L AGE D ETRE EPOUX
Mais justementpour tenir compte, dès le commencement et pour toujours, de l'infirmité humaine, à quel âge faut-il se marier ? La question a toujours été posée.
Aristote opine pour trente-cinq ans; Platon pour trente. Montaigne, qui qui s'est marié à trente-trois ans, loue l'opinion d Aristote et donne de son approbation une raison qu'on appréciera : « Voulons-nous être aimés de nos enfants? Leur voulonsnous ôter l'occasion de souhaiter notre mort?... Accommodons leur vie, raisonnablement, de ce qui est en notre puissance. Pour cela il ne nous faudrait pas marier si jeunes
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que notre âge vint quasi se confondre avec le leur... » Ils ont trop longtemps, dans ce cas, à attendre que nous leur fassions place. — « Oui bien ; mais quand ils sont presque aussi âgés que nous ils ont plus de temps pendant lequel nous pouvons les aider et les soutenir. »
Mon opinion est qu'il faut suivre les indications de la nature toutes les fois et tout autant que les nécessités sociales n'y mettent pas un empêchement absolu. Or l'indication de la nature est qu'il faut se marier à dix-huit ans. L'indication de la raison et de l'expérience s'y ajoute, qui nous disent que le jeune homme célibataire fait des sottises ou qu'il est malheureux et malade ou, s'il ne fait pas de sottise et s'il n'est ni malheureux ni malade, est une exception presque monstrueuse que nous ne voudrions pas avoir pour fils ; qui nous disent, en un mot, l'axiome grave, terriblement grave de Nietzche :
« De vingt à trente le mariage est
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une nécessité ; c'est plus tard qu'il n'est qu'utile. »
L'homme doit se marier de dixhuit à vingt ans ; à vingt ans il est déjà un peu tard.
Mais pour se marier il faut être deux. Est-ce une nécessité aussi que la jeune fille se marie à seize ans ? C est une nécessité tout de même.
De seize à vingt-six ans la jeune fille, généralement, ne fait pas de sottise ; mais elle s'étiole, physiquement quelquefois, moralement toujours. Si elle est rêveuse elle se perd dans le romanesque, dans le chimérique, dans « les lourds et tristes songes » ; les plus mauvais romans pour la jeune fille, ne sont pas ceux qu'elle lit ; ce sont ceux qu'elle fait ; si elle est pratique elle devient médisante, cancanière, pointue, un peu méchante ; elle devient vieille fille. Dans tous les cas, elle est comme accablée de son inutilité. Elle en est dévorée. Elle ne la secoue ou n'y échappe que par ce que j'ai dit, les rêves ou les
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mauvais entretiens. Le plus souvent elle n'y échappe point du tout et son désoeuvrement fait pitié, même à elle-même. Les plus heureuses des jeunes filles de vingt à trente ans sont celles qui tiennent la maison de leur père veuf. Elles ont une occupation ; elles ont une maternité; elles sont des personnes, elles se sentent quelqu'un. Elles ne sont pas très malheureuses et cela se voit à leur allure, à leur geste et à leurs yeux ; elles ont des yeux qui regardent à droite et à gauche. La jeune fille doit se marier à seize ans. A dix-huit il est un peu tard.
Un point très important à cet égard est celui-ci. La jeune fille qui attend pour l'épouser, que la jeunesse de son futur mari soit passée, épouse enfin un homme qui a fait toutes les expériences de l'amour, alors qu'elle n'en a fait aucune et cela, quoi qu'elles en disent, ou quoiqu'elles n'en disent rien, leur est extrêmement insup-
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portable. 11 y a dégoût, il y 3 inquiétude, il y a jalousie rétrospective. La jalousie rétrospective est aussi forte chez la femme que chez l'homme et je vous laisse à penser, Monsieur, si, donc, elle est vive. La jalousie proprement dite des femmes mariées est toujours entée, pour ainsi dire, sur cette première jalousie rétrospective et y prend des forces qu'elle n'aurait pas toute seule, parce qu'elle y prend une conviction qu'elle n'aurait pas toute seule :
« il m'a assez trompé avant pour me tromper depuis ; il en a pris l'habitude. »
Pour toutes ces raisons le mariage d'un vétéran, fût-il encore jeune, avec une vierge est une chose, non seulement abominable en soi ; mais très funeste.
Quelle solution ?
Celle que propose, celle que veut une ligue de jeunes filles norwégiennes et qu'a exposée Bjornson dans lin gant^ et aussi
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Mademoiselle G. Fanton, avec un joli talent, dans hes hommes nouveaux : les jeunes filles n'épouseront que des hommes vierges? — J'en suis d'avis; mais alors il faut que les jeunes gens se marient très jeunes.
A vrai dire quelqu'un et de beaucoup de talent, M. Léon Blum, dans son livre du Mariage en a proposé une autre ; il a proposé la solution inverse : que les jeunes filles se marient au même âge que les jeunes gens, c'està-dire tard ; mais après avoir fait toutes les expériences de l'amour que font les jeunes gens ; l'égalité est rétablie. Ce qui s'oppose à cela ; c'est que la femme est essentiellement monogame. Les expériences de l'amour que fait le jeune homme n'engagent pas son cœur ou l'engagent peu. 11 peut encore, après elles, être un bon mari. Les expériences de l'amour que ferait la jeune fille, la première surtout fera t dans tout son être un te changement, un tel établissement
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plutôt, que jamais elle n'aimerait son mari d'un amour, pour ainsi parler, intégral. Remarquez que, selon une loi physiologique bien connue, les enfants de cette jeune femme, ressembleraient souvent à son premier amant. C'est dans le mariage entre homme ayant fait les expériences de l'amour et fille ayant fait de même que la jalousie rétrospective appartiendrait légitimement à l'homme. La femme aurait moins de raisons d'être jalouse du passé de son mari que le mari de l'être du passé de sa femme ; et dès lors où est elle, cette égalité que vous prétendiez rétablir ? La femme d.\x'3i\X presque à tort : « Tu ne peux pas m'aimer puisque tu en as aimé d'autres » ; le mari dh^it presque avec raison : tu ne peux pas m'aimer puisque tu as appartenu à d'autres. »
Où est-elle cette égalité que vous avez prétendu rétablir?
— Mais il existe pour la femme comme pour l'homme, un âge de la papillonne et un âge de la stabilité.
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— Ce n'est qu'à moitié vrai pour l'homme et c'est Ja civilisation urbaine en reculant le mariage de l'homme jusqu'à un âge absurde, qui a fait l'homme plus polygame, qu'il ne l'est réellement : regardez les paysans, monogames pour la plupart ; — et ce n'est pas vrai pour la femme qui veut toujoui-s que son premier amour soit le dernier :
regardez les ouvrières qui en se donnant à seize ans, n'imaginent jamais que ce ne soit pas pour la vie.
— Mais il y a la curiosité de l'inconnu qui se fait toujours sa part. Celui qui se sera marié vierge à dix-huit ans, a trente sera adultère ; celle aussi qui se sera mariée vierge à seize ans, à vingt-huit sera infidèle. J'aime mieux la curiosité satisfaite avant qu'après. Je fais la part du feu quand ce n'est pas une maison mais quelque paille qu'il a à brûler. — Je n'hésite pas à dire, que, la théorie fût-elle vraie, j'aimerais mieux l'adultère pro-
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prement dit que l'adultère préalable, l'adultère proprement dit, même de la femme, étant un accident grave, mais qui n'efface pas le souvenir du premier aimé, l'adultère préalable intronisant un premier aimé qui ne s'efface pas du souvenir et qui ne descend jamais complètement du trône. La solution qui consiste à ne marier les jeunes filles que quand elles sont veuves ne me parait donc pas acceptable.
Reste la solution qui consiste à marier les jeunes gens avant qu'ils soient veufs, qui consiste à marier des vierges avec des vierges ; qui consiste à marier des filles de seize ans à des garçons de dix-huit. Voilà les indications de la nature, de l'expérience et de la raison.
Mais nous' avons dit qu'il ne faut, hélas, suivre les indications de la nature de l'expérience et de la raison que quand la civilisation n'y met pas un empêchement absolu.
L'état de civilisation où nous som-
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mes ne s'oppose-t-il pas absolument aux mariages jeunes ? L'écolier de dix-huit ans peut-il épouser une jeune fille de seize ? Je réponds :
oui. 11 suffit pour cela, puisque la civilisation a retardé de l'espace presque d'une génération le mariage des jeunes gens ou plutôt la possibilité pour eux d'élever leurs enfants ; que la génération antéprécédente élève la génération postsuivante, que la génération A élève la génération C. — Charles s'est marié à dix-huit ans ; il en a trentehuit; son fils Pierre, qui s'est marié l'année dernière, a un fils, Jean.
Charles, élèvera Jean jusqu'à sa cinquantième année à lui Charles, ce qu'il peut faire parfaitement.
Pierre qui aura alors trente-deux ans, commencera à nourrir sa famille ; et ainsi de suite. Chaque génération aura été ainsi élevée d'abord par les grand'père et grand'mère, ensuite par les père et mère, moitié par les uns, moitié par les autres et les charges de tous
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les chargés, réparties sur toute la vie, seront les mêmes qu'elles sont maintenant, et nous avons le bénéfice du mariage jeune et nous avons aussi celui de chaque génération obligée envers deux générations et non pas envers une seule ; et de la famille, ainsi plus solidement engrenée et formant un organisme plus vaste, plus plein, plus fort.
On voit déjà où j'en voulais venir par les premières lignes de cet écrit. Sans arriver encore à une conclusion, je remarque qu'avec ce régime de mariages jeunes nécessitant les collaborations des grands grands parents et des parents, le grand-père, la grand'mère deviennent tout autre chose qu'ils ne sont aujourd'hui. Ils sont aujourd'hui des vieillards unis aux enfants par la communauté de la faiblesse ; ils sont des enfants que les enfants regardent un peu comme des égaux.
Ils sont des parents sans autorité.
Ils sont « bonne-maman, papagâteau ». Dans le régime naturel
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ils sont les colonnes de la maison, la grande autorité domestique, à laquelle succède peu à peu, insensiblement et n'est-ce pas bien ainsi? l'autorité paternelle. Puisque vous le voulez, je vous concéderai que c'est même ainsi que le mot grand-père et grand'mère ont un sens.
Toujours est-il que la vraie famille, la voilà, ; l'union et la coopération, dans la même maison autant que possible, de trois générations, grands parents, parents, enfants.