le réspéct; mais matheureusement l'institution de! madame Cosway n'existe plus que dans les regrets des hominés dé bien.

Après une interruption déplorable, Péducation

El rétablie pour les familles riches auroit sur les au-

tres quelque Mmfluence salutaire , si elle étoit diri-

( 204 ) gée avec la sagesse qui préside à plusieurs établissemens. Dans certains pensionnats de filles, on voit renaître, dit-on, tous les anciens abus qui procureront à la société non des mères de famille, mais des femmes mondaines, capables peut-être de tenir bureau d'esprit , incapables de conduire un ménage. Quand Pinstruction exerce plus la mémoire que le jugement, on n’a que des idées d’emprunt, et, lorsque mieux réglée, elle apprend à penser , à raisonner, elle n’a fait encore que la moitié de l’ouvrage , si elle n’opère sur le cœur avec autant d’assiduité que sur lesprit ; si, à côlé du raisonnement, elle ne place le sentiment de la vertu, sans quoi les talens de lesprit, loin de s’opposer aux ravages des vices, leur prêtent desarmes. Le problème à résoudre est celui-ci : Pousser au plus haut degré et simultanément le dévoloppement des facultés intellectuelles et la pratique des vertus. On s’est borné à la première partie; J.-J. Rousseau avoit tort de croire, ou plutôt de vouloir persuader qu'entre les sciences, les arts et le vice, il y a une connexilé nécessaire ; mais 1l raisonnoit juste en parlant de ce qui se fait dans cette vieille Europe, dont la civilisation n’est à plusieurs égards qu’une barbarie raffinée.

Le voyageur Pratt raconte qu'a Wesel il a vu des officiers français donner à leurs domestiques

des ordres que ceux-ci recevoient chapeau bas et le corps incliné. ({n a very unrepublican manner), dans une attitude anti républicaine (1). Cette expression est sans doute une plaisanterie : l'égalité des hommes devant la loi n’est pas le nivellement des conditions. Jamais une société civilisée n’existera sans les idées et les formes de subordination qui sont le résultat de la nature ou des conventions. Chacun, dit un de nos poëtes, est fils de ses œuvres, lessentiel est de respecter partout la dignité de Fhomme, car il devient vil quand on lavilit ; aussi doit-on assigner comme une cause de dépravation linjuste mépris attaché à la classe qui loue ses services. En partant de la même idée, on approuvera le trait rapporté dans je ne sais quel auteur, concernant une jeune princesse qui, s'étant permis de donner un soufilet à sa bonne à fut condamnée par les parens à lui demander pardon à genoux, et, pendant quelques jours, obligée de la servir à table.

Il ÿ a environ trente ans que , voyageant en Suisse, je dinai chez un magistrat tenant auberge à Sursée ; il nous servoit avec la serviette sous le

bras : ua des convives lui en témoigna son étonnement. La profession d’hôtelier, dit-il, est-elle

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(1) V. Gleanings through Wales, Holland and Westphalie, by Pratt, 5. édit, London, t. SSD: 07.

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moins noble que celle du négociant qui expédie un vaisseau à la Chine? Il n’y a de différence entre ces deux genres de commerce que dans la manière; car l’un et l’autre ont également pour but d’amasser de la fortune ; en vous servant à table, je ne perds pas le droit d'aller ensuite, comme partie du souverain, voter pour les intérêts politiques de ma patrie. |

Un jour, Mirabeau, parlant à l'assemblée constituante, déclara ne vouloir reconnoître que trois classes, les propriétaires, les salariés et les voleurs. Cette idée, au niveau de laquelle n’étoient pas la plupart des auditeurs, causa de la surprise et même de la rumeur. Cependant une liste civile et les gages du dernier employé ne sont que des salaires sous des noms différens; les fonctionnaires , soit publics, soit particuliers, sont. salariés; le prélat, le médecin, le guerrier, comme le garçon de bureau, le bedeau, le serviteur; et si, dans la classification des états, on a paru avilir la domesticité , c’est peut-être par suite du préjugé contre l’ancien esclavage, mais c’est un préjugé qui, ainsi que tant d’autres généralement reçus, peut être discuté et combattu. La raison proclame qu’il n’y a de honteux que le vice et le crime. Vouloir, pour d’autres causes, replonger dans labjection une portion quelconque de la société, c’est méconnoître l'identité de la famille humaine, c’est

décourager la vertu; car, lorsqu'on n’a rien à perdre et rien à gagner dans l’esfime publique, on fait peu, ou l’on ne fait rien pour l'obtenir ; il est des domestiques estimables : chacun a la faculté de se placer dans les exceptions qui sont aussi rares que celles des bons maîtres ; mais en accusant la perversité du plus grand nombre, ayons la franchise d’accuser aussi l’absurdité ou l’exagération de beaucoup d’opinions établies.

Quant à l’enseignement religieux en France, quel fruit peut-on s’en promettre , lorsque, dans plusieurs diocèses, les pasteurs qui, fidèles à leurs devoirs au milieu des orages, n’ont cessé d’insfruire et d’édifier, sont harcelés sans cesse où même exclus du ministère par des fanatiques? lorsque certaines gens , réveillant les troubles, prêchent la controverse sur des disputes surannées , au lieu d’instruire solidement sur les devoirs de chaque état, et prouvent de nouveau ce qu’aiteste l’expérience des siècles : c’est que là où n’est pas la charité, là n’est pas la vérité; lorsqu’à la religion ils associent des petitesses et des folies qu’elle réprouve ; lorsqu’après avoir fait pleurer des madones en Îtalie , ils viennent substituer en quelque sorte à la sainteté du dogme et de la morale, des sacrés cœurs, des scapulaires, des médailles et

des chapelets; et lorsque d’un autre côté des

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( 208 ) hommes, devenus dévots pour se dispenser d’être pieux, et d'autant plus zélés qu’ils sont plus étrangers à la croyance, répètent sans cesse avec un. air de Tartufe que la religion est un frein nécessaire au peuple. Cet hommage forcé est un aveu” que , s'ils avaient un dépôt à garder , un secret à confer , ils préféreroient encore l’homme religieux ; que si une femme , des enfans, des domestiques étoient sans religion, celle-là pourroit se faire un jeu d’être infidèle, ceux-ci seroient désobéissans ou voleurs.

Malheureusement lhypocrisie est trop visible dans ces prétendus amis du christianisme qui exigent des autres une sincérité dont ils se dispensent.

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