INTRODUCTION
Ce n’est qu’en 1877, grâce aux travaux de M. Pasteur, que fut définitivement connue la nature du charbon. Les découvertes précédentes en avaient fait déjà une entité morbide spéciale, en avaient révélé les caractères anatomo-pathologiques et les signes cliniques. Dans toutes on avait négligé le point capital, le poison luimême (1), c’est-à-dire le bacille qui était cependant déjà connu. Sa découverte date de 1850. À cette époque, Davaine avait annoncé à l’Académie des Sciences qu’il xeiste constamment, dans le sang des animaux atteints de sang de rate, des corpuscules filamenteux présentant une grande ressemblance avec les vibrions du ferment butyrique. Il nomma ces corpuscules bactéridies. Cohn les rangea dans le genre Bacillus de la famille des schizomycètes. Mais la question resta longtemps stationnaire. Les expériences auxquelles donna lieu la découverte de Davaine ne furent que des inoculations, faites directement avec du sang dans lequel le microscope avait révélé les bactéridies. Ces expériences ne pouvaient que confirmer la virulence, déjà connue depuis le siècle
(1) Et surtout, suivant M. le professeur Feltz, les conditions de terrain.
NC AS passé, du sang charbonneux. On ne chercha pas à étudier directement les microbes en les isolant au moyen de cultures. |
En 1876, M. Koch, de Berlin en fit une description remarquable. Il montra que la bactéridie se développe rapidement et complétement dans les humeurs et dans les tissus ; qu’au contraire le sang d’un animal vivant n’est pas un milieu favorable. En effet, le bacille n’y atteint pas son développement ; il ne forme pas de spores ; il reste à l’état de mycélium, se reproduisant par scissiparité (1).
Le cadre restreint de notre travail ne nous autorise pas à nous étendre sur les nombreux travaux faits pour connaître les propriétés et la structure de la bactéridie. Il est établi que le sang de rate est la maladie de la bactéridie, comme la gale est la maladie de l’acare.
En 1880, M. Toussaint communiqua à l’Académie de médecine une note concernant l’atténuation de la virulence du sang charbonneux. Précédemment, M. Pasteur était parvenu à réduire dans une telle mesure l'intensité d'action du virus du choléra des poules, que ce virus put non-seulement être inoculé sans produire d’effets mortels, mais qu’il donna encore à l’animal qui avait subi son imprégnation une complète immunité contre l’action du virus intensif. M. Toussaint, s’inspirant des résultats annoncés par M. Pasteur, mais non pas de ses procédés, qui étaient alors secrets pour lui, s’appliqua à trouver pour le charbon ce que M. Pasteur avait trouvé pour le choléra des poules. Ses recherches furent couronnées d’un plein succès. Presque en même temps M. Pasteur,
(1) Die Aeliologie der Milzbrandkrankheit nach der Entwickelungsgeschichte des Bacillus Anthracis von D' Koch. — Beilræge zur Biologie der Pflanzen. Tome II. Breslau, 1876.
ar reprenant ses études sur le sang de rate, obtint lui aussi un vaccin anticharbonneux.
M. Toussaint obtenait son vaccin en cherchant à débarrasser le sang virulent de ses éléments figurés, soit par la filtration, soit par l'exposition pendant un court espace de temps, à une température de 50°. Ceci était contraire à l’assertion pasteurienne, disant que la bactéridie seule est la cause du charbon. La contradiction n’est qu’apparente. En effet, le vaccin de M. Toussaint n’agissait que par ses éléments figurés, desquels il était imparfaitement débarassé. La filtration est un moyen des plus infidèles quand il s’agit d'éléments ayant à peine quelques millièmes de millimètre de largeur. L’exposition à une température de 50° était plus apte à tuer les bacilles, c’est vrai, mais on ne la faisait durer que dix minutes, temps insuffisant pour les tuer tous. Ceux qui n'étaient pas morts avaient néanmoins subi linfluence de la chaleur et étaient atténués. Le vaccin était obtenu. Ce qui prouve d’ailleurs que ces dix minutes étaient insuffisantes, c’est que M. Toussaint, ainsi que M. Chauveau, obtenaient encore des vaccins après un chauffage de dix-huit minutes, tandis qu'après vingt minutes seulement le sang avait perdu toute virulence (1).
M. Pasteur avait donc raison quand il disait : « Pas de bactéridie, pas de vaccination ».
Son vaccin à lui, il l’obtenait en atténuant par l’action prolongée de l’oxygène atmosphérique, non pas du sang, mais des cultures artificielles de bactéridies. C'était déjà ainsi qu’il avait agi pour obtenir son vaccin contre le choléra des poules. Mais ce procédé a dû être modifié pour fabriquer le vaccin anticharbonneux. Les conditions ne sont pas les mêmes pour les deux virus.
(1) Acad. des Sciences. Note de M. Chauveau. Séance du 26 juin 1882.
LNQRRE
M. Pasteur, dans la séance du 21 mars 1881 de l’Académie des Sciences, lit deux notes (1) où se trouvent résumées ses expériences.
Le microbe du choléra des poules ne s’engendre que par scissiparilé, où du moins, jusqu’à présent, on ne lui connaît pas d’autre mode de reproduction. Il ne se montre qu’à l’état de mycélium, si l’on peut ainsi dire, se reproduisant par fragmentations successives et r’ayant pas, en vertu de sa constitution une grande résistance à l’action modificatrice de l’oxygène de l’air, qui, peu à peu, atténue et finit par éteindre sa vitalité. Il n’en est pas de même de la bactéridie charbonneuse ; e7le n’a pas qu'un seul mode de reproduction : mycélium dans le sang des animaux vivants, et n’y pullulant que par scissiparité, ses filaments, dans les liquides de culture plus favorables que le sang à leur évolution complète, commencent à se transformer, après un ou deux jours, en corpuscules ovoiïdes, très réfringeants, qui constituent ses spores et, comme l’œuf des organismes élevés, renferment en eux le devenir de l’espèce.
Or, sur ces spores, l’air atmosphérique est sans action, et, grâce à leur vitalité énergique qui leur permet de résister .aux causes de destruction efficaces sur les bactéridies, la virulence dont ces spores sont grosses se conserve dans les liquides de cultures pendant des mois, de longues années même, comme en témoignent les expériences de laboratoire et l’état de virulence des terres recueillies sur les fosses où des animaux charbonneux ont été enfouis. II fallait donc recourir à un autre procédé que celui qui avait été reconnu si efficace pour l’atténuation du choléra des poules. Puisque la persistance de
(1) PASTEUR, CHAMBERLAND et Roux. De la possibilité de rendre les moutons réfractaires. — Le vaccin du charbon. Acad. des Sciences.
la virulence charbonneuse au même degré d'énergie dans les liquides de culture exposés à l’air, dépend des spores engendrées de très bonne heure dans ces liquides, ne réussirait-on pas à obtenir l’atténuation de l’activité virulente propre à la bactéridie, si on la maintenait à l’état de mycélium et si, sous cet état, on l’exposait comme le mycélium du choléra à l’action modificatrice de l'oxygène de l'air ? Telle est l’idée directrice dont M. Pasteur et ses deux collaborateurs se sont inspirés, et le résultat a démontré la justesse de cette vue. Cest par la chaleur qu’ils sont arrivés à prévenir la formation des spores. La bactéridie ne se cultive plus à la température de 45° dans le bouillon neutre de poule. Entre 42° et 43, sa culture dans ce bouillon est rapide, mais les spores ne se forment plus, même après un temps quelconque. L’expérience prouve en outre que ces bactéridies, qui ne peuvent plus se reproduire que par scission, peuvent être modifiées par l’oxygène de l’air.
Au bout d’un mois à six semaines elles ont perdu la faculté de pulluler dans les organismes, qui, tel que celui du mouton et du lapin, ont été reconnus les plus propres à leur servir de culture. Ainsi se trouve obtenue la solution scientifique du problème de la transformation du virus charbonneux en virus vaccinal. La solution pratique n’est pas résolue, car la bactéridie à l’état de filament ou de mycélium n’est pas susceptible d’une longue conservation. Il fallait pour avoir un vaccin stable, faire résider ceiuici dans les spores. De nouvelles expériences démontrèrent que les bactéridies atténuées par l’action de l’air dans les liquides chauds de culture, et qui n’ont plus qu’une virulence vaccinale, sont capables de récupérer leur propriétés germinatives, c’est-à-dire de former des spores. L'expérience montra en outre que la virulence des spores
AIDES était la même que celle de la bactéridie-mère. M. Pasteur a donc obtenu ainsi un vaccin se transmettant d’une
manière fixe dans les corpuscules à venir : « Autant de
bactéridies de virulences diverses, autant de germes dont chacun est prêt à reproduire la virulence dont il émane. »
Cette découverte était celle d’un véritable vaccin, tout à fait comparable au vaccin du cow-poæ. L’un et l’autre sont parfaitement fixés dans leur variété propre. Pour les obtenir, il n’est plus besoin de recourir à la prépararation d’origine. Un des principaux points de la découverte de Jenner fut de démontrer qu’on pouvait se passer de cow-pox et vacciner de bras à bras. De même, M. Pasteur fait passer son vaccin de culture en culture sans changer en rien le degré de sa virulence. Les points de comparaison sont d’ailleurs nombreux. Les vaccinations jennériennes et anticharbonneuses contre la petite vérole et le charbon ont encore ce caractère commun, c’est que la durée de l’immunité qu’elles confèrent est nettement limitée. Jenner et ses contemporains croyaient que la vaccine était capable de préserver de la variole pendant toute la vie. On ne partage plus cette croyance depuis. longtemps. On fixe aujourd’hui à dix années en moyenne la durée de cette immunité et l'intervalle qui doit séparer les vaccinations successives. Et encore cet intervalle est-il trop long pour un certain nombre d'individus. Il ne faut pas perdre de vue d’ailleurs, pour juger de limmunité due aux vaccins anticharbonneux, l’épreuve
redoutable à laquelle on soumet les animaux vaccinés en leur inoculant le virus le plus virulent. Oserait-on affirmer qu’un enfant, un an seulement après avoir été
vacciné, est à l’abri du contage variolique ? De nombreuses observations de vaccine humaine montrent qu’on
peut être vacciné à divers degrés et que peut-être on
l’est rarement au maximum.
FA
Cette similitude entre les deux vaccins n’a d’ailleurs rien qui doivent nous étonner. La pathologie nous montre que les maladies virulentes ont de nombreux caractères communs ; entre autres (et c’est celui qui nous intéresse le plus) la non récidive. Comment lexpliquer ? Comment expliquer ce fait encore plus surprenant, que la vaccine, qui est une maladie viru'ente bénigne, préserve d’une maladie plus grave? Ce dernier fait a pendant longtemps été regardé comme une exception appartenant à la variole seule. Mais siles maladies virulentes, ou du moins un grand nombre parmi elles, ne récidivent pas, pourquoi ne trouverait-on pas pour cha-
cune d’elles des maladies différentes ou de nature approchante, qui agissant sur elles, comme le cotv-pox sur la petite vérole, auraient une vertu prophylactique. Les découvertes récentes ne permettent-elles pas d’espérer de voir cette hypothèse se réaliser un jour ?
Les virus atténués des épidémies et des épizooties doivent certainement exister dans la nature. L’expérience montre que le degré d’intensité des virus peut varier à l'infini, que le plus rapidement mortel peut être rendu inoffensif, mais qu’arrivé à ce dernier degré d’atténuation 1l peut revenir à la plus grande virulence. Aïnsi le virus charbonneux vaccinal, même faible, tue un cobaye âgé d’un ou deux jours, alors qu’il ne tuera pas un cobaye plus âgé. Toutefois, si l’on passe à l’aide d’inoculations successives du sang du jeune cobaye d’un jour à un autre un peu plus âgé, puis à un troisième encore un peu plus âgé et ainsi de suite, ces cobayes mourront et leur virus tuera des animaux adultes. Cest par ce procédé que l’on peut rendre toute sa puissance virulente à tout sang charbonneux plus ou moins dégénéré.
L’atténuation des virus sous l’influence de l’air n’est-
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elle pas un facteur de l’extinction des grandes épidémies ? Et l’apparition de ces fléaux ne peut-elle pas tenirau renforcement de la virulence, à la suite de causes multiples prédisposant les individus à une réceptivité plus grande ou à une résistance plus faible. Les germes morbides rencontrant aussi des terrains favorables, au lieu de rester stériles ou anodins, se développent rapidement et ne tardent pas à récupérer toute leur intensité première. Il est infiniment probable, même sûr, d’après de nouvelles expériences de M. Feltz, que dans la terre même les charbons acquièrent des propriétés plus ou moins virulentes, suivant les conditions multiples qui agissent sur les terrains. Se plaçant à ce point de vue, il doit y avoir, et il y a, des terres pouvant être vaccinales.
Avant de terminer ce chapitre nous tenons, afin d'éviter toute confusion, à établir la différence qui existe entre la maladie dont nous venons de parler, le charbon bactéridien, et quelques autres manifestations analogues, portant aussi le nom de charbon.
Chabert avait parfaitement remarqué la non-identité des affections charbonneuses. Selon lui, il y avait trois - formes cliniques :
1° Le charbon essentiel (1), qui consiste en une manifestation primitivement locale. L’infection générale ne pouvait être que consécutive. La pustule maligne était pour lui un exemple de cette lésion.
&° Le charbon symplomatique est annoncé par des troubles généraux auxquels succède l’apparition d’une tumeur.
3° La fièvre charbonneuse ne consiste qu’en phéno- . mênes généraux.
(1) Dictionn. Bouley et Raynal.
PT
Cette division est encore admise aujourd’hui. Pour ce qui concerne la pustule maligne, elle est regardée comme la première manifestation du charbon chez l’homme. La découverte de la bactéridie éclaira la question. On reconnut la fièvre charbonneuse comme l’effet de la pullulation dans le sang de la bactéridie de Davaine. Cette dernière maladie est d’ailleurs la plus fréquente de toutes les formes charbonneuses.
On ne tarda pas à reconnaître que dans certaines formes, notamment dans la fiévre symplomatique, le sang ne contenait pas de bactéridies. Cette fièvre était surtout observée dans les troupeaux du Bassigny. MM. Arlomg et Cornevin, professeurs à l’Ecole vétérinaire de Lyon et M. Thomas, vétérinaire, se fondant sur la classification de Chabert, cherchèrent l’étiologie de cette affection. Ils démontrèrent qu’elle était causée par le développement dans le sang d’un micro-organisme qu’ils nommèrent bactérie et qui diffère complétement de la bactéridie de Davaine. Cette bactérie affecte la forme d’un bâtonnet avec un point réfringeant à l’une de ses extrémités. Ses caractères physiologiques ne sont pas moins différents. Injectés dans le sang, même en grand nombre (plusieurs gouttes de sang virulent), ces bactéries ne causent qu’une fièvre légère et confèrent l’immunité. Ceci seul, suffirait à démontrer que la maladie n’est pas causée par le bacille du sang de rate ; car ce dernier, même à dose infinitésimale, pullule avec la plus grande rapidité et amène les accidents les plus graves, presque toujours suivis de mort. Mais ce que la bactérie présente de plus curieux, c’est qu’elle ne devient dangereuse que lorsqu'elle est déposée dans le tissu cellulaire. Elle provoque alors des tumeurs et des œædèmes considérables devenant promptement mortels. Nous n’avons pas à nous étendre plus sur ce sujet. On