LES RAISONS DIVINES DE LA DOULE
Pourquoi la douleur?
Pourquoi la douleur? Voilà le j cri de Tàme. Frappé par la maladie , par la mort d'un père, d'une mé enfant, Thomme n'a qu'un cri : P Il tombe dans le silence. Son regar fixe. On dirait qu'il essaye de voir bîme où s'est enseveli son bonhe
de temps à autre , il relève la tête ; il regarde en suppliant ses amis , et il répète la même parole , car la douleur n'en a qu'une : Pourquoi? Pourquoi? Oh! dites-moi : Pourquoi?
Hélas ! Pourquoi ? Qui le sait ? Personne ne le peut dire, ni la science, ni la philosophie. L'amitié même, le cœur se tait impuissant. Quand les amis de Job le virent accablé de si grandes douleurs , ils demeurèrent sept jours muets, n'osant ouvrir la bouche , ne sachant comment consoler. Et , à la ruine de Troie , Virgile nous peint les femmes assises sur le bord de la mer, mornes, silencieuses, les yeux noyés de larmes, avec undong regard fixe sur les flots. Voilà l'homme sous les coups de la douleur.
La première fois que ces grandes images passèrent sous mes yeux, j'étais bien jeune
alors, je me souviens que je ne les com| pas. Je les trouvais eicagérées. Ces long lences me paraissaient impossibles. Dep je les ai sentis monter à mes lèvres, et présence de grandes infortunes, j'ai cor à mon tour, cette amère douleur de ne même oser ouvrir la bouche, sentant que c'était inutile, et que je ne consol pas.
Et c'est pourquoi, s'il y a quelqu une puissance qui sait consoler, oh ! i vienne; qu'elle passe tendrement la sous la tête de celui qui souffre, et murmure à son oreille quelques-u ces paroles que l'amitié elle-mêra' pas dire. Si elle le peut, qu'elle r ces pourquoi de la douleur, auxqv a pas de réponse sur la terre, r cœur de ceux qui aiment le mieux
Pourquoi la douleur ? Pourquoi la douleur sous un Dieu bon? Je le demandais un jour à un vieillard; et je n'oublierai jamais Taccent avec lequel il me répondit : « Eh !
mon fils , précisément parce qu'il est bon ! d Je fus tenté de me révolter. Aujourd'hui je ne me révolte plus ; et je dis : Peut-être !
Autrement, vous seriez donc cruel, ô mon Dieu ! Vous avez créé l'homme ; il est votre enfant ; vous l'aimez , car pourquoi l'auriezvous créé ? De plus , vous êtes grand , immense, infini. L'homme est faible ; ce n'est qu'un souffle ; et vous prendriez plaisir à le briser ! Moi , je ne ferais pas du mal à un enfant. Je suis trop fort. Je rougirais d'abuser ainsi de ma puissance. Quel blasphème donc d'imaginer que vous abusiez de la vôtre, ô mon Dieu, en nous frappant sans but, sans raison, en nous abandonnant froide-
ment aux lois fatales qui nous broient mon Dieu, avez-vous jamais créé une pour autre chose que pour le bonheui si votre main la touche douloureusen ne faut-il pas confesser à deux genous vous ne le faites que par bonté, par qu* mystérieux dessein que nous comprem un jour?
J'entends des hommes du monde récrient à ce mot. Dire que les dou les afflictions de ce monde vienner bonté de Dieu leur parait un insup{ paradoxe. Cependant réfléchissons.
Ne peut-on volontairement, de délibéré, faire souffrir une personr ment aimée? En certaines cire môme, ne peut- on la iaire d'au souffrir qu'on l'aime davantage?
Toute la question est là.
Voilà un enfant qui joue sur le bord d'un abîme. Il veut cueillir une fleur, poursuivre un papillon. Il se penche, il va tomber. Tout à coup deux bras violents remportent, d'autant plus violents qu'ils sont plus tendres.
Il crie, il souffre. D'où lui vient cette souîfranco ? Évidemment du cœur et de l'amour de sa mère.
Regardez cet autre enlant. Il joue avec un couteau. Il se va blesser. Survient le père qui gronde , qui arrache le couteau , quelquefois violemment, et qui punit même, pour qu'on ne recommence pas. L'enfant crie et tout bas accuse le père. Mais il a tort, et plus tard il le verra.
Autre exemple. Voilà un enfant malade.
Sa mère le prend dans ses bras et le présente elle-même au couteau du chirurgien.
L'enfant crie. Il repousse le médecin. Il a
envie de battre sa mère. Dira-t-on qu mère est cruelle? L'enfant le pourra dans un accès de douleur. Mais moi, regarde de plus haut, je compatis, à qi l'enfant? oui , mais plus encore à la n Je sais que le cœur qui souffre ici da tage, c'est le sien.
Ce qui est si beau sur la terre, si 1 neux, quand on le regarde dans les ent de la paternité, placez-le en Dieu et mencez à comprendre. Oh ! sans do vous ne croyez pas en Dieu; si vous vez pas que nous sommes faits pour marche pour le rejoindre; si vous rf ce vaste monde comme un champ luttent des forces fatales, la doi point de sens. Vous êtes brisé, br voulez-vous que je vous dise? Qu'a' faire d'attraper cette maladie? ]
laissiez-vous votre enfant sous les roues d( ce char? Il n'y a qu'à dévorer votre chagrir. en silence, sans importuner de vos cris ue ciel vide et des hommes qui ne peuvent rien pour vous. La punition de vivre sans Dieu, c'est de souffrir sans consolation.
Mais sortez de ce corridor obscur ; sortez de cet antre ; placez-vous au grand air et au grand jour de la Religion et de la raison.
Croyez en Dieu ; à un Dieu sage , puissant et bon ; à un Dieu qui a créé les hommes pour lui, qui les a posés une minute dans le temps afin qu'ils se rendent dignes de l'éternité; afin que leur esprit, leur cœur, leur personnalité, leur amour soient véritablement la création de leurs efforts; â un Dieu qui, pendant que les hommes, ses enfants, travaillent à ce grand œuvre, les surveille, les aide, éloigne d'eux les
périls , les excite et les soulève , pour qu'ils traversent la terre sans s'y arrêter, le monde sans s'y enfermer, s'y abaisser et s'y corrompre; croyez cela, et vous allez commencer à entrevoir dans une lumière divine, qui sera déjà un commencement de consolation, d'où vient la douleur et pourquoi Dieu la permet.
C'est Dieu qui a fait ce monde , et , à dessein, il l'a fait trop étroit pour nous. De sorte que nous n'y pouvons remuer sans soufiÈir, sans trouver à chaque instant des bornes , des limites , où nous nous heurtons avec douleur. Je dis que Dieu l'a fait ainsi à dessein, afin que ces limites nous poussent à aspirer à mieux; mais je ne sais pas s'il aurait pu le faire autrement. Quand nous serons un jour dans l'infini, nous nous y dilaterons à Taise ; nous ne trouverons ja*
mais ni limites, ni bornes, ni barreaux, ni termes. Ohl nous serons heureux! Mais, de quelque manière que Dieu arrangeât ce pauvre monde , il était nécessairement trop étroit pour nous. Une âme ne pouvait y tomber sans souffrir, s'étendre sur ce lit de Procuste sans le trouver trop petit, déployer ses ailes sans rencontrer partout des bornes, remuer sans s'y meurtrir. Voilà la terre telle qu'elle a été faite pour notre épreuve, afin que, toujours gênés, nous aspirions à do plus grands espaces, et que nous rêvions les horizons infinis.
Supposez cependant une créature qui, au lieu de déployer ses ailes , les repUe ; qui , au lieu de s'élever dans les airs , s'accroupisse volontairement parterre ; qui ne trouve pas ce lit de Procuste trop étroit, au contraire, qui s'y arrange et s'y sente à l'aise ;
supposez un grand aigle des montagnes qui, au lieu de gémir dans la cage étroite où on Ta enfermé , en admire les barreaux parce qu'ils sont en or ou en argent, peints en bleu ou en vert ; un être immortel enfin qui ne déploie plus ses forces infinies ; qui s'enferme dans la terre, qui s'y trouve bien , qui s'y parque, qui s'y mure, qui s'y dégrade ; qui soit à la veille de s'y déshonorer et de s'y perdre : pourquoi Dieu n'inlerviendraitil pas? Ces limites qu'on oublie, pourquoi Dieu ne presserait-il pas sur eUes , pour les rendre sensibles ? Pourquoi ne les ferait-il pas douloureuses, afin d'obliger à lever la tête? Pourquoi n'arracherait-il pas le couteau des mains de cet enfant? Puisqu'il joue imprudemment sur le bord d'un abîme, pourquoi Dieu ne Tenlèverait-il pas violemment, de sa main paternelle, à ce précipice
OÙ il va tomber? Pourquoi enfin, s'il est malade, Dieu, qui est père, qui* est mère, ne le mettrait-il pas aux mains du chirurgien? Et s'il le faisait, pourquoi l'homme, étourdi d'abord , aveuglé par ses larmes , ne lui dirait-il pas ensuite : « Père, vous avez bien fait ! >
Voilà le sens de la douleur, le principe essentiel, fondamental, de son traitement divin. Aux pourquoi de l'âme qui souffre, la Religion n'a qu'une réponse , mais tendre et consolante. Elle dit à l'homme: « homme, tu es lait pour Dieu. Si donc tu avais eu assez de courage pour traverser c« triste monde sans t'y ensevelir, et un élan de cœur assez vif, un mouvement d'amour assez grand pour monter jusqu'à Dieu à travers le voile des créatures, la douleur n'eût jamais existé. La douleur n'a été créée
que pour suppléer aux défaillances de i amour. »
Au début, en effet, sous les arbres l'Êden, il n'y avait que l'amour, et l'ani suffisait. Ce que fait ia douleur aujourd'l l'amour le faisait alors, et bien mieux douleur éclaire, la douleur purifie, la c leur détache des choses qui passent; la leur élève le cœur en haut. Mais tout l'amour le fait, et plus vite, et plus gi ment. Si donc il n'eût pas défailli so ombrages du paradis; si, au lieu de légère étincelle qui nous en reste, nou sions gardé la flamme vivante de 1' primitif, la douleur n'eût jamais exis' une aile divine qui nous a été sun au moment où nous nous enfoncio la matière. Dieu nous l'a donnée bonté comme un auxiliaire.
Voilà ce qu'il faut admettre. Cela ou le désespoir. Cela ou Todieuse fatalité qui nous broie.
Oui , dans nos douleurs , il faut choisir :
ou la froide main de la fatalité qui nous trouve sous la roue et qui nous écrase sans pitié; ou la main tendre et paternelle de Dieu qui ne nous touche qu'avec respect et compassion, et pour nous rendre meilleurs.
Dieu bon , ou Dieu tyran ; il n'y a pas de milieu.
Pour moi , mon choix est fait. Je ne vous croirai jamais, ô mon Dieu, ni indifférent, ni aveugle, ni injuste, ni cruel. Je baise votre main, et, les yeux aveuglés par les larmes, ne comprenant rien au coup qui me frappe, je veux n'avoir qu'un mot sui les lèvres : <r Grâce, vous êtes bon ! Grâce, vous êtes grand, et vous êtes sage ! >
Mais il ne faut pas nous en tenir à ce [ cipe général, ni courir sur de si gra choses. Il faut entrer dans le détail ; i' suivre de l'œil et du cœur la main de touchant douloureusement l'homme par la douleur, l'arrachant en effet à les périls, et l'élevant peu à peu à beauté morale et à toute vertu.
La douleur élève l'àme vera Dieu.
Voilà donc, ô mon âme, le vrai choses. La terre est étroite, tn pour un être immortel. Elle me 1 meurtrit. Comme un prisonnier.
mon boulet. Chaque jour, mes pas plus lourds , mes mouvements plus pénibles , ma tête plus penchée ou plus tremblante, me disent assez , sans que Dieu ait besoin d'intervenir, que je ne suis pas fait pour la terre. L'homme , mon compagnon de route , me le dit mieux encore. A chaque instant il me manque ou il me trahit. Quand je m'appuie sur lui, il se brise comme un jonc et me blesse. Et les meilleurs, hélas! ceux que j'appelle mes amis, ne me sont guère plus fidèles. Ou la mort me les prend, ou je les lasse par mes défauts , ou mes chagrins les font fuir. Combien qui avaient collé leur âme à la mienne , et que la mort m'a vio lemment arrachés ! Combien qui avaient es péré en moi, qui s'étaient approchés, heureux, de mon cœur, et qui, y ayant trouva tant de froideur, de personnalité peut-être,
s'en sont allés désenchantés ! Et combien d'autres que j'ai cherchés, à l'heure où j'avais besoin d'appuyer ma tête douloureuse sur une épaule amie, et que je n'ai plus trouvés! Oh! que l'homme est peu propre aux choses profondes de l'amitié , et qu'elle est vraie cette tiîste parole du Sage : « Il n'y a rien de plus rare qu'un vrai ami ! d
Encore s'il n'y avait que l'amitié qui défaille! Trahi par elle, meurtri déjà par la vie, on cherche une consolation. On se dit :
€ Trouvons autre chose , une affection plus tendre , plus profonde , plus désintéressée , une seule, et oublions tout le reste. > L'homme alors avise une créature que Dieu semble avoir faite exprès pour ce noble rôle d'aimer et de consoler ; très différente de l'homme, ne possédant ni sa force ni son ambition, qu'il est certain par conséquent
de ne pas rencontrer sur sa route ; très différente, mais d'autant plus chère; n'ayant au même degré rien de ce qu'a l'homme, ayant tout ce qui lui manque ; dont Dieu a fait le cœur avec un art exquis; que la douleur appelle , qui s'opiniàtre dans le dévouement, et où Dieu a mis, comme un dernier don qui les couronne tous, une sorte d'intuition qui lui permet de tout comprendre afin qu'elle puisse tout consoler. L'homme voit cet être que Dieu a fait pour lui. Il tressaille de joie, et il descend de l'autel où il lui a donné sa main, rajeuni, renouvelé. Mais, hélas ! hélas ! est-ce l'homme qui manque à ce rêve de bonheur? est-ce la femme?
Sont-ce tous les deux? Ou bien , est-ce Dieu qui a voulu que ce rêve ne fût qu'un rêve sur la terre, afin de nous faire lever les yeux vers, le ciel, où il sera une réalité? Quoi
qu'il en soit, il dure peu, il dure mal. Il ne tient pas ses promesses, même dans les meilleurs, les plus tendrement unis. Et que dire des autres? Que dire des foyers où il n'y a que des cendres éteintes? Et que dire de ceux où la flamme n'a jamais paru? Et de ceux , moins malheureux cependant , où la flamme brillait, pure et ardente, et où la mort impitoyable a soufflé le flambeau?
On se sauve de la famille dévastée comme on s'était sauvé de l'amitié éteinte. On se jette dans les affaires, dans une vie plus active, plus bruyante, afin de s'étourdir. Mais on n'a pas mis la main à la chose publique, que voilà la passion qui vous poursuit, la calomnie qui vous soufflette. On croyait connaître les hommes, on les voit. On revient meurtri, désillusionné, désabusé de tout.
Comme un voyageur qui gravit une mon-
tagne, arrivé seul au sommet, après avoi laissé çà et là sur sa route tous ceux qu l'accompagnaient, se retourne et aperçoit derrière lui, au fond de la vallée, les arbre brisés par la tempête ; ainsi, arrivés au som met de la vie, nous regardons autour d nous ; nous sommes seuls. Au loin, dans l vallon , nous apercevons les rêves détruits les amitiés dévastées , les amours éteintes les générosités aimables qui ont péri en che min et qui ne se rencontreront plus, et rœil attristé, le cœur grave, nous montoni lentement ces derniers et glacés sommet de la vie , qui seraient si misérables , si Diei n'était pas au bout. Et, las de tout, mêm( de l'espérance, ne comptant plus sur rien pas même sur l'amitié , sachant toute coup vide et tout breuvage amer, nous poussoni un dernier cri : « Mon Dieu! mon Dieu! :
On demande : Pourquoi la douleur? le voici d'abord : La terre se voile pour laisser resplendir le ciel !
Oui, dans le grave et sublime enseignement de la Religion, voilà la première raison de la douleur. Faits pour Dieu, nous nous ensevelissons dan^ les choses du temps.
Nous nous bâtissons un nid sur la terre, loin des vents et des irimas , où nous voudrions nous endormir dans le bonheur, où nous rêvons de ne pas vieillir, où la perlection serait de ne jamais mourir. Eh bien, sur ce petit nid où nous oubUons Téternité, de temps en temps Dieu secoue la douleur, comme un flambeau.
. Mais qui dira ce qu'est Dieu , quand il est iorcé d'en venir là ? Avec quelle délicatesse il proportionne les coups aux besoins ! Le plus souvent il touche à peine un point dou*
loureux. C'est un rêve qui tombe , une illusion qui s'envole. C'est un ami qui oublie ; un cœur aimé qui se refroidit. Involontairement on lève les yeux plus haut. On dit :
« mon Dieu, il n'y a que vous qui ne passiez pas ! :»
D'autres fois Dieu frappe plus fort. C'est une fortune qui s'écroule, un trône qui chancelle. Le monde ne voit que la poussière qui s'élève d'une si grande ruine. L'àme frappée voit autre chose. Une lumière inconnue commence à lui apparaître ; le ciel se découvre à son œil consolé et la dédommage de la terre qui s'en va. c mon Dieu, disait la reine d'Angleterre, je vous remercie de m'avoir ôté trois royaumes, si c'était pour me rendre meilleure. > Et Bossuet, parlant d'elle, disait : « Elle remerciait Dieu , de quoi? de l'avoir faite reine?
Non, Messieurs, mais de l'avoir faite n malheureuse! i>
Si la douleur est plus grande encore tomber d'un trône n'est pas le plus g" malheur; j'en sais de pires), alors la mière est, pour ainsi dire, infinie coi le désastre. Telle est sa vivacité quelque qu'elle amène aux lèvres de ceux qui frent des paroles aussi belles , des aussi purs que ceux de la sainteté.
qu'il y a de lumière derrière les noirs, » disait une jeune veuve, b:
vingt ans dans le plus pur bonhei l'àme puisse rêver, œ L'imagination, elle encore, ne peut pas se figurer cf souITre : l'ennui, le vide, le terne, 1 qui remplit pour moi la terre, c( que jo trouvais si charmante, m'inoiiiétJiîs âa tant aimprl Mnin
suis amoureuse de la mort! > Notez ces dernières paroles. Ce sont les mêmes qui reviennent si souvent sur les lèvres des saints, dans les derniers jours de leur consommation. En une heure, d'un coup de son aile, la douleur avait porté cette jeune veuve , cette enfant de vingt ans , à ces hauts sommets du détachement de toutes choses, où , pour y monter, il avait fallu quarante années d'efforts à une sainte Thérèse ou à une sainte Chantai.
Quelquefois les coups se multiplient. Dieu tonne sur notre tête. C'est comme un roulement de tonnerre. Mais ici surtout qui dira les tendresses de Dieu ? La mère , qui présente son enfant au couteau du chirurgien, le couvre de caresses; elle l'inonde de baisers avant, pendant, après l'opération, Faible image de ce qui se passe dans les
âmes. Quand l'épée est entrée jusqu'à garde, il y a souvent un tel dégagemen lumière, et, au fond de l'extrême dou je ne sais quelle joie exquise et d'une ns jusque-là si inconnue, que l'âme, mêr plus éloignée de Dieu, reconnaît sa i et se retourne pour la baiser. J'en veux un exemple dont j'ai été personnelk témoin.
J'ai connu , il y a quelques anné magistrat, parvenu au milieu de sa c; dans un honneur, une considération influence admirables. 11 était riche reux ; il avait tout, excepté la foi. ' une femme d'infiniment de distinct' piété, père de deux jeunes filles, • ne fût pas chrétien , il les avait fa avec tout le soin possible; et àgéi l'une de dix-huit ans, l'autre de se
kO DE LA DOULEUR
avaient , avec la grâce et le charme de leu âge, ce que la piété, la modestie, Tinno cence du cœur ajoutent à la beauté. Sou vent je le rencontrais accompagné de se deux filles. Il était rayonnant de ce nobl orgueil d'un père qui se sent revivre dan des enfants dignes de lui. Un jour, l'aîné de ses filles fut prise tout à coup d'un vio lent mal de tête, et en quelques jours un fièvre typhoïde l'emporta, mourant du rest comme un ange. Sa sœur, qu'on avait éloi gnée en toute hâte, mais trop tard, fut pris elle-même à la campagne de la même mal" die et alla bientôt rejoindre sa sœur. I pauvre père resta huit jours enfermé dai cette maison de campagne, muet, morm les yeux fixés sur ce lit où il avait vu disp; raître son dernier trésor. Il en sortit ilk miné à des profondeurs ineffables. Qu'étai
ce que ce monde, et que valait-il?
valaient les honneurs, les chaînes, les { deurs, l'influence? tout cela maintena était odieux. Que valaient même les tares, puisqu'il avait vu ses deux ei dispartùtre, si pures, si aimables, i ment protégées par leur innocence? Il que des coups pareils ne pouvaient pî le résultat du hasard ; car si le hasar( vemait le monde, il n'y avait plus briser la tête contre le mur. Il se d ne pouvaient pas venir de la volent sible et indifférente de Dieu ; car il pas eu assez de haine pour un Diei Il vit que Dieu n'avait pu agir ainsi amour, d'une manière qu'il ne ce pas maintenant, il est vrai, mais prendrait plus tard. Et tout s'illui yeux.
Il resta dans le monde de longues années encore, toujours magistrat, servant noblement son pays , et étant même parvenu aux derniers honneurs de sa profession; mais en même temps grand chrétien, étonnant le monde par la fermeté de ses espérances et par la beauté de sa foi , servant les pauvres, leur distribuant les dots de ses deux enfants. Il est mort maintenant, et quand il est sorti de ce monde, et que ses deux jeunes filles sont venues à sa rencontre , tranfigurées et rayonnantes , tous trois ont compris, dans cette étreinte qui n'aura plus de fin, pourquoi Dieu les avait séparés un instant ; et comment, en couronnant et en préservant les enfants, il avait fait acheter au père, par une séparation d'un jour, l'immense bonheur de vivre pendant l'éternité dans la même lumière et dans le même amour.
Voilà le premier service que la do rend aux hommes. Oui, mon âme, prends-le, profites-en; la première que le Dieu de bonté a mise dans les sanglantes de la douleur, c'est une gei lumière.
[,a douleur purifie l'Ame de eea faut
Mais il y a sur cette triste terre autre péril que de s'enfermer dans k de se parquer dans les choses visit a le péril, en s'y abaissant et en s' dant, de s'y corrompre; le péril d au contact du mal, la beauté de Or, Dieu étant ce qu'il est, c'est-
justice infinie, le mal, même le plus léger, ne saurait toucher une âme sans y engendrer immédiatement une punition. La peine, disait déjà le vieil Homère, suit toujours le crime d'un pas lent et sûr. Vous posez aujourd'hui un acte coupable ; vous posez en Dieu une raison de vous châtier. Vous posez dix actes coupables , vous posez dix raisons de châtiment. Que serait-ce donc si vous en posiez cent, mille; si vous faisiez de votre vie une trame où mille culpabihtés de toute sorte s'enchaîneraient dans un tissu sans fin?
Quelquefois, quand un vaisseau est en mer, une fente à peine visible s'ouvre dans ses flancs. L'eau entre, lentement d'abord, goutte à goutte ; qu'on n'y pourvoie pas .
avant quelques jours le vaisseau sera au fonc de rOcéan.
Grande et triste image du péril des â:
Elles descendraient presque toutes, I ment et infailliblement, dans les abii la justice infinie, s'il n'y avait pas q part une puissance expiatrice , un( purifiante qui serve de contrepoi(?
multitude de leurs fautes. Et c'est po on a toujours estimé que, de tous le ments, le plus redoutable pour une cheresse et impénitente, c'est d'i{ douleur, d'être abandonnée à un sans nuages. Il est des bonheurs o vantent. On les regarde en trembla
Vous entrevoyez par là le secon la douleur, sa seconde et subiim Quand l'homme a défailli , quant au contact du mal la pureté de :
le goût du bien, avec le rcssor qui le soulevait de terre. Dieu le
douleur. Elle a été placée près du mal, pour Tarracher du cœur de rtiomme par voie d'expiation. La douleur prend l'homme coupable et le trempe dans ses flammes pour le purifier. Ainsi , au contact du feu , on voit Tor rejeter toute scorie de sa substance embrasée.
Je ne pense pas qu'aucun homme sérieux, ayant le sens du bien et du mal, soit tenté ici d'accuser la justice de Dieu. Pour moi, cette justice ne me semble pas seulement un élément nécessaire de sa sainteté ; elle fait partie de sa bonté. Elle m'attire plus qu'elle ne me repousse. Un Dieu qui ne sait pas punir, c'est un Dieu qui ne s'occupe pas de nous. Je ne sens pas le poids de sa main, mais je ne puis embrasser ses genoux. Qu'avons-nous affaire d'un amour banal qu'on ^e peut ni offenser ni blesser? Et que nous
importe un ciel où l'on ne peut pas pli teindre par une insulte, qu'y pénétre une prière !
Remarquez d'ailleurs (car je ne pre pas que ces coups ne sont pas terr nous dirons tout à l'heure comment ( adoucit : nous en sommes seulement à trer comment on les explique, et con" dans les vues de Dieu , ils ont un bv important et sacré), remarquez, dis-, quel art profond Dieu a créé la doul
Ou plutôt il est à peine exact de c Dieu a créé la douleur, du moins la ■ telle qu'elle existe aujourd'hui. Dieu plus lait la douleur qu'il n'a fait 1 Toutes deux sont nées le même je infortunées du péché, laides co:
chargées d'apprendre à l'iiomme se révolte pas impunément cont
éternel, et surtout chargées de Ty ramener par une voie imprévue, mais sublime. Semblable à ces grands maîtres qui avec des ruines et des débris construisent des temples magnifiques , au moment où la douleur faisait sa triste apparition dans le monde , Tamour infini s'en emparait, et rêvait d'en faire le grand moyen de la réhabilitation des âmes. Voulant punir, puisqu'il le fallait, mais voulant plus encore pardonner ; se faisant un bonheur de tirer le bien du mal, de faire servir le mal au triomphe du bien , il pétrit avec sa justice et avec son amour un supplice qui pût devenir une réhabi- Utation. Il dressa au milieu du monde un échafaud qui pût devenir un autel. Il fit la douleur.
Et, afin qu'il fût presque impossible à l'homme de ne pas transformer sa peine er
expiation, voyez commeot Dieu s'y est p Il a dit : L'homme court à aa perte par triple pente. Il se corrompt dans des a qui sont à la fois composés d'orgueil concupiscence et de révolte ; eh bien! j ressaisirai et je le jetterai de temps en ter bon gré, mal gré, dans l'humilité, dans béissance et dans le sacrifice. Et c'est d trois éléments, mystérieusement fond semble, qu'il a composé la douleur.
Approchez d'un malade, d'un mo Dans quel état est-il? D'abord dans i d'humiliation. Cet esprit si vif, si br cette bouche si éloquente, cette scien affaires, où tout cela est-il? Cette fer belle, elle fait peur. Tous ces dons r ont disparu ; tout est dans l'hun Voilà le premier état. Il corres^ Dremier élément de tout mal. aui
gueil. Regarde? ensuite : quelle obéissance passive ! Hier on n'obéissait à personne , pas même à Dieu ; aujourd'hui il faut obéir à tout le monde, même à ses valets. Et quelle souffrance ! Où est ce sang qui bouillonnait dans le plaisir? Hélas 1 il circule , tantôt trop lentement, tantôt trop vite; mais toujours dans l'obéissance, dans l'humiliation et dans la douleur. Vous voyez bien que c'est tout l'inverse du péché. Obtenez de ce malade un acte d'adhésion intérieure , un acte de résignation et d'amour, et vous sentez avec quelle rapidité il va être rétabli dans l'ordre.
Et c'est là ce qui fait que les âmes ne périssent pas. De temps en temps Dieu les prend, les jette dans la douleur, les appelle, bon gré, mal gré, à l'expiation, et, pour peu qu'elles y consentent, cette souffrance
acceptée volontairement les régénère et rachète. Elle suOît à compenser en eux monceaux d'iniquités.
Et s'il est facile de voir, à sa seule cor sitiOD métaphysique, que la douleu l'œuvre de la sagesse, on voit plus vit< core que c'est l'œuvre de l'amour. Co la douleur se proportionne à chaque On dirait qu'une main invisible et teni dirige aux endroits où il est nécessai réparer et de réveiller la vie. Avec ' opiniâtreté intelligente elle revient tr à la région du cœur! Et quels men effets elle produit! Elle opère presque un sacrement, ex opère operalo, propre vertu. Cet homme violent, rieux, personnel, maintenant que ] leur l'a touché, comme il devient aborder! il vous tend lui-môuiela
vovig remercie des moindres attentions.
Combien d'humilité est née de la douleur !
Ce cœur sec et insensible, il vous appelle, il vous demande de Taimer un peu. L'amour y réapparut avec les larmes.
Ce jeune homme , si hardi contre Dieu , si invincible à toute lumière d'en haut , étourdi qu'il était par le bruit de ses passions , dès que la douleur le touche , il les sent qui s'apaisent comme un vent qui tombe. Le foyer du mal s'éteint. Ses rêves impurs se dissipent. Tout ce qui faisait la honte de son âme, et son désespoir s'il était chrétien, diminue, disparait presque, au contact de la douleur.
A peine s'il y a eu un consentement , et déjà l'homme orgueilleux s'est soumis ; l'homme sec s'est attendri ; l'homme emporté par la fougue de ses passions s'est
calmé. L'âme enfin, déformée par le a été refoi^e par la douleur comme su enclume divine.
Que serait-ce donc, ô mon Dieu, si adhérait à la douleur ; si elle comprena travail; si à chaque coup de ciseau marteau elle disait : merci ! si elle n meurait pas muette, inerte, aca aveugle; mais intelligente, vive, a sachant ce que fait en elle le céleste C et y applaudissant!
mon àme, connais la laideur fautes, tes perpétuelles défaillances, scurités de chaque jour, les vanité révoltes : lave-toi dans tes larmes. .
pas te dire d'aller chercher la doule quand elle vient, ne la repousse une amie. Comprends-la; comprei cond baptême , d'où tu peux sorti:
Et toi , ô mère , baptise tes enfants dans tes propres douleurs. Quand tu les mets au monde avec de si grandes angoisses ; quand tu passes les nuits à bercer dans tes bras ces pauvres petits êtres qui pleurent sans savoir pourquoi (ils le sauront assez tôt!), ne laisse pas inactive cette somme de souffrances. Place-la en rentes sur leur tête.
Qu'ils arrivent à l'âge des périls , riches du trésor des larmes de leur mère , de ses souffrances volontairement acceptées et courageusement offertes pour eux.
Car Dieu a fait cette autre merveille, que la douleur acceptée n'a pas de prix. Ce n'est rien, pour elle, de purifier une âme; sa vertu surabondante rejaillit au loin sur toutes celles qui nous sont chères. C'est comme le parfum d'Aaron , qui , après avoir oint et sacré sa tête, descendait le long do
sa barbe et embaumait jusqu'aux dernières franges de son vêtement. Lisez, dans la Genèse, l'admirable dialogue de Dieu à Abraham , ces dix justes pouvant servir de contrepoids à des milliers de coupables, et comprenez la toute -puissance expiatrice de la douleur.
Cet homme qui ne prie jamais , qui n'élève vers Dieu aucun hommage , qui le centriste, qui l'insulte peut-être, savez -vous pourquoi il vit, pourquoi il n'est pas frappé? C'est qu'il y a autour de lui des enfants qui prient, une femme qui pleure, des êtres chéris qui , en mettant leurs douleurs , leurs mérites, leurs vertus, leurs innocences, dans un des plateaux de la balance, font contrepoids à ce qu'il met d'iniquités dans l'autre.
Et si les peuples subsistent, si ces immenses officines de mal ne crèvent pas sous
le poids des iniquités, c'est qu'il y a des expiations volontaires au milieu d'eux, des hommes qui souffrent et qui s'immolent par amour. Et si quelquefois les hontes, les crimes s'accumulant dans les veines des nations, les malheurs s'y accumulent aussi ; si on va aux abîmes , si on en sort ; cherchez bien : vous trouverez qu'il y a eu quelques grandes âmes qui se sont librement immolées ; quelques douleurs imméritées, noblement,. saintement, sublimement portées ; quelques gouttes de sang pur, coulant par amour pour en laver des flots ignobles.
Mais n'entrons pas davantage dans les considérations générales. Cela suffit; et d'autres points de vue nous appellent.
La douleur TiviAe et agrandit l'a
J'entends le poète qui dit :
Tu Tais rbomme, ô douleur!
Et un autre poète, son frère de | ajoute :
Rien ne nous fait si grands qu'une grandi
Et j'entrevois une troisième et p raison de la douleur. Elle n'est j ment une lumière au milieu des et des illusions de la vie, ni un face de ses corruptions ; elle vivifi
dit les âmes ; j'allais presque dire qu'elle les crée de nouveau ; elle y met du moins une beauté, une grandeur touchante que la vertu elle T même n'aurait pas su leur donner.
La vérité est que , sur cette triste terre , il n'y a jamais eu ni une grande œuvre ni une grande âme sans la douleur. Pour être grand, ni le génie, ni la gloire, ni la vertu, n'ont jamais suffi. Toujours il y a fallu la douleur.
En vain un homme a amassé sur sa tête toutes les couronnes, l'humanité l'a regardé, et, avant de le saluer grand, elle a attendu quoi ? qu'il eût reçu le baptême de la douleur.
La vertu même, la vertu heureuse, n'a pas été la plus grande chose que la terre pût contempler. Toujours il y a fallu ce je ne
sais quoi d'incomparable et d'achevé que le malheur ajoute à la vertu.
Gomme si , dans cet atelier auguste où se forment les grandes âmes, le génie, la gloire, la vertu ne pouvaient que faire Tébauche. Les derniers traits, ceux que se réserve le Maître, sont mis par la douleur.
Pourquoi? c'est un mystère, dit-on. Oui ; mais le mystère n'est peut-être pas impénétrable.
Nous sommes des êtres petits, parce que nou3 sommes des êtres limités. Et plus volontiers nous acceptons ces limites, plus nous nous y enfermons , plus nous sommes petits. Pour être grands, il faut en sortir ; il faut les briser ; il faut jailUr hors de ce cercle misérable par un suprême effort.
Mais pour cela il faut souffrir.
. C'est comme ce cercle de charbons ar-
dents que les enfants indiens placent autour d'un insecte qu'ils croient dangereux. L'animal essaye de le franchir ; mais , reculant devant la douleur, il se replie sur lui-même, se contracte et meurt. C'est à quoi se résignent les âmes vulgaires. Les grandes âmes jaillissent hors du cercle, en passant par le feu.
Voyez l'écrivain. Quand est-ce qu'il arrive à de sublimes pensées ? Est-ce dans la mollesse , dans l'oisiveté ; quand il reste dans les limites apparentes de sa nature ? N'estce pas plutôt quand il en sort par un effort douloureux? « Je viens d'achever cet ouvrage austère dans le silence d'un travail de dix-sept nuits. Et maintenant que l'ouvrage est accompli, frémissant encore des souffrances qu'il m'a causées , dans un recueillement aussi saint que la prière, je me de-
mande si ma voix sera entendue. i> Voilà comment naissent douloureusement les grandes œuvres.
Et le poète , où trouve-t-il ses accents immortels? Qui ne le sait? L'âme ne chante jamais mieux que dans la douleur.
Et chacune de ses blessures
Lui donne un plus sublime accord.
Et plus la blessure est amère , plus le cri est pénétrant.
Les chants désespérés sont les chants les plus beaux , Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Il en est de même des grands caractères, des âmes profondes, des cœurs bons. Il faut la douleur. En ceux qui n'ont pas souffert, on dirait que la vie n'a défriché que la surface de l'âme. Leurs sentiments n'ont
point d'intensité, leur cœur point de tendresse, leur esprit point d'horizons. Tout est superficiel en eux , l'esprit vulgaire et la bonté banale.
Bref, à tous les points de vue, la douleur seule entre assez profondément dans l'âme pour l'agrandir. Il y a en nous des places très élevées où dort la vie , des profondeurs très cachées où gisent des trésors, et que l'énergie de l'âme ne saurait atteindre. Il y faut le coup de foudre de la douleur. Et, j'oserais le dire, il y a des endroits du cœur qui ne sont pas, à peine des germes obscurs, et où il faut que la douleur pénètre pour qu'ils soient.
Vous savez ce qui arrive quand on entend une grande musique. On est d'abord doucement bercé, charmé, ému. Et puis tout à coup, à je ne sais quelle note, sous je ne
sais quel coup plus puissant, l'âme &.
levée. Elle a été touchée en des profon inconnues. Et c'est ce que produit qv fois, mais plus rarement, l'éloquenc a un éclair, un coup de foudre insta Tout est enlevé, l'orateur, l'auditoi:
est touché à fond par ce cri que l'c lui-même ne se connaissait pas.
Eh bien ! ce que fait le génie , l'éloq la musique; cette puissance qu'ils pénétrer aux profondeurs de l'êtn soulever au-dessus de lui-même, grande puissance de la douleur. I qu'en frappant un caillou on en fail flamme, de même il faut frapper 1'^ en faire jaillir la lumière, la grand' roîsme, le dévouement, mille tr< chés. La statue est là, enfouif marbre, il laut l'en faire sortir. I
est au fond de ce bloc de quartz ; elle ne demande qu'à étinceler. Mais il faut enlever ce manteau de pierre , et pour cela prendre le marteau, le ciseau. L'homme essaye; mais comme presque jamais il n'a le courage de frapper assez fort, pour l'aider dans cette œuvre Dieu lui envoie la douleur.
Et c'est pourquoi tous les saints , les héros , les génies , toutes les grandes âmes ont été les enfants privilégiés de la douleur. La couronne de laurier n'a jamais reposé que sur des îronts meurtris. Pensez à Homère, à Mil ton, au Tasse, au Dante, à Camoëns.
Ils ne vivront éternellement que par la grandeur du sentiment ; mais cette grandeur de sentiment, cette profondeur d'émotions, ils ne l'auraient jamais connue sans la douleur.
Et que dire des soldats , des héros ? C'est
la douleur qui fait le soldat. Jamais Tâme ne se déploie mieux , dans une beauté plus touchante et plus vraie, qu'en face de la mort, à ces heures solennelles où le péril lui apporte une si complète abdication de soi.
S'oublier et se dévouer jusqu'à la mort, voilà le rôle du soldat. C'est la beauté suprême. Il n'y en a même point d'autres.
Cherchez bien. Vous verrez que l'homme ne peut être vraiment sublime qu'en face de la douleur et de la mort.
Et voilà pourquoi il n'y a rien de plus sublime que les saints. Ce n'est pas seulement une lois , par hasard , sur un champ de bataille , que le coup de foudre de la douleur les électrise et les soulève au-dessus d'euxmêmes ; par leur propre volonté et par celle de Dieu , ils vivent dans la douleur ; ils l'opèrent librement en eux. La douleur les ar-
rache incessamment à toutes les limites et du monde et du moi. Et cette vie sacrifiée qu'ils vont chercher, par un suprême effort, jusque dans les profondeurs de Tâme, fume incessamment en eux comme un holocauste.
C'est le plus grand spectacle que la terre puisse offrir au ciel.
€ Vous ne savez pas , écrivait saint François de Sales , de quoi les anges nous portent envie : certes , de nulle autre chose que de ce que nous pouvons souffrtr pour Dieu, et ils n'ont jamais souffert pour lui. j> Que peuvent -ils donc offrir à Dieu et à ceux qu'ils aiment? Des vœux , des hommages ?
Nous aussi , et de plus nos douleurs librement acceptées et amoureusement offertes.
Et ce ne sont pas seulement les anges qui sont jaloux de cette grandeur, de cette beauté touchante. Au sein de la gloire, Dieu est en
admiration devant ce que fait l'hom:
sein de la douleur. Il lui a envié ce culte sublime de s'oublier, de souffr mourir pour ceux qu'il aime. Et il que si Dieu n'avait pas trouvé le me mourir pour l'homme qui souffrait mourait pour Dieu, l'homme aurait genre de beauté et de grandeur qui manqué à Dieu. Voilà pourquoi un i cieux s'ouvrirent, elle Fils de Die' sur la croix dans une douleur inf que, quels que fussent les saci l'homme pour Dieu , il aperçût tou Dieu dans la gloire d'une immolati rieure à la sienne.
Ainsi , la grandeur et la beauté sont graduées sur la douleur. C une pyramide. Au sommet, ce sur le front la flamme du génie ,
et de la douleur. Et, à leur tête, Celui qui, sous ce triple rapport, s'appelle le premierné des enfants des hommes. Plus bas, les douleurs moins intenses , et aussi les sentiments moins profonds, les vies plus vulgaires. A mesure qu'on descend, le rire augmente ; à mesure qu'on monte , on voit régner le sérieux, sentiment inséparable des grandes choses ; et avec le sérieux la vraie beauté , cette beauté touchante et grave de la vertu , de l'amour et de la douleur, dont le charme est ineffable. La douleur est quelque chose de si insigne, qu'elle ajoute à la beauté elle-même. Au visage, c'est comme au cœur, on s'embellit d'avoir souffert.
DE LA DOULEUH
La douleur travaille les âmeB comme un si pour les rendre belles.
Arrêtons-nous un instant sur ce so il est lumineux. La douleur ne tomh pas seulement sur ceux qui oublie en ce pauvre monde, ni sur ceus corrompent. Les justes souffrent î bons sont éprouvés. Ils souffrent venir plus justes ; ils sont éprouvés venir meilleurs. Nous voici dans Ii des choses. Regardons, sans nous A la triste mais pénétrante lumif douleur, nous allons commencf nrendre la vie.
Quand donc saura-t-on que Thomme est son sculpteur à lui-même ; que Dieu Ta placé sur la terre à Tétat de germe, précisément pour que ce fût à lui de se créer ; que de ce marbre froid, sans forme, sans individualité, sans personnalité, sans beauté, il Ta chargé de tirer une statue vivante? Mais surtout quand donc saura-t-on que, dans ce travail. Dieu lui a donné pour aide la douleur? homme, vous n'étiez ni beau, ni grand, ni saint; vous Têtes. Pourquoi?
Vous avez souffert.
Voyez comment naissent les hommes.
Tous àTétat de germe. Quelques-uns diflormes. Les meilleurs apportent une première sève, âpre et verte, un fond stérile et sec. L'enfance est sans pitié, a dit un grand observateur. Le jeune homme a peu de cœur. Il a du sang, de la vivacité, du
feu qu'il prend pour du cœur, ce q\ bien différent ; mais au lendemain mê jusqu'au milieu des plus grands cm ments de ce que vous alliez nommer mour, à un geste, à une parole impéi ou méprisante, ou personnelle, vous Le cœur n'est pas né. Écoutez par^ homme jeune encore. jeune homi as la grâce, l'esprit, l'imagination, 1 la science. Et tu ne parles pas Lif ta manque-t-il donc? Tu n'as p fert.
Il iaut du temps, des épreuves, ( leurs bien supportées et dans unt douceur, pour donner au cœur sa ., l'àme son élévation, sa beauté mor taines cordes, et les plus belles, n' en l'homme que quand elles ont nées de larmes. Et voilà nourau
leur est si abondante. Le flot qui vient n'attend pas que le flot précédent soit passé.
Douleurs de Tesprit, douleurs du cœur, maladies et souffrances de toutes sortes, Tintarissable amertume coule sans fin et enveloppe la vie. On s'étonne ; on se dit :
Pourquoi?
Oui, pourquoi le bonheur s'évanouit-il toujours? Et pourquoi la douleur ne finitelle jamais ?
Pourquoi ? Pour nous polir ; pour nous user par le frottement ; pour nous ciseler avec le lent et délicat travail du burin.
Aux uns , les grands coups de foudre de la douleur, semblables à ces puissants coups de marteau avec lesquels Michel- Ange s'acharnait sur ce bloc de marbre d'où devait sortir la statue de Moïse. Aux autres, ce contact continuel, minutieux, pénétrant,
délicat du tour qui donne à un diaman beauté, son éclat, son feu. Mais dan uns comme dans les autres, dans tout âmes, la même opération intelligente douleur, les aidant à devenir et à se belles.
Elle a tant à faire pour cela, la dou Ne vous étonnez pas si elle revient sou Elle passe et repasse aux mêmes end particulièrement aux endroits faiblef êtes doux : il faut bien qu'elle vous fort. Vous êtes fort: est-ce que v voulez pas qu'elle vous rende doux une personne dont le cœur est allée la douleur accourt pour lui faire I dans le sacrifice et l'oubli d'elle-mi amour qui ne soit ni mou ni Irop 1 mais élevé, noljle, actif, ugissunt > vérant. En voici une autre dont le (
est plein de grandeur et de fermeté, ma dont la personnalité se développe sans mi sure : comment la douleur n'accourrait-el pas ? Il faut bien que les larmes vienne:
arroser cette sensibilité qui s'éteint et c amour qui tombe. Ames si fières, si pe sonnelles , qui abondez et surabondez dai le moi , attendez , attendez la douleur : el vous forcera bien d'aimer. Et vous, cœu aimants, attendez -la aussi et craignez-1 Elle sera si pénétrante avec vous ! Ah ! el ne vous laissera pas vous fondre en ( molles tendresses. Il faudra bien que cet sensibilité devienne générosité et vertu.
Non, nous ne comprenons pas assez travail intelligent de la douleur. Autreme:
nous adorerions la main invisible et tend qui dirige le burin. Quand on ne veut p; selluttex' et qu'on regarde son àme, on e
toujours étonné de voir que la douleur ait frappé si juste.
Et non seulement la douleur touche Tàme avec intelligence, précisément du côté où il y a des lacunes, des ombres, des vices, pour lui donner les qualités qui manquent ; souvent on la voit diriger son burin aux plus beaux endroits, là où s'épanouissent les vertus les plus chèrement acquises. Pour* quoi? afin de les fortifier et de les faire grandir dans répreuve; afin de les débarrasser de toute rouille. Vous êtes bon, patient; c'est pour cela que vous serez assailli de toutes sortes d'ennuis. Vous êtes aimant; vous vivrez avec des égoïstes. Votre plus haute vertu, c'est celle-là précisément qui sera méconnue; votre plus belle qualité cherchera vainement son objet. Vous étiez fait pour la vie intime de la famille; peut-être
que VOUS vivrez sans compagne , ou vous li perdrez de bonne heure. Vous portiez dan; votre âme tous les rêves de la paternité vous n'aurez jamais d'enfants. Si vous ave:
dans Tâme une place sensible, c'est là qu< la douleur mettra le burin ; et si cette plac< sensible , vous ne Tavez révélée à personne elle saura bien la trouver. Et si vous ne 1î connaissez pas vous-même, elle vous la mon trera. Comprenez bien que la douleur n'es qu'un instrument ; il y a derrière elle quelqu'un qui voit clair.
Je veux vous en indiquer d'autres preuve Avez-vous remarqué avec quel art la doi leur ee proportionne aux âmes? Elle mon et descend, elle s'élève et s'abaisse avec elle elle se fait exquise ou grossière selon leui besoins. Vous ne ressentiriez pas les dou leurs délicates de l'âme; Dieu vous enverr
les dures fatigues du corps. Vous ne r tiriez pas les nobles soucis de l'hon Dieu vous enverra les peines vulgain fortune. Vous ne ressentiriez pas les souffrances du cœur; Dieu vous envi sèches inquiétudes de l'esprit. Ne rien de votre noblesse ; car le jour douleurs élevées n'auraient plus de p:
votre âme , elle serait renvoyée aux d'
Et au contraire voyez comme 1î monte, se spiritualise en quelquf mesure que les âmes se dégagent < tière. Qui dira les douleurs exquise nues de la foule, réservées à l'h* génie, au poète, aux esprits d'élite' ment peindre le martyreinvisiblee que Dieu opèreaucœuiMles mùref ravi des vierijes et des saints?
La vie est un creuset où se forment les âmes pour le ciel, et dans ce creuset on y a toujours la flamme qu'on mérite. vous qui comprenez ces choses et qui aspirez à Télévation et à la sainteté, laissez faire la douleur. Celui qui la dirige sait, mieux que vous, où il faut mettre le burin.
Mais ceci me conduit à une autre point de vue plus intéressant encore; car ici les aspects se multiplient à mesure qu'on avance.
La douleur est le suppléant de Tamour.
Voici une chose que j'ai souvent observée.
Elle m'a étonné d'abord, puis elle m'a jeté dans le ravissement.
Toute vie commence par le bonheur et finit par la tristesse. Le bonheur apparaît avec l'aurore de la vie et s'évanouit comme elle ; puis la tristesse vient et ne finit plus. Pourquoi cela? Il semble que ce devrait être le contraire. Au commencement, quand jo n'ai pas encore agi, rien fait, rien mérité, pourquoi tous les dons et toutes les joies?
A la fin, quand j'ai travaillé, prié, aimé,
quand je me suis soumis, pourquoi tous les abandons ?
Pourquoi Dieu met- il donc le meilleur de la vie Tout au commencement?
mon Dieu , dites-le-moi , afin que la tristesse n'envahisse pas mes derniers jours; et que mon cœur ne se brise pas dans une vieillesse morose , sans consolation et sans espérance, parce qu'elle serait sans lumière.
Nous l'avons vu, nous sommes ici-bas pour nous créer nous-mêmes, pour travailler à la beauté de notre âme. Or cette beauté n'est jamais achevée en ce monde.
Il faut qu'elle croisse toujours. <r Soyez parfaits comme mon Père céleste est parfait. D 11 faut aller de lumière en lumière, de vertu en vertu. Il faut ne s'arrêter jamais. Or on s'arrête dans le bonheur. On s'y at-
tarde; on s'y oublie. Voilà pourquoi commençons par le bonheur ; mais ne demeurons pas. Il faut que Dieu r chasse. Egredere, egredere. Marche cez, sortez de ce qui vous arrête. N pas en route. Dieu nous a tellemei mandé de marcher, dit Bossuet, ■ nous a pas même permis de nous dans l'infini.
Et c'est pourquoi, quand nouF nous arrêter ici-bas, quand nous blions dans le bonheur, Dieu fait et la flamme de la douleur s'allum pieds pour nous obliger de partir
Voilà l'histoire de l'humanité f chacune des âmes.
Voyez le monde. Il a commer paradis terrestre. Mais qu'a-t
tel l)onheur. Il a fallu que Dieu Ten chassât pour lui faire retrouver, dans les larmes, Tamour évanoui et la beauté perdue.
Voyez le Christianisme. Lui aussi a commencé par une sorte d'Éden. Mais que dit bientôt le fondateur? <r II est nécessaire pour vous que je m'en aille. Expedit vohis ut ego vadam, ;t> Et il ajoute ces profondes paroles : (r Si je ne m'en vais, TEsprit ne viendra pas. Si enim non abiero, Spirikis non veniet. j> En d'autres termes, si le bonheur reste, le bonheur de cette douce présence du maître et des disciples, l'Esprit ne viendra pas; l'Esprit, c'est-à-dire la grandeur, la vertu, la flamme sacrée du zèle , le beau feu du sacrifice et du dévouement. Spiritus non veniet.
Et ainsi de toute vie. L'enfant naît dans une sorte de paradis terrestre, caressé, gâté.
enveloppé de tendresse. Mais cela ne dure pas, ne peut pas durer. Il faut qu'il goûte à Tamertume, qu'il boive de Teau du torrent.
Autrement la virilité ne viendrait pas. Spiritus non veniet. En le gâtant, ô mère, prenez garde de le gâter.
Le mariage vient. Nouvelle vie. Elle aussi a son heure d'enchantement. Mais si cette heure durait longtemps, que deviendrait rame? On oublierait ses parents , ses amis , ses œuvres, les pauvres à visiter, les vertus à acquérir. On s'arrêterait. Or il faut marcher. Egredere, egredere. Il faut sortir, non del'amour, mais des jouissances de l'amour.
11 faut en connaître les Umites, les défaillances. 11 faut approfondir son cœur par peines encore plus que par joies. Si enim non abiero, Spiritus non veniet. L'esprit, la flamme, la vertu désintéressée, le sacri*
fice et le dévouement : voilà où il faut arriver ; c'est-à-dire aux vertus de Tamour, qui sont plus belles encore et meilleures que ses joies.
Même spectacle dans la vie religieuse.
Elle s'ouvre par les douceurs du noviciat.
fiançailles sacrées de Tâme avec Dieu^ qui peindra votre bonheur! Mais c'est une lune de miel aussi. Bientôt viennent les sécheresses, les abandons, les obscurités. La lumière, la consolation, Tune après l'autre, se retirent. L'àme marche seule dans le désert , ne tirant plus sa vie que de sa foi et de son amour. Et sous ses pieds s'attise, chaque jour plus ardente, la flamme de la douleur, afin qu'elle ne s'arrête jamais. •
Voilà rhistoire de toutes les âmes et de toutes les vies. Au début, une heure de ^îivissenient, un enchantement* passager j
comme une goutte de miel au bord du vase.
Puis, à chaque pas, la source des joies diminue, et le torrent des douleurs grossit.
Chaque jour le corps plus pesant, chaque jour le cœur plus meurtri, chaque jour le fardeau plus lourd. Ne pouvant plus s'arrêter dans le bonheur, on cherche du moins à s'arrêter dans la peine. Cela est impossible. Après un rêve qui tombe, en voilà un autre qui s'évanouit. Quand on a creusé une fosse, il en faut ouvrir une nouvelle.
On a beau dire comme le poète :
Frappe encore » ô douleur, si tu trouves la place I
La place ne manque jamais. La douleur la trouve toujours. Quand elle a meurtri le corps, elle meurtrit Tesprit; quand elle a meurtri l'esprit, elle meurtrit le cœur;
quand elle a meurtri le cœur, elle le meurtrit de nouveau. L'éponge qui est au fond de la mer, après s'être saturée d'eau, devient incapable d en recevoir davantage. Non le cœur. Il a une capacité infinie de souffrir.
On arrive ainsi au bout. Tout ce qu'on a rêvé s'est évanoui ; tout ce qu'on a recueilli est dissipé ; tout ce qu'on a fait gît par terre ; tout ce qu'on a aimé est mort. Que restet-il donc? On est tenté de se décourager, de s'asseoir désespéré sur tant de ruines.
homme aveugle , ce qui reste ? C'est toi ; c'est ton cœur. Au feu de la douleur, tout s'est anéanti, excepté ton âme. Quand le bûcher où mourut Jeanne d'Arc eut laissé tomber ses flammes , tout avait disparu de la noble victime, tout avait été consumé, excepté son cœur. La vie aussi est un feu.
Au terme, il ne reste que le cœur, purifié,
agrandi, embelli, transfiguré par la douleur, digne du ciel pour lequel il a été fait et où il peut maintenant remonter.
Voilà où en voulait venir la douleur. Et vous voyez bien qu'au fond la douleur n'est que le suppléant de Tamour. Ce qu'elle fait, c'était à lui à le faire. L'amour illumine, l'amour purifie , l'amour embellit, l'amour rend saint et sublime ; et si la douleur tait aujourd'hui ces œuvres-là, c'est que l'amour n'est plus assez puissant pour les accomplir seul.
Mais qu'il est puissant avec elle! Et qu'à son tour la douleur est un faible ouvrier, quand l'amour n'apparaît pas ! Le vrai metteur en œuvre de la douleur, c'est l'amour.
Seul, il en sait les forces et peut les employer. Un petit amour et une grande douleur, c'est déjà beaucoup ; préparez-vous
à voir des merveilles. Mais quand Tamour est aussi fort que la douleur, oh ! que rtiomme grandit vite ! Il mûrit en une heure. Son âme devient céleste. Dieu se penche pour la regarder, et Fange des saintes espérances descend pour la cueillir.
Le dernier mot divin de la douleur.
Mais il faut s'élever plus haut, à ce qui est le dernier mot de la ReUgion sur ce douloureux et impénétrable mystère de la douleur. Qui est-ce qui a fait la douleur?
Qui est-ce qui lui a donné le pouvoir d'illuminer, de purifier, d'embellir, de sanctifier
les âmes? Qui est-ce qui verse la douleur sur les âmes, comme la lumière et la rosée sur les champs? Qui est-ce qui travaille les âmes, sculpteur sublime, pour les faire belles? Et pourquoi Dieu les veut-il belles par la douleur et par Tamour, si ce n'est parce qu'il les aime? âmes, écoutez ce mot, le dernier, le plus haut, celui qui seul vous consolera. Car il y a des croix si pesantes, que tout ce que j'ai dit jusqu'ici ne suffirait pas à les faire porter. A Tinfini de certaines douleurs, il faut Tinfini des consolations.
Sachez donc que Dieu n'est pas seulement bon, sage, grand, miséricordieux; sachez qu'il nous aime ; qu'il a pour nous plus que de la bonté, de l'amour; que cet amour, infini comme lui, a deux traits distinctifs, la passion et la jalousie : en sorte qu'auprès
de cet amour ceux de la terre ne sont que des ombres, de pâles feuilles mortes qui tombent sans vie et sans sève. Et comment pourrait -il en être autrement? Est-ce un cœur mort que le cœur de Dieu , un cœur qui ne sache pas aimer? Est-ce de ces demicœurs qui n'ont point de flammes, et dont les pâles étincelles ne savent que retomber sur elles-mêmes, incapables d'aller aux autres et de les enflammer? Ou bien seraitce un de ces cœurs impuissants qui aiment à la vérité et même avec ardeur, mais qui n'ont pas le pouvoir de réaliser leurs rêves? Gémit-il comme nous d'aimer, et de n'avoir que des mots froids pour le dire? Il est père; il est mère. Or vous figurez-vous un père qui serait tout-puissant, une mère dont le pouvoir égalerait le cœur? Avez -vous pesé ces deux mots : Un amour infini? Ah!
Tamour fini est déjà sublime; omniapotest, dit l'auteur de V Imitation ^ \ que sera-ce donc de Tamour infini? Pesez ije terme :
Infini, c'est-à-dire inépuisable ; infini, c'està-dire invincible; infini, c'est-à-dire ne se lassant jamais de donner, et ne se rassasiant jamais de recevoir. « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre esprit, de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces. » Voilà ce qu'il demande, et il le demande parce qu'il le donne.
€ Sachez-le, votre Dieu est un Dieu jaloux. » Voilà ce qu'il nous crie sur le Sinaï et sur le Calvaire, aux deux moments où il s'est le plus approché de l'humanité ; ce qu'il a écrit avec des tonnerres et des foudres, et aussi avec des larmes et du sang, afin que les
> Imitation, liv. Hl, chap. f«
âmes le sachent et ne puissent plus ToubUer.
Placez-jTous dans cette lumière et comprenez la conduite de Dieu. Il aime les âmes; il est jaloux de leur beauté. Il ne les a posées une minute dans le temps que pour qu'elles aient une grandeur de plus, ce je ne sais quoi d'achevé que la liberté seule peut ajouter aux œuvres de Dieu. Avec ' quelle tendresse il surveille leur vie , il soutient leurs mains pendant ce court mais laborieux travail ! Joies et douleurs , amour et souffrances, comme il ménage tout cela, et uniquement pour les rendre belles , à la manière d'un grand artiste qui unit, d'une main savante , la lumière et les ombres pour charmer le regard et enchanter le goût!
<r Si Dieu veut votre âme tout entière , écrivait le P. Lacordaire à un jeune homme
brisé par une déception dont il ne savait ni vaincre ni oublier Tamertume, faut -il s'étonner qu'il lui ôte tout ce qui pourrait l'enchaîner? C'est un Dieu jaloux, nous dit l'Écriture. Ces caresses que vous rêviez, cet amour doux et légitime qui coulerait comme un baume de votre cœur épris ; ces choses ineffables de l'affection pure qu'il est donné aux hommes de goûter en passant, tout cela, pourquoi Notre- Seigneur n'en aurait-il pas peur, s'il veut que vous l'aimiez uniquement? J> Il ajoute ces belles paroles : « Quand Dieu nous broie sous ses verges, n'est-ce pas pour que nous ne cherchions pas d'autre tête que la tête sanglante de notre Sauveur ; pas d'autres yeux que ses yeux ; pas d'autres lèvres que ses lèvres ; pas d'autres épaules pour nous reposer que ses épaules sillonnées par les fouets; pas d'autres mains et
d'autres pieds à baiser que ses mains et ses pieds percés de clous pour notre amour; pas d'autres plaies à soigner que ses plaies divines et toujours saignantes? Ah! mon ami, Tamour n'est -il pas Tamour? Vous vous plaignez de n'être pas aimé, et Dieu vous a donné au fond du cœur un amour chaste, immense, invincible. Vous voudriez y mêler d'autres amours profanes, et Dieu, qui ne le veut pas peut-être, vous frappe et vous blesse. Il vous découvre la vanité du monde. Il vous crucifie pour vous faire aimer davantage et imiter le crucifix. Son dessein sur tous les hommes est d'être aimé d'eux, et toute sa providence est dirigée dans ce but. »
Oui, tout est dirigé dans ce but, les rêves qui tombent et les coups de foudre qui brisent. Tout est ordonné par un amour jaloux
DE LA DOULEUB 93
qui veut être aimé à tout prix. Là est le grand sens de la douleur, le sens sublime de la mort. C'est Tacte d'un amour passionné , qui travaille à la beauté des âmes , ou qui rompt les liens qui l'empêchent de s'unir à elles. Et l'heure même de la mort ne trouve que là son explication.
Tantôt il attend doucement, patiemment, les âmes. Il les laisse peu à peu mûrir au soleil de la douleur. Il ne les cueille que quand elles ont perdu toute acidité, toute amertume. Oh 1 les belles morts que celles de certains vieillards ! Mais que Dieu a été bon de les attendre longtemps !
D'autres fois , Dieu se hâte de retirer du monde certaines âmes qui n'ont tait qu'y apparaître. On les plaint. On accuse Dieu de cruauté. Et jamais l'amour n'a été m plus délicat ni plus tendre. Dans ces jeunes
morts dont Tantiquité, par une sorte d'instinct, enviait la destinée, à travers les larmes qu'ils laissent après eux, la sainte Écriture veut qu'on admire et qu'on adore ou l'amour infini qui a cueilli un fruit mûr avant l'âge : Consummatus in brevi explevit tempora multa; ou l'amour prévoyant qui a craint pour une plante délicate un orage trop fort : Raptus est ne malitia mutaret sensus suos.
On dit : Mais elle était si pure ! et c'est précisément pour cela qu'elle a ravi le cœur de Dieu. Mais nous l'aimions tant! Oui; mais il y avait quelqu'un qui l'aimait comme vous, avant vous, qui était plus que vous son père, sa mère, son époux, et qui a fait pour elle ce que vous eussiez fait vousmême, si vous aviez eu l'intelligence et la puissance de Dieu comme vous en aviez l'amour. « Malheureux que nous sommes!
écrivait encore l'auteur que nous avons nommé plus haut, nous oublions toujours que ce que nous aimons est aimé par un autre que nous, et que Dieu s'est appelé dans ses Écritures le Dieu jaloux. Nous oublions dans nos amours celui qui aime plus que toutes les créatures ensemble, et qui , afin de leur ôter tout droit de se plaindre jamais de lui, a voulu mourir pour eux, tout éternel qu'il fût de sa nature. Levez les yeux vers ces régions de l'amour sans bornes, c'est là que vous connaîtrez le secret de vos larmes ; vous y verrez dans les embrassements de Dieu l'âme que vous pleurez. Vous y verrez les raisons de cet ordre qui vous semble cruel, et comment la beauté sans tache d'une âme chrétienne lait vio* lence à Celui qui lut son premier époux dans le baptême. En tournant la vue vers
rhorizon douloureux qui va chaque jour s'éloigner de vous, vous connaîtrez peutêtre qu'il y eut plus de peines épargnées que de joies ravies aux objets de votre affection, et vous bénirez la main incompréhensible qui bénittoujoursquandelles'étend sur ses serviteurs et ses élus. *
C'est la gloire de la ReUgion d'avoir mis , non seulement sur les lèvres du génie, mais au cœur de tous , d'avoir rendu simples et lamilières des notions tout à la lois si hautes et si douces, si resplendissantes et si pures. Que sont, à côté de telles pensées, les vaines consolations de la sagesse humaine? Que peut -elle pour expliquer la douleur, pour expliquer en particulier celle des plus belles âmes, des lamilles les plus vertueuses, de ceux qui semblaient les plus dignes du bonheur, puisqu'ils ne pensaient qu'au bonheur
des autres? Qu'elle nous donne à sa manière raison de cet étrange phénomène moral, capable de décourager la vertu. Et surtout qu'après nous avoir montré la source des larmes, elle vienne les essuyer, car c'est ce dont nous avons le plus besoin , et c'est ce que fait la Religion. Mais il n'y a qu'elle qui le fasse, et, nous Talions voir, elle le fait divinement.