‹ De la fable dans l'Antiquité classiqueChapitre 2 sur 11 · DE LA F ALLE · texte numérisé non relu

DE LA F ALLE

vains postérieurs substituent mal à propos celui de mythographos , n'emporte nullement l'idée d'un homme qui confie ses inventions à l'écriture, au lieu de les confier à la mémoire populaire. Et de plus , ce mot suppose que ces fables , de quelque part qu'elles vinssent , étaient en prose et non en vers. C'est ainsi que les premiers historiens furent appelés logographes, nom qu'on donna aussi plus tard aux avocats attiques (1), parce que les uns et les autres écrivaient en prose. Or, il serait bien extraordinaire que l'auteur de ces fictions morales, appelées fables , les eût composées en prose à l'époque où Solon , Thaïes, Chilon , Cléobule , se donnaient la peine de mettre en vers leurs réflexions sur la vie , afin qu'elles se répandissent plus facilement et plus sûrement. Je comprends très-bien que des contes anonymes en prose se conservent dans la mémoire populaire ; mais je ne conçois guère , avec les habitudes littéraires du temps où l'on place Ésope, qu'un inventeur (car il est donné pour l'inventeur des fables mises sous son nom) n'employât point la voie la plus ordinaire d'une publicité étendue. De quelque côté que j'envisage cette vie d'Ésope, je me heurte

(1) Je me sers abusivement de ce root d'avocats pour n"rtro pas obligé de recourir à une périphrase. Ce n*est que rarement et accidentellement (M. Egger l'a péremptoirement démontré) qu'ils faisaient l'onction d'avocat. Ils écrivaient habituellement des discours pour les plaideurs qui étaient légalement obligés de les prononcer eux-mêmes , comme s'ils les improvisaient ou comme s'ils étaient de leur façon.

contre des invraisemblances qui dénotent le mythe. Même son nom ne me paraît que celui d'AlO:!/ prononcé à la dorienne (aïaoty , xhoTcoç) et sous une forme corrompue. C'est l'homme brûlé par le soleil et venu de l'orient, d'où ces fables passèrent sans doute en Ionie, et delà, au VIe siècle, dans le reste de la Grèce.

Quoi qu'il en soit, voyons ces ^Esojtica paraître successivement dans la littérature proprement dite. Rien dans les débris qui nous restent de la poésie du VIe siècle. Les indices qu'on croit retrouver de la fable dans Solon et dans Théognis ne me paraissent rien moins qu'évidents. Lorsque Solon dit aux Athéniens qu'ils « marchent chacun en particulier sur les traces du renard (i) » , ou Théognis à un faux ami : « Loin d'ici , ennemi des dieux, mortel sans foi, dont le sein recelait un serpent aux froides écailles, aux couleurs changeantes (2) », je ne puis voir là que des métaphores populaires et non des allusions à certaines fables qui avaient cours alors. Mais dès le commencement du Ve siècle, Eschyle rappelait dans ses Myrmidons la fable de l'Aigle percé d'une flèche. « Les fables lybiques, disait-il, racontent que l'aigle , percé d'une flèche partie d'un arc , en voyant l'artifice de l'arme empennée , s'écria : Ainsi , ce n'est point par d'autres , c'est par nos plumes que nous périssons (3). » Vers le même

(1) Lyrici poeice , Solon, frag. 11, v. 5.

(2) Idem , Théognis , v. 602-603.

(3) Je n'oserais affirmer que ces mots de la seconde py-

temps , le poëte lyrico-satirique , Timocréon de Rhodes, écrivait quelque part ces mots qui sont vraisemblablement le début d'un féXoiov sybari tique et non plus ésopique: « Un jour un homme d'esprit disait à sa mère... (1). » Hérodote, un peu plus tard , mettait tout au long dans la bouche de Cyrus la fable des Poissons et du Berger qui joue de la flûte (2) ; et le poëte dramatique Àchœus, son contemporain, faisait dans le drame satyrique d'Omphale cette allusion à la fable de la Tortue et du Lièvre ou de l'Aigle : <• Souvent celui qui est léger est dépassé par celui qui ne Test pas, et l'aigle par la tortue. » Mais il ne m'est pas prouvé qu'il y ait, comme le veut Gorai , une allusion à l'apologue de la Mort et du Vieillard dans ces vers de l'Alceste d'Euripide : « C'est faussement que les vieillards souhaitent de mourir en accusant la vieillesse et la longueur de la vie. Que la mort approche , nul ne veut plus mourir ; alors la vieillesse n'est plus pour eux un pesant fardeau (3).

thique (v. 7-2) — Le singe instruit est pour les enfants beau , toujours beau — soient ou ne soient pas une allusion à quelque fable connue du temps de Pindare ; car si les locutions proverbiales de ce genre supposent souvent une fable d'où elles sont nées, il serait téméraire de conclure du proverbe à l'existence d'une fable, celui-là pouvant exister sans celle-ci.

(1) Poetœ hjrici, Timocréon , frag. G.

(2) Liv. I, cb. CXLi.

(3) G69-G72. — Il est possible que la fable du Vieillard et de la Mort fût déjà connue et qu'Euripide s'en soit souvenu dans ce passage; mais cette supposition n'est nullement

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En revanche, si l'épigramme qu'Athénée prêle à Sophocle contre Euripide, doit être tenue pour authentique, cette malice du grand tragique nous renverrait à la fable de Borée et du Soleil (1). Mais on comprend de reste que ce n'est pas dans des tragédies ni même dans l'histoire, fut-elle aussi sans façon que celle d'Hérodote, qu'il faut chercher des fictions ésopiques ou même de simples allusions à ces fictions. Les comiques , au contraire, peuvent nous fournir une abondante moisson. Si nous interrogeons Aristophane . il nous apprend d'abord qu*Ésope n'était guère moins populaire de son temps parmi les Athéniens, que ne Test Lafontaine parmi nous. Il fallait être « de la dernière ignorance et dénué de toute curiosité pour n'avoir pas pratiqué le fabuliste. »

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nécessaire. On comprend pourtant l'opinion de Corai. Mais je ne comprends pas qu'il donne pour une fable ce passage de Plutarqus : « Le satyre , lorsqu'il vit le feu pour la première fois, voulut le baiser et l'embrasser, s Prométhée lui dit : 0 Bouc, gare à ta barbe ! ça brûle ce qui le touebe. » Jusqu'à l'apostrophe de Prométhée, c'est du Plutarque; et l'apostrophe est un iambe et demi du Prométhée allume-feu d'Eschyle.

(1) Poctœ lyrici, p. .773. —Athénée, XIII, p. G04 D. Dans tous les cas , cette épigramme remonte au moins au commencement du III- siècle, puisqu'elle était citée par Hyéronyme ou Jérôme de Pdiodes , qui vivait au milieu de ce siècle. La fable de Borée et du Soleil remonte sans doute beaucoup plus haut.

(2) Les Oiseaux, v. '171.

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