PANS
Je me propose d'esquisser aussi rapidement que possible l'histoire de la fable dans l'antiquité classique, mais à un point de vue tout particulier. Comme on ne connaît pas l'auteur réel ni la date de ces petites compositions qui nous sont parvenues sous le nom d'Ésope, je veux rechercher non le moment précis de leur apparition, — on l'ignore et probablement on l'ignorera toujours, — mais l'écrivain grec ou latin actuellement connu, qui le premier a parlé de telle ou telle fable. Je pourrai en laisser échapper quelques-unes, mais on sera assuré que toutes celles que je citerai avaient cours dans l'antiquité grecque ou latine.
Il est constant que la fable était connue des Grecs bien avant Ésope, c'est-à-dire bien avant le
'i HE LA FABLE
VIe siècle. Sans remonter avec le rhéteur Théon jusqu'à Homère, puisque ses deux poëmes , si remplis de contes bleus de toute sorte, ne contiennent aucune fable proprement dite (1). Hésiode dès le IXe siècle , si Ton doit faire remonter Les Travaux et Jours à cette date reculée , raconte celle du Rossignol et de YÉpefvier. « Je vais maintenant par une fable (atvoç) , dit-il, instruire les rois , tout sages qu'ils sont. Voici ce que disait un jour l'épervier au rossignol , qu'il emportait au sein des nuages entre ses ongles recourbés. Comme l'infortuné, percé des serres cruelles du ravisseur, se plaignait en gémissant, celui-ci lui adressa ces dures paroles : — Malheureux , pourquoi ces plaintes ? Un plus fort que toi te tient en sa puissance. Tu vas où je te conduis, quelle que soit la douceur de tes chants. Je puis, si je le veux, faire de toi mon repas ; je puis te laisser échapper. Insensé qui voudrait résister à la volonté du plus fort! Il serait privé de la victoire et ne recueillerait que la honte et le malheur. - Ainsi parla l'épervier rapide aux ailes étendues. » Fiction, court récit, discours des personnages supposés, moralité, tout ce qui constitue la fable, se retrouve dans ce court récit (2). Archiloque, qui n'est pas sans rapport avec Fauteur des Travaux rt Jours , au moins quant à la tendance sentencieuse de son esprit, ne
(1) Théon aurait bien dû nous en citer quelqu'une, s'il s'en rencontrait dans les nombreux poëmes attribués à Homère, outre l'Iliade et YOdyssée.
(2) Travaux et Jours , '200-21O.
laissa pas perdre cet exemple de son devancier, et nous trouvons l'indication de deux fables au moins dans les débris de ses poésies (1). C'est d'abord la Table de YAigle et du Renard, la première du recueil ésopique tel que Corai l'a publié, et puis celle du Renard et du Singe. La première tient à la fois de celle de F Aigle et du Hibou, et de celle de YAigle et de FEsçarbot ; de celle-ci, par la vengeance du faible contre le fort; de celle-là, parce que l'aigle rencontre et mange les petits de son allié sans les connaître. « Il court, dit Arehiloque, une fable ( *!voç ) parmi les hommes , c'est que l'Aigle et le Renard firent un jour amitié. » L'Aigle trouve les petits du Renard cachés sous des branches d'arbre et les croque sans façon. Nous entendons encore la réponse de l'Aigle aux reproches et aux menaces du Renard: « Tu vois ce haut rocher, raide et inabordable, où je siège bravant tes fureurs et tes attaques. » Et le Renard s'écrie : « Zeus , ô père Zeus, c'est h toi qu'appartient l'empire du ciel ; c'est toi qui as les yeux sur les œuvres bonnes et mauvaises des hommes ; c'est à toi aussi de veiller sur les injures des animaux et de faire justice 2). » Le dénouement manque. Il était sans doute le même que dans la première fable du recueil de Corai. L'Aigle apportait à ses petits un morceau de viande, enlevé sur un autel et auquel attenait un tison ardent ; les aiglons, en
(1) Arehiloque de Paros est de lu fin du VIII siècle et du commencement du VIIe.
(2) Frag. 80, b7 , 88 du recueil Poclœ Ujrici de Dergk-
voyant leur nid en flammes, se jetaient à terre et le Renard les dévorait sous les yeux de leur mère , son ennemie. Quant à la moralité, elle n'était certainement pas celle qu'a mise à cette fable le rédacteur en prose ; je ne crois pas qu'elle fût davantage celle qu'on lit dans un passage du platonicien Atticus , conservé par Eusèbe, que chacun doit se tenir à sa place, et que , lorsqu'on est un quadrupède rampant sur la terre , il ne faut pas faire alliance avec les oiseaux du ciel. Bien que cette moralité ou une analogue se retrouve plus d'une fois dans les recueils ésopiques, ce serait une bien froide conclusion pour un polémiste aussi forcené qu'Archiloque.
Nous n'avons que le commencement de la seconde fable « Je vais vous dire un conte, ô Kêrukidès... Le Singe, séparé des animaux, allait seul par des pays reculés. Le rusé Renard le rencontra, (le renard) à l'esprit avisé (1). » Je vois,par Berk que Huschk, dans un opuscule sur les fables d'Archiloque , identifie celle-ci avec celle d'Ésope et de Babrius, où le Singe vante les stèles couvertes des prétendus noms de ses aïeux, et se fait moquer par le Renard. Mais alors les deux autres fragments (90, 91), dont l'un paraît parler d'un piège où le Renard aurait fait tomber le Singe, et l'autre contient cette vive apostrophe : « Toi ( roi ) , ô Singe avec ce vilain derrière pelé ; » ces deux fragments, dis-je , s'ils appartiennent à la même
(1) Frag. 89.
fable, devaient faire partie de celle où le Singe, élu roi par les animaux, est attiré dans un piège par le Renard, qui se rit à la fois de sa sottise et de sa laideur. De plus, Bergk suppose, d'après ces mots du rhéteur Aristide : 'Apyj.Xiyzj iciO^xo: Sub ppsàç h/ov.xiq (1), qu'Archiloque pourrait bien être l'auteur ou du Singe revêtu de la peau du Lion, ou des Singes dansants qui, produits sur le théâtre en beaux habits de fête, jettent là leur brillante pelure d'emprunt pour courir après des noix. Cela ferait au moins quatre fables à l'avoir d'Archiloque ; et sans doute ce n'étaient pas les seules qu'il- eût mises dans ses iambes et dans ses épodes ; car, au dire de Julien, il en faisait un fréquent usage. (floXùç oï iv toutoiç b Ilap'.G; ècra tuoitjttjç ) (2).
(1) Aristide, t. II, p. 398.
(2) Julien, dise. VII, p. 207. Il est vrai que Julien dit seulement ailleurs (p. 227) : il a fait quelquefois usage des fables ([i,û0oi? ôXiydHciç £/or,7aTo). — Bergk et le récent éditeur de Babrius, Rutherford, reconnaissent , non sans probabilité, dans les fragments d'Arcbiloque un plus grand nombre de fables, que celui que j'admets dans mon texte. Le fragment des iambes (39) : — Nous avons à la maison un bœuf de travail, aux hautes cornes recourbées, babilc à l'ouvrage », parait être le commencement d'une fable. Mais ce fragment pourrait être aussi bien une réponse à l'accusation de gueuserie ( Xitopvyjtyiç ) portée contre le poëte par un de ses ennemis. Les mots « car tu n'as pas de fiel clans le foie » rappellent la lin de la fable « Le Lion, le Renard et le Cerf », mais pourraient aussi bien s'appliquer à un homme lâche qu'au cerf sans intelligence qui, par deux fois, se laisse amener sous la griffe du lion par les conseils perfides du renard (fr. 131). Enfin le proverbe mentionné par Archiloque
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Ses contemporains , soit ses aînés , soit ses cadets , ne paraissent pas l'avoir imité en ce point. On ne s'étonne pas de ne point rencontrer de traces de fables dans les élégies guerrières de Kallinos et de Tyrtée ; mais l'auteur de la première satire contre les femmes, Simonide d'Amorgos , aurait pu d'autant mieux employer ces fictions, que sa généalogie des femmes vicieuses — la malpropre venant de la truie , l'orgueilleuse de la cavale , etc. —ressemble fort au procédé des fabulistes. A peine peut-on soupçonner je ne sais quelle fable dans ces deux iambes : Un héron ayant trouvé une anguille lascive du Méandre qui mangeait l'enleva :
'EpwSloç Y^p h;yù:y/ Matavâpwjv, Tpfopxov eôpà)V èuôiovx' àosiXexo (1). »
On rapporte non sans apparence à un contemporain de cet iambographe un scholie , certainement fort ancien , cité par Athénée et qui semble indiquer que la fable de YÉcrcvisse et sa fille avait déjà cours à cette époque reculée. « L'Écrevisse, dit ce scholie , parla ainsi en saisissant le Serpent avec sa pince : Il faut qu'un ami marche droit et n'ait pas de sentiments obliques. « C'est vraisem-
(fr. 118) : — Le renard sait mille tours, mais le hérisson n'en sait qu'un et c'est le bon », pourrait bien supposer une fable analogue à celle de La Fontaine , qui a pour titre Le Chat et la Renard. Malheureusement le proverbe pouvait exister sans la fable.
(1) Poetœ lyrici, Simonide, frag. 8, 9.
blablenient du même apologue ou d'un autre analogue . que venait le proverbe cité par Aristophane : « Jamais tu ne feras que Fécrevisse marche droit V . »
Il faut descendre jusqu'à Stésichore, c'est-à-dire jusqu'à la fin du YIP siècle . pour rencontrer de nouveau une composition de cette espèce ; et encore la fable du Cerf et du Cheval pourrait-elle bien être de quelque historien postérieur à Ésope, plutôt que de Stésichore lui-même.
Mais la pensée grecque devenait de plus en plus réfléchie, et bientôt se produisait l'ère des Sept- Sages. à laquelle la tradition, toujours ingénieuse et toujours vraie dans ses mensonges, a rattaché le personnage réel ou mythique d'Ésope. Il est vrai que les Sopoî débitaient leur sagesse toute pratique en apophtegmes et non en fables , et que ces courtes et substantielles sentences sont trèsdifférentes des enseignements détournés de l'esclave phrygien. Mais remarquons d'abord que les apophtegmes et les fables trahissent le mémo besoin de la pensée , celui de recueillir sous une forme vive et piquante les leçons de l'expérience. Or, il n'y eut jamais d'époque plus gnomique ou plus sentencieuse que le VIe siècle avant notre ère. Sages et poètes, faiseurs d'iambes , d'élégies ou de chants méliques , tous sont bourrés de sentences. En second lieu, cette époque n'eut pas moins de penchant pour les symboles que pour
(l) Arist., La Paix, v. 1083,
les apophtegmes. Le sage Gléobule de Lindos et sa fille se firent un tel renom par leurs énigmes que Gratinus, au siècle suivant, put prendre pour titre d'une de ses comédies Les Cléobulines; et les préceptes symboliques de Pythagore et de son école sont encore plus célèbres que les énigmes de Cléobuline et de son père. Mais ces énigmes et ces préceptes symboliques , Bernahrdy a raison de les rapprocher de la fable ; ils parlent du môme tour d'esprit et vont au même but, donner un tour plus piquant à la pensée en la laissant deviner plutôt qu'en l'exposant ouvertement. La fable pouvait donc se produire , non plus comme un argument et un ornement du discours , telle que nous l'avons vue dans Hésiode et dans Archiloque, mais en elle-même et pour elle-même.
Mais comment se produisit-elle? Y eut-il un homme qui portait des fables comme un arbre porte ses fruits, de sorte qu'il n'y avait, pour ainsi dire, qu'à le secouer pour qu'il vous en tombât une entre les mains ? Ou bien le fonds grec , assez peu considérable jusqu'alors, fut-il renouvelé et accru par un apport de fables venues de l'orient, soit que les communications plus intimes et plus fréquentes des Grecs avec leurs voisins de l'Asie , quand ils furent soumis aux Lydiens , leur aient ouvert de plus larges sources de ces fictions , soit que ces contes moraux se soient peu à peu et sourdement accumulés parmi le peuple de l'Ionie, d'où ils se répandirent alors par toute la Grèce sous le nom d'Ésope , quand leur heure fut venue?
DAÎÎS L'AMTIQUITÉ CLASSIQUE. il
Un seul fait est constant . c'est la diffusion par
toute la Grèce , au VIe siècle , de ces fictions appelées discours (Xb-yot) ou mots plaisants (-/eXoîa d'Ésope. Quant à l'existence de ce personnage, elle est tellement mêlée de légendes , qu'elle me parait fort problématique. Est-il lydien , est-il phrygien, est-il samien , est-il thrace? Quoique le plus grand nombre des auteurs le fassent Phrygien, Hérodote et Aristote ne semblent connaître que son séjour, sinon sa naissance, à Samos. Mais Hérodote ajoute un détail qui me paraît déjà sentir le mythe : Ésope fut , selon lui , le compagnon d'esclavage de Rhodopis dans la maison du samien Jadmos , ce qui pourrait bien être une imagination grecque, pour 'mettre en relief la laideur du fabuliste par contraste avec la beauté de la célèbre courtisane, aimée par le frère de Sapho (1). Hérodote ou la tradition qu'il suit ne soupçonne pas encore les rapports d'Ésope et de Crésus, et cependant il connaît la mort violente du fabuliste à Delphes, événement intimement lié avec ces rapports dans la légende du Ve siècle. On ne sait même pas si Ésope a rien laissé par écrit, ni s'il a composé en vers ou en prose ses prétendues fables. Le mot.de logopàios qu'Hérodote emploie et auquel les écri-
(1) Hérodote pouvait lire les vers moqueurs de Sapho sur lu folie de son frère, dont l'amour était, selon son expression, « un bon revenu » pour Rhodopis. Mais est-ce sur le témoignage formel de Sapho ou bien en mêlant ce témoignage sur Rhodopis avec des traditions fabuleuses sur Ésope, esclave d'Iadmos, qu'il les a faits compagnons d'esclavage?