‹ De la fable dans l'Antiquité classiqueChapitre 10 sur 11 · UE LA FABLE · texte numérisé non relu

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Chèvre, de la Brebis et du Lion. Aux trois paisibles animaux qui n'ont guère l'habitude de chasser, ils substituent l'âne que d'autres fables associaient au lion dans ses exploits cynégétiques , sans s'apercevoir que ce changement rend inexplicables les quatre parts que fait sa majesté fourrée et les paroles qu'elle prononce. D'autres fois, Babrius adopte une version dont il n'est probablement que l'éditeur responsable et qui transforme une fable en assez pitoyable anecdote. Ainsi , nous lisons dans Plutarque (1) : « Écoute le devis de deux vautours, comme disent les fables. L'un vomissait si fort qu'il disait : je crois que je vomirai jusques à rendre mes entrailles ; et son compagnon lui répondit : quel mal y aura-t-il? Car aussi bien tu ne rendras pas les tiennes, mais celles de ce trépassé que nous dévorâmes l'autre jour. » En remplaçant les deux vautours par une femme et son enfant qui , dans un festin public, s'est trop bien traité, Babrius réduit cette fable à un bon mot digne de figurer dans les Anas. On peut donc supposer qu'un certain nombre de fables se sont dénaturées de cette manière et ne nous ont été transmises par Babrius que sous cette forme corrompue. Il en a, en effet, beaucoup qui sont plus que médiocres et qu'on hésite à attribuer à l'époque florissante de la littérature grecque. Cependant, défigurées ou non, la plupart des fables de Babrius

(1) Babrius, 34. Plutarque, Qu'il ne faut point emprunter à usure , § 8.

doivent être antiques quant à leur donnée première: et l'extrême médiocrité d'un trop grand nombre d'entre elles n'est pas à elle seule une preuve qu'elles sont de l'invention des grammairiens, rhéteurs et sophistes de l'empire, ni même qu'elles ont été dénaturées par des remaniements successifs. Que l'on examine les deux spécimens qu'Aristophane nous a laissés des fables sybaritiques, et l'on se convaincra qu'elles n'ont pas plus de valeur quant an fond que beaucoup de bluel de Babrius. Or, il serait fort téméraire d'affirmer que force productions de ce genre n'ont point trouvé place dans les recueils ésopiques , même les plus anciens. Babrius n'a certes pas inventé L'Âne et le petit Chien, ni Les deux Besaces, qu'on lit dans Galien. Il aurait pu prendre dans Plutarque. si elles ne se trouvaient pas dans le recueil qu'il suivait, les fables du Mulet fier de sa généalogie, de Borée et du Soleil, du Chien qui lâche la proie pour l'ombre, La Queue et la Tète du serpent, du Mulet rusé à son dam, du Laboureur et de ses- Enfants qu'il exhorte à la concorde, et enfin celles de L'Ane et du Cheval, du Chat et despetits Oiseaux qui sont intitulées dans le moraliste : l'une, Le Bœuf et le Chameau; l'autre, Le Renard et la Poule. Il n'est pas besoin de rappeler celles qui lui sont communes avec Phèdre. Pour la fable du Geai paré des plumes du Paon, il suit non la version du fabuliste latin, mais celle à laquelle Horace fait allusion et qui paraît cire la plus ancienne. Horace, si Babrius l'eût connu, lui eût

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fourni Le Renard dans un case à blé {i) , Le Rat

de cille et le Rat des champs; Diodore, Le Lion amoureux; Ennius , L'Allouette et ses Petits. Le vieux Cheval au moulin, Le Roue et la Vigne, ne sont peut-être que des épigrammes transformées en fables (1). Mais les apologues de la Guerre et de V Outrage (70e de Babrius), de Jupiter, Neptune, Minerve et Momus (59e) existaient dès le IVe siècle avant notre ère, puisque l'un était cité par Théopompe, et l'autre par Aristote. Platon, comme nous l'avons vu, fait allusion à celui du Vieux Lion, des Animaux et du Renard (103e) que rappellent aussi Lucilius et Horace. Le Pécheur à la flûte est déjà dans Hérodote, et L 'Aigle perce d'une flèche (2) dans Eschyle. Enfin L'Ecrecisse et sa Fille remonte sans doute au-delà d'Ésope, si le scolion que nous avons cité est de Simonide d'Amorgos ou de quelque poëte, son contemporain. Dans tous les cas, on ne peut faire descendre cette fable plus bas qu'Aristophane, qui y fait évidemment allusion. De tous ces faits réunis on peut inférer légitimement que Babrius et son guide probable Nicostrate avaient très-peu de fables nouvelles, si

(1) J'ai déjà dit que Dubner remplace vulpecula par nitëdala. Mais Babrius a certainement 4).w7nr)| = vulpes.

■2 Ces fables ont-elles donné Heu aux épigrammes ou les épigrammes aux fables?

(3) Cette dernière fable n'est plus représentée dans Babrius que par le vers final, qui ne laisse aucun doute sur le sujet. D'ailleurs, peu de temps après lui Aphtonius l'a placée dans son recueil de quarante-deux fables en prose.

même ils en avaient ; et que celles que nous ne retrouvons dans aucun écrivain antérieur au IIIe siècle de notre ère. Le Chêne et les Roseaux I . L'Hirondelle et le Rossignol, Le Charretier embourbé. Les Lièvres et les Grenouilles, Le Rat et. le Lion, L'Ane et le Loup qui fait le médecin, même La Chatte métamorphosée en femme, ou La Poule aux œufs d'or, pour ne citer que des fables connues, ne sont pas moins anciennes au fond que celles dont nous avons retrouvé ailleurs des traces.

C'est ce qu'il faut dire aussi de celles du recueil grec d'Aphtonius et du recueil latin d'Avianus. l'un du IVe siècle . l'autre de date inconnue . mais probablement du Ve: car sur les quarante fables d'Aphtonius . vingt-deux au moins ne sont que la reproduction . en prose très-sèche, de celles que Babrius avait mises en vers iambiques , et vingtquatre des quarante-deux qu'Avianus s'est donné la peine de versifier en distiques , sont dans le même cas. On ne courrait donc pas risque de se tromper beaucoup en avançant que les autres ont la même origine : car en ajoutant les fables d'Aph-

(1) Il y avait deux versions de cette fable : Tune, celle qu'adopte Babrius , suppose le cligne déraciné , emporté par un cours d'eau et s'étonnant que les roseaux si faibles sont encore debout, lorsque lui si fort a été jeté à terre; l'autre, qui est plus dramatique ou qui du moins peut le devenir , suppose qu'il y a querelle entre le cbéne et le roseau, et que le vent punit l'orgueil du chêne en le déracinant, tandis qu'il laisse le roseau debout. C'est la version d'Aphtonius qui se contente d'énoncer le fait.

tonius et d'Avianus à celles qu'on a retrouvées de Babrius, si ses deux livres étaient à peu près égaux , le second serait encore loin d'avoir la même étendue que le premier. Il ne compterait que soixante-seize fables contre cent cinq dont le premier livre est composé (1). Que s'il est vrai que le rhéteur grec et le versificateur latin n'ont fait , comme je le suppose , que reproduire à leur manière une partie de Babrius , je trouve là encore une preuve de mon induction que Babrius a bien peu de fables nouvelles. Car sans revenir sur les fables certainement anciennes qui lui sont communes avec Aphtonius ou Avianus , soit avec tous les deux, soit avec l'un ou l'autre, j'en trouve

(1) Le premier livre de Babrius contient à lui seul plus de fables que les cinq de Phèdre. Ne serait-il pas alors naturel de supposer que les dix livres de Nicostrate avaient été réduits par Babrius à deux, beaucoup plus copieux que ceux de son modèle? Ce qui expliquerait et l'expression de la préface d'Avianus : « Quas ( /Esopi fabulas ) Graecis iambis Babrius repetens in duo volumina coarctavit », et le dire de Suidas que Babrius avait laissé dix livres de fables , ce compilateur, fort sujet aux méprises, confondant Babrius et Nicostrate. — Cela rend compte aussi de l'expression d'Avianus au sujet de Phèdre : « Phœdrus etiam partent aliquam quiuque in libellos resolvit. » Car Phèdre, si l'on retranche ce qui u'est dans son œuvre qu'anecdotes , n'a versifié à peu près qu'un tiers du seul recueil ésopique qu'Avianus semble connaître, je veux dire celui de Nicostrate ou de Babrius. Il devait donc lui paraître avoir étendu, délayé (resolvit une partie d'Ésope en cinq livres, ces livres ne fussent-ils que des libelli , comme le sont en effet le second et le cinquième.

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deux que nous avons déjà rencontrées et qui , manquant au Babrius actuel, se lisent dans ses deux imitateurs, l'une, Le Chameau qui demande des cornes comme celles du bœuf à Jupiter et qui, pour cette indiscrète demande, perd ses oreilles, mentionnée par Galien, et l'autre, à laquelle Horace fait peut-être allusion, mais que Lucien raconte formellement, L'Ane revêtu de la peau du Lion. Aphtonius, de plus, en a deux qui lui sont particulières et qu'il aurait pu emprunter à Élien , s'il ne les avait pas prises à Babrius ou à Nicostrate, Le Renard et le Cochon, Le Dragon et l' Aigle. D'un autre côté, celle d'Avianus,Z« Panthère et le Renard, est déjà deux fois dans Plutarque, tandis que celle de La Corneille et de V'Crne n'est qu'une épigramme de l'Anthologie, mise sous forme de fable. Je ne veux pas m'arrêter longuement sur ces deux médiocres fabulistes; je signalerai seulement parmi les fables qui manquent à Babrius et qui nous sont familières, Le Geai et le Berger, L'Homme et le Lion ,1) dans Aphtonius, Le Pot de fer et le Pot de terre , Le Sature et le Passant, et Les Voyageurs et l'Ours (2) dans Avianus.

Il est inutile de poursuivre notre enquête dans Julien, Thémistius, Libanius et Grégoire de Nazianze. Les fables auxquelles ils font allusion

(lj La première de ces tables est celle que La Fontaine a intitulée L'Aigle et le Corbeau et la seconde Le Lion et son image.

(2 L'Ours et les deux compagnons.

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