‹ De la famille des solanacéesChapitre 20 sur 22 · A. MILNE EDWARDS · texte numérisé non relu

A. MILNE EDWARDS

M. Schroft a fait une série d’expériences intéressantes sur les propriétés physiologiques de l’Hyoscyamine, comparées à celles de l’Atropine et de la Daturine. L’action de cette substance sur le pouls est des plus marquées : il se ralentit immédiatement de 10 à 12 pulsations à la minute; si la dose a été forte, le pouls remonte ensuite et devient irrégulier. Elle dilate la pupille d’une manière plus rapide et plus tenace que l’Atropine ; elle provoque la sécheresse de la gorge et de l’arrière-bouche, du larynx, des bronches et de la peau ; elle détermine du délire, des vertiges, des hallucinations. Ce délire est calme, avec propension au repos et au sommeil. Au contraire, celui qui est provoqué par l’Atropine ou la Daturine amène de l’insomnie ou au moins rend le sommeil très-agité. L’Hyosciamine n’agit qu’avec peu d’intensité sur le sphincter de l’anus et de la vessie, tandis que la Daturine et surtout l’Atropine en amènent rapidement la paralysie. Il résulte de ces expériences, que l’Hyoscyamine devra être préférée comme calmant aux autres alcaloïdes des Solanacées ; elle devra remplacer l’Atropine, quand on voudra amener la dilatation de la pupille.

§ !l. — Venro Kicotiaaa.

Les différentes espèces de ce genre possèdent les mêmes propriétés stupétiantes que les autres Solanées vireuses ; elles en diffèrent cependant par la nature de l’alcaloi’de qu’elles contiennent, qui est liquide et susceptible de se volatiliser sans se décomposer. L’espèce la plus importante au point de vue économique et thérapeutique est sans contredit le Tabac {Nicoiiana labacum) (t). Toutes les parties de cette plante:

(<) Voy. ci-dessus, p. 78.

racines, tiges, feuilles, fleurs, répandent quand elles sont fraîches une odeur vireuse et désagréable; elles agissent à la manière de la Belladone et de la Jusquiame. Quand les feuilles sont sèches et préparées par la fermentation comme dans nos manufactures de tabac, elles acquièrent des propriétés irritantes qu’elles n’avaient pas auparavant.

De nos jours, le Tabac est peu employé en thérapeutique, anciennement il l’était beaucoup plus; ainsi Boerhaave en faisait usage contre les douleurs névralgiques, la céphalalgie, l’odontalgie, etc. Au xvii” siècle, Zvinger le préconisa contre les paralysies; en 1838, M. Fischer assura en avoir obtenu de bons effets dans les cas d’incontinence d’urine causée par la paralysie du sphincter delà vessie, ainsi que dans la paralysie des membres inférieurs. Il paiaîtrait, d’après Thomas, que les contractions tétaniques auraient parfois cédé à des lavements de fumée de Tabac. On emploie encore aujourd’hui ce moyen pour combattre l’asphyxie, malgré les objections d’un grand nombre de médecins. Dans les cas d’iléus ou de hernie étranglée, cette médication a donné souvent de bons résultats. Dans les campagnes, on traite souvent certaines maladies de peau, la gale, etc., par dos frictions de jus de Tabac ou de pommades dans lesquelles le Tabac en poudre entre dans une proportion notable. On a essayé les effets du Tabac dans un grand nombre d’affections, mais aujourd’hui on a généralement renoncé à son emploi, qui est moins sûr et moins énergique que celui des autres Solanées vireuses.

Les ouvriers' qui travaillent dans les manufactures de tabac sont souvent exposés à des accidents qui, sans avoir une extrême gravité, ne laissent pas d’altérer quelquefois leur santé. Dans les commencements surtout, ils sont souvent pris de nausées, de diarrhée avec céphalalgie et manque d’appc-

tit; ces phénomènes, après une durée de huit à quinze jours, disparaissentordinairement. Chez les ouvriers employés depuis longtemps dans les fabriques, la peau prend une teinte grise et terreuse. ^ côté de ces incopvénients produits par la fabrication du Tabac, on a constaté certains avantages; il paraîtrait que ce genre de travail préserverait des fièvres intermittentes, de la gale, de la goutte et peut-être de la phthisie?

Les feuilles de Tabac sont remarquables à la fois par la (|uantité de cendres qu’elles renferment (elles en contiennent en etfet de 17 à ‘i'i pour 100), et par la présence de la Nicotine.

Cet alcaloïde, découvert par MM. Ressmann et Posselt, a été étudié par MM. Boutron et Henry, obtenu pur pour la première fois et analysé par M. Barrai et retrouvé dans la fumée de Tabac par M. Mclsens. M. Schlæsing en a examiné* avec soin les propriétés. Pour préparer cette substance, on fait bouillir les feuilles de Tabac hachées avec de Beau, on filtre, on concentre tà consistance sirupeuse, on ajoute au liquide deux fois son volume d’alcool qui dissout les sels de Nicotine, on décante, et après avoir concentré, on traite par une dissolution de potasse, puis on agite avec de l’éther qui di.ssout la Nicotine qui vient d’être mise on liberté par la potasse; on la purifie à l’aide d’une solution d’acide oxalique en la transformant en oxalate de nicotine insoluble dans l’éther. On la lave avec de l’éther, puis on décqmpose de nouveau le sel ainsi obtenu, parla potasse; on reprend par l’élhor, puis on retire la Nicotine par distillation. Pour cela, on place la solution dans une cornue traversée par un courant d’hydrogène et chauffée dans un bain d’huile d’abord à ll\0 degrés, de façon à chasser l’eau, l’éther et l’ammoniaque, puis on élève la temptiraturo à 180 degrés pour faire distiller la Nicotine. Ainsi obtenue, celte substance se présente sous l’aspect d’un

liquide incolore tant qu’on le conserve à l’abri de l’air, mais prenant sous l’influence de l’oxygène une couleur brune foncée. Les vapeurs sont tellement irritantes qu’on a peine à respirer dans une chambre où l’on en a volatilisé une seule goutte. D’après M. Barrai, la Nicotine aurait pour formule C‘“H“Az*.

La proportion de nicotine contenue dans les dilTérents tabacs est très-variable. Ainsi, tandis que celui de Virginie en renferme 6,87 et celui du Kentucky 6,09 pour 100, le Tabac de Maryland n’en contient que 2,29.

La Nicotine n’est que rarement employée en pharmacie, bien que ce soit nn agent d’une grande énergie et un poison violent, qui sous le rapport de la rapidité de son action peut être comparé à l’acide cyanhydrique. En effet, quelques gouttes de cet alcaloïde placées sur la cornée d’un chien le tuent immédiatement; administré à l’intérieur par le tube digestif ou par la méthode sous-cutanée, les effets sont les mômes. La Nicotine exerce son action sur les nerfs, sur les muscles et surtout sur le système vasculaire (1). A petite dose, l’action sur le système circulatoire et sur les muscles est peu prononcée ; l’action sur les poumons et sur le cœur se manifeste seule. La respiration s’accélère et les pulsations cardiaques augmentent d’énergie. 11 est facile de se convaincre que cet effet est dû à l’excitation des nerfs, car quand on a coupé le pneumogastrique, elle ne se manifeste pas.

A haute dose, la Nicotine agit avec une grande rapidité; les .animaux <à sang chaud sont comme foudroyés et meurent dans des convulsions accompagnées de contractions musculaires violéntes. Chez les animaux à sang froid, qui résistent

(t) Cl. Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses, 1857, p. 397,

plus longtemps à l’effet du poison, on voit que la circulation s’arrête, parce que le sang ne passe plus dans les capillaires, le système artériel se vide, bien que le cœur continue à battre ; d’où l’on peut conclure que la Nicotine agit sur le grand sympathique, qui lui-même réagit sur les vaisseaux. Cette action sur le système artériel capillaire rend compte du tremblement qui dans l’empoisonnement par la Nicotine, agite les muscles, car on sait que ce tremblement se produit chaque fois que l’on empêche le fluide nourricier de se rendre au système musculaire.

La Nicotine n’amène des nausées et des vomissements que dans les cas qui doivent être suivis de guérison.

L’introduction du Tabac en Europe a eu lieu vers le milieu du xvi" siècle. Les sauvages de l’Amérique du Sud en faisaient usage comme médicament ; ils fumaient aussi les feuilles séchées. En effet, les matelots de Christophe Colomb observèrent cet usage chez les habitants de l’île de San Salvador. Ces derniers désignaient les pipes dans lesquelles ils fumaient le Tabac sous le nom databacos (1), d’où vient probablement le nom do Tabacquenousdonnonsàcetteplante. On croit cependant géné-* râlement que ce nom vient de l’île de Tabago, l’une des Antilles où les Espagnols trouvèrent cette espèce végétale. En 1518, Christophe Colomb envoya de la graine de Tabac en Europe. On cultiva aussitôt la plante et on l’employa en médecine, comme une sorte de panacée. En 1560, Jean Nicot, natif de Nîmes et ambassadeur de France en Portugal, envoya des gi aines de Tabac à la reine Marie de Médicis, qui lui donna tout de suite une grande vogue, d’où les noms à’Herbe à lareine, Herbe à la princesse, Herbe à l’ambassadeur, qui lui furent alors appli-

(1) Voy. Las Casas, Hist. gén&ale des Indes; et Demarsay, Uw Tabac au Paraguay, .

qués. C’est à peu près à cette époque que l’on commença à fumer les feuilles du Tabac, comme le faisaient depuis louqtemps les Indiens; on fit même plus, on prisa la poudre, et du temps de Louis XIV cet usage était tellement répandu, qu'il était de mode de se montrer en public couvert de tabac.

A partir de ce moment, l’emploi du tabac s’est propagé malgré les entraves que les gouvernements y mirent plusieurs fois. Ainsi en 1604, Jacques 1", roi d’Angleterre, et en 1624, le pape Urbain VIII, en défendirent l’usage dans leurs Étals ; presque tous les autres pays suivirent cet exemple ; mais eu France, le gouvernement ayant trouvé dans le commerce du Tabac une source considérable de revenus, on vit se répandre de plus en plus l’usage de cette plante.

Aujourd’hui la culture du Tabac n’est autorisée en France que dans six départements: ce sont ceux du Nord, du Pas-de- Calais, du Bas-Rhin, du Lot, du Lot-et-Garonne et d’Ille-et- Vilaine. Le privilège de culture est personnel; il est soumis à beaucoup de formalités et à une surveillance sévère. Chaque année, la régie fixe la quantité de tabac qui lui est nécessaire et la répartit entre les cultivateurs attitrés. Le nombre des pieds de Tabac par hectare, celui des feuilles par pied est également fixé et varie suivant les localités.

Le Tabac réussit trèS-bieu en France, pourvu que les semis en soient faits sur couche, bien abrités, que les jeunes plants ne soient pas repiqués avant que les froids aient cessé. Les semis se font en février ou au commencement de mars; on repique quand les pieds .sont as.sez forts, en les espaçant de 7 à 10 décimètres ; la croissance est rapide, et on taille la plante de manière à favoriser le développement des feuilles. Pour cela, on commence par arracher celles ([ui sont près de terre, on coupe lacime,et l’on enlève les bourgeons, enfin on récolte

les ieiiilles à la fin de l’été ou au commencement de l’automne ; elles sont soumises alors à une suite de manipulations dont nous n’avons pas à nous occuper ici.

La Hollande, la Hongrie, la Corse, l’Algérie, la Turquie, l’Égypte, l’Asie Mineure, la Chine, l’Amérique du Nord, TAmérique du Sud, les îles de la Sonde, produisent des tabacs dont les quantités varient beaucoup.

1/Amérique du Nord en exporte des quantités immenses. Le Virginie^ très-lbrt et aromatique, sert pour la fabrication du tabac à priser; le Kentucky, moins fort, est employé dans toutes les fabrications; le Maryland est léger et odorant; on en fait du tabac à fumer. Le Tabac de la Havane est trèsrecherché pour la fabrication des cigares.

En Europe, le Tabac de Hollande est le plus fort; on en fait de la poudre à priser. Les Tabacs de Hongrie se distinguent en Debrelzin employé pour les cigares, et en Szeghedin servant pour la pipe.

En France, on fabrique le tabac à [)riser avec le Lot, le Lot-et-Garonne et le Nord. Le Pas-de-Calais, VAlsace et ï J Ile-et-Vilaine servent comme de tabacs à fumer; ce dernier est le moins estimé. En France, 1 hectare do Tabac fournit, dans le Midi, environ 600 kilogrammes ; mais, dans le Nord, il peut rendre 1800 kilogrammes.

On a tour à tour attribué à la fumée de tabac les propriétés les plus fâcheuses comme les plus salutaires : suivant les uns, il n’est pas de maladie dont elle n’ait été cause ; suivant d’autres, elle peut être considérée comme un des moyens prophylactiques les plus puissants contre la peste, le typhus et diverses épidémies. Ainsi, du temps d’Henri IV, Olivier (le Serres disait que le Tabac avait reçu « à bon droit » le nom iVIlerbe de tous maux, car cotte plante, ajoute-t-il, est

souveraine pour guérir toutes sortes de maladies, en quelques parties du corps qu’elles soient, vieilles ou nouvelles. Ces deux opinions, également exagérées, ne sauraient être adoptées ni l’une ni l’autre. Employée à hautes doses, il est évident que la fumée de tabac occasionne une congestion habituelle du côté du cerveau, qui amène à sa suite de la difficulté et de lalenteui' dans les fonctions intellectuelles; mais à petite dose, et surtout après le repas, l’usage très-modéré de la fumée de tabac peut être physiologiquement utile; en effet, c’est un stimulant qui agit particulièrement sur les glandes salivaires ; or, on sait que quand la sécrétion de la salive est activée, par un effet de sympathie, le suc gastrique est versé en plus grande abondance dans l’estomac. La digestion peut donc se trouver ainsi facilitée. Quant à l’usage depmer la poudre de tabac, il n’a d’avantages que dans les cas de sécheresse habituelle de la membrane pituitaire; mais poussé à l’excès, il occasionne une hypérémie de la muqueuse et peut même (au dire des médecins) déterminer la formation de dartres rongeantes, et de diverses affections du nez ou de la face et des conduits lacrymaux.

En résumé, nous voyons que les Solanées viveuses renferment toutes, en quantité plus ou moins considérable, desprincipes toxiques analogues entre eux. Mais l’histoire physiologique de la plupart de ces substances est encore bien obscure, et il serait fort à désirer que l’on fit sur chacune d’elles des recherches expérimentales semblables à celles dont la Nicotine a été récemment l’objet.

laPLICATION DES PLANCHES.

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