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CHAPITRE ly

Des fiuils de la douleur pour cette vie et au-delà.

Nous comprenons déjà le sens de la vie de riiomnie. Dieu l’envoie sur la terre pour qu’il produise lui-même ce qu’il ne peut produire pour nous , la volonté dans la faiblesse, le renoncement dans le besoin ; enfin, l'amour dans une per-

sonnalité qui avait à tout instant le pouvoir de se refermer dans Végoisme , et la force dans un cœur qui rencontrait à tout instant l’occasion de se dissoudre dans la corruption. C’est pourquoi sur la terre, dans ce lieu du combat, le malheur sera victorieux pour que le mérite le soit ; la douleur surnagera toujours pour que le cœur puisse à toute heure se sauver.

Si l’on écoutait les hommes , il faudrait renoncer à la douleur!

Mais songez donc , si l’âme laissait retomber sa liberté , et venait à perdre le temps , quels regrets dans l’infini! L’homme, ici- bas, ne peut pas être consulté. Dieu , plus prévoyant , pourvoit continuellement à la peine, ah! pour

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que l’âme un jour, montant sur le seuil de la Gloire, n’ait point de reproches à faire!

La douleur nourrit l’a me. Souvent elle lui assure un pain plus fortifiant dans la vie que le pain de ramour. Il ne faudrait point croire que la vie chrétienne soit une vie de privation continuelle ; c’est la privation seulement des biens temporels. Mais si elle est privation pour les organes physiques , elle est la satisfaction des besoins spirituels. La vie du chrétien, c’est le bien-être moral ; comme la vie de l’égoiste , c’est le bien-être physique. L’homme doit choisir sa nature.

Les riches du monde sont pauvres précisément par où les saints

sont riches. La question est de savoir quelle est la valeur des richesses du saint et quelle est la valeur de celles du riche; car les richesses n’ont de valeur que par leur propriété de satisfaire nos besoins.

Quels sont ceux de Thomine : a-t-il besoin d’immortalité, a-t-il besoin de ce qui est passager !

Qui saurait compter les richesses de la douleur ! Les hommes qui ont vécu à l’abri de la douleur ont ordinairement peu de valeur parmi leurs semblables. La vie n’est parvenue à défricher en eux que la surface de Tâme ; leurs sentiments et leurs affections n’ont pu prendre de profondeur. Ils montrent encore cette sorte d’affabilité banale qui s’efface aussi vite qu’elle

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naît ; mais ils ne connaissent point cette large sympathie qui absorbe la douleur dans ceux qui en sont surchargés. C’est ce qui fait dire que le bonheur rend égoïste et que le malheur apprend à compatir.

Celui qui n’a point souffert ne sait pas où prendre son âme.

La douleur s’occupe de rétablir l’égalité des consciences et des conditions devant Dieu. L’artisan, qui se fatigue du matin au soir , conserve ordinairemexit des membres sains et un esprit paisible ; la douleur visite rarement sa pensée ou son corps. Le riche , qui se condamne à l’oisiveté , sent à tout instant sa santé dérangée et son esprit inquiet; la douleur, suppléant au travail, poursuit incessamment

sa pensée et sa chair. C’est ce qui fait dire que les pauvres sont heureux et que les riches ont besoin de l’être.

La douleur met dans l’âme cette intensité si rare qui s’applique ensuite à toutes nos facultés, et qui, dans les sentiments comme dans les entreprises , fait les hommes supérieurs. Les hommes n’ont ordinairement de valeur que de deux manières : ou ils ont beaucoup reçu delà vertu des ancêtres, ou tout acquis par la douleur. L’intelligence et les grandes vertus se réveillent rarement d’elles-mêmes.

Celui qui a lu attentivement bhistoiredes grands hommes, peutdire qu’ils n’ontconnu qu’une chose, la douleur. Leur âme, plus profonde.

contenait-elle à plus haute dose la vie.^ (c C’est le sort des esprits de mon ordre, fait dire Byron au Dante, d’être torturés pendant leur vie, d’user leur cœur, et de mourir seuls.» Le Dante, en effet, fit cette belle remarque : Plus une chose est parfaite , plus elle sent le bien et aussi la douleur.

La do uleur cond uit 1 ’ homme plus avant dans l’être. C’est pourquoi elle mène aux grandes choses.

Qui n’a senti son être accru après la douleur... L’homme ne sait pas la valeur du secret qu’il porte ! La prière n’a un si grand empire sur Dieu que parce qu’elle est faitedans

la douleur. L’âme heureuse n’offrirait que ses louanges ; mais offrir de son être! offrir, lorsque le malheur semble nous tout ravir , c’est le fait de ce qu’il y a de plus divin dans la substance , c’est le trait même de l’infini! Etre sublime que celui à qui il ne reste que le désir et qui le porte vers les Cieux !

Au cœur de l’homme n’est pas encore éteinte l’ardeur du saint désir, qu’elle est déjà vivante au Ciel. La prière de la douleur s’embrase dans le sein de Dieu comme si la flamme sortait de sa propre substance. La liberté crée la prière , mais la douleur la met dans TEtre. Delà , sa portée surnaturelle... Aussi fut-il toujours question delà prière de l’homme et non

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de celle des anges. Remarquez qu’on ne parle point, dans les Ecritures, de Faction que par la prière ils exercent auprès de Dieu : celle des saints fait le miracle !

Ah! les saints , et au-dessous d’eux , les hommes de génie , les poètes , les artistes peuvent être considérés comme les enfants gâtés delà douleur. Ils éprouvent, il est vrai, de si précieuses choses dans le cœur; dès ce monde ils prennent part à de telles joies qu’ils n’appartiendraient plus à l’humanité, si la douleur ne leur réservait ses fruits les plus précieux. La couronne de laurier est un signe de douleur!

Hélas oui, dans ce monde affligé, comme tout ne saurait naître de l’amour , c’est la douleur qui a

réussi à préparer le plus grand nombre de saints, de héros, d’hommes de génie, et d’excellentes familles.

La douleur produit des saints, d’abord parce qu’elle ramène du monde des âmes que les circonstances de fortune, de naissance ou d’affection y auraient sans doute trop attachées ; ensuite , lorsque l’épée est entrée jusqu’à la garde , l’homme retrouvant l’exquise joie qui existe au fond de l’extrême douleur , sent que c’est la main de Dieu qui vient de frapper, et il se retourne pour la baiser...

Ija douleur produit des héros, parce qu’elle ramène au loin les âmes de ses mystérieux champs de bataille. Personne n’est entré plus

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avant dans l’amour que celui qui a vu plusieurs fois la mort : en ces heures solennelles où le moi apporte son abdication. Par une action intérieure, la douleur produit le même effet dans notre âme. Elle tient ainsi secrètement son école d’héroïsme. 11 n’y a rien de bon au monde comme les saints et les vieux soldats !

La douleur produit des hommes de génie et des poètes, parce qu'elle fait descendre l’homme plus avant dans son âme qu’il n’y serait jamais allé de lui-même. Il faut prendre les choses à une certaine profondeur si on veut les tenir de leur source. C’est toujours la grandeur du sentiment qui suscite un homme de génie , ou qui réveille un poète.

Rieji ne met en nous de la solidité comme la douleur.

La douleur forme des familles remarquables , et toutes ces personnes révérées qui deviennent le trésor de ceux qui les entourent , exactement parles mêmes moyens.

Je considère la douleur comme la source de toute profondeur dans le caractère et dans l’esprit. Elle fait atteindre aux sentiments une réalité à laquelle, ici-bas, l’amour seul ne serait pas arrivé. Il n’y a que la douleur pour chasser la légèreté , é teind re l’ i nd i fféren ce , donner son prix à la sagesse et à tout ce qui vient du cœur. Ne confiez jamais que peu de choses aux personnes qui n’ont pas souffert.

Enfin, vous savez qu4ci-bas, le

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plus tendre de vos amis est toujours celui qui a le plus souffert, ou le plus réellement aimé, car Fun est comme l’autre. La mesure de l’amour fait la mesure de la douleur, mais la mesure de la douleur donne toujours celle de l’auiour. Ces hommes dont le caractère est à la fois si ferme etFesprit si doux, ces hommes sur lesquels se repose le cœur et que chacun désire consulter ne se rencontrent que parmi ceux qui ont traversé les grandes difficultés de la vie , qui ont été plus ou moins à Técole de la douleur. Vous qui avez souffert, vous ne savez pas combien vous êtes devenus précieux ; vous ne savez pas quelle lumière sort de vos yeux et quel miel coule de vos lèvres !

Vous qui souffrez, je voudrais que vous puisiez ici rargument de vos consolations. Songez que la douleur est Finstrument divin qui prépare notre âme à la vie infinie.

La douleur assurera vos droits à Fimmortalité !

Soyez pleins de confiance en la douleur; ou elle s’applique à fortifier en vous une volonté dont vous aviez besoin pour fonder votre personnalité vis-à-vis de Dieu, ou elle s’applique à agrandir en vous un cœur qui contiendra une plus grande quantité d’amour.

Vous qui souffrez, soyez tranquilles ; si votre conscience est en paix, vous travaillez pour ceux dè vos pères ou de vos frères dont la patience n’aurait point su expier

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comme la vôtre. Vous voulez bien aussi savoir ce qu’est la reconnaissauce dans les Cieux !

Réjouissez-vous donc, car peutêtre, beaux comme des saints, vous portez fixé sur vos épaules par le nœud de la réversibilité, un manteau de douleur qui renferme Favenir de plusieurs âmes que vous ne connaissez pas, mais que vous reconnaîtrez en Dieu !

Croyez bien que par la liberté humaine il s’opère une grande chose dans le temps, puisque toute une Eternité a pu être fondée sur un si faible point ! Vous qui souffrez , consolez-vous , consolezvous !

La liberté humaine dans le

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temps!... Ah! remontons à la première question ! Sortons de Fenceinte de Fâme pour entrer dans celle de Fêtre.

Ontologie de la douleur.

Tout l’être se meut par la force même de Dieu. Cette force fera prendre à notre être une direction en quelque sorte infinie, fia liberté, qui spécialise l’être en nous, décide de cette direction.

Par cette force, l’homme tend à

devenir ce que l’essence dont il est formé est dans sa source éternelle.

S’il tend à le devenir en se subordonnant à cette source éternelle, il y a amour. C’est là le grand bien de l’être.

S’il tend à le devenir en voulant se subordonner cette source éternelle , il y a orgueil. C’est là le grand mal de l’être.

L’amour est la vie de la substance éternelle, l’orgueil en eût été la dissolution.

L’orgueil est précisément le contraire de Tabsolu. C’est le mouvement opposé à celui de l’infini : il rentre en soi au lieu de se répandre dans l’être.

Rester en soi, c’est là la grande

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sottise du créé ! c’est recontinuer pour lui le néant.

Au commencement , si l’orgueil se fût allumé dans la substance à la place de l’amour , la substance n’aurait pu retrouver son unité et son identité infinies... l’Absolu n’eût pas existé.

Chez la créature , l’orgueil consiste dans ce fait de ne plus considérer Dieu comme le soutien vivant de l’âme.

Or , par suite de la liberté , Dieu ne peut continuer de pénétrer dans l’âme pour l’entretenir contre son consentement. C’est en cela que l’homme a le moyen de stériliser son être.

Dès-lors , toute la vie a dû être

organisée pour prévenir l’orgueil et former l’homme à l’absolu.

Si la volonté faiblit, il faudra un obstacle de plus pour fortifier et rétablir la volonté. Si le cœur s’est enflé , il faudra une humiliation de plus pour contrister et abaisser le cœur.

Cet obstacle de plus offert à la volonté, c’est le travail. Cette humiliation de plus offerte au cœur, c’est la douleur. Puis, vient la suprême peine et la suprême humiliation , la mort. Après , l’âme reprend la grande vie...

Dans le mouvement nécessaire de l’être vers l’être, l’homme a reçu un amour suffisant pour se porter vers l’infini , et non pour revenir en lui-même.

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Le mal dérive de Fimpatience où est l’être de se procurer le bonheur sans passer par le sacrifice de son être. Cette impatience prouve la force de son désir, et la faiblesse de son être.

Mais le temps lui a été précisément donné pour que son être prenne la force de son désir, c’està-dire que son moi s’élève à la vie de l’amour, qui l’attend dans l’infini.

Pour s’unir au mouvement éternel, il faut que le moi ait la puissance de • sortir lui-même.

Il faut que l’être expose l’être pour le retremper à sa source !

Dans cet acte répété, il prend l’énergie avec laquelle il se serait luimême créé, sùl avait été créateur.

Car rêtre s’élance dans la lumière selon le mode infini...

Le sacrifice, ou l’acte par lequel l’être expose l’être, fait croître sa substance et fonde son moi.

En exposant son être par le sacrifice, l’homme est obligé de sortir de lui-même ; cette projection hors de lui n’a pu venir que de l’amour.

Le sacrifice est l’acte opposé de l’orgueil. L’amour est un élan dans l’infini, et non un retour en soi... C’est dans son éternel don que la Substance preïW part à l’absolu.

Le sacrifice ! c’est l’acte véritable, c’est la vitalité du relatif.

TiC néant, c’est ce qui jamais n’a

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senti Facte... le néant commence où finit F amour.

Par Facte du sacrifice, Fhomme développe à la fois d'une manière suprême et sa causalité, constituant sa personne, et son amour, le constituant pour Finfini.

Eh ! voyez l’humanité, qui a su admirer comme la plus sublime des choses, le sacrifice! Voyez à qui elle donne le nom de héros, le nom de grand, le nom de saint!

Humanité! humanité! pourquoi admires-tu les hommes qui savent mourir.^ Où y aurait-il tant de gloire à se démettre de la vie?

Rien n’est d’abord que la vie, le Ciel lui-même s’en déduit?

Pourquoi une espèce de sainte amnistie s’élève-t-elle des champs

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de bataille ! Pourquoi Dieu a-t-il permis la guerre aussi longtemps au sein des hommes ! Pourquoi à cet être qui vit, est-il toujours noble, toujours saint, ah ! oui toujours glorieux et divin de mourir !

Mais il ne suffît pas de mourir une fois, il faut que la liberté répète cet acte sur tous les points de sa durée : il faut souffrir ! La liberté prend sa racine aussi avant que l’absolu...

La causalité est le germe de l’être. Ses efforts sont des actes constitutifs d’existence ; ils produisent, quoiqu'enveloppés dans le temps, des actes de réalité dont l’homme sera étonné dans l’absolu.

Or, le plus grand effort de la causalité est l’acte par lequel elle se

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met en jeu elle-même : T héroïsme , la mort !

La vertu, qui suit le travail eu détail , n’est qu’une tendance à l’héroïsme. La vie, qui prend l’œuvre par le pied, n’est qu’une marche savante à la mort.

D’ici vous comprenez ce que doit être l’existence...

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