De la douleur ... Précédé: Des temps presents
qui ne doit pas toute éclore en la vie ; quand la branche a verdi sur le haut, on ne sait plus où l’abriter des vents de la terre.
Les âmes ont pris des proportions qu’elles n’avaient pas dans l’antiquité. Cette sorte de douleur qui leur est ordinaire, ce que nos temps ont appelé mélancolie, est un sentiment dont les anciens ont ignoré même le nom. Il suit aujourd’hui les pas de toute grande faculté. Comparez l’âme de René à celle des héros d’Homère. Les anciens se contentaient de la nature ; que dirons-nous au moderne, chez qui le sentiment de l’infini s’est ouvert?
D’une part, l’amour est trop sensible pour ne pas tenir le cœur exposé aux blessures dans l’ordre entier des affections. De l'autre, la conscience est trop profonde pour s’enfermer paisiblement dans la pratique de chaque jour. Exaltations généreuses, amours irrassasiés, enthousiasmes inapplicables, excepté par la patience, tout s’apprête à nous dévorer comme une proie intérieure. L’homme se trouve à la fois chargé des mystères de sa conscience et du poids de son cœur. Le temps, qui sait tant de choses, ne l’a point relevé de son éternelle inquiétude !
J’ai craint que beaucoup d’âmes ne prissent en haine leur destinée ; j’ai voulu de nouveau expliquer la vie.
M. de Châteaubriand faisait déjà cette remarque en 1802, lorsqu’il publia pour la première fois René : « Les persécutions qu’éprouvèrent les premiers fidèles augmentèrent en eux le dégoût des choses de la vie. L’invasion des Barbares y mit le comble, et l’esprit humain en reçut une impression de tristesse qui ne s’est jamais bien effacée. De toute part s’élevèrent des couvents, où se retirèrent des malheureux trompés par le monde, et des âmes qui aimaient mieux ignorer certains sentiments de la vie que de les voir cruel-
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ni
lemenl trahis. Mais, do nos jours, quand les monastères, ou la vertu qui y conduit, ont manqué à ces âmes ardentes, elles se sont trouvées étrangères au milieu des hommes. »
Il faudrait constater maintenant un autre fait. Avec le temps, les pensées saintes ont peu-à-peu coulé du cœur ; le parfum s’est répandu au dehors. Toutes ces âmes délicates qui s’abritaient dans les cloîtres, plus nombreuses aujourd’hui, sont appelées dans le monde pour remplacer décidément Tanliquité. L’Évangile n’est plus obligé de retirer ses fleurs sous ses serres. Il a, je crois, suffisamment ennobli les mœurs et effacé le paganisme sur les fronts pour qu’on puisse mener parmi nous une vie éclairée d’en haut et toute consacrée à l’âme. Le cœur, au besoin, rencontrera assez de sacrifices à faire; la volonté, assez d’obstacles à surmonter ! L’homme entrer^, dans le monde pour multiplier l’abnégation. Ah ! nulle part on ne guérit du mal de la vie... qu’en épousant la charité.
Les temps appellent une explication.
Le flot a porté ces âmes sur nos rivages, et la paix n’est point venue sur leurs pas. Mais quel moment, depuis un siècle, pour aborder le monde ! La personnalité a pris l’avance sur le cœur ; les hommes demandent à être admirés, fort peu désirent être aimés. L’homme a voulu voir; il est descendu dans sa nuit, et la lampe a chassé devant lui le mystère, où il aimait à cacher son éternelle infortune. Toute blessure a surpris l’âme à découvert. L’esprit humain avançait, la douleur faisait la conquête. Dans cette battue générale le vice est parti au dehors. Sur leur aspect les cœurs se prennent d’amour, les faits viennent le détruire. La vue du mal a fait baisser bien des paupières, on a souffert des anstérii^s de la -vie, et l’on s’est retiré en soi pour renvoyer son mépris sur un monde odieux. Cependant le vrai con-
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duit aux grandes actions ! Il faut que celui qui s’affaisse ait porté le pied dans Terreur. On ne hait les hommes et la vie que faute de voir assez loin...
,Te veux cependant Tavouer, il y a des étals sans compensations sur la terre ; Thomme ne voit plus la sainte échelle qu’il gravit. Il est des douleurs dont la piété môme se trouble, et qui laissent la charité interdite. Et pour tout dire, la lumière a envahi les consciences beaucoup plus qu’il ne le faudrait pour ne pas souffrir de Tabsence des douceurs de la Grâce. Enfin le Christianisme a fait descendre sa fraîcheur au sein des classes où le travail s’appesantit de toute la force de sa loi. Il importe de leur expliquer maintenant le but divin du Travail, de cet héroïque effort que Thomme tente chaque jour pour s’élever dans l’existence supérieure.
La terre n’offre pas de compensations aux souffrances de l’âme. La douleur ne peut tirer sa consolation que de Tinfini. Si nous avions positivement connaissance de ce qui se passe à notre égard dans l’autre monde lorsque nous combattons dans la vie, nous serions saisis d’une extase qui fondrait tout mérite en nous. Mais il faut en savoir quelque chose quand l’esprit s’est fait plus grand que le cœur, de crainte que le désespoir ne s’ouvre sous lui. C’est parce qu’elle pourrait devenir le seul fruit du travail de plusieurs, que j’ai ressenti la nécessité aujourd’hui d’expliquer la Douleur.
Il ne faut pas présumer trop du sens que j’ai enfermé dans ce livre. Ensuite il faut juger d’un livre comme d’une nourriture. Si le mien. Lecteur, ne te donne point de force et complique ta tristesse , quille-le. Seulement s’il ouvre un passage à ton âme, prends-le et monte de loi-môme où ne sut point aller l’auteur. Ce livre n’est point pour les saints;
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mais bien plutôt pour ceux qui, tout aussi troublés que moi, auraient grand besoin de rélre. Sinon lu aurais vu qu’au lieu de venir sous ce titre : De la doüleip. , il aurait porté cet autre ; De la pénitence.
La douleur qui n’est pas du corps naît de la tristesse intérieure. La tristesse est le mécontentement qu’éprouve l’âme du mal qui est en elle. De là une sainte tristesse suit les bons, et monte comme leur propre avancement. Mais lorsque la douleur couvre tout, il faut compter que les trois quarts en reposent sur le moi. On ne souffre pas où l’on n’est point... Ceci doit être un grand avertissement sur ce qui reste à faire en notre âme.
J’ai surtout voulu établir la notion de la personnalité visà-vis de l’infini. Ce qui n’empêche point que le faîte de la perfection ne soit d’en faire l’abdication. La sainteté n’est que le don de la personnalité. Mais la personnalité est la question préliminaire de la sainteté ; il faut être pour se donner ! Il est vrai que la vertu, par laquelle la personnalité se forme, ji’est déjà que le propre pas de l’amour.
Les hommes en ce moment ne visent plus à la sainteté ; c’est parce qu’ils ne sont plus suffisamment persuadés de la sublimité de l’existence. On a perdu de vue les proportions entre Tâme et l’infini. Le 18® siècle a oliscurci trop de choses à la fois. La sainteté consiste à donner à mesure notre âme à Dieu. Le sens de notre grandeur s’est trop affaibli pour croire l’infini tout entier à une pareille entreprise. Enfin, on ne voit plus comment la vie conduit ellemême l’opération.
J’ai tenu le côté de la noblesse de l’homme, ô Lecteur, ne t’en prends pas à mes paroles sans redoubler d’humilité.
Les âmes qui se croiraient plus grandes parce qu’elles j)ortent plus de douleur, ne le penven! vraiment savoir qu’à
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leur plus grande soumission. Dieu ne regarde pas à la dignité de nos vertus, mais à la tendresse de modestie avec laquelle on les exerce. Telles choses sont très-louables en la sagesse d’honnéteté parmi les hommes , qui sont néanmoins blâmables selon la rigueur des lois de la perfection. Il ne faut jamais prendre le nom de la vertu que nous portons, mais voir avec quelle volonté de patience et avec quel cœur de bonté nous la portons. Aucune de nos qualités n’a de place au Ciel, que celle que lui assigne l’humilité.
Ce Traité fait pour le temps va paraître en des jours sur lesquels il n’y a plus à se taire. La douleur du dedans occupera toujours ses mêmes sources en nos âmes ; mais la douleur du dehors amoncelle de si gros nuages qu’il faut retrouver nos sentiers sur la terre, La Douleur ! je crains que ce mol ne renferme l’énigme des temps présents.
J’en chercherai les traces dans les faits économiques; en les suivant, on verra à quelles causes ils remontent... et ce livre pour quelques-uns s’adresse aujourd’hui à la France.,..
Le problème économique est dans le problème infini»
Partout les hommes ont parlé de jouir. Ne rêvant plus aux biens du Ciel, ou chercha des biens sur la terre.
Un ordre nouveau se présente; ne croyez pas que la douleur va s’affaiblir. L’àme s’accroît, la sensibilité augmente. Plus prés du Ciel , l’homme doit s’y présenter plus grand !
L’existence en dehors de Dieu s’explique par la liberté ; la liberté , par la douleur. L’homme vient de sa force ; il est le fils de l’obstacle.
Retirer la douleur, ce serait retirer la création elle-même. Qui n’a pénétré la signification de trois mots qui ont six mille ans ; la faim, le travail, la mort ! Les premiers chapitres de la Genèse subsistent toujours.
L’effort est là. La nature, toujours présente, au besoin nous le dira. Et le combat qu’elle a offert qu’est-il à côté du combat donné dans Tâme pour la conquête de l’infini. L’homme n’est ni ange ni Dieu ; plus grand peut-être que le premier, il ignore jusqu’à quelle ressemblance il doit arriver du second.
En dehors de l'absolu, il u’y a que la liberlé. Bien qu'elle ait eu commencement, elle repose sur la grande loi ; elle sera par elle-même. Sa première mise de fonds lui est retirée tous les jours, afin que son moi lui soit propre.
La liberlé est l’enfant de la douleur i le bonheur est pour la substance faite (1), Cette idée éclatera visiblement dans l’Epoque qui commence. Elle sortira comme la voix de tous les faits, et restera comme la loi qui est sous les événements. Ces mots doukur., liberté, y oui se mettre à décomposer eux.mémes le sens de ce mol Travail, sorti déjà de la bouche du genre humain.
î/avenir ne sera point comme on rentend. L’homme n’est pas entreposé sur la terre pour jouir, mais pour grandir. L’absolu nous a envoyé la substance ; d’éternelles lois s’accomplissent ici- bas.
Cette révolution politique est peu; mais elle porte dans ses plis un fait économique immense : le christianisme non plus caché au fond des cœurs , mais sur les lois et dans les mœurs, le christianisme dans le travail et dans les œuvres de la vie. La production et la consommation deviendront un mode chrétien. Car aucune des deux n’est le but. Tci , tout n’est que moyen pour jiréparer des citoyens à l’Inli n i .
Le Globe fournira quelques richesses de [ilus ; jamais dans la proportion des besoins, La répartition réelle ne fera pas ce qu’on attend. Elle satisfera moins les intérêts que lajustice et ce senlirnenl d’équité maintenant au fond de nos
(r) « Le Christ n’a pas été une seule heure clans sa vie sans souffrir de la Douleur ; s’il y avait un moyen meilleur pour l'hommej Dieu nous l'aurait sans doute appris. »
Imitation de J. G.
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âmes. Au reste la population, croissant selon les subsistances, viendra éternellement SC presser vers leurs limites extrêmes. Toujours on verra la misère : elle ne sera limitée que par la vertu.
Les hommes ne doivent pas s’associer pour plus produire, en vue de plus consommer, mais en vue de plus s’aimer. L’union des cœurs demande celle des bras. Et quand l’amour sera en eux, ils comprendront le grand mystère de la liberté et de la fraternité pour la vie éternelle. Dieu attend ce jour pour voir la marée de la foule monter vers lui.
On n’emprunte pas au christianisme que ces mots... surtout pour les interpréter avec l’esprit du paganisme ! Par ce faux l’humanité est attaquée. L’homme n’est pas mis en ce monde pour satisfaire ses besoins, mais pour croître par les efforts qu’ils réveillent en son âme. Car c’est ainsi qu’il s’élève dans l’être. Triste façon de former l’homme que de le tourner du côté opposé à la sainteté !
L’Economique entière reviendra sur ses pas [)uur cette vérité méconnue :
Le travail ne fut point fait pour les besoins, autrement Dieu ne les eût pas créés, mais les besoins furent faits pour le travail. Le travail, au reste, est la préparation indispensable pour que la richesse ne soit pas un grand mal (1).
Ecole payenne,que pensais-tu? Le plaisir n’est pas offert pour y céder ; mais pour y résister, et par ce moyeu devenir libre.
(i) La richesse acquise par le travail moralise ; acqi.ise par le vol ou l’oisiveté elle corrompt. Au fait, il n’y a de prodigue que celui qui n’a rien. Par l’art admirable de la création, la satisfaction du besoin a pour condition l’activité, c’est-à-dire le développement de i’hommé. En sorte que sa moralité se forme en même temps que sa richesse ; en sorte qu’il ne peut avancer d’un pas sur 'a terre qu’il ne l’ait fait dans le Ciel.
î/unique malheur de ce temps est qu’on ail redit à rhomme qu’il était ici pour jouir. Cette dune fatale que le gravier antique nous a jeté en travers fera buter l’avénement que le christianisme préparait pour nos jours.,. Mais les révolutions conduiront la mer sur ces sables. Elles effacent toujours les races qui empêchent l’humanité de traverser.
Alors, combien de temps pour reprendre la notion supérieure que l’Evangile avait mis tant de soins à fonder? Juste le temps que celte révolution durera. Combien durera-t-elle ? Juste le temps que ceux qui ont compris la liberté en mettront à comprendre la Foi !
La religion, qui porte la loi de Dieu, la liberté, qui l’accomplit, ont été divisées. De sorte que la liberté veut ne s’appliquer qu’à la terre ; de sorte que la religion ne serait })lus que pour le Ciel. Le premier usage que l’homme fit de la liberté fut de la prendre pour lui. L’orgueil fit comme au jour d’Adam !
Les hommes ne montrèrent point la générosité de Dieu; quand ils séparèrent la religion et la liberté, ce fut pour ôter l’une ou l'autre. Si l’homme savait qu’il a fendu sa propre j)ensée et mis en deux sa puissance ! Aujourd’hui, ceux qui admettent les conséquences ne veulent plus admettre les principes; ceux qui possèdent les principes ne veulent pas admettre les conséquences. Le grand obstacle est là.
La calamité de ce siècle est dans le schisme de la nature humaine.
Aussi les économistes n’ont étudié la société que dans son
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rapport avec ce monde, qu’eile doit traverser; ils ne Tout point considérée dans son rapport avec l’infini, où elle doit mener les âmes. On a cherché sans cesse la fonction de la société dans le temps, sans songer à son but au-delà du temps. La société n’étant que pour recueillir le genre humain et le conduire à Dieu, le temps n’a pas répondu.
Il ne possède point la loi celui qui ne l’a vue que par bout, à son extrémité sur le fini. La loi s’élance dans la création entière. La richesse, puisque votre pensée butte là, repose sur le travail, le travail sur le capital, le capital sur la vertu, et la vertu sur la Foi. On ne peut faire d’économie politique pour la terre.
Suscitez beaucoup de systèmes, le fait est ce que je viens de dire. A moins que vous ne repreniez l’escalier antique : la richesse par le travail, le travail par le capital, et le capitabpar l’esclavage...
L’individu a subi le sort de la pensée actuelle. Chrétien, il a voulu jouir en payen ; payen, il a voulu être traité en chrétien. L’un demandant le luxe, sans réfléchir qu’on ne peut convertir en or le pain de l’homme sans l’apauvrir ; l’autre voulant être en tout égal et frère sans songer qu’il faut remonter à ce Père qui est aux Cieux. On ne peut être chrétien et jouir ; on ne peut être libre et sans foi. Les bénéfices du christianisme ne sauraient être recueillis pour les festins impurs.