‹ De La Fayette au Président WilsonChapitre 3 sur 4 · IL Y A CENT QUARANTE- DEUX ANS · texte numérisé non relu

IL Y A CENT QUARANTE- DEUX ANS

^PRÈS la guerre de Sept ans, la situation de l'Europe était restée troublée. La France par le traité funeste de 1763 avait perdu ses principales colonies et se trouvait amoindrie. Le partage de la Pologne, qui avait paru une solution des problèmes longtemps agités, avait amené un sentiment de reaction et de malaise latent chez tous les Français.

En 1 775, la jeune France intellectuelle et éclairée, qui voyait l'origine de la crise dans les fautes de la monarchie, s'était tournée résolument vers les idées des Encyclopédistes; les d'Alembert, Diderot, Voltaire et surtout J.-J. Rousseau, avaient fait naître et pénétrer des sentiments généreux et ardents; on conçoit sans peine qu'un esprit nouveau se soit emparé des hommes jeunes et actifs qui désiraient redresser des torts et réparer des injustices, en même temps que voir la France appelée a de plus hautes destinées.

Parmi ces jeunes hommes se trouvait le marquis de La Fayette, dont le rôle fut considérable a ce moment par le mouvement qu'il fit naître autour de son nom et l'élan qu'il détermina. Une circonstance se présenta

qui le décida à apporter son épée à la jeune rép"hlique américaine : L'Angleterre se trouvait en difficultés avec un certain nombre de ses colonies et particulièrement avec celles de l'Amérique du Nord.

Les taxes fiscales qu elle avait imposées a ses colonies avaient amené un état de tension qui s'était fortement aggrave en l'été de 1775. L'obstination du roi George III et les efforts de ses ministres pour tenir tête au Parlement démontraient clairement la résolution de ne céder sur aucun point aux réclamations des colonies et cela explique comment les " însurgents" de Boston comme on les appelait, continuant leur opposition allaient partir en guerre et bientôt signer la fameuse Proclamation d'Indépendance du 4 juillet 1776.

Déjà, en France, les esprits suivaient attentivement ces symptômes et les griefs des Américains étaient accueillis avec une vive sympathie. Etant donné le caractère ardent, aventureux de cette jeunesse française, on peut facilement imaginer les multiples raisons qui devaient faire partager au marquis de La Fayette et a ses amis le désir de soutenir ces idées et d'épouser ces querelles nées pour la revendication de la liberté. C'est dans cet état des esprits qu'a lieu le diner de Metz, le

8 aoùl 1775, qui détermina chez La Fayette le désir de s'enrôler et de porter secours aux " insurgents

Le comte de Broglie, son cousin, gouverneur de Metz, commandait le

Département des

Devant Yorkluwn, Washinnlon, Rochambeau et La Fayette donnent le* demiett otdte* pout l'attaque de

Trois-Evéchés. et était gouverneur intérimaire de Lorraine. Le jeune marquis de La Fayette, capitaine de cavalerie, qui avait alors dix-huit ans, venait d'être attache à son quartier général. A ce moment même, le duc de Gloucester, frère du roi George III, se rendant auprès du duc de Cumberland, s'arrêtait a Metz et était reçu par le Gouverneur, qui donnait un diner en son honneur. Le marquis de La Fayette y assistait. Pendant le diner, le duc de Gloucester avait fortement critiqué la conduite du ministère anglais dans cette question des colonies américaines. Placé dans l'opposition, il n'avait pas caché qu'a son avis les réclamations des " insurgents n avaient sur beaucoup de points paru justifiées et qu'il était imprudent de les pousser à bout.

C'est alors que La Fayette, emporté par la générosité de son esprit, forme l'idée de partir au secours des " insurgents " et cette idée ne le quitte plus. Il revient â Pans, repart à Londres, où l'ambassadeur de France était un Noailles, son oncle, se met en relations avec un grand nombre de libéraux anglais et petit a petit il commence à rassembler les éléments de l'expédition qu'il projette de faire en Amérique; il sait qu'il trouvera facilement des compagnons pour partager ses idées et partir avec lui.

Le Congrès américain venait d envoyer en Europe le grand Benjamin Franklin et Silas Deane. La Fayette était en rapport avec eux, il leur fait part

de ses projets et signe un traité par lequel il est nommé major-général, en 11 pourrai la servir seront comptés pour moi dans tous les temps et dans même temps que le baron de Kalb, officier étranger qui lui a été présenté " tous les lieux comme les plus heureux de ma vie. n a Metz par le comte de Broglie et

qui est pour lui Un second et Un ^ P[oc'ama,i°n de l'Indépendance de» Etats-Unis le 4 juillet 1776.

conseil énergique, qui le soutient dans ses projets et l'aide à triompher des obstacles qui surgissent sur son chemin.

Le marquis de La Fayette était marié depuis trois ans, il avait épousé la fille du duc d'Ayen, fils ainé du Maréchal de Noailles. Sa jeune femme était alors grosse de quelques mois. Il avait fait part de son projet à son beau-pere qui s'y était d'abord opposé timidement et qui ensuite, devant l'opposition que rencontrait a la Cour ce projet de départ, avait manifesté avec fermeté le désir d'empêcher son gendre de partir. Néanmoins, La Fayette veut briser tous les obstacles qui s'accumulent sur sa route. Comme il le dit lui-même un peu plus tard au Congres américain qui lui adressait ses félicitations : " Du premier moment où " j'ai entendu le nom d'Amérique je * l'ai aimée, dés l'instant que j'ai su " qu'elle combattait pour la liberté, " j'ai brûlé du désir de verser mon " sang pour elle. Les jours où je

voie elait [racée et il est poussé par une force irrésistible, un peu ajoute : "Défenseur de cette liberté que j'idolâtre, libre moi-même plus plus tard dans une lettre écrite a sa jeune femme et dans laquelle il la • que personne en venant comme ami offrir mes services à cette répu-

malgré cet abandon passager, il " blique si intéressante, je n'y porte que ma franchise et ma bonne

" volonté, nulle ambition, nul intérêt particulier, en tra-

supplie de lui conserver son

A New-York. Au pied de ta itatue de La Fayelte.

nce(!917).

" vaillant pour ma gloire, je travaille pour mon bonheur. " J'espere qu'en ma faveur vous deviendrez bonne Amé- " ricaine, c'est un sentiment fait pour les coeurs vertueux. " Le bonheur de l'Amérique est intimement lie au bonheur " de toute l'humanité ; elle va devenir le respectable et " sur asile de la vertu, de l'honnêteté, de la tolérance, " de l'égalité et d'une tranquille liberté."

Enfin, comme il le dit lui-même dans ses mémoires, "à " la première connaissance de cette querelle, mon cœur " fut enrôle et je ne songeai qu'a joindre mes drapeaux ".

Mais il a cherche a Londres la possibilité d'avoir un vaisseau. Comme il éprouve des difficultés, il décide qu'il achètera un navire en France, et qu'il l'équipera à ses frais. Il revient à Paris, charge un de ses compagnons, du Boismartin, de se rendre à Bordeaux et acheté a des armateurs de cette ville un navire qu'il appelle " la Victoire", pour la somme de 1 12.000 francs dont il paiera un quart comptant et les autres quarts dans les quinze mois qui suivront. Il revoit Silas Deane et Franklin, qui composent avec lui son état-major, il décide d'emmener onze officiers partant avec Kalb et lui nommés majors généraux.

C'est alors que sa famille d'abord, ensuite le Ministère des Affaires étrangères, emus du bruit qu'ont provoque ses projets d'expédition, vont essayer de le retenir. Il faut

A Waihmil

brusquer les choses pour aboutir. Après avoir tout conclu, il part avec le prince de Poix a Londres, chez son oncle l'ambassadeur de France, et calme ainsi par son absence les rumeurs déjà lancées de son départ. 11 revient à Paris, reste caché pendant trois jours a Chaillot, chez le baron de Kalb, qu'il emmène avec lui a Bordeaux pour rejoindre son navire. Il y accomplit les derniers préparatifs de départ et pour prévenir des indiscrétions et des maladresses, il s'inscrit le dernier sur le rôle d'équipage, sous son nom patronymique de Motier, suivi de la qualité de chevalier de Chavaniac, nom de son domaine d'Auvergne, comme l'indique l'acte sur le registre des passagers.

Sentant l'orage s'accumuler à son encontre et craignant que son navire ne soit saisi et arrêté, il décide de le faire descendre a Pauillac, ou il le rejoint, il conduit alors "la Victoire" au Verdon, a l'embouchure même de la Gironde, pour la soustraire a la surveillance et la mettre au point de la rivière d'où en une marée elle peut atteindre la mer. et c'est de ce point que le 24 mars 1777, à midi, il met a la voile, non pas pour partir directement vers l'Amérique, car il n'est pas tout a fait prêt, mais pour se rendre a Passages, petit port espagnol à côte de Saint-Sebastien, d'où il partira définitivement quelques jours après.

Après avoir conduit son vaisseau au port de Passages, il revient à Bordeaux, où il apprend que son départ est connu à Versailles et qu'un ordre de

l'arrêter est en route pour l'atteindre. Il écrit aux à ses amis. Parmi ceux-ci est M. de Coigny, à qui de confiance, et qui l'avertit de ne concevoir aucun

ministres, a sa famille, il a envoyé un homme espoir de l'autorisation

Arrivée da premières Iroupe» américaines en F

qu'il desirait. Feignant alors de se rendre à Marseille, où il avait l'ordre d'aller joindre son beau-père, qui faisait le voyage d'Italie, il part en chaise de poste avec un officier nommé Mauroy. A quelques lieues de Bordeaux, il monte a cheval, déguisé en courrier, et court devant la voiture, qui prend la route de Bayonne. Tous deux restent a Bayonne deux ou trois heures et pendant que Mauroy fait quelques affaires indispensables, M. de La Fayette reste couche sur la paille de l'écurie.

Une dernière crainte vient l'assaillir. La fille du maître de poste reconnaît le faux courrier a Saint- Jean-de-Luz, pour l'avoir vu quand il

revenait du port de Passages a Bordeaux. Sur un signe d'intelligence que lui adresse La Fayette elle se tait et il peut ainsi franchir la frontière. Il est libre, il peut partir.

Il s'embarque de suite avec ses compagnons dont voici la liste extraite du rôle d'équipage. On y trouve : M. de La Fayette et le baron de Kalb comme majors-géneraux, MM. Delessert et de Valfort comme colonels, de Fayols et de Franval comme lieutenants-colonels, du Boismartin et de Gimat comme majors, de Vrigny, de Bedaul et Capitaine comme capitaines. Enfin, de la Colombe et Caudon comme lieutenants.

La " Victoire " met enfin a la voile pour l'Amérique le 26 avril 1 777.

Par l'effet de hasards heureux, elle évite et la rencontre des navires français dépêchés par Sartine et celle des croiseurs britanniques.

Avec la satisfaction vive de voir l'élan imprimé à l'opinion par cette équipée qui attachait tous les regards sur leur pays, les deux députés d Amérique, envoyés en France, Benjamin Franklin et Silas Deane, annoncent au Congres, comme une précieuse raison d'espérer avant peu une alliance complète, le départ du vaisseau de La Fayette. En voici les termes authentiques :

" Le marquis de La Fayette, jeune gentilhomme de grands entourages " de famille ici et de grande fortune, est parti pour l'Amérique sur un " vaisseau a lui, accompagné par quelques officiers de distinction afin de " servir dans nos armées. 11 est extrêmement aimé et les vœux de tout le " monde le suivent, nous ne pouvons qu'espérer qu'il trouvera une recep- " lion qui lui rende le pays et son entreprise agTeables. Ceux qui la " censurent comme une légèreté de sa part applaudissent néanmoins a " l'esprit qui l'anime et nous serions heureux que les prévenances et les " respects qui lui seront montrés soient utiles à nos affaires ici en faisant " plaisir non seulement à ses puissantes relations et à la cour, mais à toute " la nation française. Il a laissé une jolie jeune femme et, pour l'amour

1918 — A New- York. 34"" Rue. Cortège organisé pour l'Emprunt de la Liberté.

" d'elle particulièrement, nous espérons que sa bravoure et son ardent désir de n se distinguer seront un peu retenus par la sagesse du général, de manière a ne pas n permettre qu'il se hasarde trop, à moins que l'occasion ne l'exige. n

" Paris. 25 mai 1 777. " "S. Deane. B. Franklin. "

Le 13 juin 1777, "la Victoire" arrive a Inlet, sur la rivière de Georgetown. George Washington, qui commande les armées américaines, prend La Fayette avec

lui et veut le connaître et l'apprécier avant de lui donner une division à commander. 11 le juge de suite et c'est au lendemain de 1 affaire qui a amené la capitulation de Saratoga, que le Congrès, le Ier décembre 1777, sur la demande de Washington décide cette mesure.

Les événements se précipitent, une alliance est conclue et signée par Franklin, en 1778, entre l'Amérique et la France et cette nouvelle est accueillie avec une joie profonde. Dans des

Au cimetière de Picpui. Le général Pcrihina sur la tombe de La Fayette (1917).

1918 Al arrièie-front. L» préparation dr l'offensive américaine.

combats difficiles, le sort ne semble pas tout d'abord favoriser les " insurgents " et les Français, mais dans les batailles de Brandywyne, de Valley Forge, de Monmouth, La Fayette a montré la valeur chevaleresque de sa race, sa bravoure, son courage et sa sagacité; l'amitié inaltérable de Washington apporte une auréole a ce fils de France qui fait présager que l'indépendance sera définitivement conquise par la France et avec elle.

Une flotte américaine se forme sous le commandement de Paul Jones et combat avec un courage merveilleux. Ce héros légendaire, reçu triomphalement a Versailles, meurt a Paris et on se souvient que ses cendres, retrouvées en 1905, furent transportées à Annapolis en grande pompe sous l'escorte d'une imposante flotte de guerre des Etats-Unis.

On sent en France qu'il faut apporter une aide décisive aux Américains et une armée française de secours de 6.000 hommes est reunie a Brest et s'embarque sous le commandement de Rochambeau. Elle arrive a temps pour renforcer l'armée de Washington affaiblie par de nombreux combats et les deux alliés bloquent l'armée adverse dans Yorlttown et la contraignent a se rendre, le 19 octobre 1781.

Le traité de Yorktown montre que la France, qui la première a accueilli les Etats-Unis dans la famille des nations, lui a apporté le concours qui l'a aidée a vaincre. C'est bien le cœur de la France qui dans cet effort a parlé sans aucun désir d ambition, car Rochambeau, dans le récit de la capitulation, rapporte qu'au moment ou le général ennemi présenta son epee et voulut la lui remettre, il s'effaça en montrant en face de lui le général Washington et en lui disant: "que l'armée française était auxiliaire" et que, par conséquent, c'était au général américain de lui "donner des ordres ".

Belle et chevaleresque façon de faire la guerre en ce temps! et si les Français et les "insurgents" avaient été un peu inquiets pendant cette longue et dure campagne, La Fayette généreusement l'avoue lorsqu'il écrit a Maurepas, le 20 octobre 1781 :

' La pièce est jouée et le cinquième acte vient de finir, j'ai été un peu à la gène pendant les premiers, mon cœur a joui vivement du dernier." La pièce était jouée, mais il y manquait l'apothéose, comme on va le voir, bien digne d'un pareil début.

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