CHAPITRE TROISIÈME
LES ESPERANCES ETERNELLES LA VIE ET l'amour PAR DELA LA MORT
Résumons ce que nous avons dit aux chapitres précédents. Il y a dans le fait de la douleur tout à la fois un mystère et un besoin.
Un mystère pour Fintelligence : pourquoi la douleur?
Un besoin pour le cœur : comment soulager la douleur?
Devant ce mystère et devant ce besoin, tout échoue, excepté la Religion. La philosophie reconnaît son impuissance^ et ceux
qui souffrent la reconnaissent mieux encore.
Seule, la Religion peut ici quelque chose.
A sa lumière, Teffrayant fantôme n'est plus si horrible. Ce n'est ni un tyran ni un adversaire. C'est un aide. Iljoue un rôle divin. Il illumine; il purifie; il rend meilleur; U fait grandir dans la vertu ; il refond le cœur dans sa flamme et le rend digne de Dieu.
L'àme , effrayée , se rapproche , le regarde , le palpe avec étonnement, en accepte les coups, s'y résigne du moins, finit par l'aimer, en vient même, en quelques cœurs vaillants, à le désirer; et au lieu de fuir l'échafaud, d'en détourner les yeux, de s'y laisser traîner comme un esclave, elle y monte librement, volontairement, et s'y transfigure dans l'amour. Voilà d'abord ce qu'obtient la Religion ; mais il s'en faut bien que ce soit son dernier mot.
La Religion, qui sait d'où vient la douleur et pourquoi elle arrive , sait aussi comment elle finit; et elle le dit avec une précision qui achève de consoler. Elle sait que cette vie n'est qu'un commencement, et elle en connaît le terme, ou plutôt le couronnement.
Elle sait et elle affirme que pas un des nobles instincts de notre nature ne sera trompé.
Lumière infinie, amour sans bornes, vie interminable et heureuse, elle sait que nous trouverons tout cela, en dépit de la mort.
La mort n'est qu'un tunnel. La lumière reparaît après, plus belle.
Oui, l'Immortalité, c'est-à-dire le plein rassasiement de Tàme; c'est-à-dire l'éternelle réunion, l'amour par delà la mort; voilà ce que la Religion affirme, et c'est par là qu'elle achève de consoler ceux qui souf* front.
mon âme, restons encore un peu sur ces hauts sommets solitaires. Il y fait bon.
De là, la terre est peu de chose ; mais le ciel resplendit. La vie ressemble à cette montagne abrupte du Righi, en Suisse. On sue à la gravir. Mais quand vous êtes au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tête, et l'immense panorama des Alpes sous vos pieds.
La vie croissante et plus belle après la mort.
Il y a des âmes, heureuses sont- elles!
pour lesquelles le grand argument de Timmortalité, c'est la mort. Elles ne savent pas
s'agenouiller près des reliques chéries de ceux qu'elles ont aimés sans se sentir imprégnées d'un parfum céleste, d'un arôme de vie et d'immortalité, sans dire avec le poète :
Peut- on douter sur un tombeau?
Heureuses de telles âmes ! Chaque tombe qui se creuse sous leurs pas leur illumine le ciel. Elles arrivent au bout de la vie moins accablées ; elles savent que la meilleure partie d'elles-mêmes est déjà là-haut et qu'elles vont la rejoindre.
Mais il y en a d'autres, celles-là plaignonsles ! sur lesquelles la mort produit un effet opposé. Leurs espérances d'immortalité se voilent dans leur cœur par le nuage de leurs tristesses. La nuit se fait, traversée par un doute aigu : Si tout était fini ! Amère épreuve,
qui naît souvent de leur amour même. Elles douteraient moins, si elles aimaient moins.
Or c'est ici surtout que la Religion déploie sa sublimité. Elle rassure l'âme inquiète.
Elle lui ouvre ce portique obscur , et lui permet de jeter par delà les ombres du tombeau un regard plein d'espérance. Elle lui aide à retrouver, dans son âme, les certitudes endormies. Car Dieu n'a pas écrit sur la pierre ou sur le parchemin ce dogme nécessaire de l'immortalité. Il l'a écrit dans toutes les évidences de la raison, comme dans les intuitions du cœur. Il a voulu qu'on ne pût le rejeter qu'en s'abdiquant soimême.
L'âme est, donc elle sera. Voilà le plus simple, le plus invincible des arguments gravés par Dieu dans l'âme humaine. Argument sans réplique. Et la preuve, c'est
que quand on ne veut pas de Fâme dans Tavenir, on commence par la supprimer dans le présent. Mais comment faire? Il faut beaucoup d'esprit pour se persuader qu'on n'a pas d'âme. Tout le monde n'est pas capable de cet effort; et comme ce malade auquel on cherchait à persuader qu'on ne meurt que quand on le veut bien, et qui répondait : <r J'ai peur d'avoir une distraction, i> à la moindre distraction on se retrouve ayant foi à son âme.
Et non seulement l'âme est, mais elle veut être; elle veut être de plus en plus. Encore plus de lumière! encore plus d'amour!
encore plus de vie ! voilà ce qu'elle dit. C'est le cri de toutes les âmes. Et cela aboutirait au néant! Cette faim, cette soit, qui constituent l'essence de l'âme, auraient été inutiles, sans but, sans raison, dénuées de sens!
que dis -je? elles se retourneraient contre elle, comme une moquerie 1 Vous avez soif de lumière infinie; réjouissez-vous; vous aurez des ténèbres étemelles! Vous avez faim et soif de vie ; on vous donnera la mort et le néant! Vous disiez : c Toujours! i> on vous répondra : c Jamais ! » C'est stupide.
€ Finir! parole stupide, s'écria Goethe un jour. Pourquoi finir? Fini et rien, c'est même chose. i> Si ce qui est doit finir, que signifie donc la glorieuse création? Non, non , ce qui est ne peut finir que pour recommencer.
D'ailleurs cette vie croissante n'est pas seulement un besoin ; c'est une réalité. Il y a des âmes qui grandissent vraiment. Et comment se fait leur progrès? A force de douleur et à force d'amour. Mais quoi! la douleur et l'amour sont dans le monde! Ils
purifient Tâme, ils Tagrandissent ; ils lui donnent une beauté que personne ne conteste. Et pourquoi faire, s'il n'y a pas d'immortalité? Quoi! tout ce que j'ai rôvé est perdu ; tout ce que j'ai aimé est mort ; tout ce que j'ai désiré s'est fondu dans mes mains ; il ne me reste rien de tous mes rêves; et je me consolais en pensant que du moins mon cœur me restait, purifié, agrandi, embelli, digne du Dieu qui m'attend et dans lequel je retrouverai tout ce que j'ai perdu l Et vous venez me dire que mon cœur va périr avec tout le reste !
Quoi 1 voilà vingt ans, trente ans que je travaille mon cœur pour le rendre pur, fécond, pour le détacher de tout ce qui est bas, vil, périssable, passager; et au moment où il donne des fruits et des fleurs, c'est la mort qui cueillera les fleurs 1 C'est le néant