‹ De la douleurChapitre 9 sur 9 · UNE EXPÉRIENCE PERSONNELLE · texte numérisé non relu

UNE EXPÉRIENCE PERSONNELLE

OAÉTANE

A près avoir exposé les principes , et montré comment la Religion de Jésus -Christ console Tàme, et seule la console, dans les grandes douleurs de la vie, je voudrais en donner une preuve. On demande aujourd'hui des faits. En voici un dont j'ai été témoin. Il n'y a pas dans le récit qu'on va lire un mot qui n'ait été prononcé, une Ugne dont je n'atteste la vérité. C'est une page de mes Mémoires, j'allais presque dire une

page de mon cœur, toute mouillée encore de mes larmes. Je voudrais qu'elle pût révéler à ceux qui la liront, comme elle me Ta révélé à moi-même, combien Dieu est puissant pour consoler ceux qui meurent, et ce qu'est la Religion dans les grandes infortunes de l'âme.

Mais j'ai hâte de prévenir ceux qui voudront bien lire ces pages qu'elles ne contiennent rien d'extraordinaire. C'est un de ces mille drames douloureux , comme il s'en passe dans toutes les familles , comme vous en avez peut-être déjà vu , comme je souhaite que vous n'en voyiez jamais. Une charmante enfant de seize ans s'éteint lentement entre son père et sa mère; et pendant qu'elle trouve dans la Religion la force de sourire à la mort , son père et sa mère trouvent dans la même Religion la force de ne pas mourir

de douleur en la voyant mourir dans leurs bras. Voilà tout, mais c'est assez. Ah! il fallait bien que le Christianisme procurât au monde de plus grandes consolations !

autrement, il aurait rendu les séparations trop poignantes. Pourquoi a-t-il fait si profonde la blessure de l'amour? Il était condamné par là même à y apporter le remède.

Mieux peut-être que tout ce que j'ai dit, cette histoire montrera la grandeur de ce remède. On y verra la Rehgion vivante. On y sentira la présence de cet Esprit que l'âme humaine reconnaissante a nommé : Conso^ lator optime. Car, je le répète, tout dans ce récit est simple et vrai. Rien n'y a été arrangé. Tout s'y est passé comme je vais le dire, et, à ce titre, est irrécusable.

Le 29 juillet 18..., j'arrivais au bord de la mer. La France possède, sur TOcéan et la Méditerranée, des plages d'une beauté singulière. Mais de toutes celles que j'ai vues, nulle ne m'a semblé plus étrangement belle, plus triste d'abord, et bientôt plus attachante que celle où j arrivai ce jour -là. Imaginez, à droite et à gauche, sous vos pieds , devant vos regards , aussi loin qu'ils peuvent s'étendre, une première mer de sable , fin , blanc , où Ton enfonce presqu'à la cheville, et que borne un amphithéâtre de dunes, sur lesquelles

poussent des joncs marins qui y flottent comme des panaches. C'est sur cette immense plage dont l'œil ne peut embrasser l'étendue, que l'Océan vient étendre mollement et sans bruit la solitude démesurée de ses flots. Quand le ciel est brumeux, que de grands nuages gris assombrissent l'horizon , et qu'on marche à travers ce désert de sable en côtoyant ce désert d'eau , on se croirait dans les steppes désolées de la Norwège. On a quelquefois , le matin , en ouvrant ses fenêtres , de ces effets de neige , comme ceux qu'a peints un artiste célèbre dans son grand et triste tableau de la retraite de Russie. Maïs que le soleil vienne tout à coup à percer les nuages , le spectacle change. Les deux mers, celle des flots et celle du sable, étincellent à la fois et éblouissent. Vous vous croiriez transporté

en Egypte, dans les déserts brûfamts du Sahara. Seulement, au bord de la met^ on a les magnificences de fa nature, on n'on a pas les accablements. De ces doux nids, abrités et tièdes, que Ton se fait, aux jours plus froids, dans les dunes, on descend sur la plage ; on Ta s'asseoir à l'ombre d'un bateau de pécheur qui attend la marée pour partir; et, sous un soleil ardait, on trouve une trsdcheur inattendue et un repos délicieux.

Rien n'égale toutefois la beauté des soirées. Dès que le soleil est descendu dans la mer comme un immense globe rougi au feu , que la ligne de carmin qui borde l'horizon commence à pâlir, le vent du jour tombe , le silence se fait. Un air pur et vif, plein d'iode et de senteurs marines, circule en liberté à travers ce désert. On sort, attiré

par un attrait auquel on ne résiste pas. On s'assied devant son chalet; et là, Tinfini des sables sous les pieds , Tinfini des flots devant les yeux, Tinfini des astres sur la tête, on reste des heures entières perdu dans des lêveries sans fin. Et si le hasard ou plutôt le bonheur voulait que vous eussiez près de vous des âmes capables de comprendre ces beautés, de sentir ces harmonies, de vibrer avec vous et comme vous à ces souffles de rinfini, d'unir leurs émotions aux vôtres, vous auriez une des plus pures jouissances qu'il soit donné à l'àme de goûter en ce monde.

Je réprouvai à cette époque. Je rencontrai là une famille dans laquelle j'avais été introduit un peu avant, comme le prêtre l'est souvent y de la manière la plus inattendue. Une des trois jeunes filles, m'ayant entendu prêcher à un des moments les plus graves de sa vie, avait désiré me demander quelques conseils; et le bien que j'avais essayé de lui faire m'avait acquis la reconnaissance du père et de la mère. J'avais depuis béni son mariage ; je venais de baptiser son premier enfant; mais je ne me doutais pas encore que Dieu , qui m'avait associé à

toutes leurs joies, allait m'unir à eux plus intimement et pour toujours, en m'associant à leurs douleurs. Jamais je n'oublierai les trop courtes heures que je passai à ce moment au milieu de cette charmante famille, sanctuaire de paix, d'union, d'élévation et de noblesse, et où la rare beauté des jeunes filles n'était qu'une image de la beauté des âmes. Assis, le soir, devant le chalet, la mère à mes côtés, les jeunes filles groupées autour de moi, le fils plus jeune jouant dans le sable et écoutant sans en avoir l'air, nous causions. Nous parlions de Dieu , de l'âme , de la manière de s'entretenir avec lui; nous parlions de l'avenir, du bonheur, de celui de la terre et de celui du ciel. A seize ans, à dix-huit ans, à vingt ans, c'était l'âge des trois jeunes filles, on comprend si bien ces choses 1 Le cœur

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monte d'un élan si vrai, si pur vers Dieu I Quelquefois, sur un ton cpii commençait par un sourire et qui finissait par une larme , je parlais aux jeunes filles de la vanité des choses de la terre; de la beauté qui passe; des affections du cœur qu'il ne £Biut pas mépriser y qu'il faut, au contraire , demander à Dieu, car il n'y a rien de meilleur; mais dont il faut savoir qu'elles n'ont de parfum, de beauté, de durée qu'en Dieu seul. Doux épanchements d'âme I Longues et tendres conversations! Que de fois nous avons pris la résolution de les abréger, sans y réussir! Chaque jour on refaisait le règlement, dont le premier article était qu'on se coucherait de bonne heure pour se lever matin ; et chaque soir nous nous étonnions de nous retrouver à la même place, un peu plus infidèles que la veille.

J'ai dit que ces conversations sur la vanité des choses de la terre finissaient presque toujours par une larme. H y avait, en effet, au sein de cette famille une plaie douloureuse et récente sur laquelle il ne fallait pas appuyer, de peur d'amener un cri. Une des quatre jeunes filles, car elles avaient été quatre , Tainée , je ne dirai pas la plus belle , car elles rivalisaient de beauté , mais la plus accomplie par Tâge et par l'éducation , était morte , il y avait deux ans à peine , moissonnée dans sa fleur au moment où elle venait d'atteindre sa dix-septième année.

Elle était morte comme un ange, et son souvenir embaumait et attristait la famille.

Ce n'est pourtant pas d'elle que je veux parler. Je ne l'ai connue que par les larmes de sa mère. Je l'ai aperçue une seule fois, au moment où elle revenait du Midi peu

avant sa mort, portant déjà sur sa douce et belle physionomie la trace profonde du mal qui allait Tenlever. Quand je la vis , eHe était dans la cathédrale d'Orléans, à genoux aux pieds d'une statue de la sainte Yiei^, ses grands yeux noirs arrêtés sur Tautel. Je ne lui ai pas parlé. Elle a passé devant moi comme un rêve, commeTapparition d'un ange qui aurait touché la terre, et qui, y souffrant, se hâterait de remonter au ciel.

Mais, au moment où je commençais à connaître plus intimement cette famille, la mystérieuse maladie qui avait enlevé si

promptement Taînée semblait vouloir diriger ses coups sur la plus jeune. Celle-ci se nommait Gaétane. Elle avait seize ans. Bien qu'elle n'eût pas encore son dernier éclat, il était facile d'entrevoir qu'elle serait d'une grande beauté. Jamais je n'oublierai le jour où pour la première fois cette beauté me frappa. C'était au mariage de sa seconde sœur. Elle descendit au salon , vêtue d'une robe rose qui lui allait à merveille , grande , élancée, flexible, des yeux qui pétillaient, un sourire charmant. Mes yeux ne se détachaient pas d'elle; car, pendant qu'elle causait devant moi, avec deux petites amies, de ce doux langage des jeunes filles qui est tout innocence et gaieté, qui ressemble à un gazouillement d'oiseaux, quelqu'un me disait tout bas à l'oreille qu'elle était frappée à mort comme sa sœur aînée, et qu'elle

n'achèverait pas ses dix -sept ans. Je ne voulais pas le croire. La beauté de ses traits, sa vivacité si grande, son espièglerie de jeune fille, ce charmant sourire et la joie qui l'enveloppait tout entière et qui avait comme un rayonnement, faisaient avec la parole qu-on venait de me dire un tel contraste, que je ne savais pas en détacher mes yeux. Je ne le faisais que quand, malgré moi, j'y sentais venir une larme.

L'esprit, du reste, était dans cette enfant plus remarquable encore que la beauté physique. Son éducation avait été un peu négligée, car elle n'avait que treize ou quatorze ans quand sa sœur aînée, Louise, était tombée gravement malade; sa mère était partie emmenant cette chère petite mourante sous tous les chmats les plus doux de France et d'Italie, n'ayant plus ni le

temps ni la pensée de s'occuper de Gaétane.

Et quand plus tard le malheur avait rendu à la mère toute liberté , les premiers symptômes de la terrible maladie, apparaissant dans l'enfant, avaient fait éviter la fatigue et ajourner tout travail. Du reste, elle n'en avait pas besoin. Elle ne travaillait pas, elle devinait. Il y avait de l'intuition en elle.

Elle n'apprit pas la musique par principe.

Dès que ses doigts furent sur le piano , elle comprit, elle composa. Il en fut de même (lu dessin. Elle n'avait pas encore vu de maîtres qu'elle crayonnait à merveille , surtout des caricatures. Car sa première pente, avant que la douleur l'eût touchée , était de saisir le côté plaisant des choses ou des personnes. D'un coup d'œil elle jugeait une situation, et elle trouvait pour la caractériser une expression originale qui faisait

sourire et qu'on n'oubliait pas. ] passionnément le beau, et, dani elle ne supportait rien de mé( verra plus tard ce qu'était, ce qu son cœur. Ce qui le caractérisait générosité et la tendresse ; mais ui singulière, je ne sais quoi de c gênait à cette époque les élans. ( fond qui n'osait s'ouvrir et qui qu'on l'aimât. Mais alors il ren( delà, avec une tendresse singu!

ce qu'on lui avait donné.

A l'époque dont je parle, cette vivacité qui m'avait tant frappé un an auparavant, au mariage de sa sœur, avait déjà diminué.

La langueur de sa démarche, le feu plus voilé de ses regards, la pâle transparence de ses traits, ce doux sourire qui avait succédé aux vifs éclats de sa gaieté d'autrefois, cette charmante malice qui ne reparaissait plus que par intervalle , tout annonçait la marche de la maladie, mais sans me faire croire à une mort prochaine. Du reste je ne l'avais qu'entrevue ; je ne connaissais pas son âme ; et rien ne m'indiquait encore

que Dieu m'eût choisi pour aider cette chère enfant à quitter la terre et à retourner au ciel.

Voici le premier indice que j'en eus. Le matin du jour où je devais partir pour Orléans, je me promenais sur la plage, méditant et priant , me préparant à dire la sainte messe, quand je fus rejoint par la mère de Gaétane. Il y a des intuitions dans le cœur des mères. Celle-ci était inquiète.

Elle sentait son enfant qui lui échappait.

Elle aurait voulu que je ne partisse pas sans profiter de ralTection que me témoignait Tenfant, pour ouvrir son cœur, pénétrer dans cette petite âme, et y mettre un mot et un trait qui la préparât , au moins de loin , à un événement dont, hélas ! on ne pouvait pas se dissimuler la venue prochaine. Chose singuHère ! j'étais moins convaincu que la

mère du péril de son enfant. Je croyais que la mort de sa fille aînée la portait à s'exagérer la situation de celle-ci. Comment néanmoins me refuser à une sollicitude si élevée ? Seulement il fallait un prétexte pour ne pas frapper l'esprit de la petite malade. La veille au soir, les enfants m'avaient vivement pressé de rester encore un jour. J'avais été inflexible. Je pris l'enfant à part : a Gaétane, ma petite fille, lui dis- je, savez -vous à quoi j'ai réfléchi? Au lieu de partir demain, je ne le ferai qu'après-demain matin. i> Elle éclata de joie. « Mais j'y mets une condition , ajoutais-je en souriant. Je dirai demain la sainte messe pour vous , et vous y ferez la sainte communion. Nous demanderons au bon Dieu de vous rendre la santé. Voyezvous, chère enfant, le bon Dieu est le meilleur des médecins, i

L'enfant ne répondait rien. Je devinai son embarras, c C'est la confession qpi vous gêne^ n'est-ce pas ? — Oh 1 oui, me ditelle ; je n'oserai jamais me confesser à M. le curé, que je ne connais pas. > Et après un petit moment de silence : c Si vous pouviez, vous ! — Oh I repris-jOi chère enfant, s'il n'y a que cda qui vous arrête, ne vous inquiétez pas. Pourquoi pensez-vous que

le bon Dieu ait fait le tél^raphe? Pour lui, n'est-ce pas, et pour les âmes? Préparezvous bien , nous aurons demain une belle

journée. »

J'envoyai immédiatement une dépêche télégraphique à l'évéque dans le diocèse duquel je me trouvais au bord de la mer, et une heure après j'avais les pouvoirs nécessaires. C'est ainsi que je visitai pour la première fois la chère âme de cette enfant.

J'y versai tout mon cœur. Et, la contemplant avec tendresse, sachant qu'elle n'avai* plus que trois ou quatre mois à vivre, je résolus d'employer toute mon influence à la rendre aussi belle que possible, non seulement tout innocente, elle Tétait ; mais toute généreuse, forte, magnanime malgré ses seize ans en face de la mort. Du reste, je ne lui parlai pas de la mort. A quoi bon?

Pourquoi Tattrister? Elle était pure. De quelle autre préparation avait-elle besoin?

Que je pusse verser dans cette innocence une goutte d'amour de Dieu : n'était- ce pas assez? Le lendemain elle communia à la messe, et je la quittais avec des larmes dans les yeux.

J'avais été profondément ému de cette première rencontre, mais je ne m'étais pas douté des suites qu'elle devait avoir. Je

pensais que l'enfant , rentré à D** , dans sa ville natale , y retrouverait les secours spirituels dont elle avait besoin, et que moi, séparé d'elle par plus de deux cents lieues , fort occupé d'ailleurs et peu libre, je n'interviendrais plus que par quelques lettres , par mes incessantes prières ; au plus me promettais -je d'accourir au moment suprême pour les derniers secours et les derniers adieux.

Gaétane rentra à D** vers le commencement du mois de septembre , et les premiers temps qu'elle y passa furent assez doux.

Elle ne gardait pas encore le lit. Elle allait et venait. Elle travaillait des doigts. Elle dessinait. Elle faisait un peu de musique.

Le seul changement que Ton apercevait en elle depuis notre entrevue , c'était un grand désir de faire du bien. Elle voulait à tout prix, disait- elle, devenir bonne. Elle avait entendu parler d'une pauvre famille profondément malheureuse : le père adonné à la boisson, la mère battue et abrutie, six petits enfants abandonnés. Elle résolut d'adopter cette famille , et de la sauver à la fois du vice et de la misère. Aux objections de son père elle répondait : « N'ayez peur , c'est par l'aînée des petites filles que j'arriverai à toute la famille. Vous le verrez , j'aurai Marie, et les autres viendront après, i^ Et, en effet, elle habilla elle-même, de l'ouvrage de ses mains, les six enfants, obtint

une place pour Talnée dans l'école de D^, et, par ses exhortations, ses prières, ses soins incessants, elle arriva au cœur du père et de la mère, et fit renaître la paix, Tordre et même la vertu dans cette pauvre famille.

En môme temps qu'elle consolait ainsi son âme en faisant du bien, elle nous la i^vélait par quelques notes harmonieuses jetées au crayon dans son portefeuille, et par quelques petits pastels qu'elle aimait à [)eindre sur son lit. Il y a un sujet qu'elle affectionnait, qu'elle a reproduit vingt lois en le diversifiant de mille manières, et qui montre la pente douce, élevée, triste, lorte de ses pensées à ce moment. C'était un petit paysage , un lac , d'ordinaire ; sur le bord du lac , un arbre ; et sur les branches vacillantes de l'arbre un bel oiseau

qui chante ; et au bas , ces vers de Victor Hugo:

Soyez comme Toiseau , posé pour un instant

Sur des rameaux trop frêles, Qui sent plier la branche et qui chante pourtant.

Sachant qu*il a des ailes.

Hélas! le rameau sur lequel avait été posée cette charmante petite vie était trop frêle, en effet ; mais l'enfant chanta jusqu'à la fin, doucement et harmonieusement, sachant qu*il a des ailes I

Cependant l'hiver était venu. Décembre tempétueux et froid éprouvaitla malade. Elle s'affaiblissait visiblement. On redoutait une

crise. J'étais averti presque chaque

< Monsieur et ami , notre pauvre s'affaiblit de jour en jour. Notre sienne ne sont qu'un martyre. Vo prenez cela. De grâce, tâchez ( lettres puissent toujours vous promptement, car j'ose compter si quoique nous ayons des momen effrayante surprise. Elle est encorf due hier ; le pourrait-elle aujoi Quoiqu'elle comprenne son état, demande point à se confesser. Sor seur ordinaire lui produit une rëvolution, à cause d'une trop administration de l'extrême -onctîc quelques années, dans une maladi

a faite. Je pourrais en appeler un autre ; mais je sais le cri de cette pauvre chère âme. C'est à vous qu'il s'adresse. Oh ! ditesmoi bien où je puis vous parvenir. Si vous saviez le bien que vous pouvez nous faire.

Mon Dieu ! que je me sens faible devant un tel coup ! Jugez. La voir souffrir, s'éteindre, et dire : je ne puis rien I

« Adieu, Monsieur; que se passera -t- il entre ceci et ce que je vous écrirai demain ? J'en tremble.* >

« 24 décembre.

« Que vous dire aujourd'hui de l'état de Gaétane? Le matin calme, l'après-midi anéantie par la fièvre , qui la jette ensuite dans une agitation, laquelle, si elle durait, ne se supporterait pas vingt- quatre heures.

J'attends le médecin. Je vous dirai , en finis-

sant, son dernier mot. Le mien est qu'elle est très mal. Rien ne peut être plus déchiré que nos cœurs, plus écrasé que nos esprits.

Tout en nous vous crie : Venez, (xaétane aspire à vous voir. On devine qu'une confession doucement faite la consolerait Elle n'a rien à attendre ici. Son confesseur très malade. Elle ne connaît pas les autres prêtres, et j'aurais peur de l'effrayer, de la frapper, en lui amenant un inconnu.

De grâce, écrivez -nous un mot d'espoir.

Gaétane en a besoin. Si vous ne pouvez absolument pas, eh bien ! il vaut mieux savoir que sur le Calvaire il n'y a pas eu une seule goutte d'eau pour apaiser la fièvre de douleurs. Mais si vous le pouvez , oh 1 qu'un rayon de consolation vienne donc nous rafraîchir un peu ! Gaétane me navre par des plaintes de fièvre glacée. Je dois les

entendre jusqu'à dix heures ce soir. Jugez ce que je suis moi-même.

(T Nous sommes tous autour de vous, vous appelant avec tout ce qu'on peut avoir de plus pressant quand on souffre iusqu'au fond du cœur.

« p. s. 6 heures du soir.

Le médecin sort d'ici en nous disant:

<î Nous perdons du terrain. — La trouvezvous en danger? — Immédiat? non, mais cela peut venir d'un moment à l'autre.

Jugez. î

On ne résiste pas à de pareilles lettres ; et cependant je résistais. J'aurais voulu gagner deux ou trois jours. Nous étions au vendredi 25 décembre, jour de Noël. Or,

j'étais attendu le surlendemain, dimanche 27, à Chartres pour un sermon solennel qu'il m'était impossible de remettre.

Il aurait donc fallu , dans la nuit du vendredi, faire deux cents lieues, apparaître au lit de l'enfant, n'y passer qu'une journée, refaire deux cents autres lieues dans la nuit du samedi , pour être en chaire le dimanche à Chartres. Mais la fatigue n'était rien ; ce qui m'accablait , c'était la pensée de n'avoir qu'une journée à donner à ma petite malade, et surtout la nécessité de brusquer l'administration des derniers sacrements, de paraître pressé là où il ne faut jamais l'être ; et la nécessité plus cruelle encore d'être obligé de quitter l'enfant mourante, expirante, ayant besoin de moi...

J'étais brisé de ces pensées, et, malgré les cris pressants de la mère , décidé à attendre

au lundi , lorsqu'une dépêche télégraphique vint mettre fin à toute hésitation :

« Vendredi matin , 25 décembre.

« Gaétane mourante; de grâce, venez vite. »

Je partis immédiatement, le jour même de Noël , pendant les vêpres ; je traversai Paris; je conjurai en passant un prêtre, de mes plus chers amis , d'aller me remplacer

à Chartres si une dépêche télégraphique le lui demandait ; car de quitter l'enfant mourante, cela était au-dessus de mes forces ; et j'arrivai auprès d'elle au milieu de la nuit.

Hélas ! depuis que je l'avais vue , elle avait bien changé. Mais soit que la crise fût finie, soit que la joie de me revoir eût fait sur elle

une heureuse impression, elle était mieux.

Je la bénis avec tendresse ; je lui dis quelques mots de foi etd'espérance,et je m'établis dans la chambre qui touchait à lasieime , prêt à intervenir aa moindre signe.

La nuit bt calme, et la journée du len- ~ demain encore plus. Je passai une partie dé la matinée aupr^ de son lit. L'enfant ne souffrait pas. Nous eûmes là une de ces longues et intimes conversations où le fond des cœurs se dévoile, et après lesquelles U n'y a presque plus rien à dire, parce que tout est dit. Je lui donnai la sainte absolution, qu'elle reçut avec une foi dont je fus singulièrement touché. Du reste, pas un mot de la mort. Elle n'en parlait pas, ni moi non plus. Je voyais bien qu'elle y pensait ; mais pour le ministère que je remplissais auprès d'elle, il me suffisait que son

cœur s*ouvrît à l'amour de Dieu, s'emplît de foi , de force , d'espérance , de grandeur d'âme ; et de cela je ne doutais pas.

Il y a cependant une chose dont j'aurais voulu qu'elle me parlât la première, c'était de la sainte communion ; mais elle ne m'en disait rien ; et je savais que, comme beaucoup de malades, elle avait une extrême répugnance à communier sans être à jeun et au lit. Je me hasardai alors à lui en parler le premier. <r Oh! non, me dit-elle; plus tard , quand je pourrai aller à l'église. >

Hélas ! je savais trop qu'elle n'y retournerait jamais. Mais comment insister ? Je ne voulais à aucun prix frapper son imagination; et si j'avais eu plusieurs jours devant moi, j'aurais attendu ; mais je devais partir le soir ; il fallait prévoir une nouvelle crise, et, moi parti, combien n'eût-clle pas

été plus frappée de voir arriver un inconnu ? Je ne sais quelles paroles Dieu me mit sur les lèvres, mais elle joignit ses deux petites mains et me dit : c Oh ! comme cela , je veux bien. j> J'irais chercher la sainte communion en secret ; sa bonne mère assisterait seule à la cérémonie ; et elle , la petite malade , se lèverait et viendrait communier à un petit autel qu'on dresserait dans la chambre voisine. <r De cette manière, me dit-elle, mon père n'en saura rien, i» Son père était un bon chrétien, mais extrêmement sensible et brisé par la mort de sa première fille. Elle avait peur de l'achever.

Je ne sais ce qui se passa dans l'esprit de Gaétane pendant que j'allais à l'égUse du village y chercher le bon Dieu ; mais quand je revins, portant sur ma poitrine le Dieu yue l'Eglise appelle : Consolalor optime, le

plan qui avait tant souri à ma petite malade avait été changé. Elle avait elle-même averti son père, son frère, ses sœurs, les domestiques. Un charmant autel, tout odorant des dernières fleurs d'hiver, avait été dressé. Elle avait voulu qu'on Tornât avec le voile de sa première communion.

Elle s'était levée, et, assise devant cet autel, pâle, modeste, vêtue de blanc , n'ayant plus de vivants que les yeux et le cœur, elle attendait son Dieu. Je lui adressai quelques paroles en cachant mes larmes et en essayant de sourire à son bonheur. Je croyais communier un ange.

L'après-midi fut d'une douceur singulière. L'air était tiède. On avait pu ouvrir les fenêtres pour donner de l'air à la chambre. Un rayon de soleil , de ce pâle et doux soleil d'hiver , essayait de sourire. L'enfarvt

semblait ressuscitée. Soutenuepar son père, elle put descendre et s'asseoir à table avec nous. Hélas ! c'était la dernière fois ; mais nous ne le savions pas , et , pour un instant du moins, nous nous reprîmes tous à l'espérance.

Je partis le soir, et le lendemain matin dimanche , je montais en chaire , à Chartres , pâle d'émotion et d'insomnies. Sur ma route, j'achetai la Journée des malades de ce cher et éloquent ami , Henri Perrey ve , et je l'envoyai à Gaétane, espérant qu'elle pourrait en Ure quelques pages , et que ce

beau livre, écrit par un homme <r savant en douleurs j> , m'aiderait à élever peu à peu cette petite âme vers Dieu. Cette seconde visite m'avait, en effet, décidé à me vouer tout entier à Tachèvement de cette belle œuvre, et, malgré la distance et dés difficultés de toutes sortes , à réapparaître à son lit aussi souvent que je le pourrais. Hélas ! quel que fût le mieux qui venait de se déclarer si merveilleusement, je sentais bien que mon dévouement n'aurait pas à s'exercer bien longtemps.

J'étais parti le 26 décembre. Cinq jours après, Gaétane, qui était sortie de cette crise et qui goûtait, dans les matinées du moins , un peu de calme , écrivait au crayon , sur son petit portefeuille , les lignes suivantes retrouvées après sa mort :

'lY

« f*' janvier.

« Encore une année de passée , ma quin*sdème ! Et quelle sera pour moi cette année que je commence dans mon lit? Sera-ce la dernière? ou, au contraire, plus forte que la maladie, je me guérirai, je vivrai I Quand je pense que je pourrais me guérir!

Mon Dieu , courir comme les autres ! Dessi-* ner... mon cher dessin! lire... j*ai de si beaux livres ! Travailler !... ah ! quelle jouissance ! Et puis j'irai à la messe ; j'entendrai encore chanter aux grandes fêtes !

<r Mais non , c'est fini ! je n'entendrai plus le son des cloches, je n'irai plus à l'église. Pourquoi me faire des illusions? D vaut mieux penser à la réalité. Je suis malade, très malade ; je souffre surtout beaucoup :

mais, avec la grâce de Dieu, j'espère aller

jusqu'au bout dans les mêmes sentiments qu'aujourd'hui. Oh! oui, j'offre toutes mes souffrances à Notre-Seigneur. Puisse cette offrande de tant de misères me faire pardonner les péchés de ma vie ! ï

« 5 janvier.

« Mon Dieu ! quel temps il fait ! Le soleil ne parait plus. Seule et triste, je rêve à l'avenir. Quel sera-t-il, cet avenir? Mon Dieu, je tremble par moments. Je tiens encore tant à la terre. Ah ! ayez pitié de moi ; soutenez-moi ; ne me faites plus voir ma mère pleurant ; mais montrez-moi ma sœur au ciel. Ohl oui, le ciel, qu'il doit être beau! >

f il janvier.

<r Seize ans ! Pourquoi cet âge ? Pourquoi ne siiis-je pas plus âgée? Pourquoi n'ai -je

pas vécu davantage? Déjà je suis vieille par la pensée. Les souffrances m'ont lassée de la vie ! Depuis près de deux ans que je souffre , chaque jour me paraissait une année ; et maintenant, à seize ans, à la fleur de la vie , je ne désire plus vivre !

« Que c'est beau pourtant d'avoir seize ans ! Combien de fois ai -je désiré cet âge ! J'aurais été si heureuse avec mes sœurs.

Nous aurions travaillé ensemble, lu ensemble près de ma mère. Quelle joie dans notre pauvre famille! Mais seize ans, dans son lit!... Mes sœurs y viennent bien; mais nous ne travaillons plus ensemble... »

« 12 janvier.

<r Dieu m'a toujours guidée d'une manière toute particulière. J'avais un caractère trop indépendant, il me semblait que ma volonté

devait toujours être faite. J'aurais voulu n'obéir à personne , pas même à vous , ô mon Dieu. Mais vous avez eu pitié de moi ; vous m'avez envoyé cette maladie pour me montrer ma faiblesse. Je vous en remercie , mon Dieu , je vous remercie de m'avoir conduite là où il n'y a plus d'espérance que dans la croix. i>

L'image de sa sœur , qui était morte à dixsept ans de la même maladie qu'elle , ne la quittait pas, quoique, par une touchante délicatesse, jamais elle n'en ait prononcé le nom devant sa mère. Elle en esquissait ainsi le portrait :

<r Elle avait un mètre, cinquante -cinq centimètres , la peau blanche ; l'éclat de ses joues était charmant ; de grands yeux noirs 1res expressifs ; ses lèvres étaient fines et

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roses ; ses cheveux châtains. Elle avait le nez droit , très bien fait ; le Iront large et élevé. Son visage exprimait la noblesse et la délicatesse de ses sentiments. Ses mains et ses pieds étaient très petits. Elle avait dans sa figure et dans sa tournure quelque chose de particulièrement gracieux et distingué. Elle avait beaucoup d'esprit et était d'une intelligence remarquable. Elle était très instruite, jouait parfaitement du piano , et parlait l'anglais aussi bien que le français. Elle avait dix-sept ans et onze mois, quand le bon Dieu nous Ta prise ! j>

Cependant la grâce commençait à travailler profondément le cœur de cette jeune fille. Dans les morts bénies de Dieu, avant les douleurs du calvaire , il y a toujours les tristesses du jardin des Olives ; avant l'heure où , les lèvres brûlées par la fièvre des derniers jours, on dit avec Notre- Seigneur :

Sitio, j'ai soif; il y a une autre heure plus douloureuse peut-être où Ton tombe à genoux, où Ton dit : Mon âme est triste jusqu'à la mort ; où l'on regarde sa vie passée, ses iaiblesses, ses défaillances, le nombre de ses ingratitudes , Ja sainteté de

Dieu ; où Ton se sent défaillir et trembler.

Un après-midi de ce mois de janvier, qui devait être marqué par de si grandes douleurs et par un si beau progrès dans le bien, Gaétane laissa tomber sa tète sur le cœur de sa mère, et, à voix basse, lui confia les tristesses, les inquiétudes et presque les terreurs qui citaient son âme. Sa pauvre mère en fut bouleversée.

« 12 janvier.

« Monsieur et si excellent ami, oh ! que j'ai besoin d'un peu d'expansion avec vous!

Mon cœur déborde de douleurs. Gaétane va de plus mal en plus mal ; ses forces ne lui permettent plus de descendre ni d'être portée en bas depuis votre départ. La fièvre, accompagnée d'oppressions et de battements

de cœur , ne la quitte pas de quatre heures du soir à minuit. Hier, après Tavoir tenue dans mes bras pendant presque tout ce temps, elle m'ouvrit son cœur avec un abandon que je ne lui avais jamais vu. Elle a le plus grand besoin de s'épancher, de faire pénétrer dans son âme, et elle ne trouve que moi ! La pauvre enfant a pleuré votre départ et fut transportée, quand je lui dis , le soir même , que vous m'aviez permis de vous rappeler, si elle vous désirait trop. Depuis ce temps elle me dit : Oh ! maman , ne me laisse pas mourir avant que je Taie revu ; et puisqu'il ne peut être ici, écrislui , je t'en prie , dès que tu me verras plus mal. D Voilà ce qu'elle me dit l'autre jour ; mais hier au soir, ô mon Dieu! comment ai -je pu l'écouter et même lui parler , tandis que je fondais de douleur? « Vois -tu, me

disait-elle, je sens mon état ; il y a longtemps que j'en suis les phases, et que je sais que je ne vivrai pas longtemps... Pai* moments j'étais triste, parce que j'ai eu de malheureux doutes qui m'Ont fait souffrir. J'étais si peu instruite ; je ne connaissais rien , moi qui ai si peu appris. Jamais je n'ai eu un confesseur à qui j'aurais. osé parler. On me fermait tout de suite la bouche que j'avais tant de peine à ouvrir ; car tu sais comme je suis timide. Alors je restais avec mes pénibles idées... Oh 1 que j'ai été méchante et que je le suis encore ! Combien je manque de charité envers tous ceux qui m'entourent.

Mon Dieu ! que je voudrais être bonne ! 9 Et après un instant : <r Oh ! que M. JBougaud est donc peu resté 1 Et puis cette timidité m'a empêchée de lui parler, comme je le fais maintenant à toi. Car j'ai besoin d'ar-

racher de mon cœur des pensées qui m'oppressent, d Et comme je ne pouvais retenir mes larmes : <r Ne vous attristez point. Je quitterai la vie sans regrets. Je ne la demande pas même à Dieu , ni qu'il abrège mes souffrances. Mais quand je serai morte , où irai -je ? — Au ciel !

m'écriai-je. — Ah ! d dit-elle en secouant la tête, comme si elle doutait d'y être reçue. Puis : € Comment y aller toute seule , moi qui suis si timide?... d Une pensée traversa son cœur dans lequel je lus le nom de cette sœur chérie qui fut sa seconde mère, et dont, par le plus tendre sentiment, elle ne me parlera qu'à son dernier moment, j'en suis sûre. Elle me parla ensuite des choses de la terre comme ne contenant que des déceptions ; du bonheur du ciel , et qu'elle voudrait bien se préparer sérieusement à

y aller. Je vis qu'une longue confession, l)ien détaillée, bien complète de toute sa vie, la soulagerait beaucoup. Elle s'aperçoit de tout ce qu'ont eu d'incomplet les autres.

Et puis ce cher cœur s'est singulièrement mûri depuis ce long mal. Mon Dieu ! pourquoi faut -il que vous soyez retenu là -bas ! Ah ! si vous pouviez revenir ! Mais qu'il serait malheureux, douloureux, que vous n'arriviez qu'après que cette intelligence si claire , si lucide , aura épuisé toutes les tortures de l'abandon , de l'isolement de l'âme ! C'est à présent qu'elle a besoin de tous les secours. Du reste, au milieu des anxiétés dont je viens de vous parler, sa force est entière. « Dieu fait tout bien , me disait- elle encore ; il a retardé ma première communion, que je n'aurais peut-être pas bien laite, étant trop jeune. Il me retire du

monde, où je n'aurais pas su résister au mal. Que sa sainte volonté soit faite et bénie en moi ! s>

Je connaissais trop Gaétane,et j'ai déjà trop l'expérience des âmes , pour ne pas sentir ce qui se cachait êous ces inquiétudes. C'était la purification qui commençait.

C'était l'or que Dieu jetait dans la fournaise pour y consumer toute scorie. Je me hâtai d'écrire à sa mère : « Je garde précieusement votre lettre où je vois tout l'esprit et tout le cœur de votre chère enfant. Mais quant à son âme, à sa conscience , quoique je n'aie été là que trop peu de temps, je l'ai vue à iond. Soyez sans inquiétude. C'est un petit ange qui s'en va tout doucement au ciel. De plus longs épanchements auraient pu la consoler; ils ne m'en auraient pas

appris davantage. C'est une âme toute pure.

Ety comme elle est très courageuse, il ne me reste plus qu'à lui apprendre à sanctifier ses douleurs. Quelques mots, quelques aspirations , un regard de temps en temps sur le crucifix 1 mais je vais le lui dire moimême, cela vaudja mieux. >

J'écrivis, en effet, le même jour à Gaétane.

J'eus l'air de ne rien savoir de ses peines , de peur de frapper son imagination, en lui montrant que sa mère y avait attaché de l'importance ; je m'appliquai seulement ~à dilater son cœur, à le mettre dans la paix ; dans la confiance en Dieu, à lui insinuer le grand art de souffrir divinement.

Je ne me contentai pas d'écrire. Me souvenant de ce qui est dit dans TÉvangile que , quand Noire-Seigneur tomba dans l'agonie, un ange vint le consoler, inquiet d'ailleurs

de sentir une enfant si jeune livrée à la fois aux douleurs du corps et aux anxiétés de Tâme, je profitai d'une journée de liberté et j'y courus. Oh! que, dans de tels moments, on sent le prix des merveilleuses inventions du génie moderne ! Qu'ils sont beaux, ces chemins de fer qui portent les envoyés de Dieu avec la rapidité de Téclair ! A deux cents lieues de vous souffre , meurt une enfant ; vous n'avez que quelques heures à lui donner. Vous partez le soir à l'heure où vous vous seriez endormi ; vous vous réveillez le matin à son chevet. Vous l'avez bénie, encouragée, fortifiée, mise dans la paix et dans la joie, qu'on ne se doute pas encore autour de vous que vous vous soyez absenté.

J'avais prévenu ma petite malade par le billet suivant ;

r^rr^^^F'^p^^

r Ma bien chère enfant,

« Une affaire m'amène à Paris, j'en profite pour vous aller rendre une petite visite. Et comme j'ai pu vous faire célébrer votre beau jour de Noël, je me réjouis de vous aider à célébrer aussi le grand jour des Rois. Les Mages ont apporté à Notre-Seigneur de l'or, de l'encens et de la myrrhe.

Nous, chère enfant, nous ne lui apporterons qu'un présent qui vaudra mieux encore :

notre cœur avep ses souffrances; notre cœur doux, résigné, bumble, aimant toujours le bon Dieu quoique sa main soit lourde , et lui disant : Seigneur, je crois que c'est pour mon bien et par amour pour moi que vous m'envoyez la maladie. Jfe crois,

Seigneur, mais augmentez ma foi. Adieu , chère enfant, à lundi. Je prie toujours bien pour vous , et je vous bénis du plus profond de mon cœur. »

Ce voyage si court , car je ne passai que la journée auprès d'elle, m'a laissé deux souvenirs ineffaçables. Comme il suffit d'une goutte de pluie pour mettre fin à une tempête , je n'eus besoin que de quelques mots pour faire descendre le calme dans le cœur craintif de cette pieuse enfant. Tous les nuages disparurent avec les vaines frayeurs.

Son âme si pure retrouva la sérénité, et elle ne parut plus occupée que du désir de

HaBoaavaii^

posséder un Dieu dont elle avait tant craint d'être séparée. Je partis donc pour aller chercher et lui apporter la sainte communion. Voici, dans ce cas, commet les choses se passaient. L'église étant à trois à quatre kilomètres de la maison, on mettait les chevaux à la voiture, et je partais toujours seul , afin que nul ne pût me distraire dans un moment si sacré. Je descendais à l'église ; je tirais la sainte hostie du tabernacle ; je la plaçais en secret sur ma poitrine , dans un petit vase en or ; puis je remontais en voiture. Rien n'égalait pour moi la paix toute céleste de ce retour. Quand je pensais que le Dieu du ciel et de la terre était sur mon cœur ; qu'il sortait de son tabernacle pour donner à une petite malade ce qu'au prix de mon sang j'aurais voulu lui donner : la consolation , la force dans la dou-

leur, mes yeux se baignaient de larmes.

Mystères augustes de la Religion, comment peut- on ne pas vous comprendre, et qu'il est bien évident que vous n'êtes inaccessibles qu'à ceux qui n'ont jamais aimé!

J'arrivai ce jour-là tout tremblant d'émotion, les yeux mouillés de larmes. L'enfant était recueillie et dans le ravissement, comme un ange. « Ah ! merci I me dit-elle avec un accent que je n'oublierai jamais, je suis inondée de paix. » Et elle n'avait pas besoin de le dire : elle la portait dans ses yeux.

L'autre souvenir est d'un autre genre.

Dans l'après-midi, j'étais assis près du lit de ma petite malade ; je causais avec elle , lorsque sa mère entra, la baisa sur le front , écarta ses beaux cheveux qui flottaient toujours libres sur ses épaules, et, enveloppant sa tête de son bras : < Gaétane voudrait

bien vous dire quelque chose, me fit- elle, mais elle n'ose pas. — Vraiment, ma petite fille , même aujourd'hui ! Vous serez donc toujours la même ! i^ Et ajjrès un moment :

<r Qu'est-ce qui plairait donc à ma petite fille ? D J'avoue que je ne m'attendais pas à sa réponse. Ce qu'elle désirait si vivement c'était une bague en or, enrichie de diamants. Elle la voulait très belle. Seulement elle avait peur que ce désir ne déplût à Dieu ; elle m'avait attendu pour me consulter avant de la choisir. Je me souvins alors d'une parole charmante de saint François de Sales. Il avait de beaux diamants sur sa croix pastorale. Quelqu'un s'en étonnait.

<r Oh ! dit-il en riant, vous voyez bien que ce sont des diamants crucifiés. ]> <r Eh bien ! chère petite, ajoutais-je en souriant aussi, vous êtes sur la croix; vos diamants, ce

seront des diamants crucifiés. i> Aussitôt on apporte tout ce qu'on peut trouver de plus beau dans la ville en fait de bagues.

Elle en choisit une. Je la bénis. Sa mère la lui met au doigt. L'enfant était ravie. Étaitce un dernier instinct de la nature , un reste de cet amour du beau qui demeure jusqu'à la fin au cœur des jeunes filles ? Y attachaitelle un sens plus haut, et, commençant à se détacher de la terre, rêvait-elle déjà aux noces éternelles ? Elle ne l'a pas dit , et nous n'osâmes pas le demander. Plus tard, quand elle fut morte , sa mère et ses sœurs prirent les diamants de ses bagues, les perles de ses boucles d'oreilles. Elles les firent disposer en croix sur le pied d'un calice que je conserve comme une relique.

Ce sont vraiment des diamants crucifiés. Je ne les regarde pas sans émotion.

278 DE LA DOULEUil

Quelques jours aprôs mon retour, je reçus les lettres suivantes :

• tê JMiTiir isas.

c Monsieur rtsivâritableami, trois jours de paix, de calme ; le physique s'en est ressenti. Maintenant, à quatre heures, un retour de fièvre ; die repose après d'accu blantes quintes de toux, pendant lesquelles elle disait : c Ah I si mon cher Père était ici près de moi, je ne souflrirais pas tant > Le médecin qui sort à l'instant m'a dit : c Pas mieux , et il ne faut pas s'attendre à autre chose. > Ces mots me percent comme au premier jour. Mais enfin nous avons cette paix que mon cœur désirait avec ardeur, avec angoisse. Vous nous l'avez donnée dans le cœur de cette eniant, dans les

nôtres aussi. Voilà donc cette petite Gaétane toute au bon Dieu, sans regrets, sans crainte ; il sait seul combien nous sommes à vous par conséquent, puisque nous ne savons marcher vers lui qu'avec vous et par vous, jd

Ce mieux ne dura pas. Bientôt les cris de la mère recommencèrent plus pressants.

« 20 janvier.

<r Monsieur et ami, le médecin sort d'ici et trouve Gaétane un peu plus mal. Des vomissements lui font penser que l'estomac se prend et ne laissera bientôt plus d'espoir. Voilà les paroles qu'il m'a dit de vous transmettre , sans trouver le danger immédiat. De grâce, ne lui laissez pas recevoir les derniers sacrements par un autre. Cette

goutte de fiel , au fond du vase , serait trop amère pour nous tous , et pour elle donc !

Ne partez pas encore d'Orléans ; mais partez, je vous en conjure, au premier télégramme! Ah! combien je prie pour attendre au moins le 26 ! »

En quittant Gaétane, le 14 janvier, j'avais annoncé qu'une affaire devait me rappeler le 26 à Paris. C'était un mariage que je devais bénir ; mais je n'avais pas prononcé ce mot, de peur d'augmenter la tristesse par cette idée de bonheur, comme un éclair qui rend la nuit plus sombre. J'avais seule-

ment promis que j'arriverais le 26 au soir.

Or, le 23 au matin, je me promenais dans ma chambre , rêvant à ce que je dirais aux deux jeunes gens dont j'allais bénir l'union, lorsque je reçus à la lois une lettre et une dépêche.

La lettre annonçait une aggravation subite dans le mal , et se terminait par ces mots :

<r Nous sommes au pied de la croix. Passera- 1- elle la nuit? Venez, venez, en grâce, venez. Impossible d'écrire. Je ne sais plus qu'être mère. j>

La dépêche arriva en même temps comme un cri de douleur , plus pénétrant encore :

<r Gaétane mourante. Votre absence désole tous. Arrivez de grâce ce soir. »

Jamais je n'oublierai la commotion que je reçus à ce moment. Attendre, pour courir à la malade, jusqu'au 26, c'est-à-dire trois

jours, était impossible. La mort n'attend pas. Faire remettre le mariage, il n'y fallait pas songer, on était à la veille. Il ftdlait donc partir et m'en aller préparer mon discours de noces auprès d'un lit de mort Cette idée me brisait. J'aimais tendrement les deux jeunes gens que j'allais marier ; je les avais donnés l'un à l'autre; je ne pouvais pas leur manquer en un jour pareil. D'autre part, quel tendre amour n'avais^je pas voué à ma petite malade I Et il me fallait rêver de bonheur auprès de sa couche douloureuse I Cette douleur et cette joie se touchant à la fois dans mon âme la faisaient éclater. mon Dieu, mon Dieu I que vous avez fait profond le cœur de vos prêtres ! Et néanmoins , comment ne se brise-t-il pas dans de telles émotions ?

Je partis donc, et le soir de ce jour, vers

minuit, j'arrivai près de Gaétane. Après une crise très violente, qui avait failli remporter, elle reposait. J'entrai sur la pointe des pieds dans sa petite chambre. Une religieuse veillait auprès d'elle, et sa mère, qui ne la quittait jamais. A la lueur de la veilleuse , dans ce silence de la nuit augmenté encore par ce silence plus grave et presque religieux dont on entoure une couche de douleurs, je la contemplai quelque temps. La maladie, en pâlissant son visage , avait donné à ses grands traits , si nobles et si doux, je ne sais quelle transparence qui augmentait encore leur beauté. Sa figure angélique , un peu incUnée à gauche , était empreinte d'une paix toute céleste. Ses grands cheveux bruns , débarrassés de tout lien, flottaient épars sur l'oreiller et encadraient son visage, dont ils faisaient ressor-

tir la pâleur et la beauté. On sentait qu'il n'y avait plus qu'à poser sur cette belle tête une couronne de fleurs blanches pour la faire ressembler à un de ces anges dont les peintres du moyen âge se plaisaient à entourer la Vierge et à peupler le ciel.

Seulement ces beaux anges ne souffrent pas. Et ici, la respiration courte, les traits amaigris , les yeux cernés de noir indiquaient que l'heure approchait où, pour qu'elle devint un ange, il fallait que l'être humain se brisât. Je la bénis en silence, sans la réveiller; car, à la paix qui avait succédé à la crise, il me paraissait évident qu'il n'y avait plus de péril immédiat, et, selon mon usage, je m'établis dans la chambre voisine, prêt à accourir au moindre signe.

On a remarqué qu'à chacune de ses crises , en proie aux plus violentes douleurs , dès que ma dépêche télégraphique lui annonçait mon arrivée pour le soir, elle se calmait; une paix surnaturelle semblait se répandre sur elle et diminuer ses souffrances. Ce n'était assurément pas mon humble personne qui produisait ce mieux extrordinairedontle médecin s'émerveillait. C'était la Religion, l'appui divin qu'elle trouvait en moi ; comme une personne qui cesse de trembler dans un passage obscur, lorsqu'elle se sent pressée par un bras puissant

et ami. Nous en fûmes frappés cette fois.

r.a nuit fut si bonne, que, sur les sept heures du matin, laissant la petite malade qui dormait encore à la garde de la religieuse, nous partîmes tous, père, mère, enfants, et nous allâmes dans une église voisine prier ardemment pour elle. Oh !

qu'on prie bien dans des moments pareils !

Avec quelle ardeur nous demandions à Dieu de nous laisser ce cher ange ! Et si riieure était venue où l'enveloppe mortelle devait tomber pour qu'il pût s'envoler au ciel, avec quelle foi pleine d'espérance nous lui demandions d'abréger les douleurs , de donner la paix, la résignation ; et là où abondait la souffrance, de faire surabonder le secours !

J'entrai vers elle à neuf heures du matin ; son visage s'illumina. Elle m'ouvrit ses

DP LA DOULEUR 287

deux petits bras, — ce qui était vis-à-vis de moi son grand signe d'affection, — et me reprocha doucement de ne pas l'avoir réveillée la veille au soir, au moment de mon arrivée. Après lui avoir fait une petite croix sur le front , je m'assis auprès d'elle et nous causâmes un peu. La paix que je lui avais laissée lors de ma dernière visite n'avait plus cessé, et la résignation avait grandi. Sans rien dire à personne, l'enfant s'était habituée à regarder la mort en face.

Elle ne la craignait plus. L'amour de Dieu , qui est plus fort que la mort, la soutenait, quoique sous ce dernier rapport les quelques jours qui lui restaient à vivre dussent amener encore un merveilleux progrès.

Après la paix, après la résignation, après le courage en lace de la mort, l'amour de Dieu faisait son entrée dans le cœur de cetta

enfant , et un événement queje dirai bientôt, en portant cet amour au comble, devait achever la consommation de sa beauté.

Et néanmoins, malgré la force que j'apercevais dans cette pieuse et vaillante enfant, je tremblais de la mission que j'avais à remplir, de la question que j'allais aborder avec elle. Le matin , en revenant de l'église , il avait été convenu avec ses pieux et excellents parents qu'il fallait profiter de cette matinée pour lui donner Textréme-onction.

Qui sait quand je reviendrais? Ne pouvait* elle pas d'ailleurs passer dans une crise?

Et puis pourquoi ne pas profiter de la paix de cette matinée, de la force de cette généreuse enfant , pour lui faire acquérir le grand mérite d'offrir sa vie à Dieu? Elle était trop belle, de trop noble cœur, pour que nous ne lui souhaitions pas toutes les beautés, et

la plus grande de toutes , celle de transfigurer sa mort en une généreuse immolation.

Après donc les plus tendres précautions, je hasardai le mot. Elle eut un mouvement.

<r Est-ce que c'est maman qui vous en a parlé? — Oui, mon enfant, lui dis-je :

elle sera plus tranquille, puisqu'il faut que je parte. Et puis vous voyez bien que les médecins sont impuissants. Il n'y a que le bon Dieu qui puisse vous guérir, et le sacrement de l'extrême -onction a été établi en partie pour cela. 3> Je pris alors le livre qui contient toutes ces belles prières des mourants, embaumées de toutes les sortes d'espérances: espérance de la santé du corps, espérance de la sainteté de l'âme, espérance de l'éternelle union avec Dieu.

Je les lui traduisis, et les lui expliquai aussi tendrement que je pus , afin de pré-

parer son âme au sacrement que j'allais lui donner.

J'avais déjà assisté bien des fois à cette touchante cérémonie ; mais je n'avais jamais rien vu de pareil. Assise sur son lit, pleine de foi, de résignation, elle tendait ellemême ses petits bras à l'onction divine.

Personne ne pleurait, ni son père, ni ses sœurs, ni moi. Nous étions embaumés de sa propre espérance. Sa mère, qui s'était tant effrayée de cette cérémonie, ne revenait pas de l'espèce de paix divine qui nous remplissait tous.

Cependant il devenait de plus en plus évident que l'enfant s*en allait à grands pas. Ce n'étaient pas seulement ses forces physiques qui diminuaient ; c'était la beauté de son âme qui faisait de rapides et visibles progrès. Grand indice pour qui connaît les

voies de Dieu. H fait épanouir les fleurs, avant de les cueillir.

Je la quittai le soir, persuadé que je ne la reverrais plus , et que deux ou trois jours de souftrance et d'amour allaient achever le mystère de sa préparation. Aussi, à peine arrivé à Paris, j'eus l'idée de lui envoyer, comme un dernier adieu, un beau crucifix qu'elle pût tenir à sa dernière heure , et sur lequel elle pût, au moment de l'agonie, poser ses lèvres mourantes. Je voulais quelque chose qui pût satisfaire à la fois sa piété et ce goût du beau qui, ne la quitta jamais.

J'eus de la peine à trouver ce que je désirais. Je courus plusieurs maisons. On me proposait de le faire en quelques jours. <r Non, non, disais -je, il me le faut tout de suite : c'est pour une enfant qui se meurt. j> J'avais des larmes dans les yeux. Les marchands

me regardaient tout étonnés. Je le lui envoyai le jour même avec une petite lettre où j'avais versé les dernières gouttes de mon cœur. J'ai toujours cru que cette inspiration venait de Dieu, non seulement à cause de la vivacité de la lumière que j'en eus y mais à cause de ses merveilleux effets. Ayant reçu ce crucifix, l'enfant ne le quitta plus. Elle le tenait toute la journée entre ses mains. La nuit, elle le mettait sous son oreiller. Elle le baisait mille fois dans ses crises. Je l'ai vue, pendant son agonie, le serrer sur son cœur, et la mort, qui arracha son âme de son corps, ne put desserrer ses mains du précieux trésor auquel elles étaient attachées.

Quinze jours se passèrent depuis ce moment, jours longs, douloureux, avec des mieux perfides qui ne donnaient pas de repos; jours d'attente sans espoir: chose accablante! Je recevais tous les jours une lettre, et j'avais pris toutes mes mesures pour partir au premier signal. Il m'arriva à Paris, le dimanche 43 février au matin, aigu comme un cri de mort. Ce dimanchelà, je montais en chaire à la Madeleine.

C'était le premier sermon de la station de carême. Je ne pouvais absolument pas y manquer. Mais , à peine le sermon fini , une

voiture , qui m'attendait à la porte de l'église, m'emportait en toute hâte au chemin de fer, et à minuit j'étais auprès de ma petite malade. Je n'avais pas cru la revoir jamais.

Aussi mon cœur battait de joie. J'entrai dans sa petite chambre sur la pointe des pieds. J'avançai la tête à travers les rideaux. L'enfant ne dormait pas. Elle tenait son crucifix à la main. Son visage de plus en plus pâli s'illumina. «Oh! père, que je vous attends ! — Et moi, mon enfant, que j'avais hâte de vous voir ! Vous êtes toujours bien sur la croix! — Oh! oui, mais avec Notre -Seigneur. j> Pauvre petite martyre, elle était là à la même place où je la voyais depuis plus de quatre mois ; seulement à mesure qu'on avançait, la croixse faisait plus dure à ses pauvres membres amaigris. Et à coté d'elle, à la même place, dans le même

fauteuil, je retrouvais sa mtre. 11 y avait six semaines qu'elle ne se couchait plus, qu'elle ne descendait plus , qu'elle ne savait plus quel temps il faisait, qu'elle ne mangeait ni ne buvait. Et je me rappelle que ce soir-là, après avoir fait un signe de croix au front de l'enfant, après avoir adressé à sa mère quelques paroles de consolation, rentrant dans ma chambre , je me disais :

« Mon Dieu , mon Dieu , que ferez-vous donc pour nous , si les mères font de telles choses pour leurs enfants ! >

Le lendemain matin, pour soutenir et consoler la famille , pour entretenir l'espérance au cœur des jeunes filles, pour aclie^ ver d'embraser celui de la petite malado ^ je proposai de commencer une ne^^^^^^^ au cœur très bon et très comp^^Y^g^ç.îvTiX' ^ Notre -Seigneur, et de faire le Vrw -. ^

rendre tous un jour au tombeau de la bienheureuse Marguerite-Marie , à Paray. Mais, hélas! en faisant ce vœu, je sentais bien que les vertus de notre chère enfant seraient plus fortes que toutes nos larmes. Aussi, me penchant à son oreille pour que sa mère n'entendît pas , sachant l'enfant capable de comprendre un tel langage et croyant Fheure venue de le lui tenir : a Chère enfant, demandez à Dieu qu'il vous rende la santé , et, s'il ne le veut pas, ce qui est bien possible, demandez-lui qu'il vous consomme dans son amour, d Elle me répondit par un de ces regards qui en disent plus que toutes les paroles.

Dans l'après - midi de ce jour, nous étions tous assis autour de son lit, son père, sa mère, ses frère et sœurs et moi, lorsqu'on annonça que la petite pauvre à laquelle

Gaétane s'était tant intéressée , qu'elle avait habillée de ses propres mains , par laquelle elle avait réussi à pénétrer dans une misérable famille pour la réformer, était en bas et demandait de ses nouvelles. Gaétane voulut la voir. On la fit monter. Nous nous retirâmes un peu dans l'embrasure d'une fenêtre pour lui laisser plus de liberté. On parle beaucoup de Socrate mourant , devisant avec ses amis sur l'immortalité. J'eus là un plus grand spectacle. Elle s'assit sur son lit, fit approcher l'enfant, et commença à lui faire réciter son catéchisme. « Qui vous a créé et mis au monde? Qu'est-ce qu'un chrétien ? i> Puis elle fit l'inspection de sa toilette, sa robe, son tablier, ses souliers; la gronda d'être si peu soigneuse, lui demanda des nouvelles de ses frères et sœurs , de son père et de sa mère, et lui fit un petit

sermon sur la nécessité de prier soir et matin, de bien aimer Dieu et de le servir.

Toutes nos conversations s'étaient éteintes d'elles-mêmes. Je ne reconnaissais plus ma petite malade. Cette force surnaturelle, cette autorité, cette liberté d'esprit, cette flamme de zèle , cette enfant de seize ans retrouvant des forces pour enseigner une petite pauvre, ces lèvres mourantes parlant de Dieu et de son amour, je n'avais rien vu de pareil. Des larmes roulaient dans mes yeux, pendant qu'elle embrassait sa petite pauvre et lui distribuait si gentiment un peu d'argent et quelques cadeaux. C'étaient du reste les dernières lueurs d'une lampe près de s'éteindre. Je partis le soir, et je ne devais plus la revoir que douze jours après, à l'agonie.

Le 21 février, quatre jours avant sa mort, il arriva une chose fort extraordinaire. On eut dit qu'elle venait d'entendre l'appel de Dieu. Elle qui jusque-là n'avait voulu se confesser qu'à moi, que j'avais si vivement et si inutilement pressée de s'adresser à d'autres, — car, me sentant séparé d'elle par deux cents lieues et par mille chaînes, je tremblais de lui manquer à l'heure critique , — tout à coup déposa sa timidité , et, oubliant l'homme , ne voyant que Dieu , elle dit à sa mère : <r Faites -moi venir un prêtre, n'importe lequel. Qu'il me donne la sainte

communion. J'en ai besoin. La sainte communion apaisera mes douleurs et me rendra de la force. i> Il était sept heures du soir ; le danger n'était pas immédiat, la maison placée à la campagne fort éloignée de toute église: on la conjura d'attendre au lendemain matin. Elle eut peine à y consentir , et demeura dans un recueillement , une prière, un détachement, qu'un mot d'une de ses sœurs fit éclater tout à coup. On veillait autour de son lit. On causait à voix basse. Une de ses sœurs, celle qui était mariée , demandait à sa mère un conseil de ménage, a A quoi tout cela sert-il? dit vivement la malade. Pouvez-vous attacher du prix à des choses si insignifiantes? »

Mais bientôt elle eut regret de cette parole ; et sur les neuf heures, craignant d'avoir blessé sa sœur, elle demanda son petit

pupitre , et lui écrivit trois ou quatre lignes charmantes d'affection et de regret.

Le lendemain 22 février , elle reçut son Dieu avec de si vives dispositions de piété, qu'elle ne vit ni le prêtre qui lui donna la sainte communion ni rien de ce qui Tentourait. Elle était comme ravie en Dieu.

Le prêtre, qu'on avait été cherchera la ville voisine et qui ne la connaissait pas , ne pouvait cacher son étonnement. Une telle ferveur dans un enfant de seize ans le jetait dans l'admiration.

La nuit fut assez paisible ; mais , sur les quatre heures du matin , sa mère eut tout à coup l'intuition que la mort arrivait. <r Je venais de m'assoupir un instant, m'écrivitelle , lorsque je me réveillai au bruit singulier de la respiration de mon enfant. La fatigue qui depuis quelque temps engour-

dissâit mes membres cessa subitement et fit pla à une agilité et à une claire vue qui me firent frémir. Je sentis rapproche du danger. Je la trouvai demi -évanouie, respirant un peu d'éther que lui présentait la religieuse, c Qu'y a-t-il? lui dis-je en Tembrassant. — Maman , je m'en vais , répondit -elle avec une douceur de voix extraordinaire. — Non, non, pas encore.

— Si; mais pourquoi ne m'a-t-on pas avertie ? > Je m'étais retirée à la tête du fit, continue la mère , pour ne pas lui montrer mes larmes. Je ne sais comment elle les vit. a: Ne pleure pas, medit-eUe, je ne suis pas triste. Non, je ne suis pas triste de mourir. Je suis contente, va, ma pauvre mère. Tu viendras bientôt me revoir. Mais, je t'en prie , ne pleure pas. * Son père arriva. « Adieu, papa, je m'en vais; * et eUe lui

jeta les bras autour du cou. Lareli^euse lui dit: « Bénissez alors vbs sœurs. — Ohl oui. — Et votre frère. — Oh! oui. — Et votre petite nièce. — Oh I oui, js bénis tout le monde, s Sa sœur arriva. Mais elle ne pouvait plus parler. Elle lui prit la main et la posa sur son cher christ. Elle semhkiit lui dire: v II est hon, aime-le bien. » Puis elle porta à ses lèvres la main de sa sœur, celle qui avait touché le christ, et la baisa longuement et tendrement. »

Presque toute la journée se passa, la pauvre petite tête de l'enlant mourante reposant sur l'épaule de sa mère. Elle ne parlait plus, mais elle ne se lassait pas d'eiv\etvtVîe ■s®mère lui parler de Dieu, de ç, ^ '•-''"'^^''^ ^ pour nous, du bonheur qu'il nçj-^ -çcV'"^^ .

Tendre et auguste spectacle ^^^ .-C^'^ -,

Tendre et auguste spectacle

cette mère déchirée , ouvrant à ^\\^

perspectives de Tétemité, Tencourageant à mourir, souffrant mille fois plus à cette heure pour la mettre au ciel qu'elle n'avait souffert seize ans auparavant dans cette même chambre pour la mettre au monde !

Et ce qui n'était pas moins beau, c'était cette enfant de seize ans suspendue aux lèvres de sa mère, y buvant la vie éternelle ; et, parmi les baisers et les dernières caresses , ne tressaillant plus qu'au nom de Dieu et de Notre- Seigneur.

Le soir, il y eut une scène dont la beauté touchante surpassa encore celle-là. Elle demanda ses bijoux, ses petits ornements de jeune fille, et, appelant auprès de son lit ses frère et sœurs, elle les leur distribua avec ses dernières tendresses. Tout le monde pleurait. «Oh! ne me plaignez pas, disaitelle, j'en aurai de plus beaux là -haut ! »

Il y a des pressentiments qui viennent du ciel. Pendant que ces choses se passaient, je sortais de la Madeleine, où je venais de dire la sainte messe pour ma petite mourante. Tout à coup, sur le boulevard, rentrant à mon hôtel, un trait perce mon cœur : « Qu'est-ce qui se passe làbas ? Partons. i> J'allais le faire, lorsqu'on me remet une lettre écrite la veille, et où on me disait : <r Le danger n'est pas immédiat. i> Dès lors, comme je tenais absolument à être là à l'heure de l'agonie; que, prêchant une station de carême, j'étais pris

par des obligations impérieuses, forcé de passer, pour ainsi dire, entre deux sermons ; et que ce voyage précipité pouvait empêcher le voyage nécessaire, je résolus d'attendre. Mais je ne pouvais ni travailler, ni rester en place. Allant et venant au milieu de la foule, accablé, je portais toutes les douleurs de Tagonie. Moi qui jusqu'alors avais trouvé qu'on s'alarmait trop vite et qu'on m'appelait trop tôt, je sentais en moi je ne sais quoi qui me pressait de partir.

Tout à coup on m'apporte une dépêche :

<r Gaétane se meurt. Venez de grâce avant le dernier soupir, d Je pars à la hâte. Oh !

qui dira la douleur de ce voyage? laretrouverais-je ? et mes impatiences? Le chemin de fer ne marchait pas. J'arrive. La voiture, les chevaux étaient à la gare. Mais , hélas ! comme les autres fois , personne , ni enfants ,

ni père. J'interroge du regard le cocher.

« Oh ! bien mal , Monsieur ! venez vite. j> Nous partons au triple galop. Il était dix heures du soir. A moitié chemin , une voiture qui revient croise la nôtre et nous crie : c Allez vite, elle se meurt et vous appelle. i> En quelques minutes j'y suis. Je monte deux à deux les escaliers. « C'est moi, mon enfant, me voici I > L'enfant semblait m'attendre. Elle ouvre ses grands bras, et, ce qu'elle ne faisait jamais, les jette autour de mon cou. € Voilà tout ce que je puis. Il est trop tard. Je ne puis plus parler. Explique , mère. j> Je m'assieds au P^®^ ^® son lit ; je lui prends la main, et •p^'C ques paroles de piété et d'at^ cS^^^^ "^ verse la paix dans cette peU\ ^ ^ç^ ' 2 répondait à mes élans, mais d\>w /^

lement. Je lui donne de noi^^ ^^ '^

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absolution qu'elle reçoit, son crucifix sur les lèvres.

Il était dix heures et demie. Nous envoyons coucher tous les enfants, même la sœur aînée. Son père, sa mère et moi, nous nous établissons dans cette petite chambre, décidés à y passer la nuit, trop sûrs , hélas ! que l'heure dernière approchait. J'étais assis près de son ht, et ma main ne quittait pas la sienne. Elle reposait en paix, sans beaucoup de mouvement. Je pus , sur les onze heures , avoir encore avec elle un petit entretien. <r Chère enfant, estce que vous aimez bien Notre- Seigneur?

— Oh ! oui ! — Est-ce que vous n'aurez pas peur d'aller auprès de lui ? — Oh ! non , il est si bon ! — Vous le prierez bien pour moi? » Elle ne répondit pas. Mais elle éleva un peu son christ , et le regarda tendrement.

Elle retomba dans le silence. De temps en temps elle baisait son crucifix. Pas une plainte ne sortit de sa poitrine, qui commençait à se remplir. Mais à la manière plus longue dont elle baisait et serrait son christ, je calculais la grandeur de ses souffrances. Sur les onze heures et demie, elle étendit ses deux bras en croix : <r Oh ! père ! que je souffre ! Oh ! que je suis sur la croix! — Oui, mon enfant! ne voulezvous pas y rester avec Notre -Seigneur? »

Elle fit un petit signe de tête pour dire :

Oui.

Ce fut le dernier. Quelques minutes après, mes yeux, qui ne la quittaient pas , aperçurent Jun léger mouvement des lèvres. Je me levai ; j'appelai son père et sa mère : <r Voilà l'heure, d Puis, me penchant sur Tenfant: « Chère enfant, remettez votre

âme entre les mains de Dieu. i> J'étendis la main et prononçai les paroles de la sainte absolution. Puis je commençai les prières des agonisants. Mes larmes m'aveuglaient tellement, que je ne pouvais pas les lire.

Quand j'eus terminé, et que mes yeux, se relevant du livre, s'arrêtèrent sur son visage, son dernier. souffle sortait. Je le vis passer, doux et pur, comme la pieuse et charmante enfant dont je fermai les yeux.

Il était dit que toujours un sacrifice se mêlerait à mes apparitions auprès de son lit de douleurs , comme pour sanctifier la tendre affection qu'elle m'inspirait. Je ne pus assister à ses funérailles. Toute la journée du samedi, je demeurai près d'elle, veillant, priant, la regardant, m'enivrant de la paix , de la félicité qui régnaient sur ce front de seize ans, et n'interrompant

ni bénie; et déjà dans ses caveaux, sous le maître -autel, ^ voit deux cercueils de jeunes filles. Sur Tun on lit :

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