CHAPITRE VI
Suivez les pas de la Douleur, vous aurez le sens
de la vie.
Spectacle étrange pourlapeiisée qui redescend de l’infini, qui connaît l’état immortel de l’être ! L’âme est déposée sur le bord de l’existence : elle a deux ailes, elle les déploie dans l’espace de la douleur!
Le lien qui unissait la vie et le
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bonheur est brisé... L’homme entre dans l’impénétrable !
Qui expliquera le sens de la vie?
Je suivrai les pas de la douleur.
La volonté ne se crée que dans la lutte, et le cœur que dans l’affection. La première vient d'ellemême ; parce qu’elle est pour rester elle-même! Le second se forme en autrui ; parce qu’il est pour vivre éternellement en un Autre I
Libre et sans bornes , la volonté voudra d’abord se mouvoir comme dans la sphère de l’esprit. Prenant conscience de lui, le cœur voudra d’abord rester en soi, pour aimer ce qu’il vient de saisir de l’être. Tel est le germe de l’homme.
DANS LE TEMPS
Volonté, essence pure, comment inventer iei-bas un obstacle auquel on puisse te lier, et qui t'enferme clans la lutte ? Et toi , flamme d’amour , comment trouver dans ces sphères un attrait c[ui puisse te fixer, et qui te décide à aimer ?
Là , le génie de la création ! La volonté sera liée à son contraire , le corps; et le cœur, à ce qui lui est semblable , le cœur !
L’inertie , appelée à former une enveloppe à notre âme, liera sa lourde chaussure à l’ardente volonté ; pendant cjue l’innocente matière prendra la forme des choses que poursuit le désir du cœur!
L’espace est posée devant l’une, le temps est posé devant l’autre...
O merveille : Tacte et Famour existeront !
Volonté, volonté, tu ne peux plus être sans lutter ; et toi-même, pauvre cœur , tu ne peux vivre sans aimer !
Et F homme ne fera pas un mouvement sur la terre qu’il ne soit pour lui un effort ; il n’apercevra chose visible , qu'elle ne porte une impression dans son cœur. Dès-lors les sueurs couleront, vraies larmes de la volonté; dès-lors se répandront les larmes , véritables sueurs de son cœur.
La lutte fondée, la personnalité va naître.
DANS LE TEMPS
D’abord, la volonté et le cœur restent enfouis sous le triple verrou des organes, quoique, encore faibles et délicats, ces organes soient en tout proportionnés aux commencements de notre âme.
Mais la terre vierge de Finnocence, toute rapportée du ciel, est comme la nature primitive de la vertu.
Ainsi l’homme dans l’enfance.
Peu à peu l’ame secoue l’inertie, le poids de la paresse tombe, la volonté rencontre une obéissance plus aisée ; déjà rien ne lui coûte d’agir. Peu à peu également, l’homme sort de lui-même, l’attache du moi se délie, le cœur commence à vivre en autrui; déjà rien ne lui coûte d’aimer. Ainsi l’homme dans la jeunesse.
Il faut qu’il se continue ; l’obstacle ancien ne suffit plus. Car celui dont le corps agile obéit, n’exerce qu’une volonté facile , l’acte n^est plus un effort; et celui dont le cœur jeune, vit content, porte une affection naturelle, l’amour n’est plus un sacrifice. Ainsi l’homme vers l’âge mûr.
L’âme a grandi, elle ceindra une plus grande armure!
Pour augmenter la lutte de la volonté, il ne faudra qu’augmenter un peu le poids de l’entrave organique; pour accroître l’exercice du cœur, il ne faudra que resserrer un peu le fil qui le rattache à luimême. La vieillesse tient pour cet effet la grande vis micrométrique de l’existence...
DANS LE TEMPS
Aussitôt donc que la volonté s’est rendue maîtresse du corps , la maladie , hâtant le pas de Tâge , vient doubler le poids du boulet.
La volonté se servait d’un corps agile : elle emploiera un corps souffrant ! Pour le mouvoir , il faut qu’un double effort parte d’elle.
Aussitôt donc que le cœur commence à s’échapper de moi , la souffrance , augmentant l’instinct de la conservation , double le lien qui le rattache à lui-même.
L’homme portait un cœur léger :
il le sent chargé d’amertume !
Pour aimer , il faut qu’il s’arrache deux fois à lui-même.
( Dans la plus humble position il peut y avoir des héros ! )
Et de la sorte se fait l’homme.
Son corps va de plus en plus en
l’accablant , l’amour d’autrui en
s'éloignant. Tous les jours, la lutte
grandit , comme la volonté ; tous
les jours , le sacrifice augmente ,
comme le cœur. A tous les pas ,
on voit le sentier qui se dresse ,
et le sommet que l’on gravit plus
dépouillé. . . . Ainsi l’existence
s’échelonne devant Tâme. Or ,
chacjue fois , c’est la douleur qui fait sauter l’échelon !
Tel est le secret de la vie...
Voyez ! tout a été préparé pour que la volonté soit de plus en plus chargée , et que le cœur trouve de plus en plus du mérite à aimer. Un bien est acquis , il com-
dans le temps.
mence à se perdre , afin que nous avancions sans lui. Personnes tendrement aimées , éloignées le jour où nous devions voir leur bonheur ; fortunes lentement amassées , dispersées au moment d’en jouir ; le tout pour mourir précisément le jour où nous avions compté prendre quelque repos dans la vie !
La vie ne s’arrête point... Les biens se poursuivent , ils ne s'atteignent pas. Nous sommes sur un plan ascendant. L’effort augmente après l’effort , et l’effort remplira le temps. Sysiphe , tu n’es pas le seul à rouler au sommet du mont le rocher qui redescend toujours. Mythe surprenant !
Antiquité , où as-tu pris ce sym-
bole trop exact de l’existence humaine ?
Je ne parle ici que des âmes qui s’élèvent dans l’échelle spirituelle. Car, pour les âmes faibles et restées dans hengourdissement des organes , l’épreuve du commencement suffît. Dieu est même souvent obligé de les assister de quelques autres prospérités de la vie , ainsi qu’on donne des encouragements à l’enfance. L adversité n’est que la route des forts. Les saints seuls ont traversé à pieds les brûlants sentiers de la vie.
Lorsque l’âme n’a pas grandi ,
DANS LE TEMPS
il est inutile d’agrandir rëpreuve ; à moins que faisant un sujet de joie de sa chair , l’homme ait besoin que la souffrance vienne lui en retirer. De même , lorsque le cœur n’a pas germé, le léger sol de l’enfance suffit ; à moins que faisant de ce cœur un dépôt d’envie ou de haine ^ l’homme ait besoin que la douleur vienne l’ouvrir. Le méchant souffre sur son iniquité , le juste à cause de sa gloire !
Qu’on ne s’y trompe plus!
rhomme jamais ne jouira. Le souhait, l’unique souhait du cœur est celui qui ne s’accomplit pas ; toute chose se présente au moment où le désir finit. D’un bien acquis, l’homme s’élève aussitôt
vers un autre, et c’est toujours dans le dernier qu’il espère prendre pied. Car l’espérance revient chaque fois lui aider à faire le pas.
Il marche ainsi jusqu’à la fin dans l’illusion de la vie.
L’homme ne peut s’arrêter, il n’a que le temps de grandir. La vie disparaît quand les efforts sont terminés et que la douleur est finie.
La lutte est faite le jour où l’homme est résigné; l’amour acquis le jour où il a tout abdiqué ! Car la résignation achève ontologiquement la volonté , et le renoncement accomplit le cœur.
Or, vous direz si l’existence a su mûrir ces deux fruits!
Pourquoi deux anges nous re-
DANS LE TEMPS
çurent-ils à la naissance , et pourquoi, ô quelle loi! ce père et cette mère doivent-ils nous être arrachés ? La vie entière est dans ce fait. Tout nous sourit, nous encourage au premier pas; puis, tout se détourne et nous laisse seuls au dernier... Oh! qu’il faut alors de force et d’amour dans une âme!
Ceux qui sont encore trompés par la vie , et qui la prennent sur son mot , ne doivent savoir que penser. Mais quoi! ce serait l’existence, cette pitoyable loi de vieillesse qui est toute la loi de la vie ? La décadence, c’est la marche de ce qui vit .Ma ruine, c’est le mouvement de l’être.^ nous marchons dans rexistence, c’est la mort qui fait les pas.^ au sein de l’immortelle
création , c’est le néant qui s’avance ?
Effroyable chemin... nos parents meurent, nos enfants nous quittent , la jeunesse a fui , Fâge s’écoule , Fespoir est loin , le cœur a perdu tous ses encouragements! Enfin Famé va partir, quand toutà-coup l’idée s’éteint , le corps en s’écroulant l’écrase... la nuit se fait... le vide est là! — Tu vois le triomphe ! ! L’impuissance a surchargé la volonté de ses dernières chaînes, l’abandon a enlevé tout secours étranger au cœur... C’est alors que l’âme est une force pure, qu elle est un amour parfait!
Les étais sont tombés , l’homme seul est resté debout!
Nous faisions, rien n’est fait;
DANS î. E TEMPS.
nous amassions, rien n’est cueilli; nous construisions, rien n’est debout ; nous vivions , et rien n'a vécu! Ce qu’on a voulu, dissipé!
ce qu’on a aimé, disparu! Eh que reste-t-il donc de la vie? Celui qui a fait, cueilli, construit, vécu, voulu, aimé... La vie disparaît aussitôt que l’homme est créé!
Un jour, tout ce qui couvre ce Globe disparaîtra, et il n’existera (pie les âmes...
La vie est un feu ; de l’être créé il ne restera que l’étoile incandescente qui doit monter dans les Cieux de F amour.
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