AMOUR ET RESPECT
La famille se compose du père, de la mère et des enfants. C'est une erreur ; la famille se compose desgrand'pères,desgrand'mères,des fils, des filles, des gendres, des brus et des petits enfants ; tout au moins il faut, pour qu'une famille soit moralement complète, qu'il y ait un aïeul, un couple et des petits enfants. Tout ce que je dirai ci-dessous tendra à le démontrer et peut-être le démontrera.
Ce qui fonde moralement la
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famille c'est le respect uni à l'amour, le respect descendant du père et de la mère et remontant des enfants au père et à la mère, l'amour descendant du père et de la mère aux enfants et remontant des enfants au père et à la mère. Amour et respect mêlés sont ici absolument nécessaires. L'amour seul ne constitue qu'une sorte de camaraderie « chargée de faiblesse », comme dit Corneille et qui ne peut avoir que de funestes suites. Aimer ses enfants sans les respecter et c'est-à-dire ne point leur cacher ses fautes, ses erreurs, ses faiblesses, disons plus vrai, ne pas savoir s'interdire à cause d'eux faiblesses, erreurs et fautes, c'est ne pas les « élever )> — - prenez le mot dans tout son sens — c'est les rabaisser ou les tenir dans leur abaissement originel. 11 faut, par respect pour les enfants, se laisser purifier par eux. Ce père parlait vrai qui disait : ((Je les garde; ils me gardent aussi, et eux moi, plus que moi eux. »
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D'autre part se laisser aimer par ses enfants sans s'en faire respecter, c'est égoïsme puéril, plus puéril que tous les sentiments que peuvent avoir les enfants eux-mêmes. L'enfant qui aime son père sans le respecter ne sait pas ce que c'est qu'être enfant. 11 ne mesure pas la distance d'une génération à l'autre, ce qui est l'essence même des relations de famille et des devoirs de famille. 11 aime son père comme un frère, sa mère comme une sœur.
11 dispute avec eux, ce qui n'a rien d'incompatible avec l'amour, mais ce qui ne laisse aucune autorité dans la maison et en rompt pour ainsi parler l'équilibre. 11 met l'anarchie et le désordre dans un groupe humain qui doit être une société bien réglée c'est-à-dire une sorte d'organisme.
Mais il est vrai aussi que respecter ses enfants et s'en faire respecter sans les aimer ou sans leur témoigner de l'amour, sans qu'ils vous aiment et sans qu'il leur soit permis
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de vous manifester leur affection, détruirait la famille tout de même ou presque autant. C'est que, remarquez-le bien, le respect sans amour, n'est pas le respect, il n'est que la crainte. Se faire respecter par ses enfants sans leur permettre de montrer leur affection, c'est simplement leur m.ontrer qu'on est puissant, qu'on est redoutable, qu'on est la force. 11 en résultera, non pas la ruine immédiate de la famille, mais sa ruine, sa dislocation future, à assez brève échéance. Un enfant qui n'aura que craint son père, ne le connaîtra plus quand il n'aura plus à le craindre, à vingt ans. Tout lien sera rompu ; puisqu'il n'en existait qu'un, qui n'a plus lieu d'être.
De même le respect du père pour ses enfants, sans amour ou sans manifestation d'affection est aussi une crainh. C'est la crainte de leur montrer de la faiblesse, c'est avoir peur qu'ils ne profitent de votre amour pour eux pour vous dominer,
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pour empiéter, pour vous moins craindre. Le respect à l'égard des enfants, sans amour, c'est la crainte de n'être pas craint.
Les siècles semblent osciller entre ces deux excès, respect sans amour, amour sans respect. On sait qu'autrefois un père était une espèce de suzerain et le fils une sorte de vassal. Le père romain eut longtemps le droit de vie et de mort sur ses enfants. Chez les anciens gaulois, à ce que nous apprend César, les enfants ne se présentaient aux pères et n'osaient se trouver en public en leur compagnie que lorsqu'ils commençaient à porter les armes, comme s'ils eussent voulu dire qu'alors seulement il s'en allait temps que leurs pères les reçussent en familiarité et compagnie. Chez nous, les fils, jusqu'au XIX' siècle, devaient se tenir en attitude de révérence et quasi de servitude devant leurs pères. Ils ne devaient même pas se dire leur fils en leur présence, puisqu'ils devaient dire :
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« Monsieur » et non « mon père ».
Montaigne raille spirituellement cette cérémonie: « Je veux mal à cette coutume d'i nterdire aux en fants l'appellation paternelle et leur en enjoindre une étrangère, nature n'ayant pas [comme si nature n'avait pas] volontiers suffisamment pourvu à notre autorité ; nous appelons Dieu tout puissant, père ; et dédaignons que nos enfants, nous en appellent. »
Ce manque de communication affectueuse était si contraire à la nature et àla raison que les hommes de ces temps ne laissaient pas de s'en apercevoir eux-mêmes et de s'en repentir. On sait ce que Montaigne nousditdeMontluc: (( Feumonsieur le maréchal de Montluc, voyant perdu son fils, qui mourut en l'île de Madère, brave gentilhomme à la vérité et de grande espérance, me faisait fort valoir entre ses autres regrets le déplaisir et crève cœur qu'il avait de ne s'être jamais communiqué à lui, et sur cette humeur
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d'une gravité et grimace paternelle, avoir perdu la commodité de goûter et bien connaître son fils et aussi de lui déclarer l'extrême amitié qu'il lui portait et le digne jugement qu'il faisait de sa vertu : « Et ce pauvregarçon,disait-il,n'arienvude moi qu'une contenance renfrognée et pleine de mépris et a emporté cette créance que je n'ai su ni l'aimer ni l'estimer selon son mérite.
A qui gardai s-je à découvrir cette singulière affection que je lui portais dans mon âme ? Etait-ce pas lui qui en devait avoir tout le plaisir et toute l'obligation ? Je me suis contraint et géhenne pour maintenir ce vain masque et j'ai perdu le plaisir de sa conversation et sa volonté quand et quand, qu'il ne me peut m'avoir portée autre que bien froide, n'ayant jamais reçu de moi que rudesse ni senti qu'une façon tyrannique. »
Et Montaigne conclut avec énergie et presque avec rudesse sur cette question, que « c'est folie
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et injustice de priver les enfants qui sont en âge de la familiarité [entretien cordial] des pères et de vouloir maintenir en leur endroit une marque austère et dédaigneuse, espérant par là les tenir en crainte et obéissance ; car c'est unz force très inutile, qui rend les pères ennuyeux aux enfants et, qui pis est, ridicules. ))