‹ De la félicité publique, ou, Considérations sur le sort des hommes dans les différentes époques de l'histoire (volume 2)Chapitre 1 sur 59 · DE L'ÉDITION DE · texte numérisé non relu

DE L'ÉDITION DE

L^ouTRAGE qu'on présente au public avec des additions considérables et des changemensy qu'on n ose appeler des améliorations , parut j pour la première fois, en 177a* Il avait été imprimé en Hollande. Des circonstances peu favorables aux lettres rempêchèrent d'abord de se répandre dans Paris. Il fallut se résigner. L'auteur, qui n'était attaché à ses propres idées qu'autant qu'il les croyait utiles, sacrifiait volontiers sa célébrité à cette paix précieuse dont il cherchait à inspirer le goût aux nations , et dont il était bien juste qu'il vou-> lut jouir lui-même. Cependant les étrangers dai-^ gnaient accueillir son ouvrage. Il fut traduit en allemand et en anglais ; il parut par fragmens en italien, et les nombreux journaux de l'Europe le traitèrent avec une indulgence qu'ils accordent rarement a ceux qui ne l'ont pas sollicitée. Enfin, puisqu'il s'agit à présent de le recommander aw public , on doit dire que ce fut le hasard seul qui le fit tomber dans les mains de cet homme à jamais célèbre, arbitre et modèle dans tous les genres, à qui les écrivains modernes ne manquent guère d'ofirir un hommage toujours juste, mais souvent intéressé. Sans doute le rapport qu'il

TOMK I. t

a AVERTISSEMENT.

trouva entre les principes de cet ouvrage et les sentimens de son àme passionnée pour le bien des hommes, y décida son opinion; mais jamais son suffrage ne s'est exprimé d'une manière plus précise et plus flatteuse. L'auteur, qui n*avait osé ui le demander ni l'espérer , ne se fit connaître que par ses rcmerctmeus, et ce fut l'origine d'un commerce et d'une liaison qu'il désire conserver long- temps. Cependant Y Essai sur la Félicité publique conmiençait à pénétrer dans Paris f mais il ne s'en répandit alors qu'un petit nombre d'exemplaires ; de sorte qu'il ^eut encore cet avantage d'être connu des gens de lettres et des lecteurs appliqués , avant de parvenir à cette partie du public qui ne lit que pour juger, et ne juge que superficiellement.

Un ouvrage sérieux, un ouvrage de pur raisonnement s'adresse surtout à la pensée, et son véritable succès est d'influer sur lopinion générale. Or, il parait que celui-ci peut réclamer ce genre de succès plus honorable que brillant ; du moins si l'on en juge par quelques écrits postérieurs à sa publication , où l'on voit les mêmes idées qu'il renferme reproduites sous plusieurs formes différentes. Il semble que chaque jour elles acquièrent plus de popularité , et l'on peut assurer que le temps approche où elles trouveront peu de contradicteurs.

Tek sont les titres qu'on a cru devoir produire

ATERTISSEMERT. 3

en faveur cTun ouvrage qu'on soumet une seconde fois au jugement du pubUc. Nous aUons maintenant parler -de ses défauts , et cet article sera beau-* coup fius long.

Tout lecteur aime à se faire une idée générale du livreront il va s'occuper ; et cette idée , il la forme assez comn^unément d'après un objet unique qu'il suppose à l'auteur. Est-ce un livre d'histoire , on n'y cherchera que des &its , de l'exact titode et quelques réflexions. Est-ce un point de critique , on s'attend à la discussion. S'agit-il de politique et de morale , on veut un système général, des idées tranchantes et précises, ou plus souvent encore ces formes vives et animées , qui excitent l'intérêt et réveillent l'attention; car il est tant de lecteurs indifférens au bien et au mal^ pour lesquels tout Y effet d'un livre se réduit au plus ou au moins de plaisir qu'ils ont eu en le lisant I

On ne peut se dissimuler que Y Essai sur la FéUcité publique tlsl aucun de ces avantages : il appartient particulièrement à la philosophie et à la morale ; mais l'historique en fait une branche principale , et cet historique , qui n'est employé que comme preuve, est encore mêlé de discussioDs et de quelques points de critique. Des notes fréquentes et hissez étendues , plusieurs citations tirées des auteurs anciens peuvent aussi lui donner un vernis d'érudition ; et de nos jours l'érudidon est devenue si fatigante ; pour ceux même

qui veulent bien la chercher y qu'il lui est impossible de trouver grâce , lorsqu'elle parait sans être attendue. L'objet et le titre même de cet ouvrage excitant l'intérêt de tous les lecteurs , ne leur offrait au premier coup d'oeil aucune difficulté : or , il est arrivé que plusieurs d'entre eux se sont crus trompés j lorsque la matière a demandé plus d'at-» tention qu'ils ne lui en avaient destiné. Conduits de l'analyse à la théorie y et de la théorie à l'ana-* lyse j ils ont partagé en quelque sorte le travail de l'auteur; ce qui est un grand inconvénient, car dans la république des lettres comme dans nos tribunaux , les juges aiment à se délivrer du travail de l'information pour ne prononcer que sur des conclusions.

En ne se dissimulant aucune de ces critiques , qu'on ne prétend pas réfuter y il est du moins permis de les atténuer par quelques réflexions ; et d'abord on observera qu'il n'y a guère que les ouvrages élémentaires auxquels tout écart soit interdit ; car la plupart des livres seraient trop appauvris par cette méthode rigoureuse qui ne voudrait admettre d'autres vérités que celles qui appartiennent immédiatementau sujet : d'ailleurs, jusqu'à ce que l'histoire soit écrite avec plus de raison et de philosophie, il sera impossible de s'en servir sans le concours de la discussion et de la critique ; précaution indispensable , surtout lorsque les faits doivent servir de base à des prin-»

dpes importans. Et commeat discuter sans citer quelquefois? Heureux celui qui par ses lumières et ses travaux a acquis le droit d'énoncer des idées contraires a l'opinion générale sans se fortifier d'aucune autorité ! L'auteur de \ Essai sur h Félicité pubUque était loin de s'arroger une pareille prérogative , et puisque l'apparence de quelque érudition répandue dans son ouvrage a pu le Êdre soupçonner d'une prétention qu'il n'a jamais eue y il se doit au moins la justice de publier ici que c'est un motif tout opposé qui l'a déterminé. Pénétré de l'idée que son état y ses devoirs même , trop étrangers aux lettres, ne lui donnaient aucun titre à la confiance du public, il s'est cru obligé de montrer plutôt son travail même que le résultat de son travail. C'est ainsi qu'un noble de province ne se présente qu'avec sa généalogie ^ tandis que l'homme qui vit à la cour se contente de se nommer*

Peut-être cette excuse ne sufiîra-t-elle pas encore; peut-être ne justifîera-t-elle pas quelques citations dans lesquelles des traits qui ont paru intéressans ont été rappelés plutôt par une espèce dapropos que par une nécessité absolue. Eh bien! fauteur fera encore cet aveu. Il s'était nourri de la lecture des anciens ; il n'a pu résister au plaisir d'en feire usage : il a même pensé que , dans un siècle où ces excellens modèles sont beaucoup trop négligés^ il n'était pas absolument inutile de

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surprendre , pour ainsi dire ,. l'attention des lecteurs ,1 et de la fixer un moment sur des objets qu'ils ne peuvent retrouver sans, leur rendre une sorte d'hommage : il s'est persuadé qu'il pourrait du moins ofirir quelque dédommagement à ceux qu'il aurait Êitigués de ses propresidées, et qu'un livre qui contiendrait plusieurs passages des meilleurs auteurs ne serait jamais un livre inutile» Mais du latin et/néme du grec ?....« Sans doute ce serait ou paresse ou pédanterie de ne pas citer en français^ s'il était vrai qu'une pensée fut la même dans deux langues différentes ; si l'expression n'en faisait pas souvent le principal mérite. Ce n'est pas la valeur intrinsèque d'une pensée qu'il faut apprécier ^ mais l'efifèt qu'elle produit. Or , cet effet, c'est de Texpression qu'il dépend. On peut comparer la première à un clou aiguisé , et la seconde au marteau qui l'enfonce. Ckxnment se flatter de traduire exactement , élégamment , des passages qui se présentent au hasard ,: lorsque les traducteurs les plus habiles , après avoir consacré toute leur vie à ce genre de travail, ont tant de peine à y réussir? Quant au petit nombre de citations grecques qu'on a employées, elles se trouvent en français dans le texte, et si on les a placées dans les notes, c'est qu'on a mieux aimé suivre l'usage de tous les étrangers que celui qui s'est introduit depuis peu en France , de citer au lieu du texte de plates versions latines , qui ne sont

qne dis simples interprétations pour la commodité des coinniençans. D'ailleurs , ne serait^e pas ici Toccasion d'user un peu du droit de représailles , et d'examiner si cette répugnance extrême pour une érudition qui se borne , après tout , à faire quelque usage des langues mortes et des langues étrangères y ne viendrait pas de la peine qu'éprouvent certains lecteurs , lorsqu'ils sont avertis des limites de leurs conneissances? Il fut un temps où tout ce que Ton demandait à un auteur était d'en savoir plus qu'un autre sur le sujet qu'il voulait traiter. A présent ^ c'est un tort qu'on a peine à se faire pardonner. A cet égard , eekti-ci se croyait si peu coupable , qu'il avait lieu d'espérer plus d'indulgence. Il avoue que dans l'intervalle des deux éditions il n'a pas cherché à se corriger. Cependant il faut convenir que du progrès gêné-* rai que les lettres ont fait de nos jours , du moins en superficie , il résulte de nouvelles obligations pour les auteurs qui traitent des matfères un peu abstraites. Ces écrivains se trouvent également gênés par la crainte de n'être pas lus et par celle d'avoir trop de lecteurs. Dans le nombre de ceuxci , il s'en trouve plusieurs qu'une longue habitude de penser a rendus justement difficiles^ et qui , rejetant tout ce qui est vulgaire et rebattu , veulent eu des idées neuves oh de nouveaux sujets de méditations. Ce sont pour les auteurs des maltresses fières et rebelles^ dont les faveurs sont d'autant

plus précieuses j qu'elles sont plus rares et plus inespérées. On se tourmente y on se consume pour eux y et cependant la plupart des lecteurs oublient les peines quW s^est données pour ne s'occuper que de celles qu'ils éprouvent, et dont ils se joignent avec amertume , sous prétexte qu'en s'engageant à lire , ils ne se sont pas engagés à penser. Entre ces deux écueils quelle route tenir? la plus sûre dans tous les cas : chercher la vérité , l'utilité, quant au fond; et quant à la forme, '^faire ce que les anciens appelaient indulgere in^ gerUo, c est-à-dire suivre le goût,, le penchant que la nature nous a donné ; penser avant tout , et laisser à ses pensées la forme , la physionomie , l'attitude même , si l'on peut parler ainsi , qui leur est propre. S'il en est qui soient venues facilement, qui se soient présentées d'elles-mêmes, qu'elles paraissent dans toute leur simplicité , et telles qu'elles étaient au moment de leur naissance : s'il en est qui aient coûté plus de peine et de méditation , pourquoi n'en conserveraienteUes pas quelque trace ? La fatigue du combat note rien à la noblesse qui caractérise la figure d'un guerrier, et si l'Apollon du Belvédère plait par l'air de facilité et de supériorité avec lequel il lance ses flèches, l'empreinte du travail qu'on observe sur le visage de l'Hereule Farnèse n'empêche pas que ce ne soit une belle statue.

Dans tous les genres on ne travaiUe que pour plaire au public , et dans tous les genres le goût du public a corrompu les artistes. A Rome, ce fut le peuple qui prostitua le théâtre aux pantomimes; il n'y a pas long-temps que parmi nous la mode avait dégradé la peinture et la sculpture : à qui imputera-4>on la manie du superficiel , du clinquant, du paradoxe , et surtout de cette cha* leur si comjtnune de nos jours qu'elle est devenue une espèce de manière? C'est ce dernier article qui mérite le plus notre attention , car le reste commence à être apprécié à sa juste valeur ; mais il ÊLut dire une fois à la décharge des auteurs qu'on accuse de manquer ou de cette simplicité qui rend les lectures faciles et rapides , ou de cet intérêt qui entraide le lecteur et trompe sa paresse, que les deux moyens les plus sûrs pour être clairs et avoir de la chaleur , c'est, d'uncèté , d'enseigner aux hommes ce qu'ils savent déjà y et de l'autre y de n'écrire que des choses communes. En efifet, lorsqu'une science, une doctrine nouvelle s'est déjà établie , et que toutes les idées qui la composent ont paru dans plusieurs ouvrages, ont été discutées dans plusieurs conversations, on parvient sans peine à les rassembler dans un ordre plus méthodique , à les reproduire sous une forme systématique et élémentaire que le public conçoit d'autant plus facilement , qu'au lieu d'apprendre il ne fait que se ressouvenir. Les idées

lo AVERTISSEMENT.

nouvelles ne se présentent pas avec tant dé symétrie , et la pensée ne procède pas comme la mémoire.... Voilà pour la clarté et pour fa précision. Quant à cette chaleur si préconisée^ cpii demande tant de liberté , tant de certitude , tant de confiance dans l'écrivain , on ose interpeller ici tous ceux qui, résolus de pénétrer dans les matières les plus abstraites , ont osé- s'avancer sur les frontières vagues et indéterminées de certaines vérités dont les timites sont encore inconnues : qu'ils disent si ces vérités se laissent saisir avec facilité^ et se prêtent volontiers aux mouvemens de l'éloquence. Dans un siècle éclairé, dans un temps où tout ce qui est démontré est devenu trivial , lieu commun , les vérités nouvelles ne se trouvent que par mi^estigation ,- car ce mot, plus latin que français , est le seul qui exprime le travail pénible et assidu qui conduit à toute découverte. Or, comment celui qui a la conscience intérieure de la peine qu'il a eue à trouver une vérité, k la constater, à s'en assurer, peut-il l'énoncer avec ce ton d'assertion et de dogmatisme, sans lequel il n'y a pas de chaleur, ou du moins qui sert d'aliment principal à celle qu'on trouve dans la plupart des ouvrages modernes ?

L'auteur de \ Essai sur la Félicité pubUque, persuadé, comme Sénèque, que la philosophie a toujours peine à trouver grâce , lors même qu'elle parle avec réserve et se présente avec modes-

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ûe\ s'est privé sans regret de tout ce qui ne pouvaitlni donner qu'une &veur passagère ;et tet était son éloignement pour toutes les formes tranchantes et décidées y que c'est volontairement que dans la première édition de son ouvrage il a encouru le reproche d'être tombé dans un excès opposé. En efiet^ on* a trouvé qu'il avait négligé de conclure, et que ses différentes observations n'abou-* tissaient pas à un résultat assez précis^ asser général. Son ouvrage était intitulé : de la Félicité publique, et il ne renfermait aucun plan, aucun système relatif à ce grand objet. Cette critique était très juste ; mais il espère s'excuser facilement en disant que ce n'est qu'après avoir fini son ouvrage qu'il s'est décidé sur le titre ; qu'il l'avait changé j^usieuars fois^ à mesure que la matière s'étendait sous sa main et se présentait sous une nouvelle forme; enfin qu'il s'était déterminé pour celui-ci : Considérations sur h sort des hommes dans les différentes époques de FhisUnre, lorsqu'au moment d'envoyer le manuscrit à l'imprimeur , un de ses amis, dans les lumières duquel il a une juste confiance, lui fit observer que ce titre était trop long , et qu'il Ssdlait au moins en ajouter un plus court, afin de ne pas tomber dans l'incon-- Yénient de désigner un livre par une phrase eitière. Celui qu'on a conservé ayant été propose

' « Satis ipsnm nomen philosophi» , etiam si modeste tra c- « tatnr mnâiosum est. » Ssmc. Epist t.

et accepté , le manuscrit partit sans que l'auteur eût le temps de réfléchir sur rengagement qu'on lui faisait contracter , et surtout sur le danger qui pourrait résulter d'un titre trop fastueux^ capable de repousser le lecteur déjà rassasié de tant d'ouvrages de ce genre , qui enseignent tout et n'apprennent rien. On n'aurait eeitainement pas hésité à réparer cette faute dans la seconde édition , si l'on n'avait craint d'exposelr quelques personnes à acheter deux fois le même ouvrage^ trompées par un nouveau titre. Celuirci conservera donc le sien, et il serait bien à désirer que ce fût le seul défaut qui lui restât : mais il en est d'irrémédiables qui naissent de l'esprit même dans lequel il a été composé. Il aurait fallu le refondre en entier pour en aplanir toutes les aspérités y et pour le reproduire sous une forme plus syste*matique , ou du moins plus approchante du diS'^ cours, la plus agréable de toutes en ce qu'elle ne présente au lecteur aucune des difficultés que l'au-* teur a surmontées. On s'est donc contenté d'énon*^ cer plus clairement le but de l'ouvrage et les principes sur lesquels il est fondé; on a rejeté dans les notes plusieurs excursions qui interrompaient le texte et en retardaient la marche c enfin , on a ajouté un chapitre de pure théorie, où l'on a essayé de traiter quelques points importans d'une manière plus abstraite et plus spéculative. Ge cha* pitre, qui terminera le second volume , est, pour

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ainsi dire , le dépôt de toute la philosophie contenue dans Touvrage. On peut donc le Ure le premier ou le dernier ; soit qu'on veuille se faire une Idée des principes dont on retrouvera souvent l'application , soit qu'après avoir vu la doctrine (p'il renferme éparse dans le corps de l'ouvrage , on préfère de la retrouver ensuite réunie dans un cadre plus simple et plus étroit.

L'auteur , que le progrès naturel de ses obserrations avait conduit k examiner quelle était Tin-*fluence de la dette publique sur le sort des nations modernes , s'était laissé engager dans une discussion un peu pénible , et qui demandait , de la part des lecteurs , une attention que tous ne voulaient pas ou ne pouvaient pas donner. Ce n'était pas terminer heureusement sa carrière , et il sentait tout l'inconvénient de réveiUer encore un sentiment qu'ils avaient éprouvé plusieurs fois avant d'en venir là. D'après cette réflexion il se serait déterminé à un sacrifice entier, s'il n'avait appris qu'en Angleterre , où ces sortes de matières sont plus familières , ce chapitre avait été généralement goûté , et n'avait présenté aucune difficulté, n a donc cru devoir le conserver en le rejetant à la fin sous la forme ai appendice, afin que ceux-là seulement qu'une pareille lecture n'effraie point , soient dans le cas de la faire. Cette précaution ne fa pas dispensé de le retoucher et d'y répandre plus de clarté; enfin, il n'a rien négligé pour

mériter^ sinon le suffrage , du moins l'indulgence du public^ et du pubUc le plus respectable , puisqu'il est compose de toutes les nations , à qui il office des idées consolantes sur leur sort actuel , et des vœux bien sincères pour leur bonheur futur*

ÂjPidÈs tant de siècles de lumière pendant lesquels les hommes se succédant les uns aux autres dans les recherches les plus ingénieuses et les plus pénibles y ont paru tout tenter, tout examiner, tout perfectionner, jusqu'à la frivolité même , j'entreprends de fixer leur attention sur des objets nouveaux. Et quels sont ces objets? Ce sont les plus importans à leur bonheur; ce sont des recherches sur une matière qu'il est affreux d'être obligé de discuter; c'est la solution d'une question où le doute seul est un opprobre pour l'humanité : les hommes serontils toujours les ennemis des hommes (a) ? Les êtres les mieux organisés n'obtiendront-ils jamais l'avantage dont jouissent les plus viles des brutes , celui de vivre en paix entre eux ? la société enfin est-elle susceptible, sinon de perfection , du moins d'amélioration ?

De quelque manière qu'on résolve ce grand problème , un vaste champ est ouvert à la réflexion, soit que l'on considère la nature humaine en elle-même; soit que, négligeant cet examen , on prétende la plier aux institutions

(a) Grande question. (Ainsi qu'on en a averti au conunencernent dn volume , toutes les notes de Voltaire sont en lettres italiques , et indiquées par des lettrines. }

i6 INTRODUCTION.

politiques; soit enfin qu'abandonnant la théorie pour l'expérience, on s'applique à connaître nos erreurs, à remonter jusqu'à leurs sources, et à s'efforcer d'en détourner le cours. C'est pour ce dernier genre de travail que nous nous déci-« derons , persuadés que l'homme qui se trodcipe en observant et en comparant, est du moins utile à celui qui doit le suivre; tandis que le contemplateur qui s'égare ne s'éloigne pas seulement de la vérité, mais s'expose encore à tromper les autres , en leur traçant une fausse route.

Il fut un temps où la manie de généraliser avait gagné tous les esprits. La plus extravagante des prétentions s'était mise à la mode, la prétention au génie. Un grand principe exposé , quelques conséquences légèrement indiquées, et quelques faits ajustés, tant Iften que mal , au but proposé, suffisaient pour obtenir le prix attaché à l'invention , à l'imagination. Cette trop grande facilité d'acquérir de la renommée ne pouvait durer qu'un temps ; elle n'avait pour principe que le commerce de quelques auteurs superficiellement instruits, avec des lecteurs qui ne l'étaient nullement. Maintenant les choses ont bien changé : les lecteurs éclairés et appliqués ont à peine ouvert un Uvre, qu'ils savent l'apprécier : si l'ouvrage est sans Qrdre et sans liaison , ils le critiquent avec jus*

lice ; mais ils continuent de lire : s'il est obscur, ils soupçonnent, avec raison, Tauteur de ne s'être pas bien entendu lui-même; mais s'ils aperçoivent du systématique, de l'arbitraire, de la charlatanerie surtout, ils jettent le livre, et ne veulent plus en entendre parler (&). Ils savent ces lecteurs trop instruits, et malheureusement exercés jusqu'à la satiété , que chercher des vérités, les constater, les rassembler, les classer, les généraliser enfin, c'est le véritable ouvrage du génie. Mais cet ouvrage est lent et graduel (c) : Tinventeur a marqué son cheinin ; en marchant sur ses pas, en suivant la route qu'il a tracée, on est moins surpris de son effort et le vulgaire qui a entendu dire que le génie a des ailes , ne veut pas le reconnaître à ses vestiges. W

Laissons à ces hommes célèbres qui ont attiré sur eux et les louanges et les persécutions , le soin de plaider leur propre cause , et de venger les droits de la raison; craignons même d'avoir été plus tépéraires en entreprenant notre tâche, que précautionnés en la modérant: du moins, avant de nous livrer à des observations purement historiques, à l'étude réfléchie des faits et de leurs principes , examinons un moment Ce

(b) A quoi bon tout cela?

{c) Un ouvrage gradutll (d) Cela est un peu louche.

TOXK z. ^

i8 INTRODUCTION.

que la simple spéculation aurait pu nous appren* dre sur l'espèce humaine , sur ses rapports particuliers, sur sa tendance générale, enfin sur toutes les qualités qui lui sont propres , et qui la caractérisent (0* Prêts à conduire nos lecteurs dans des chemins longs et tortueux, je tons un coup d'œil sur l'espace que nous laissons derrière nous, et montrons-leur que ces routes plus faciles et plus agréables qu ils pourraient regretter, n'aboutissent pourtant qu'à d'immenses déserts.

Subsister, s'accoupler, se reproduire, tel est le vœu de la nature, tel est l'emploi général de tous les êtres animés (/)• La société , si elle est un besoin pour quelques-uns d'entre eux, n'est qu'un besoin secondaire , et subordonné à ceux que nous venons d'énoncer. Le vautour, qui ne vit que de sa chasse , qui est craint par les autres oiseaux, et poursuivi par les hommes, doit chercher tous les, jours des routes nouvelles: il vole indifféremment vers tous les lieux qui lui offrent quelque proie facile ; sa subsistance est précaire et mal assurée; souvent il manque de vivres ; quelquefois il en a plus qu'it n'en peut consommer; il faut qu'il fasse des provisions pour ses besoins à venir ; il faut donc qu'il cache son butin. Le soir , il doit choisir sa retraite

(e) Vague et obscur, [/) Cela est dit mille fois.

sur les rochers les plus escarpés, ou sur la cime des plus grands arbres (g). Au contraire , les pigeons, les étourneaux, qui trouvent une nourriture aisée dans les campagnes ou dans les marais, mais que leur faiblesse expose à des dangers continuels, cherchent dans la société des moyens de défense qui ne nuisent point aux moyens de subsister. Il en e^ de même parmi les quadrupèdes : les loups , les tigres vivent dans la solitude, tandis que les biches et les daims paissent en compagnie. Cependant au bout d'un certain temps naît un besoin puissant , impérieux , qui fait oublier tous les autres. L'animal sociable fuit ses semblables. Il a fait un choix. Les désirs de l'amour, et bientôt après les soins de sa famille l'occupent pendant quelque temps. Mais s^il est des espèces où la reproduction se fasse plus brutalement , où plusieurs femelles se livrent au même mâle , et où plusieurs mâles s'unissent à la même femelle, alors l'amour cause peu de changement dans la société; les sexes s'étant mêlés indifféremment, les animaux restent eii troupe , la société n'est pas dissoute.

Moins Torganisation des êtres est composée, plus leurs opérations sont semblables. Les nids des oiseaux , les terriers des lapins , les asiles des abeilles, sont communément pareils entre

(g) Trop rebattiu

eux. Il doit en être de même des mœurs ; fondées sur des besoins simples , elles sont aussi simples qu'eux; fondées sur des besoins com«> muns à tous , elles sont les mêmes chez tous les individus d'une même espèce : c'est ainsi que la nature nous a donné les mpyens de les connaître toutes assez bien, excepté la nôtre ; car, à ne considérer |^omme que physiquement, nous trouvons que le sens du toucher et la perfectibilité du langage lui ont acquis de tels avantages sur tous les autres animaux, que son organisation se perfectionnant de jour en jour, est enfin devenue trop complexe pour n'être pas variée, et trop subtile pour n'être pas irrégulière.

Il y a toute apparence que la fidélité de certaines espèces à certains alimens, vient moins d'une nécessité absolue dérivée de leur nature, que de la facilité plus ou moini» grande à se procurer leur subsistance. Plusieurs animaux vivent également de chair et de végétaux, de chasse et de pâture; mais l'homme que ses mains et son langage rendent à la fois si adroit et si ingénieux; l'homme qui peut se procurer toutes sortes d'alimens par la chasse, la pêche, la culture, etc. ; l'homme, dis-je , ne doit-il pas avoir des mœursdifférentes, lorsque ses moyens de subsistance sont différens? Les Esquimaux, les Groenlandois qui se nourrissent d'huile de

INTRODUCTION. ai

poisson , vivront-iU de la marrie manière que leslroquois et les Patagons, qui ne subsistent que de leur chasse ? Les uns et les autres se conduiront-ils comme les Lapons, qui n'ont pour domaine que des déserts, etpoup nourriture que du laitage ? (h)

L*amour ou le besoin de là reproduction devrait imprimer à l'espèce un caractère plus marqué. En effet, les femmes sont distinguées par une différence essentielle dans Tordre physique ; mais si cette différence peut influer sur Fétat de société , c'est qu'en les rendant propres à la génération dans tous les temps de l'année, elle resserre les liens qui les unissent aux hommes. Il paraîtrait donc que, dans notre espèce, le commerce entre les deux sexes devrait être plus fréquent et plus suivi ; mais non pas qu'un grand nombre d'hommes et un grand nombre de femmes dussent vivre ensemble. Bien plus ; il me semble que les inductions physiques tendraient à prouver que les hommes et les femmes ne devraient pas vivre long-temps accouplés, comme les oiseaux et certaines familles de quadrupèdes : car les temps de l'amour, de la gestation, de la délivrance étant les mêmes chez les animaux parmi tous les individus d'une même espèce-, leurs situations sont toujours pareilles, et Tordre général ne peut être interrompu qu'un

(h) Et du poisson et des rennes.

aa INTRODUCTION,

instant par la concurrence des besoins ; au lieu que, parmi les hommes, les désirs et la faculté de les satisfaire existant toujours, l'union des couples pourrait être troublée toutes les fois qu'un sexe se trouverait hors d état de répondre aux provocations de Fautre.

Il est donc difficile de définir ce que la nature humaine a fixé relativement à l'état de société; mais il est bien frivole et bien inutile d'élever cette question : (0 Les hommes sont-ils entre eux dans un état de guerre perpétuelle? Naissent^ils amis ou ennemis les uns des autres?... Ils sont amis, lorsqu'en se prêtant un secours mutuel, ils peuvent satisfaire plus aisément leurs besoins : ils sont ennemis, lorsque les circonstances (k) établissent une concurrence entre eux, lorsque plusieurs veulent obtenir ce dont un seul peut jouir. Les sauvages pécheurs doivent être plus unis entre eux que les sauvages chasseurs; les peuples nomades, plus que les uns et les autres. Parcourez une forêt pendant l'été ; vous voyez Punion et la paix régner entre les animaux : les cerfs sont mêlés avec les biches et les faons; ils paissent, ils reposent en grandes troupes : retournez-y au mois de septembre , vous trouverez la guerre allumée ; tout retentira

(i) Et c'est y dites-vous pcige première , votre grand objet,

{k) Lorsque ces besoins mêmes établissent une concurrence entre eux»

INTRODUCTION. a3

de cris et de mugisseraens. Mais, comme nous layons déjà dit , cette époque terrible ne doit pas exister pour l'espèce humaine, qui n'a point de temps marqué pour la reproduction. Elle ne doit donc éprouver que des combats momentanés, des disputes passagères.... (0

Voilà en peu de mots tout ce qu'une étude réfléchie a pu nous apprendre sur ces grandes questions. Avec des notions si légères et si obscures, comment établir un système moral? Elles sont telles, ces notions, qu'un voyageur raisonnable prêt à aborder des terres inconnues^ ne pourrait hasarder aucune conjecture (m) sur la législation , sur les mœurs de ces nouvelles contrées. Rien d'assez bizarre , d'assez extraordinaire , pour qu'on n'en trouve pas un exemple parmi les hommes ; et nous voudrions encore disputer sur des principes généraux , des lois primitives , des causes finales ? Défions-nous de ces sublimes rêveries que le génie seul fait excuser, et contentons-nous d'assurer que l'état de société a effacé jusqu'aux moindres traces de ce qu'on appelle ïétat de nature.

Que sont, en effet, les hommes civilisés? Qu'ils soient détériorés pu perfectionnés, ce sont des êtres tout nouveaux, ce sont des êtres qui ont, pour ainsi dire, commercé, échangé

(/) Des disputes de tous les Jours, {m) Obscur.

entre eux les soins ele leur conservation. L'homme auparavant cherchait, choisissait ses alimens ; et après avoir trouvé sa subsistance , il se reposait Désormais, renfermé le plus souvent entre des murailles , seul ou réuni avec un grand nombre de ses semblables, il. ne fait naître , il ne prépare aucua aliment, et il attend avec confiance luie nqurriture qui vient quel* quefois de plus de cinq cents lieues. Il est d'autres désirs pour lesquels il est plus difficile de transiger (»), ceux de Tamour. Quelque profession qu'on ait embrassée, à quelque travail qu'on se soit livré, il faut une £emme : mais souvent les besoins de notre subsistance se trouvent en contradiction avec cet autre besoin non moins impérieux; il faut chercher à les concilier. Le manufacturier^ le journalier, le domestique, le guerrier, ne peuvent guère vivre dans leur famille ; ils prennent une femme sans prendre une compagne; et cependant cette femme, ils ne peuvent l'obtenir qu'en s'unissant à elle par des liens plus durables, et plus étroits que ceux dont l'habitude la plus douce pourrait jamais nousunir. Lafemme elle-même, chargée toute seule des soins du ménage, ne suit pas mieux le vœu de la nature. La tendresse maternelle doit se taire à la voix de l'intérêt : s'il lui est démontré que ce soit un moyen

(/i) Rarement

INTRODUCTION. a5

d'épai^c , les fruits d'une union si imparfaite seront bientôt dispersés dans les campagnes pour y être allaités par des nourrices mercenaires \ A peine en âge de se connaître , ils sont encore exilés de la maison paternelle, et renfermés dans ces maisons de force qu'on nomme collèges y écoles ou couverts : enfin , lorsque tous ces étrangers qui se donnent cependant les noms de père , de mère , de fils et de fille , se trouveront réunis, on voudra que l'obéissance et le respect soient les mêmes chez les enfans , que si Thabitade de la faiblesse et de la dépendance avait pu faire naître en eux ces sentimens.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur ces contrastes assez frappans par eux«mêmes, et dont quelques auteurs, amis du paradoxe , ont fait un usage plus agréable qu'utile. II nous suf-fira d'avertir qu'ils ne prouvent pas que ce qu'on appelle l'état de nature soit préférable à Tétat de société , mais seulement qu'on se méprend beaucoup sur le sens qu'on donne à ces expressions. Si Ton n'entend par l'état de nature , que l'état le plus brut qui existe , on ne le trouve pas plus chez les sauvages que dans nos forêts et dans nos campagnes. Celui qui s'ennuie dans

' Cett par épargne que la plus grande partie des femmes qui font nn travail lucratif confient leurs enfans à des nourrices étrangèrea ; le soin d'un enfant à la mamelle occuperait trop la mère, et la détournerait de son ouvrage^

son parc , dit qu*il préfère se promener dans leschamps, parce qu'il aime à jouir de la nature (o). Cependant il n'y voit que le fruit d'un long et pénible travail. Mais si l'on regarde comme na-^ turel tout ce qui est dans l'ordre de la nature^ tout ce qui se fait en conséquence de ses forces et de ses lois, il est un état de nature pour les villes comme pour les campagnes ', pour Tarti-^ san comme pour le cultivateur, pour l'homme en société comme pour l'homme isolé. Il y a. plus : il existe dans toutes les conditions uu attrait irrésistible qui porte tous les êtres vers le meilleur état possible, et c'est là qu'il faut chercher cette révélation physique qui doit servir d'oracle à tous les législateurs 0»). L'erreur est de tomber toujours dans des abstractions, et de ne se décider que sur de vaines généralités. £st*on frappé de la corruption qui règne dans les grandes villes , on y oppose les mœurs agrestes des laboureurs et des pasteurs. En pré* chant les rois, on leur cite Abraham, Isaac et

(o) C'est que le sens de la vue ne 7)eui point être borné.

* c Nous regardons comme l'état de nature pour tontes «( choses , celui où elles parviennent par un développement « naturel et complet , d'où il suit clairement que les sociétés n politiques sont dans la nature. » ( î» 1*irêiji êvf ^nuff «ri rSf ^im i wixtf ici : ) ce sont les propres paroles d'Aristote , dans son Traité de Republicd, liv. i, ch. u , art. 9.

{p) Recherché.

INTRODUCTION. a?

Jacob. En recommandant les mœurs à des peuples riches et commerçans , on leur parle des Scythes et des Spartiates. Il me semble qu on pourrait procéder autrement Toutes les choses qui sont vicieuses sans être nécessaires, il faudrait les proscrire; toutes celles qui sont vicieuses , mais nécessaires (7), il faudrait en bien examiner la nature, c'est-à-dire le résultat des circonstances physiques W , et chercher à en tirer le meilleur parti possible. Toutes les nations ne peuvent avoir le même gouvernement; dans une même nation, toutes les villes, toutes les classes des citoyens ne peuvent avoir les mêmes lois, la même police et les mêmes usages ; mais tous généralement peuvent prétendre au plus grand bonheur possible. (*)

Le premier des avantages qu^un peuple doive réclamer, c'est la paix. La paix est la source de tout ordre et de tout bien. Quels efforts peuvent faire pour leur bonheur, ceux qui ne sont occu* pés que du soin d'attaquer ou de se défendre? On n'améliore pas les terres qui sont en litige, et pour lesquelles on plaide encore. D'ailleurs la guerre inspire des mœurs féroces ; elle offre des objets de gloire et d'ambition que les esprits

(9) QueUes?

(/*) Qu'est-ce que circonstances physiques ?

{s) Dites à un état tolérabîe^

les plus grossiers peuvent saisir aisément; et c'est ainsi qu'elle pervertit nos passions utiles , en ennoblissant nos vices et en mettant partout la force à la place de la justice. Le premier pas à faire vers le bien de Thumanité , serait donc de rendre les paix plus longues, et les guerres ' plus rares. Si la chose arrive jamais, on aura lieu de penser que le changement s'avance , et que les progrès sont commencés. C'est cette réflexion qui nous obligera de donner une attention particulière à tout ce qui est relatif à ce grand objet; et pour faciliter nos observations, il ne sera peut-être pas mal à propos d'examiner ici quelles sont les causes de la guerre, ou plutôt celles qui décident une société d*hommes à en attaquer une autre.

La première qui se présente , c'est le désir de quitter un climat rigoureux pour un climat salutaire , une terre stérile pour une terre féconde, une habitation incommode pour une plus agréa* ble. La seconde, c'est la concurrence dans certaines choses nécessaires ou utiles , telles que la chasse, la pèche, les mines, etc. Nous trouverons la troisième dans l'ignorance et la grossièreté des peuples encore bruts , qui , n'ayant aucune idée de modération et d'équité , sont sujets à s'irriter aisément et à faire des représailles cruelles pour de petites offenses. La quatrième n'est qu'une conséquence du même

principe ; c'est la crédulité stupide et le gouvernement hiérarchique; gouvernement tyrannique et intolérant qu'on reconnaît chez les jongleurs des sauvages , chez les anciens prêtres d'Egypte et d'Ethiopie, et , parmi les Grecs , dans ces oracles célèbres que la superstition attribuait autrefois à Dieu , et de nos jours , au diable. Enfin la cinquième, qui est la plus puissante de toutes, et cependant la plus cachée, prend sa source dans tout vice inhérent à la constitution de Tétat. Ce sont ces vices intérieurs qu'on doit considérer comme le germe secret de presque toutes les guerres extérieures , de même que ce sont les défauts des polices particulières qui donnent naissance aux guerres civiles.

Maintenant , si , en parcourant les fastes de Thistoire , nous trouvons que l'origine de toutes les guerres se rapporte à quelques-uns de ces principes , et si en même temps nos réflexions nous apprennent que ces principes commencent à perdre de leur activité , nous aurons lieu despérer que le sort de l'humanité sera susceptible de quelque amélioration. D'un autre côté, «si l'examen des législations les plus estimées peut nous convaincre que toutes les sociétés se sont formées dans un état de guerre, et n'ont eu pour objet tantôt que la défense, tantôt que l'invasion ou le brigandage , il en résultera

encore que Texpérience des siècles passés ne prouve rien contre les siècles à venir. Je dis plus : quand même la plus grande félicité des hommes aurait été l'unique but de toute société et de toute législation, il ne serait pas étonnant qu'il n'eût pas encore été atteint. La physique, il est vrai , atteste l'ancienneté du monde , mais l'histoire démontre que les sociétés sont encore très récentes , du moins sur la plus grande partie du globe. Non, ce n'est pafs trop de cinquante générations ' pour parvenir à une connaissance parfaite de l'homme physique et moral , pour apprécier tous les préjugés, toutes les idées ridicules que la crainte ou l'espérance ont fait naître, pour oser les attaquer dans l'asile que

' En ne comptant qne soixante ans pour la durée de 2a ▼îe humaine , cinquante générations nous feraient remonter â trois mille ans (0 , c'est-à-dire jusqu'aux temps héroïques ou fabuleux. Je sais qu'il est presque impossible qu'il ait existé une succession de cinquante personnes qui aient toutes Técu soixante ans ; mais comme il n'est question ici qne du progrès des lumières , il ne faut avoir égard qu'aux hommes qui sont morts dans un âge assez avancé pour avoir acquis toute l'expérience de la vie. Je sais aussi qu'il parait très constant qu'il y a plus de trois mille ans que l'empire de la Chine existait; mais il est très avéré que les Chinois sont de tous les peuples le moins susceptible de perfection. La longueur, la difficulté presque incroyable de Tétude des lettres parmi eux , la multiplicité pédantesque et insupportable de

(r) llfaudraU qu'Us eustaU été pires à so'ucmU ans.

INTRODUCTIOIf. 5i

la force ou la ruse ont su leur préparer, pour former des génies capables de gouverner , et pour amener des circonstances qui les détournent de l'usurpation , toujours plus facile aux talens même que Tordre et la bienfesance ; enfin , pour détruire tous les obstacles que la distance des lieux, la difficulté des chemins, la différence des traits, du langage, des mœurs et des opinions avaient apportés à la réunion et au concert des différentes nations. Mais souffrons encore que les esprits chagrins rejettent nos espérances ; laissons-les douter que le monde social puisse jamais se perfectionner : ne pouvons-nous pas encore les intéresser en leur offrant le tableau du sort de l'humanité dans les différentes révolutions qu'elle a éprouvées?

lenrs cérémonies , leurs mœurs , leurs habitudes , peut-être lusai leur climat et leur situation locale , tout conspire à les retenir dans une espèce d'enfance raisonnable. Ainsi ^ si malgré tant de puérilités qui déposent de leur peu de lumières y ils ont acquis , à l'égard du gouTemement , de la police et de l'agriculture, des notions saines et utiles, on ne peut guère l'attribuer qu'à la tranquillité intérieure et à l'état permanent dont ils ont joui depuis si long-temps ; ce qui Tient encore à l'appui de notre opinion , et nous dispense d'entrer dans plus de détails à l'égard d'un peuple sur lequel plusieurs écrits modernes , tels qae le Voyage d'An-son et les Observations de M. Pautv, ont jeté tant de nuages , qu'il est encore très difficile au moment présent de le juger d'une manière solide et impartiale.

3a INTRODUCTION.

Ne regarderont-ils pas comme une chose digne de quelque attention, d'examiner quelle a été rinflueuce de toutes les législations sur le bonheur des peuples? Tant de gens ont écrit l'histoire des hommes! ne lira- Non pas avec quelque plaisir celle de l'humanité? Entrons-donc dans notre carrière , non avec cette présomption qui naît d'une vaine opinion de soi-même, mais avec la confiance qu'inspirent un objet noble et vaste, des vues honnêtes et désintéressées, et la préférence qu'on donne à l'estime sur les louanges et la célébrités

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