L ART D ETRE EPOUX
Tous ces ennemis du mariage sont loin d'être invincibles. Les uns sont presque imaginaires, les autres ne sont que pour un temps, les autres sont des conventions littéraires dont on peut se dégager et dont même on peut sourire, les autres très réels, ne sont que des accidents de la civilisation, de la vie urbaine et n'enveloppent aucunement l'humanité tout entière ni même aucune nation tout entière.
Luttons contre ces ennemis, réagissons contre ces pressions par la vertu fondamentale du stoïcisme, par la fierté. Disons-nous qu'il y a un honneur à être marié et que le titre de père de famille est une
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noblesse. Personne n'y contredit ; tout le monde le sent instinctivement. Or c'est une destinée assez agréablement prévilégié que de trouver sa fierté dans son bonheur et, en voyant les enfants croître, de promener son regard, comme a dit Angellier dans un très beau vers :
Sur cet orgueil des jours né du bonheur des
[nuits.
Mais il est très vrai, comme Nietzche le dit trop rudement, que le mariage a ses difficultés, qu'il y faut plus que de la bonne volonté, qu'il y faut des prudences, des habiletés, des adresses, qu'il y faut un art. 11 y a un art d'être époux, comme il y a un art d'être père et d'être mère. J'ai insisté sur celui-ci en commençant ; je dirai ici quelques mots de celui-là.
L'ennemi intérieur du mariage c'est la satiété. Je n'apprends peutêtre rien à personne. Nietzsche, qui, du reste, comme Rousseau, se
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place trop au point de vue du bonheur, intellectuel surtout, de l'époux et ne demande guère de concessions et de sacrifices qu'à la femme, remarque très finement que l'homme aurait besoin de plusieurs femmes selon ses différents âges et que celle qui lui convenait admirablement à vingt ans ne lui convient plus à trente-cinq : a Si l'on se mettait pour un instant au-dessus des exigences de la morale, on pourrait se demander, à l'aventure, si la nature et la raison ne destinent pas Thomme à plusieurs unions successives, à peu près dans la forme suivante : d'abord à l'âge de vingt-deux, il épouserait une jeune fille plus âgée que lui, qui lui serait supérieure intellectuellement et moralement et pourrait devenir son guide à travers les périls de la vingtaine : ambition, haine, mépris de soi-même, passion de toute espèce. Plus tard l'amour de celle-ci se tournerait toute en afiFection maternelle et, non seulement elle
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supporterait, mais elle exigerait, Je la façon la plus salutaire pour l'homme, que dans la trentaine il contractât une union avec une fille toute jeune dont il prendrait à son tour en main l'éducation. Le mariage est une institutien nécessaire de vingt à trente [comme, ici, il a raison !] non nécessaire, mais utile de trente à quarante... »
Toute « exigence de la morale »
mise décote, le raisonnement serait très hon, si les enfants n'existaient pas ; mais c'est aux enfants que Nietzsche n'a pas songé. 11 est très vrai qu'à vingt ans l'homme doit être dirigé et préservé, qu'à trentecinq ans il aime, au moins, a être directeur et préservateur. Mais d'une part il n'est pas nécessaire qu'à vingt ans il soit dirigé et préservé par une jeune fille plus âgée que lui, mais seulement il faut qu'il le soit par une fille de son âge ; la nature a pourvu à cela en prenant le soin que la jeune fille de vingt ans soit beaucoup plus âgée morale-
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ment que le jeune homme de vingt ans. D'autre part, le jeune homme de trente-cinq ans aura certainement le besoin d'être protecteur, directeur et préservateur, mais il le sera tout naturellement de ses enfants, qui auront de huit à quatorze années et aucun besoin d'une union avec une jeune fille de vingt ans n'existera. Les enfants sont les dérivatifs des tendances protectrices, autoritaires et magistrales des parents.
Si l'homme de trente-cinq ans n'avait pas d'enfants, oui, je le reconnais, il chercherait instinctivement une jeune fille à élever, à former selon son esprit et son cœur. S'il a des enfants il n'en aura pas même l'idée. Je retourne le mot de Donald. 11 a dit: « N'en croyez pas les romans : il faut être épouse pour être mère. » Je dis:
(( Il faut être mère pour être épouse» et aussi : « 11 faut être père pour être époux. » Pour l'être tout à fait bon et sans arrière-pensée, au moins, d'infidélité.
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Obsédé encore par cette idée de la satiété conjugale, ou plutôt, ce qui est un aspect différent de la même difficulté, par la prétendue impossibilité où est une femme de satisfaire les divers besoins, intellectuels moraux, physiques de son mari, Nietzsche songe à un tempérament du mariage par le concubinat physique, uniquement physique : « Les nobles femmes d'esprit libre qui prennent à tâche l'éducation et le relèvement du sexe féminin ne devraient pas négliger un point de vue : le mariage conçu comme l'union des âmes en vue de produire et d'élever une nouvelle génération, un tel mariage qui n'use de l'élément sensuel que commed'un moyenrare, occasionnel, pour une fin supérieure, a vraiment besoin, il faut le craindre, d'un auxiliaire naturel, le concubinat.
Car, si, pour la santé de l'homme la femme mariée doit aussi servir à la satisfaction exclusive du besoin sexuel, ce sera dès lors un point de
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vue faux, opposé au but visé, qui présidera au choix d'une épouse :
Je souci de la postérité sera accidentel et son heureuse éducation des plus invraisemblables. Une bonne épouse qui doit être une amie, une coadjutrice, une productrice, une mère, un chef de famille, une gouvernante, ne peut pas être en même temps une concubine ; ce serait trop lui demander. 11 pourrait ainsi se produire dans l'avenir l'inverse de ce qui avait lieu à Athènes : les hommes qui n'avaient guère alors en leur femme que des concubines [plutôt des génitrices] se tournaient en outre vers les Aspasies parce qu'ils aspiraient aux attraits d'un commerce libérateur pour le cœur et l'esprit, tel que seuls peuvent le procurer le charme et la souplesse intellectuelle des femmes.
Toutes les institutions humaines n'admettent en pratique qu'un degré modéré d'idéalisation ; autrement des remèdes grossiers deviennent immédiatement nécessaires. »
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Cette fois on n'accusera pas Nietzsche de n'avoir pas songé aux enfants ; il ne s'en trompe pas moins, absolument sur les aptitudes de la femme et sur la division du travail. Sans aller, en sens contraire, jusqu'au mot, bien connu de Gœthe :
« la main qui secoue le balai toute la semaine est celle qui caresse le mieux le dimanche », il est certain que la femme peut cumuler fort bien les rôles de maîtresse de maison, de génitrice, d'amie intellectuelle et d'amie charnelle. Ce que Nietzsche s'exagère, ce sont les besoins de Thomme à ce dernier égard. Encore qu'ils soient grands, ils ne vont pas jusqu'à exiger qu'une femme y soit tout entière consacrée, ce qui amènerait elle et lui, très promptement. à une effroyable stupidité. Le cumul qui dépasse les forces d'une épouse c'est celui d'amie charnelle, de génitrice, de maîtresse de maison, d'amie intellectuelle. — et de femme qui est huit heures par jour hors de chez
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elle. Ce dernier emploi est à supprimer. Les autres ne sont pas incompatibles.
Mais retournons le dernier mot de Nietzsche : «Toutes les institutions humaines... » Oui le mariage n'admet en pratique qu'un certain degré d'idéalisation; c'est précisésément pour cela qu'il ne faut pas î'élever et le restreindre à n'être qu'une préparation extatique de la génération future plus grande et plus noble, à n'être qu'une élaboration du surhumain. 11 doit être cela et aussi, comme dit Nietzsche ailleurs, l'amitié, la confiance mutuelle, la fusion douce de deux êtres qui vivent pour ceux qui viendront, pour ceux qui viennent et pour ceux qui croissent; mais pour eux deux aussi, pour la vie à deux, pour Tappui de l'un sur l'autre; pour la pression tendre d'une âme sur une âme, d'un esprit sur un esprit.
Sans obsession pourtant. 1^3. faim l'un de l'autre, insatiable et de tous les instants, la fringale d'intimité,
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si admirablement analysée par M.
de Porto-Riche dans ^moureuse^ et fort bien aussi par M. Coolus dans VEnfant malade, arrive vite à être insupportable à l'un des deux et, par répercussion de mauvaise humeur, à tous les deux. Nietzsche, épigrammatiquement, mais fort bien, dit: « Si les époux ne vivaient pas ensemble, les bons ménages seraient plus fréquents. » Incontestable. C'est le fait d'être toujours ensemble, toujours rivés, toujours retombant l'un sur l'autre, qui fait de l'union de deux êtres autonomes, malgré tout, et qui ont besoin d'être autonomes tout en ayant besoin d'union, un état anormal et pénible, suppliciant parfois. C'est pour cela qu'il faut que le mari ait une profession qui le tienne loin du logis le tiers du temps, au moins, et qui fasse, selon le mot d'Augier, que « la femme soit la préoccupation et non l'occupation du mari » ; c'est pour cela qu'il faut qu'il y ait des enfants entre le mari et la femme :
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les enfants unissent le mari et la femme, ce qui est un bien et séparent le mari de la femmx ce qui est un bien aussi ; c'est pour cela que le mari doit admettre que la femme ait des amies et que la femme doit admettre que le mari ait ses amis à lui ; c'est pour cela... mais nous toucherons ce point en finissant.
Les époux ne doivent pas vivre tout à fait ensemble ; ils doivent regretter de ne pas vivre assez ensemble, pour éprouver le plaisir de se retrouver. Le plaisir de se retrouver est précisément la mesure de l'ennui qu'on éprouverait à ne se quitter jamais.
Voilà les diverses mesures, les diverses adresses, les divers expédients que j'appelle l'art de tenir compte de l'infirmité humaine dans le mariage et par conséquent l'art d'être époux.