‹ De la douleurChapitre 7 sur 9 · I II I II II · texte numérisé non relu

I II I II II

qui moissonnera les fruits I Non , non , cela est impossible. J'affirme que vous vous trompez. L'âme ne peut s'agrandir pour mourir! Elle ne peut pas se parer pour le néant!

Et si, rien qu'en interrogeant mon cœur où habitent la douleur, l'amour, la vertu, le progrès désiré et déjà quoique faiblement réalisé, je sens s'allmner toutes mes espérances d'immortalité, qu'est-ce donc quand je lève les yeux au ciel et que je pense à Dieu?

Car Dieu est, je n'en ai jamais douté.

Nulle des ardentes passions de ma jeunesse n'a mis sur ce point ime ombre à mon front.

En tous cas il n'y en a plus. CSiacun de mes chagrins m'a dit son nom. CSiacune de mes rides m'a prouvé sa grandeur. Je possède maintenant un évangile qui ne me permet

pas le doute , ce sont mes cheveux blanchis et mes rêves éteints.

Dieu est donc ; il est créateur, il est père ; il aime les âmes , il les a créées par amour, car autrement pourquoi? Pendant vingt ans, trente ans, il les a bénies, protégées, vivifiées , aimées ; et puis tout à coup il les anéantirait! Il ne s'en souviendrait plus!

Moindre en amour que cette mère qui esi louée dans les saintes Écritures de n'avoir pas voulu se consoler, parce que ses enfants ne sont plus! Quia non sunt!

Et après avoir anéanti toutes les âmes qui sont sur notre globe, s'il y en a dans les soleils et dans ces millions de mondes qui flottent sur nos têtes, après que ces âmes auront vécu, prié, souffert, aimé, quand elles seront bien belles, il les anéantira aussi!

Tous ses enfants, nés du souffle de son cœur, seront éteints, anéantis, et par lui, et pour toujours ! Et il emploiera le reste de son éternité à jouir du bonheur de n'avoir plus d'enfants; à veiller, comme un fossoyeur sans ouvrage , sur ces cimetières où il n'y aura plus même de reliques! Quel Dieu vous vous faites 1

Et si vous dites qu'il créera sans cesse, comme en définitive c'est pour anéantir sans cesse, quel artiste vous imaginez! Il n'y aurait donc, dans la grande œuvre de Dieu, que des commencements, des essais, des ébauches! rien de complet, défini! un concert où l'on n'entendra que des préludes ! un drame qui s'arrêtera brusquement, et finira dans l'horreur ! Cela est impossible.

c- Je verrai mon Dieu dans la terre des vivants, d

Oui, je verrai mon Dieul c'est ma foi absolue. Reposita est hœc spes mea in sinu meo. Je trouverai en lui tout ce que je cherche. J'ai cherché si longtemps la lumière, la lumière pure, sans ombres, et je ne Tai pas trouvée I Je m'en vais , ayant sondé tous les problèmes, n'en ayant résolu aucun ; entouré à soixante ans de plus de ténèbres qu'à vingt, sachant que l'homme ne sait rien; mais non découragé, toujours avide de savoir, et saluant avec bonheur la terre où je pourrai me rassasier : Satiabor cum apparuerit.

J'ai cherché l'amour, et je ne l'ai guère trouvé davantage. Et je ne parle pas seulement de l'amour des créatures. Oh! lui, manifestement, n'a été qu'un commencement, une ébauche. J'avais à peine les lèvres à la coupe qu'elle m'a été enlevée I Je

parle de Tamour de Dieu. Qu'est-ce que j'en ai goûté? Et cependant que de désirs ! Mais quelles ombres! et quelle distance de lui â moi! et quel voile entre nous! Oh! il se déchirera, ce voile! Je ne chercherai plus mon Dieu comme un aveugle qui palpe dans les ténèbres. Je le verrai de mes yeux. Et je me rassasierai éternellement d'amour en le voyant : Satiabor cum apparuerit I

J'ai cherché la vie. Pendant quelques années je l'ai sentie croître en moi. Je graur dissais, je me fortifiais. Puis tout à coup elle s'est arrêtée. Et, parvenu à ce sommet où l'on demeure si peu , après lequel il ne reste plus qu'à descendre la pente si rapide des années, je l'ai sentie décroître, comme une lampe qu'on ne renouvellerait plus.

Maintenant me voici affaibli, brisé, meurtri, penché vers la terre. Est-ce la fin? Oh!

non. « Je verrai mon Dieu dans la terre des vivants. î Je trouverai en lui la vie que je rêve, une vie inépuisable, la vie éternelle.

Satiabor cum apparuerit.

Voilà par quelles pensées la Religion soutient, fortifie, attendrit les âmes; comment elle les aide à traverser les régions solitaires de la vieillesse, et les endort doucement dans la mort. A mesure qu'elles déclinent dans Tombre, la grande lumière se lève. Quand le chrétien ne voit plus la terre, la Religion vient s'asseoira son chevet et lui montre le ciel. Elle l'avertit tendrement de sa dernière heure. Elle touche, pour les préparer à la lutte suprême, ses membres lassés de la vie, et, toujours grave, elle mêle des idées de repentir à ses paroles d'espérance. Après l'avoir rendu humble, résigné, doux, par le souvenir de ses fautes,

elle le revêt de force, en mettant dans ses mains l'image du Dieu qui a souffert pour nous. Ainsi armé, elle le mène par la main au-devant de la mort, et lui apprend à la saluer comme une libératrice. Encore un moment, et tous ses rêves seront réalisés. Il se désaltérera aux sources intarissables de la lumière et de Tamour. Voilà ce que dit la Religion à cette âme inquiète , qui a tant désiré, tant souffert, qui a si peu possédé.

Déjà le mourant en respire l'avant- goût.

L'aurore du jour sans fin commence à lui apparaître ; il en a comme un reflet sur le front. Un parfum d'immortalité enveloppe la couche où il meurt dans la paix. Et les yeux de ceux qui l'ont aimé le cherchent encore sur la terre, que déjà il s'est envolé dans le ciel.

La famille, Tamitié, Tamour après la mort.

Mais si haute que soit cette première espérance et cette première consolation donnée par la Religion à ceux qui meurent et à ceux qui survivent, elle ne pouvait pas suffire. Elle est trop divine; elle n'est pas assez humaine. Elle ne tient pas assez compte de ce cœur de chair que Dieu nous a donné et qu'il veut immortel aussi. A cette première parole, la Religion en ajoute une seconde, non moins belle.

En- cette terre heureuse, vers laquelle je marche, je ne trouverai pas seulement mon

Dieu. Je verrai mon Dieu dans la terre des vivants. Oui, ie le trouverai entouré de tous ceux qui vivent; car « Dieu n'est pas le Dieu des morts, il est le Dieu des vivants p . Si je vis, pourquoi tous les miens ne vivraient-ils pas? Si ma foi, mon amour, ma beauté croissante ont triomphé du néant, pourquoi, eux aussi, n'en auraient -ils pas triomphé? Si je garde mon intelligence, ma conscience, ma liberté, ma personnalité, ils auront aussi la leur. Je les reconnaîtrai. J'achèverai la vie, l'amitié, l'amour, la paternité, que je n'ai qu'ébauchée. Je l'agrandirai. Fils, je remonterai la longue suite de mes aïeux jusqu'au commencement; je les reconnaîtrai tous. Père, je descendrai la suite de mes enfants, jusqu'au jour où mon sang s'éteignit par la volonté de Dieu ou par ma faute. Je retrouverai mes amis,

tous ceux que j'ai aimés. Je les aimerai vraiment. Nous sourirons ensemble de ce peu que nous appelions autrefois l'amour.

Voilà ma foi absolue. Cette seconde vie, cette vie de la famille, del'amitié, del'amour, de la société, aura comme l'autre son couronnement. C'est mon second acte de foi, aussi certain que le premier. Reposita est spes mea in sinu meo.

Mais voilà que j'aperçois dans certaines âmes, non pas sceptiques, mais religieuses, un doute étrange. Est-ce qu'on se reconnaîtra dans le ciel? L'une d'elles disait :

« Les oiseaux sont bien heureux. Ils émigrent en iamille. Nous presque toujours, un à un, nous laisons une migration solitaire.

On vécut deux, on part seul pour le voyage inconnu. Grande tristesse au cœur de ceux c[ui aiment. Je crois, j'espère, je me confie.

id»

i86 DE LA DOULEUR

Je ne mourrai que pour vivre. Mais, hélos !

si c'était pour vivre sans revoir ce que j 'aimai 1 >

Et une autre 9 une mère qui avait perdu une jeune fille de dix-sept ans et qui était momentanément éloignée d'une seconde enfant très malade : c Oh I si j'étais sûre de revoir ma fille I — Votre petite malade? lui dis-je, croyant qu'elle parlait de celles là. — Ohl non, l'autre. — Comment, vous en doutez? — Je n'en doutais pas quand j'étais heureuse; mais maintenant je doute.

Jane vois là qu'une pieuse croyance. L'Église ne dit rien, l'ÉvangUe se tait, et il y a même des livres où l'on enseigne qu'on ne se reconnaîtra pas dans le ciel. Cela me brise le cœur. >

Voilà comment les faux mystiques glacent les âmes, et comment ils créent, sans

le vouloir, par de sottes doctrines, entre les plus nobles instincts du cœur de l'homme et la Religion, des abîmes. Et parce que les extrêmes se touchent, voilà comment ils achèvent, de leurs pieuses mains, l'œuvre des impies. Ceux-ci ne veulent point d'immortalité ; ceux-là en enseignent une, mais odieuse.

Où ont-ils pris cette doctrine qu'on ne se reconnaîtra pas dans le ciel? Où ont-ils trouvé que la contemplation sublime de Dieu effacera tout souvenir? C'est toujours le même procédé d'outrager la nature humaine sous prétexte de faire triompher la grâce. Comme si Dieu pouvait se plaire au déshonneur de ses enfants! Comme si les instincts profonds, invincibles du cœur humain n'étaient pas nécessairement, ici et partout, la lumière absolue! Est-ce que tout

ce qui prouve rimmortalité de Tâme ne prouve pas en même temps Timmortalité du souvenir, Timmortalité de Tamour, Timmortalité de l'union avec ceux qu'on aime ?

Est-ce que le dernier mot, la démonstration suprême de l'immortalité n'est pas celle-ci : Je veux aimer toujours ceux que j'aime?

Donc ils vivront. Oui, si Dieu existe, si le monde a un sens, si la création n'est pas une raillerie, un immense à quoi bon, voilà le dernier mot de l'immortalité, sa preuve souveraine.

Écoutez les échos du cœur humain.

(T mort , disait une noble intelligence , je pourrais te livrer tout le reste ; mais je ne te livrerai pas mes amis, d

Et une autre : <r Oh ! non, je ne crois pas qu'on puisse aimer avec innocence, avec profondeur, sans être pénétré de religion el

d'immortalité. Ce que j'éprouve me semble être le présage d'une autre vie. Comment des émotions de ce genre ne franchiraientelles pas la tombe? i>

Et un poète : il ne faut pas mépriser les poètes ; ils ont des intuitions :

Où yiyent-ils? quel astre à leur paupière Répand un jour plus durable et plus doux?

Ont-ils perdu ces doux noms d'ici -bas?

A nos appels ne répondront- ils pas?

Oh ! non , mon Dieu ! si la céleste gloire Leur eût ravi tout souvenir humain, Tu nous aurais enlevé leur mémoire :

Nos pleurs sur eux couleraient- ils en vain?

Et deux jeunes époux errant sur les bords de l'Adriatique : <r N'est-ce pas une souffrance d'aimer pour cette vie seulement?

N'avez-vous pas le goût des amours éternelles? >

Voilà le vrai* Que l'Église s'explique ou se taise sur ces questions ; que TÉvangile ne parle pas : qu'importe? le cœur parle, et ici, en ces choses qui sont absolument de son domaine, il est infaillible. mort, je pourrais t'abandonner tout le reste, mais non pas ceux que j'aime!

Jésus -Christ enseigne qu'au ciel on se retrouve.

Il est vrai qu'au saint Évangile, Jésus- Christ, consulté par les sadducéens sur le mystère de la vie future, et sur le sort en

particulier de ceux qui auront été mariés plusieurs fois , répond : « Dans la résurrection, il n'y aura plus d'époux et plus de noces. In resurrectionenequenubent, neque nubentur. i> Mais qu'est-ce à dire? Ils ne seront plus époux, au sens de la terre. Non, Que seront-ils donc? Fiancés, amants éternels.

Et si vous me dites : c Mais que deviendra leur amour? j> je réponds : Il ressemblera à l'amour d'un frère pour ses sœurs, ou à l'amour d'une mère pour ses enfants :

Chacun en a sa part, et tous Tout tout entier;

ou, si VOUS aimez mieux, à l'amour de Notre-Seigneur pour les âmes. Chacune 6St épouse, et il n'y a qu'un unique Époux.

Voilà ce que dit l'Évangile, non pas, certes, pour contredire cette intuition du

cœur de l'homme; au contraire , pour Faffirmer, même aux pages où cette doctrine apparaît le moins ; car il y en a où elle étincelle. Qu'est-ce que TÉvangile, sinon l'histoire du Sauveur mort et ressuscité; ayant aimé les siens, mais les ayant aimés jusqu'à la fin, par delà le tombeau; n'ayant perdu, dans la contemplation sublime de son Père, dans sa transfiguration après sa mort, le souvenir d'aucun de ceux qu'il avait aimés ; étant venu le leur redire vingt fois, cent fois, avec un accent plus tendre qu'avant sa mort, et avec des délicatesses, des nuances d'affection vraiment touchantes?

Il avait une mère : qu'en a-t-il fait? ne siège- 1- elle pas à sa droite, toute-puissante sur son cœur, et plus puissante même qu'aux jours de sa vie mortelle? Et qui oserait dire que dans le ciel elle ne

reconnadt plus son fils et n'en est pas reconnue?

Il avait des disciples , douze apôtres : les a-t-il oubliés? Que leur disait-il avant de les quittter? < Que votre cœur ne se trouble pas ; je vais vous préparer un lieu *. j> Et pourquoi? .< Afin que là où je suis, vous soyez aussi. i> parole divine! c'est le même cri que tout à l'heure : « mort, je puis bien t'abandonner tout le reste, mais non pas ceux que j'aime. »

Et à Pierre, qui lui disait, inquiet : < Où allez- vous? — Où je vais, tu ne peux me suivre à présent; mais tu me suivras ensuite. 3> Vous les voyez qui vont se réunir.

Et que répond Pierre? <r Pourquoi pas tout de suite? Est-ce que je ne puis pas

1 Joan. xiy, 24.

mourir pour vous * ? > Comme s'il disait :

Est-ce la mort qui est Tobstacie? Eh bieni je mourrai, afin que nous ne nous séparions pas.

Et que leur dit- il encore? « Vous serez sur douze sièges, jugeant les enfants d'Israël '. j> Dira-t-on que sur ces douze sièges ils ne se reconnaîtront pas entre eux ? ou bien qu'ils ne reconnaîtront pas ceux qu'ils devront juger? ou encore, que ceux qui devront être jugés ne connaîtront pas leurs juges?

Et sous quelle figure parle-t-il du ciel?

sous la figure d'un banquet, c Celui qui aura vaincu, je lui donnerai de s'asseoir à ma table, dans mon royaume. » Ces convives se connaîtront-ils, oui ou non? Et s'ils

* Joan. XIII, 37.

« Mallh. XXX, 29.

ne se connaissent pas, imagine-t-on cette ombre de festin où se glissent silencieusement des ombres qui ne se connaissent pas? Ce sera bien agréable.

L'Église afflrme qu'au ciel on se reconnaît.

Après avoir lu l'Évangile, veiit-on maintenant entendre TÉglise? Elle affirme mille fois , sous toutes les formes , avec une précision absolue, qu'au ciel on se verra, on se reconnaîtra, on s'aimera. Elle veut qu'on prie Dieu pour avoir ce bonheur. Qu'est-ce que les saints qu'elle honore? Sont-ce de

pures ombres, pâles, vides, sans personnalité, ne se reconnaissant pas les unes les autres, ne se souvenant plus de la terre, et abîmées dans la contemplation sublime de Dieu? Ce sont, au contraire, des êtres actifs, vivants, personnels, conservant au ciel leur physionomie distincte, s'aimant, s'intéressant à nous , se mêlant aux choses de la terre, suivant de Toeil nos combats, nos victoires, et y applaudissant. Et que demande pour nous TÉgUse dans chacune de leurs fêtes? Que nous ayons le bonheur de vivre dans leur société. Da nobis in œterna beatitudine de eorum societate gau-dere. Voilà ce qu'elle demande, et assurément le bonheur de vivre dans leur société suppose que nous les connaîtrons et que nous en serons connus. Ce n'est pas assez; il faut qu'il n'y ait pas d'équivoque : que

demande -t- elle encore? Que nous ayons le bonheur de les voir : Da, qusesumus, Domine Deus noster, ut sicut tuorum cornmemoratione sanctorum temporali gratulamur affectu, ita perpetuo LiETEMun ASPECTU. Est-ce clair? Notre bonheur sera de les voir, et d'en être vus ; nous ne serons pas seulement côte à côte, absorbés dans la sublime contemplation. Nous nous verrons , nous nous reconnaîtrons , nous nous aimerons. C'est l'Église qui le dit, qui nous le fait répéter vingt lois, cent fois chaque année, ou plutôt tous les jours, à la fête de chaque saint.

Mais voici quelque chose de plus consolant. Il y a dans le Missel, pour être dite à la messe, une dlradson que le prêtre peut réciter pour son père ou sa mère, après leur mort : Pro pâtre et matre sacerdotis.

Or, que demande ici FÉglise? Est- ce sim* plement le bonheur éternel pour ce père et pour cette mère? Est-ce simplement, pour le fils, le bonheur de les savoir au ciel et d'y être aussi un jour? Non, cela ne serait pas suffisant, s'ils ne devaient, l'enfant et le père, la mère et l'enfant, continuer dans le ciel la douce vie de famille. Pour être parfaitement heureux , il faut qu'ils se VOIENT. « mon Dieu, qui avez ordonné d'entourer d'honneur notre père et notre mère, traitez avec bonté l'âme de mon père et l'âme de ma mère ; oubliez leurs fautes ; pardonnez -leur, et faites que, dans la joie de la lumière éternelle ^ j'aie le bonheur de les voir : Meque eos in iETERNiE clajuta-

Page 1