TOME I
Sa DE LA FÉLICITÉ
bout de subjuguer les Athéniens , leurs anciens alliés (g). Mais quand il serait prouvé que c'est à sa constitution seule que Sparte a dû sa splendeur et sa durée, s'ensuit-il de là qu'une telle constitution ait dû mériter les éloges d'un siècle philosophe et éclairé? Quoi! si elle n'a rendu les hommes ni plus vertueux , ni plus heureux (A) , ce qui revient au même ; si elle n'a fait le bonheur ni de Sparte ellemême, ni de ses voisins, serons-nous encore assez aveugles pour lui prodiguer notre enthousiasme sur la foi de Xénophon et de Plutarque ?
Que si on m'allègue que les Spartiates étaient heureux malgré leur pauvreté et leur austérité , je répondrai que le penchant qu'ont eu la plupart de leurs magistrats pour les richesses et les honneurs , prouve
de paradoxe nons a fait placer plusieurs pièces justificatives , par tuie observation qui peut avoir quelque importance; c'est que, malgré la sagesse si vantée des lois de Ly curgue et de celles de Solon , tout l'effet qui en a résulté pour les deux plus célèbres républiques de la Grèce, a été de donner à la première un esprit de rapine et de domination , et à la seconde un caractère de vanité et de légèreté qui ne se sont jamais démentis ; de sorte que Sénèque les a peintes en deux mots, lorsque, reprochant à Alexandre d'avoir tout fait plier sous ses caprices , il s'exprime ainsi : Lacedœmona servire jubet , Athenas tacere,
(jg) Ils se vendaient aux PerseSy témoin la retraite des dix miUe.
(h) Ahl pUU à Dieu qu'heureux et vertueux /ussent synonymes!
assez qu'ils ne les méprisaient qu'autant qu'ils ne les connaissaient pas («}. Voyez un Pausanias dans Tivresse même des succès de Platée vendre sa patrie au tyran dont il vient de triompher ; un Lysandre marchandant avec des Satrapes le sort de -Sparte et d'Athènes; un Gylippe qui pille son général et fait connaître à ses compatriotes le vol en même temps
que les richesses Citoyens humbles et soumis
dans leurs foyers , tyrans altiers et ambitieux lorsqu'ils s'en éloignent (A) , ils ressemblent à ces moines hardis et intrigans , qui après avoir bouleversé des provinces et même des états, se trouvent contraints de rentrer dans leurs cloîtres, où ils se soumettent avec une indignation muette aux lois de l'obéissance et de l'austérité.
Quant à la vertu des Lacédémoniens, ce cpii vient d être dit peut servir à la faire connoître. J'en ap« pelle à leurs admirateurs mêmes qui n'ont pu nous déguiser l'inhumanité qui caractérisa ce peuple, et qui n'a jamais eu d'exemple dans aucune autre contrée.
Nous voudrions pouvoir dissimuler qu'il y ait jar mais eu un gouvernement assez féroce pour se conduire avec les hommes comme l'on a coutume de faire avec les bêtes sauvages qu'on veut détruire lorsqu'elles viennent à se trop multiplier. De même que nous faisons des battues de cerfs ou de sangliers , les Spartiates envoyaient leurs jeunes gens à la chasse
(i) Bravo! {A) Bravo! .
des Ilotes. Dès que ces malheureux devenaient assez nombreux pour donner de Finquiétude à leurs maîtres, on leur tendait toutes sortes d'embûches, on se cachait derrière les broussailles , on courait les campagnes pendant la nuit, et tous les infortunés qui se présentaient sans défense , étaient aussitôt égorgés (/). Ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'il ne faut pas regarder cette atrocité comme une fureur passagère ; elle était passée en usage , et portait le nom de Kraptia, du mot grec Kpv'rl» qui veut dire se cacher. La plume m'échappe des mains en racontant de pareilles horreurs, mais mon indignation tombe bien moins sur les Spartiates que sur les auteurs qui nous transmettent froidement ces faits épouvantables , et s'étendent avec tant de complaisance sur les louanges du peuple barbare qui s'en est rendu coupable (m). C'est ce qui m'a fait penser que l'histoii'e, telle qu'elle est écrite, pourrait bien être une lecture très dangereuse pour les jeunes gens , et surtout pour les jeunes princes. Il me semble que c'est un crime de lèse-humanité que de raconter un fait atroce sans le dévouer à l'horreur de la postérité. Après de pareils traits , il serait inutile de parler de l'injuste et basse jalousie, qui dès la fin de la guerre Médique porta les Spartiates à empêcher les Athéniens de rebâtir leurs murailles , ni des embûches qu'ils tendirent à l'immortel Thémistocle; ni des Grecs , Athéniens ou alliés d'Athènes qu'ils firent
ij) Bravo I {m) Bravo!
égorger au coinmencement de la guerre du Péloponnèse ; ni du conseil qu'ils donnèrent aux Syracusains de faire mourir toute l'armée athénienne qui avait été forcée de se rendre prisonnière; atrocité dont ils donnèrent eux-mêmes Texemple , lorsqu'après la bataille d'iEgos-Potamos , Lysandre non content de faire égorger quatre mille Athéniens qui s'étaient rendus à discrétion , défendit qu'on leur donnât la sépulture; syr quoi Pausanias remarque qu'il fut plus cruel envers les Grecs, que ceux-ci ne l'avaient été envers les Perses.
Voilà les vertus de Sparte , voilà la morale de cette république qui fut l'exemple de la Grèce, qui a été même tant de fois proposée pour exemple à nos siècles corrompus. O philosophie ! ô raison ! ô humanité ! ne vous introduirez-vous jamais parmi ies érudits et les poUtiqùes ?
Il eût été du moins à souhaiter que la conduite des autres Grecs eût contrasté avec celle des Lacédémoniens; mais nous ne pouvons dissimuler que l'humanité fut une vertu presque généralement igno« rée parmi ces peuples. Inutilement les arts et les lettres vinrent-ils fîxer leur séjour dans Athènes ; les décrets portés conti*e M itylène et contre les habitans de Sicyone sont des monumens de cruauté qui prouvent assez la supériorité de notre philosophie moderne (n) sur celle qui a pu s'accommoder de telles abominations : car il est impossible de nier que le
(/i) Moderne depuis la Fronde.
massacre des prisonniers était regardé alors comme une chose permise par la loi de la guerre. Les Corinthiens , les Corcyréens et les auti*es peuples de la Grèce , pour être moins célèbres , ne furent pas moins cruels que Sparte et Athènes ' . Enfin nous sommes conti^aints d'avouer que ce qu'on appelle le bel âge de la Grèce fut un temps de torture et de supplice pour l'humanité, (o)
Hâtons-nous de prévenir les mauvaises conséquences qu'on pourrait tirer d'un pareil aveu. Eh quoi ! me dira-t-on , cette époque dont vous parlez avec tant d'horreur , n'est-elle pas celle des premiers progrès des beaux-arts et des belles-lettres? Si les hommes en s'éclairant n'en sont devenus que plus méchans, qu'espérez- vous pour les temps présens et pour les siècles à venir? quel rapport a donc le progrès des lumières avec la félicité publique?
Peut-être n'est-ce pas encore ici le moment de répondre à ces objections que le lecteur sera en état de réfuter lui-même, s'il se donne la peine d'aller jusqu'à la fin de cet ouvrage. J'observerai pourtant que l'éducation de l'esprit humain en général a toujours une marche lente et graduelle. Les arts agréables , tels que la peinture , la sculpture , l'architecture ; les
* Au commencement de la guerre d'Épidaure , les Corcyriens, après un avantage remporté sur les Corinthiens leurs alliés , firent égorger tous ceux de leurs prisonniers qui ne se troutaient pas nés en Grèce,
(o) Quoi ! sous Périclès ?
talens frivoles , tels que la poésie et la musique (p)j en occupent Tenfance : le goût de la discussion Vient ensuite, et fait régner avec soi la subtilité, la contro^ verse , et cet art dangereux de disputer , que les Grecs appelaient éris tique %* jusqu'à ce que les opinions étant devenues toutes également fausses et également spécieuses, la raison, lasse de flotter dans Imcertitude, se jette du côté du doute et de Texpérience : ce qui forme pçtit à petit la véritable, et, si on peut parler ainsi, la dernière philosophie.
Je fais ensuite l'application de ce principe , et j'examine quels progrès la philosophie et la politique ont faits parmi les Grecs. Quant à la philosophie, j'ai deux manières d'en juger : en l'examinant en ellemême , et en observant les effets qu'elle a produits sur les peuples.
On sait assez qu'avant Socrate * la philosophie
{p) Jh ! je vais que twus n'êtes ni musicien ni poète.
' Cette subtilité de dialectique est très plaisamment tournée en ridicule par Lucien , lorsque , après avoir dit que les sophistes soutenaient si bien leurs opinions, qu'il était perpétuellement à dire tantôt oui, tantôt non, suivant qu'ils avançaient le pour et le contre, il se compare à ceux qui dorment en voiture , et dont la tète vacillante fait perpétuellement des signes de négation et d'approbation.
' Socrate se vafitait d'avoir fait descendre la philosophie du ciel t où elle était reléguée , pour la ramener sur la terre. Il faut convenir que , pour cette fois-là , elle ne fit pas bon voyage. Je crois qu'elle aurait été beaucoup plus utile , nonseulement dans le ciel , où elle aurait pu découvrir le sy s-