CHAPITRE XXXII
MAIS la puissance humaine est fort limitée, et infiniment surpassée par la puissance des causes extérieures; et, par conséquent, nous n'avons pas le pouvoir absolu d'adapter à notre usage les choses qui sont en dehors de (lous. Toutefois nous supporterons avec égalité d'âme les événements qui arrivent contre ce que demande la raison de notre utilité, si nous avons la conscience que nous nous sommes acquittés de notre devoir, que la puissance dont nous sommes maîtres n'a pu s'étendre jusqu'au point de nous faire éviter ces maux, et que nous sommes une partie de la Nature entière, dont nous suivons Tordre. Si nous comprenons cela clairement, et distinctement, cette partie de nous-même, qui est définie par l'intelligence, c'est-à-dire la meilleure partie
de nous-même, se reposera entièrement en*cette idée, et s'efforcera de persévérer dans cette acquiescence. Car, en tant que nous sommes intelligents, nous ne pouvons rien désirer que ce qui est nécessaire, ni, absolument, trouver le repos que dans les idées vraies; et, par conséquent, aussi longtemps que nous comprenons tout ceci parfaitement, aussi longtemps Teffort de la meilleure partie de nous-même s'accorde avec l'ordre de la Nature entière.
SI Ton voulait citer, pour rintelligence de la conduite de la vie, tous les passages de Spinoza qu'il serait bon de reproduire, on transcrirait V Éthique tout entière, une partie du Traité théologico-politique, une partie de la Réforme de rentendement, etc. Toutefois voici un fragment de la Y^ partie de V Éthique, composé sans nul doute après notre petit Traite de Morale, et que nous avons jugé utile d'y a<^j<Hitdrc, pour le rendre aussi complet que possible.
SceoLiE de la PROP. X (Éthique, Part. V).
Parce pouvoir de bien ordonner, el- d'encliaîner les affections du Corps, nous pouvons faire en sorte de n'être point facilement affectes par les passions mauvaises. Car, pour entraver des passions ordonnées et enchaînées suivant Tordre de rcnteRdcment, une plus grande force est nécessaire que pour des passions incertaines et vagues. Ce que nous pouvons donc faire de mieux, tant que nous n'avons pas une connaissance parfaite de nos passions, c'est de concevoir une drofle manière de vivre, c'est-àdire des principes arrêtés de vie, et de les graver dans la mémoire, et de les appliquer sans cesse aux cas particuliers qui ^e présentent fréquemment dans la vie, afin que, de cette façon, notre imagination en soit profondément affectée, et qu'ils soient toujours sous notre main.
Par exemple, parmi les préceptes de la vie, nous avons posé que la Haine doit être vaincue par TAmour, autrement dit par la Générosité, et qu'il ne faut pas lui opposer une Haine réciproque. Or, pour que nous ayons toujours a notre disposition, quand Tusagé s en présentera, ce prescrit de la raison, il faut souvent penser auif injustices ordinaires des hommes, souvent méditer sur elles, et de quelle manière, et par quel moyen, la Générosité les repousse le mieux. De cette façon, nous joindrons rinçage de l'injustice à la représentation de ce précepte, et nous Taurons toujours présent à l'esprit, dès que Ton nous fera quelque tort. Que si nous avons aussi constamment à la pensée, que la raison de notre utilité véritable, comme celle de notre véritable bien, résulte d*une amitié mutuelle, et de la société commune; de plus, que, d'une droite manière de vivre, natt la plus grande acquiescence d'esprit, et que les hommes, comme les autres choses, agissent par la nécessité de la Nature: alors l'injustice, c'est-à-dire la Haine qui en natt d habitude, n*oecupera que la plus petite partie de l'imagination, et sera facilement surmontée. Ou bien, si la Colère, qui natt d'ordinaire des grandes injustices, n'est pas si facilement dominée, elle le sera pourtant, encore que ce ne soit pas sans Quctualions du cœur, dans un espace de temps beaucoup moins long, que si nous n'avions pas médité par avance ces principes.
C'est de la même façon qu'il faut méditer sur le Courage, pour déposer la Crainle. Ainsi, il faut énumérer^ et souvent se représenter les dangers ordinaires de la vie, et comment, par la présence d'esprit, et par la fortitude, ils peuvent le mieux être évités et surmontés.
Mais remarquons que, tandis que nous ordonnons nos pensées et nos imaginations, il nous faut toujours porter notre attention, dans chaque chose, sur les côtés qui sont bons, afin que, de cette façon, nous soyons toujours déterminés à agir par une affection de Joie. Par exemple, si quelqu'un s'aperçoit qu'il poursuit la gloire avec trop d'ardeur, qu'il pense à son droit usage, et pour quelle fin elle doit être poursuivie, et par quels moyens elle doit être acquise ; mais qu'il ne pense pas à l'abus de la gloire, à la vanité et à l'inconstance des hommes, ou à d*a litres particularités de cette espèce, sur lesquelles personne ne peut arrêter sa pensée, sans amertume de cœur. C'est par de telles pensées, en effet, que les Ambitieux principalement s'affligent le plus, quand ils désespèrent d'atteindre aux honneurs qu'ils briguent; et, tandis qu'ils exhalent leur colère, ils veulent passer pour sages. Aussi il est certain que les hommes les plus avides de gloire, ce sont ceux-là même qui s'exclament le plus sur l'abus de la gloire et sur la vanité du monde.
Et cette manie n'est pas propre seulement aux Ambitieux ; elle est commune à tous ceux à qui la fortune
est contraire, et qui ont une âme impuissante. Ainsi le pauvre, même avare, ne cesse de parier de l'abus de Targent, et des vices des riches ; par où il n'aboutit à rien autre chose qu'à s'affliger lui-môme, et à montrer aux autres qu'il ne peut supporter avec égalité d'âme, non-seulement sa pauvreté, mais encore les richesses des autres. De même, encore, ceux qui sont^mal reçus par leur amante, ne pensent plus qu'à l'inconstance des femmes, à leur esprit trompeur, et aux autres défauts que l'on ne cesse de rebattre sur leur compte. Rentrentils dans leurs bonnes grâces, tout cela est aussitôt oublié. Ainsi donc, celui qui s'étudie à modérer ses passions et ses appétits, par le seul amour de la Liberté, s'efforcera, autant qu'il le pourra, d'en connaître les vertus et les causes, et de remplir son âme de la jouissance qui natt de leur vraie connaissance : mais il ne s'appliquera nullement à contempler les vices des hommes, à gourmander les hommes, et à se réjouir d'une fausse apparence de liberté. Et celui qui observera ces préceptes avec soin (et ils ne sont point difficiles), et qui les mettra en pratique, pourra certes, dans un court espace de temps, diriger presque toujours ses actions, d'après le commandement de la raison.