Q DE LA FABLE
ou qu'ils se donnent la peine de raconter nous sont déjà connues par les fabulistes ou par les écrivains antérieurs (1). Je n'en citerai qu'une rappelée par Augustin dans une lettre à Jérôme. « Il en est d'eux, écrit-il de ceux qui recherchent curieusement les causes du péché originel au lieu de se corriger, comme de ce passant qui, voyant dans un puits un voyageur près de se noyer, alla lui demander comment il avait fait pour y tomber. Il ne s'agit pas maintenant, répondit l'homme en danger, comment j'ai pu tomber; le plus pressant est de chercher le moyen de me tirer d'ici. » La fable de L'Enfant et du Maître d'école, ou toute autre analogue , était donc une fable courante avant saint Augustin. Quant à celle du Serpent et delà Bouteille, que Grégoire de Tours met dans la bouche du roi Ghilpéric, c'est une autre version dit Mulot flans un vase à grain.
Mais on pourrait espérer trouver un certain nombre de sujets de fables dans la partie de l'Anthologie qui représente pour nous l'Anthologie d'Agathias , c'est-à-dire tous les poètes grecs entre la fin du IIe siècle et le VIe. On se tromperait. A peine ai -je rencontré une épici; La Femme métamorphosée en chatte, dans Julien et dans Grégoire; Le Milan dans Julien; Borée et le Soleil , L'Ane retêtu de la peau du Lion, L'Indien blanchi , Les deux Taureaux et le Lion , La Besace, dans Thémistius; le Geai et les Oiseaux, Les Loups et les Brebis, Le Cerf et /<• Cheval, dans Libanius; Les Cygnes et les Hirondelles , dans Grégoire de N.
gramme qui pourrait facilement devenir un apologue; elle est d'Agathias lui-même. « Le paysan Calliclès . dit-il, lorsqu'il fit ses semailles, vint consulter l'astrologue Aristophane et lui demanda s'il aurait une heureuse moisson et une grande abondance de gerbes. Celui-ci. prenant ses petites pierres pour calculer, les plaçant dans sa balance et courbant éloquemment ses doigts, dit à Calligène : Si ton champ reçoit autant de pluie qu'il faut . et ne pousse pas un vain luxe de plantes sauvages, si la gelée ne corrompt pas le sillon , si la grêle ne brise pas la tète de l'épi naissant , si la moisson ne soutfre d'aucun défaut de l'air ou de la terre , je le prédis qu'elle sera excellente et que tu couperas heureusement d'innombrables épis : seulement crains les sauterelles. »
Mais vers le temps où Agathias écrivait cette spirituelle épigramme , une nouvelle source s'ouvrait pour la fable. Cosroès Hushivau , le même qui fit traduire en persan, si nous en croyons Agathias dans ses histoires, les traités d'Aristote et les dialogues de Platon . se procura par l'adresse du médecin Pérozès les fables indiennes de Pilpai. Sans doute la langue dans laquelle elles furent mises alors , n'était guère moins inaccessible aux Grecs que celle des Indous. Mais on peut justement soupçonner qu'il s'en infiltra un certain nombre dans la littérature hellénique . par le commerce toujours ininterrompu de l'empire d'Orient avec la Perse. Et de même que la fable du Lion amoureux, qui ne nous est connue pour la pre-
mièrè fois que par Diodore, 300 ans après la conquête d'Alexandre, pourrait bien ne pas appartenir au fonds grec ou ésopique (1), il se pourrait que bien des fables qu'on lit dans le recueil de Planude et dans les divers autres recueils, retrouvés et publiés après celui-là, fussent venues indirectement du livre de Pilpai , longtemps avant qu'il fût traduit en grec par Siméon Seth, vers 1100. Nous ne sommes donc plus sûrs de marcher sur un terrain purement grec , à partir de Justinien : et c'est laque je crois devoir m'arrêter.
Que résulte-t-il de cette enquête bien imparfaite à travers la littérature des Grecs et des Latins? 1° c'est que la fable grecque ne vient pas plus de la fable indienne, que l'idiome des Hellènes ne vient du sanscrit, et que dire que la fable est d'origine orientale , ce n'est rien dire du tout : 2" c'est que la fable grecque n'est pas née tel jour, telle heure, par le fait de tel homme , mais qu'elle remonte aux temps les plus reculés et qu'elle est contemporaine de la langue, c'est-à-dire du premier Age de la nation , exactement comme la religion hellénique elle-même; 3° c'est que pourtant, soit qu'il ait existé un Ésope, suit qu'il ne faille voir en lui qu'un représentant mythique d'une des formes de la pensée . il y eut vers la fin
(1) Outre cette fable citée par Diodore et reprise par Babrius,ily en a deux de Phèdre qui me paraissent avoir une couleur toute orientale. C'est la 27e du livre I, Canis et Tlussaurus et Vulturius, et-la !'.»• du livre IV, Vulpis et Draco.
du VIIe siècle une sorte de regain de la fable, aux deux extrémités du petit monde grec, je veux dire dans L'Asie-Mineure et sur les côtes de l'Italie méridionale ; 4° c'est que le fonds de fables qui se forma alors, se répandit et courut anonyme , en ,-e transmettant par la tradition orale, jusqu'à la période attique où se forma la légende d'Ésope, et qu'il fut sans cesse repris et remanié , à partir de la fin du IVe siècle, par tous les faiseurs de collections ésopiques ; soit en prose , soit en vois : 5° enfin, c'est qu'il put s'augmenter, dans ce long intervalle de temps par des variations plus ou moins profondes des thèmes traditionnels . mais non par l'addition de fables nouvelles de tout point: car ces fables doivent être bien rares s'il y en a réellement.
On pourrait tirer de ces considérations historiques une conclusion littéraire qui ne manquerait pas d'intérêt , c'est que toutes les théories fondées sur les fables cVÉsope telles que nous les ont transmises Planude et les autres Byzantins, ne reposent absolument sur rien , si ce n'est sur les fantaisies de leurs auteurs — car de fables d'Ésope, si l'on entend par là des fables écrites par l'esclave phrygien, ou même remontant à l'époque florissante de l'atticisme. nous n'en avons pas une: la fable ne fut jamais traitée pour elle-même et comme genre littéraire que dans la décadence de la Grèce . près de deux siècles après que Phèdre en eut donné l'exemple chez les latins. Mais au lieu de m'arrèter sur ce sujet, j'aime mieux
indiquer pour finir comment j'entendrais une édition des ^Esopica. Je vois qu'un des derniers éditeurs allemands , Halm , a été fort embarrassé sur la méthode à suivre , et je ne puis comprendre , malgré sa préface , quelle est celle qu'il a réellement suivie. Il n'a fait que ce qu'avait fait Corai, lequel n'avait fait lui-même que ce qu'avait fait Nevelet dans sa Mythologia Greecorum, c'est-à-dire qu'il a pris à son gré dans tous les recueils ésopiques, successivement découverts et publiés. Gela me paraît aussi arbitraire que peu instructif. Pour moi , je proposerais de commencer par les fables que citent les anciens ou auxquelles ils font certainement allusion , et de les ranger selon l'ordre des temps où elles apparaissent dans la littérature : on serait sûr, de cette manière , de posséder de fables vraiment ésopiques ou d'origine grecque ; et toutes les fois que le texte serait suffisamment développé dans les auteurs anciens, je le préférerais à celui des recueils ésopiques ; ce serait une chance d'en avoir la version la meilleure et la plus primitive. Sinon, je choisirais dans les recueils la version qui me semblerait la moins mauvaise, tant au point de vue du développement qu'à celui de la langue. La liste des fables mentionnées par les anciens une fois épuisée , au lieu de mêler ensemble tous les recueils en prenant tantôt dans l'un , tantôt dans l'autre , je placerais à la suite toutes les fables du recueille premier publié, puis celles qu'Henri Etienne y a ajoutées, puis celles qui sont particulières à Nevelet , et enfin celles qu'au com-
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mencement de ce siècle Francisco deFuria a découvertes et éditées. Gela aurait l'avantage de laisser à chacun l'honneur qui lui est dû et de rappeler la partie de la bibliographie ésopique que tout homme instruit doit savoir.
Caen — Typ F. Le Blanc-Hardel.
La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Echéance