TIS GAUDIO FAC VIDERB
Ce qu'elle dit du père, de la mère, de l'enfant, l'Eglise le ditdel'époux, del'épouse.
Elle affirme que leur mutuel amour se continuera dans le ciel sous une forme plus haute et dans une tendresse plus grande.
Et c'est dans ce sentiment exquis, délicat, qu'elle a puisé cette répugnance qu'elle éprouve pour les secondes noces, auxquelles elle refuse la pompe solennelle des prières , où elle ne tolère ni voile, ni couronne, ni bénédiction du prêtre et presque aucune expression de joie. Que veut -on de plus?
Et c'est au moment le plus auguste des saints mystères que l'Église nous fait prier ainsi.
Tous les Pères ont cru à la persistance de la famille , de Tamitié, de Tamour dans le ciel.
Il paraîtra maintenant peu utile, après ces affirmations solennelles , de faire entendre ici le témoignage de la tradition. Je le ferai pourtant, mais avec rapidité. Vous verrez passer devant vous les plus grands génies et les plus nobles cœurs, et vous sentirez une fois de plus quelle harmonie il y a entre Dieu et l'homme, entre les enseignements infaillibles de la Religion et les intuitions non moins sûres du cœur humain.
Je cite, du reste, sans suivre d'autre ordre que celui des temps.
Tertuluen. Voici d'abord un des plus vastes esprits du Christianisme, génie sombre, cœur austère, peu ouvert aux choses de l'affection, et dont, pour cette raison et parce qu'il touche aux temps apostoliques, les paroles sont deux fois précieuses : « Dans la vie éternelle, Dieu ne séparera pas plus ceux qu'il a unis qu'il ne permet leur séparation dans cette vie terrestre. La femme sera toujours la compagne de son mari ; et le mari possédera ce qu'il y a en elle de principal et de meilleur, le cœur. L'absence des relations inlérieures ne lui lera rien perdre. L'union n'est- elle pas plus haute quand elle est plus pure * ? »
^ Tertul. de Monog., cap. z.
Saint Cyprien. Écoutez d'admirables paroles : <r Puisque nous traversonfi ce triste monde comme des étrangers et des voyageurs, soupirons après le jour qui nous ramènera dans notre maison et qui nous réintégrera dans le ciel. L'exilé n'a-t-il pas hâte de rentrer dans sa patrie? Et celui qui s'embarque sur mer pour revenir près des siens ne désire-t-il pas un vent favorable, afin de» pouvoir embrasser plus tôt ceux qu'il aime? Notre patrie, c'est le ciel, et nos pères nous y ont devancés. Hâtonsnous, courons pour les saluer. Nous sommes attendus au ciel par un grand nombre de personnes qui nous sont chères; nous sommes désirés par une foule considérable de parents, de frères et d'enfants, qui, assurés désormais de leur bonheur, sont inquiets de notre salut. Allons les voir;
allons les embrasser. Ah! quelle joie pour eux et pour nous * ! j>
Saint Athanase. Il n'y a ici, de ce grand et profond théologien, qu'un mot, mais lucide comme un diamant. Un de ses traités est intitulé : Questions nécessaires qu'aucun chrétien ne doit ignorer. Or, dans la réponse à la xxii« question, on Ut : <r Aux âmes justes , dans le ciel , Dieu accorde un grand bien, qui est de se connaître mutuellement*. >
Saint Ambroise. Son doux et tendre génie ne pouvait pas hésiter sur une pareille question. Il s'épanche dans une admirable prière, adressée à son frère qui venait de mourir. « mon frère, puisque vous m'y avez précédé, préparez -moi une place dans
* s. Cypr. de JmmoriaL, in fine.
* S. Athan. QnsBêlionêB ad Anliochium.
cette demeure commune à tous, qui est désormais pour moi la plus désirable. Et de même qu'ici-bas tout fut commun entre nous , de même au ciel ignorons la loi des partages. Ne faites pas attendre longtemps, JG vous en conjure, celui qui éprouve un si pressant besoin de vous rejoindre. Attendez celui qui s'avance ; aidez celui qui se hâte ; et si je vous parais encofe trop tarder, faites-moi venir. mon père, quelle consolation me reste-t-il, si ce n'est cet espoir de vous rejoindre bientôt? Oui, je me console en espérant que la séparation, mise entre nous par votre départ, ne sera pas de longue durée, et que vous obtiendrez la grâce d'attirer à vous plus promptement celui qui vous regrette si vivement^ d Saint Augustin. Tous ses ouvrages sont
^ s. Ambr. de Excessu fralris sui, iib. 1 , d. 78.
pleins de cette doctrine. Citons-en deux passages seulement : d'abord celui sur Nebridius, qui venait de mourir, d'être enseveli, selon l'antique expression, dans le sein d'Abraham. « Quel que puisse être ce sein d'Abraham, reprend saint Augustin, c'est là qu'il vit, mon Nebridius, mon doux ami. Il vit au séjour bienheureux dont il me faisait tant de questions, à moi qui avais si peu de lumière pour répondre. Il n'approche plus son oreille de ma bouche ; mais il approche sa bouche de vous, mon Dieu , source de vie ; et heureux à jamais , il se désaltère à loisir, selon l'immensité de sa soil. Et, toutefois, je n'ai pas peur qu'il s'enivre là jusqu'à m'oublier, puisqu'il vous boit , ô mon Dieu , vous qui ne m'oubliez jamais ^ d
* 8. Aug. Confess.
Et cet autre passage sur sa mère : « Oh!
non, disait-il un jour à son peuple, les morts ne reviennent pas. Car, si ce pouvoir leur était donné, il n'y a pas de nuit où je ne verrais m'apparaître ma pieuse mère, elle qui, pendant sa vie, ne pouvait pas vivre séparée de moi ; qui m'a suivi par terre et par mer, jusque dans les contrées les plus lointaines, afin de ne pas me quitter. Car, à Dieu ne plaise qu'en entrant dans une vie plus heureuse elle soit devenue moins aimante, et qu'elle ne vînt pas me consoler lorsque je souffre, elle qui m'a aimé plus que je ne saurais dire ! j)
Entrant dans une vie plus heureuse , il n'est pas possible qu'elle soit devenue moins aimante! Voilà la certitude absolue et le divin fondement de cette précieuse doctrine,
que nous nous reconnsdtrons un jour pour continuer à nous aimer.
Saint Jean Chrysostome. Ce sublime orateur veut consoler une jeune veuve qui venait de perdre son mari après cinq années de la plus douce et de la plus chrétienne union. Que lui dit-il? Est-ce qu'il lui dit : « Consolez* vous, vous ne le reverrez jamais. Vous vivrez dans le même ciel, mais si absorbés dans la divine contemplation , que vous ne vous reconnaîtrez même pas. » Oh! non; écoutez ce qu'il lui écrit : « Si vous désirez revoir au ciel votre mari, si vous voulez jouir de votre mutuelle présence, laites briller en vous la même pureté de vie qui brillait en lui.
Vous habiterez avec lui, non seulement pendant cinq années, comme sur la terre, non seulement pendant vingt, cent, mille,
208 DE LA DOULEUli
dix mille années, mais pendant des siècles sans fin. Vous le retrouverez, non plus avec cette beauté corporelle dont il était doué quand il partit, mais avec une autre spleur deur, une beauté qui surpassera en éclat les rayons du soleil... Après avoir pratiqué les mêmes vertus, vous serez reçue dans la même demeure, et vous pourrez de nouveau être unie à lui, dans les siècles éternels, non par le lien du mariage terrestre, mais par un autre lien meilleur. Le premier unit seulement les corps, tandis que le second, plus pur, plus agréable et plus saint, unit Tâme à Tâme*. *
C'est ce que nous disions plus haut. Ils ne seront plus époux au sens de la terre, mais amants éternels. Du mariage, la se-
* s. Chrysost. ad viduam juniorem.
conde union tombera; l'autre subsistera, plus belle.
Saint Théodore Studite. Moine austère du VIII* siècle, qui, ayant vu apparaître de son temps cette doctrine odieuse des faux mystiques , cette altération de la vraie Religion, bondit d'indignation : <r Assertion insensée ! s'écrie-t-il , assertion impie ! Oui , il faut n'en pas douter, le frère reconnaîtra son frère, le père ses enfants, l'épouse son époux, l'ami son ami. Nous nous reconnaîtrons, afin que l'habitation de Dieu en nous soit rendue plus joyeuse par un bienfait ajouté à tant d'autres, celui de nous reconnaître les uns les autres. j>
Il écrivait à une veuve : <r Le Dieu qui vous a créée, et qui, vers le milieu de votre jeunesse, vous a unie lui-même à un homme si distingué, saura bien vous unir à
lui de nouveau j au jour de la résurrection.
Regardez donc son éloignement comme un voyage. Ne vous y résigneriez -vous pas, si un roi Fordonnait? Or, celui qui a ordonné ce voyage est le roi véritable, le seul roi de l'univers. Je vous y exhorte, sachant que vous posséderez de nouveau votre mari au jour du Seigneur ^ i>
Sainte Thérèse. On recueille plus volontiers encore sur les lèvres de ces âmes tout embrasées de Famour de Dieu les élans d'un cœur que cet amour dilate et agrandit sans le déshonorer. Un jour sainte Thérèse était accablée de tristesse, souffrante, épuisée, comme il arrive quelquefois, même dans les vies les plus fortes. Que va faire Notre-Seigneur pour la consoler? Elle-
* s. Theod. Stud. Epist. lib. I, ep. xxix.
même nous l'apprend, a Quelques instants s'étaient à peine écoulés, qu'un ravissement vint, avec une irrésistible puissance, m'enlever à moi-même. Je fus transportée en esprit au ciel, et les premières personnes que j'aperçus furent mon père et ma mère*. * Elle les voit de la terre au ciel , elle les reconnaît malgré l'immense distance qui s'étend entre le paradis et notre cœur. Ne les verra- 1- elle plus, lorsque la distance sera détruite?
Saint François Xavier. Écoutez ce cri :
€ Vous dites, écrivait-il à saint Ignace, vous dites, dans l'excès de votre amitié pour moi, que vous désireriez ardemment me voir encore une fois avant de mourir. Ahl Dieu seul , qui voit l'intérieur de nos cœurs ,
1 Sainte Thérèse, sa Vie écrite par elle-mdme, ch . xxxvii i.
sait quelle vive et profonde impression a faite sur mon âme ce doux témoignage de votre amour pour moi. Chaque fois que je me le rappelle, et cela m'arrive souvent, mes yeux se remplissent de larmes involontaires ; et si ridée délicieuse que je pourrais vous embrasser encore une fois vient se présenter à moi, je me trouve en un instant surpris par un torrent de larmes que rien ne peut arrêter. Hélas ! il est probable que nous ne nous verrons plus sur la terre autrement que par lettres ; mais dans le ciel , ah ! ce sera face à face ! Et alors, comme nous nous embrasserons * ! d
Saint François DE Sales. Tous les livres du saint évêque de Genève, on le devine bien , sont pleins de cette consolante doc-
* Saint François Xavier, Lcllre xciii.
trine, que nous nous reverrons au ciel, et que nous y achèverons ramitié, la famille, l'union que nous n'avons que misérablement ébauchée en ce monde.
A une dame qui venait de perdre son mari : <r Dans peu de temps nous le suivrons au ciel, heu de notre repos. Ce sera là où nous accomplirons et parferons sans fin les bonnes et chrétiennes amitiés que nous n'avons fait que commencer en ce monde. C'est la principale pensée que nos amis décédés requièrent de nous..., etc. *. i>
A une de ses cousines qui venait de perdre son père : <r Ne nous fâchons pas , ma fille ; nous serons bientôt réunis. Nous allons incessamment et tirons pays du côté où sont nos trépassés. Pensons seulement à bien
1 Saint François de Sales, édit. Migne, t. V, p. 407.
marcher et à suivre tout le bien que nous aurons reconnu en eux*. >
A une mère qui avait perdu son enfant :
€ Demeurez en paix , ma très chère fille , et tenez bien votre cœur au ciel, où vous avez ce brave petit saint. Vous le retrouverez bientôt. Notre société, désunie par la mort, sera restaurée au ciel *. *
Fénelon. On aurait pu craindre que le grand archevêque de Cambrai, séduit et aveuglé par ses rêves d'amour pur, ne méconnût la doctrine que nous développons ici. La tendresse de son cœur le protégea.
N'est-ce pas lui qui écrivait : « On serait tenté de désirer que tous les bons amis s'attendissent pour mourir ensemble le même jour ï?
1 Saint François de Sales, t. V, p. 938.
« Id., ibid., p. 895.
Aussi , voyez comment il console ceux qu'il aime, lorsque leur cœur est frappé.
Non seulement il croit que Ton se reconnaîtra un jour et que la séparation de la mort sera détruite , mais il nie à la mort le pouvoir de séparer , même dès ce monde , ceux qui s'aiment. Jamais ils ne sont plus présents que lorsque la mort a fait cesser la présence visible. « Non, écrit- il à la duchesse de Beauvilliei:s , il n'y a que les sens et l'imagination qui aient perdu leur objet.
Celui que nous ne pouvons plus voir est plus que jamais avec nous. Nous le trouvons sans cesse dans notre centre commun. Il nous y voit ; il nous y procure les vrais se-^ cours ; il connaît mieux que nous nos infir-^ mités , lui qui n'a plus les siennes ; et il demande les remèdes nécessaires pour notre guérison. Pour moi, qui étais privé de la
voir depuis tant d'années, je lui parle; je lui ouvre mon cœur; je crois le trouver devant Dieu ; et , quoique je Taie pleuré amèrement, je ne puis croii^e que je Taie perdu.
Oh ! qu'il y a de réalité dans cette société intime ! j>
Et à la veuve du duc de Chevreuse :
« Unissons -nous de cœur à celui que nous regrettons ; il ne s'est pas éloigné de nous en devenant invisible. Il nous voit, il nous aime, il est touché de nos besoins. Arrivé heureusement au port, il prie pour nous, qui sommes encore exposés au naufrage. 11 nous dit d'une voix secrète : Hâtez-vous de nous rejoindre. Les purs esprits voient, entendent, aiment toujours leurs vrais amis dans leur centre commun. Leur amitié est immortelle comme sa source. Les incrédules n'aiment qu'eux-mêmes; ils devraient se
désespérer de perdre à jamais leurs amis; mais Tamitié divine change la société visible en une société de pure foi; elle pleuré, mais en pleurant elle se console par Tespérance de rejoindre ses amis dans le pays de la vérité et dans le sein de Famour même *. d
Arrêtons-nous ; nous pourrions multiplier les textes ; nous n'augmenterions pas la lumière. Elle est ici à ce haut degré d'intensité après lequel elle ne croit plus. Ainsi donc le cœur de l'homme ne se trompait pas! ce qu'il rêve, il le trouve enseigné par la Religion. Ainsi donc la ReUgion ne se trompe pasl ce qu'elle enseigne, elle le trouve rêvé, entrevu, désiré, cru ardemment par le cœur de l'homme. Les deux lumières , celle qui vient d'en haut , de Dieu , et celle qui vient, je n'ose pas dire d'en bas,
' Fénelon, Lettre».
du cœur de Thomme, sont harmoniques.
Elles disent toutes deux, pour achever de consoler Thomme, que la terre n'est qu'un commencement, et que nous achèverons là-haut ce que nous n'avons pu qu'ébaucher sur cette terre ; que notre esprit s'y rassasiera de lumière et notre cœur d'amour ; et cela, non pas seuls, isolés, mais dans la société, dans la famille, dans l'amitié. Ce sera la même vie que celle que nous menons icibas, avec le péché de moins et Dieu de plus.
Voulez-vous vous faire une idée de cette belle vie du ciel? Rappelez- vous la scène de saint Augustin et de sainte Monique à la fenêtre d'Ostie. Tous deux sont là, un soir, s'entretenant ensemble. Ils ont devant eux de grands jardins solitaires, le ciel d'Italie, le Tibre si triste et si mélancolique toujours , l'inlini de la mer devant leurs regards, l'in*
fini du ciel dans leurs cœurs. Ils s'élèvent peu à peu par la pensée , par la prière , plus haut que ces vastes campagnes, plus haut que les astres, plus haut même que leurs âmes, au-dessus de toute créature, jusqu'à Dieu. Ils y arrivent, ils y touchent, ictu oculi, idu cor dis, d'un élan de l'esprit, d'un élan du cœur, et, pendant une minute au moins, leurs âmes s'oublient dans la vision de l'éternité. Mais ils n'y montent pas isolés. Le fils, dans son extase, n'oublie pas sa mère ; la mère , dans son bonheur , n'oubUe pas son fils ; ils montent ensemble ; leurs mains se joignent, se serrent; et, en se communiquant ainsi leurs émotions , ils redoublent leurs ravissements. Voilà le ciel, en y joignant la durée : les yeux et le cœur en Dieu , et la main dans la main de ceux que nous aimons!
Il il