TOMI I
avait absolument négligé la morale pour ne se repaître que de vains systèmes , de cosmogonie ' et de théogonie; que lors même que le goût de Técole se fut tourné vert la morale , cette science participa encore beaucoup de l'esprit dominant, et ne put jamais parvenir à s'asseoir sur une base solide. Mais si nous jugeons des causes par les effets, comment pourrons-nous qualifier de philosophe un peuple livré à la superstition la plus extravagante * ; un peuple cruel envers ses ennemis, plus cruel encore
tème planétaire, mais encore sur la surface de la terre, où, à force d'observer , elle serait parvenue sans doute à apprendre quelques vérités physiques , lesquelles auraient été bien plus utiles aux hommes que toute la morale de Platon {q). Observons en passant qu'un bien plus grand nonu bre d'erreurs qu'on ne pense a pris sa source dans l'igno* rance de la physique , et qu'il est impossible qu'à la longue une bonne physique n'amène pas une bonne philosophie.
' Les Grecs ont eu plusieurs guerres de religion (r) avant la guerre du Péloponnèse. Il y en eut une qui eut à peu près le même objet que celle de la Perse par Philippe de Macédoine.
^ Rien n'est plus ridicule que de voir, au commencement de la guerre du Péloponnèse , Sparte et Athènes , prêtes à se combattre pour le premier rang et la domination de la Grèce > débuter par se faire mutuellement des reproches puérils sur de prétendues profanations.
Eschine, dans sa harangue contre Ctésiphon, rapport»
(^) Cela peut se combattre.
(r) Ce ne sont point guerres de dogmes ni de culte : il s'agissait de prés et de champs.
PLBLIQUE. CH. IV. 89
envers ceux que le sort lui a soumis ; un peuple enfin , qui, méconnaissant les bienfaits de la nature, et la manière d*en jouir, cherche tout son bonheur dans s& gloire , et toute sa gloire dans la guerre ? Non , si la sagesse est l'art de vivre heureux ; si la philosophie est vraiment Tamour de la sagesse , comme son nom seul le fait entendre , les Grecs n'ont jamais été des philosophes.
Il ne reste donc plus que la science de la politique : il paraît difficile au premier coup d'œil de la refuser à ces républicains célèbres. Mais dût-on nous accuser de témérité , nous n'hésiterons point à dire qu'ils n'en ont jamais eu qu'une connaissance très imparfaite , assez semblable à celle qu'ils avaient de la morale et de la philosophie. C'est ce qu'il sera facile de prouver , soit qu'on envisage la politique dans le rapport des nations entre elles, soit qu'on la considère dans le gouvernement particulier de chaque peuple. Sous le premier point de vue , nous verrons les Grecs téméraires et inconsidérés , abandonner le projet d'une confédération nécessaire , presque aussitôt après l'avoir formée : l'esprit de tyrannie et d'usurpation s'établir dans les deux principales républiques , sans que celui de l'équilibre soit
aussi qne, du temps de Solon , les Acrogallides et les Syriens ayant profané le temple de Delphes , l'oracle ordonna qu'on fit la guerre à ces peuples , qu'on les réduisit en servitude , et qu'on consacrât leurs terres à Apollon , Diane , Latonc et minerve ; ce qui fut exécuté par le conseil de Solon.
adopté par les auti*es ; Sparte et Athènes , ambitieuses sans principes , borner toute leur politique à établir à main armée chez leurs voisins , Tune Toligarchie \ l'autre la démocratie ; la première enfin oublier assez et la justice et ses propres intérêts , pour avoir recours au roi de Perse ^ et se servir ainsi de ses ennemis pour nuire à ses alliés. (*)
Si nous examinons ensuite cette politique intérieure qui décide de la forme du gouvernement y nous verrons que les Grecs y ont mis , comme dans toutes les autres choses, beaucoup plus d'esprit que de raison. Cependant quelque liberté que nous nous soyons donnée en parlant des Spartiates , nous ne
' Sparte ne s'est pas contentée d'établir l'oligarchie de préférence à la démocratie , elle a encouru à jamais le reproche odieux d'avoir favorisé la tyrannie ; témoin les trente tyrans d'Athènes et la protection qu'elle accorda à Denys le tyran contre les Syracusains.
Nous observerons encore qu'il s'en faut bien que nous soyons les seuls qui accusent ée*^ux républiques d'avoir donné les premiers principes d'une politique pernicieuse à l'humanité. Il y a long-temps que Salluste l'a dit expressément (/) : Posteà verb quùm in Asiâ Cyrus , in Grœçid Lmcc^ dœmonU atque Athenienses cœperc urhes atque nationes subigère , libidinem dominandi caussam habere , maxùnam glo^ riam in imperio putare y etc. in Catil.
(x) // semble qu*U prenne à tâche de dénigrer tout la Grecs.
Trouve donc unpeuple qui vaille mieux l
(t) Salluste ne dit point cela espressànent.
pouvons prononcer le nom de Lycurgue sans payer un tribut d'admiration à la sagacité de son esprit et à l'étendue de son génie. Nous ne nierons pas non plus que ses lois ne soient profondément pensées, et qu'il ne règne surtout une uhité rare dans toutes les parties de son plan. Mais son projet était-il raisonnable ? Je passe sous silence k singulière idée de rendre tout un peuple soldat, et j'accorde que le Spartiate soit élevé uniquement pour les combats , comme Emile pour être charpentier (•) ; mais s'il ne fait que des guerres défensives pour maintenir sa liberté, ne doit-il pas arriver tôt ou tard que,n^ayant ni murailles , ni défenses locales , il soit subjugué , comme effectivement il pensa l'être après la bataille de Leuctres? Si son courage et sa discipline lui donnent un avantage décidé , n'est-îl pas certain que ses conquêtes changeront son esprit, et que peu à peu il prendra les mœurs et les vices des peuples qu'il soumettra *? Ne devoit-on pas prévoir aussi qu'un
(u) Emile vient là bien mal y car il est ridicule de ne faire d'un gentilhomme qu'un charpentier ; mais il ne l'est pas de rendre unpevqtie tout guerrier.
' J'aurai pins d'une fois occasion de répéter qu'un état d'aisance et de tranquillité, une riche agriculture et une industrie active sont le terme auquel tendent tous les états : ce qui me fait comparer la plupart des législateurs à des gens d'esprit qui ayant rencontré une troupe d'hommes sur les chemins, leur ont donné d'excellentes règles pour se conduire en route ; mais comme ils n'ont rien prévu pour le jour de l'arrivée > et encore moins pour l'établissement ,
9a DE LA FÉLICITÉ
jour l'art militaire se perfectionnerait, et que l'argent serait aussi nécessaire à la guerre que le courage? Dans ce cas était-il naturel que Lycurgue comptât que sa république serait soudoyée par des tyrans ennemis de la Grèce? D'ailleurs cette différence entre l'austérité de la discipline à Sparte, et l'aisance dont on jouissait à l'armée ; ces rois qui n'étaient rien en temps de p<iix et qui étiient tout en temps de guerre, ne devaient-ils pas être cause que la république serait engagée dans des guerres difficiles et périlleuses, qui finiraient par la ruiner ou l'asservir? Si l'on m'objecte que les lois de Lycurgue ont été en vigueur pendant plus de six cents ans, je répondrai que les voisins de Sparte ont été pendant très long -r temps des peuples peu instruits et mal policés, et que cet exemple n'est pas plus singulier que celui des Iroquois et de beaucoup d'autres nations américaines , qui ont vécu très long -temps sous les mêmes lois. Athènes n'a commencé à être vraiment florissante qu'après la guerre Médique; et de cette époque à la
cette nlultitude , parvenue au terme de son voyage^ s'est trouvée toute déconcertée', et n'a su ni s'y fixer, ni retourner sur ses pas.
Tel est peut-être à présent le sort des colonies anglaises.... Dans ce cas , Locke a été le plus sage des législateurs , comme Lycurgue le plus téméraire. Le premier a stipulé que ses lois pour la Pensylvanie (x) n'auraient de force que pour cent ans; l'autre a, dit-^n^ sacrifié sa vie pour rendre les siennes éternelles.
(s) Locke a fait des ^is pour la Carolme, et non pour /« Pensyivanie.
bataille de Leuctres il n'y a guère plus de cent ans. Les Thébains , qui dans cette action pensèrent renverser Sparte de fond en comble, n'étaient connus au commencement des guerres antérieures de la Grèce que par le mépris qu'ijs s'étaient attiré dans la guerre Médique. Vingt ans se sont à peine écoulés entre la bataille de Mantinée et l'asservissement général de la Grèce par Philippe et par Alexandre son successeur; ainsi l'événement condamne la constitution lacédémonienne plutôt qu'il ne la justifie ; en cela, il se trouve d'accord avec la nature qu'elle effraie, et la raison qu'elle ne persuade pas. '
Pour Athènes , il est inutile de se mettre en frais pour prouver que son gouvernement était vicieux. Tout le monde a lu Démostliène et Thucydide, deux Athéniens célèbres, qui ont pris tant de soin de nous peindre les mœurs de leur patrie , et qui ont également excellé , l'un par la force , et l'autre par la vérité de son coloris.
* n faut voir ce que dit Polybe ( Liv. vi ) sur les républiques de Sparte et de Rome. Il prouve que les lois de Lycurgne ne pouvaient s'accorder avec Tagrandissement de h république, quoiqu'elles parussent toutes dirigées vers ce but ; au lieu que les Romains pouvaient s'agrandir par les principes mêmes de leur constitution. Or, voilà la seule façon de juger les gouvememens anciens : si aucun d'eux n'a eu en vue le bonheur des hommes , mais seulement leur puissance , il faut les condamner toutes les fois qu'on les Toit renfermer en eux-mêmes un principe contradictoire à la fin qu'ils se proposent.
En général, il paraît que le gouvernement d'Athènes n'a jamais été en grande considération. Qu'est-ce en effet que ce sénat de quatre cents personnes, et ce mélange d'aristocratie et de démocratie, qui éta- Jblit des distinctions dans les propriétés, sans mesurer l'influence (j) dans les affaires à ces mêmes propriétés? Tout était porté en dernier ressort à une populace, qu'on pouvait assembler et haranguer sans forme et sans précaution.
Il serait inutile de parler des autres peuples de la Grèce ; il suffira de dire que leur gouvernement se réduisait à une oligarchie tyrannique, ou à une démocratie tumultuaire,. lesquelles dégénéraient toujours en deux factions , celle des grands et des petits , du peuple et des riches.
Si nous ne craignions d'anticiper sur les réflexions que nous devons rejeter à la fin de cet ouvrage, il nous serait bien doux de nous arrêter ici à la comparaison des républiques modernes avec celles des anciens. Quels sujets d'admiratioiï ne trouverionsnous pas dans la sagesse qui préside aux gouvernemens fédéra tifs de la Suisse et de la Hollande (<}; dans la permanence de ces gouvernemens, et surtout dans l'héroïsme qui les a fondés ; héroïsme fait pour exciter l'intérêt en même temps que l'admiration , puisqu'il porte sur des sentimens naturels , je veux
(j) Mesurer une influence!
(2) Frai et beau; mais l'assassinat des De Ff^it! et le cou
de Bameveldt!
PUBLIQUE. CH. IV. gS
dire l'amour de la propriété ou le désir de vivre avec sa femme, d^élever ses enfans, de cultiver son champ et de louer son Dieu de la manière qui plaît et qui convient le plus ! (m)
Mais, diront les admirateurs de l'antiquité, nous vous laissons librement nous conduire de raisonnement en raisonnement jusqu'à enlever aux Grecs les deux choses sur lesquelles ils ont été jusqu'ici le plus en possession d'être loués ; mais il n'est pas de sophisme assez spécieux pour nous persuader que ces peuples n'ont pas excellé dans la poésie, l'éloquence, la peinture et l'architecture. Or, si vous ne pouvez leur ravir cette louange , êtes*vous fondés à croire qu'ils n'ont pas excellé pareillement dans les parties sur lesquelles vous les condamnez si légèrement?
Cet argument aurait, sans doute, quelque force, s'il fallait juger sur un seul aperçu ; mais il tombera de lui-même si nous trouvons la raison pourquoi la perfection des beaux-arts a dû précéder de beaucoup celle des sciences rationnelles (^^). Cet objet pourrait seul fournir. la matière d'une dissertation; mais il nous suffira d'observer ici : i^. Que moins les peuples sont instruits , plus ils sont susceptibles d'avoir l'imagination poétique , et que vraisemblablement il n'a manqué qu'une belle langue et une plus grande célébrité à nombre de peuples barbares pour nous transmettre des ouvrages de. poésie isemblables à
{aa) Bravo !
(Jbb) Tout cela peut être combattu.
ceux des Grecs ; témoin les poésies Erses ' {ce)^ celles des Scandinaves, etc. 2^. Qu'il est tout naturel que l'éloquence fleurisse chez un peuple qui est gouverné par des orateurs. En effet, cet art tenait tellement, à la nature 'du gouvernement, qu'il fut poussé à sa perfection à Athènes , et absolument inconnu à Sparte. 3^. Que la grande Superstition des Grecs les ayant engagés à bâtir beaucoup de temples, et à ne rien épargner pour ce seul objet, l'architecture de décoration dut faire beaucoup de progrès parmi eux; je dis l'architecture de décoration {dd)^ car on ne voit pas qu'ils aient approché de nos architectes modernes dans l'entente des intérieurs; nouvelle preuve que c'est à la fureur de bâtir des temples qu'ils ont dû leurs progrès dans l'arcliitecture. Quant à la sculpture , on sait assez que la gymnastique seule a suffi pour former d'habiles sculpteurs. Des hommes qui devaient paraître en public tout nus (m), ne pou-
* Voici un problème à résoudre pour les littérateurs phi* losophes. Pourquoi tous les sentimens exprimés dans les poésies Erses sont-ils des sentimens nobles et sublimes , tels que Tamour, la gloire, l'honneur, le respect pour les ancêtres , le patriotisme , etc. ; tandis que ceux que nous trouvons dans V Iliade sont bas et vils, comme, par exemple, le désir du butin, la plate ambition d'avoir une meilleure part dans les festins, Tacharnement à une vengeance lâche et cruelle, etc.?
(ce) Eh y Fimgal! supposé par un Écossais /
[dd) Faible.
{ce) Et les Indiens vont tout nus.
vai6&t manquer d'avoir le plus grand soiki de leurs tailles 9 et d'en connaître exactement les beautés et les défauts. U fallait dans les jeux publics , au milieu de la lutte y du pugilat, du pancrace, étudier ses attitudes , et donner autant à la grâce qu'à la force. Quelle école pour les peintres et les sculpteurs! Les modernes n'ont que des visages pour inspirer les arts , je dirais presque les sentimens. Aussi , voyez ce qu'on fait pour eux. Que de peintres de portraits , en bustes, en bracelets, en tabatières^ etc. ! Ima<*> ginez donc ce que devaient être les sculpteurs Grecs, eux pour qui le visage n'était qu'un objet subalterne et secondaire. C^)
Que le lecteur juge maintenant. Nous nous sou* mettrons sans peine : car nous assurons que nous ne sommes ni enthousiastes , ni détracteurs de l'an-^ tiquité. La seule grâce que nous lui demandons {gg), c*est de ne pas regarder ces réflexions comme un hors d'œuvre, et de se rappeler que notre objet étant de considérer les progrès de l'esprit humain relatif* vement à la morale et à la politique^ il était d'autant plus important d'arrêter nos regards sur ce peuple célèbre, qu'il nous offre au premier coup d'œil cette triste observation : Que les progrès de l'esprit hu-. main n'ont tourné en aucune façon au profit des peuples (AA). Combien ne nous était-il pas nécessaire,
(JST) Le visage /ut toujours le premier ofy'et»
Çgg) Grdce difficile à obtenir»
[hh) A-uoh été plus heureux sous Richelieu que sous Périclès?
à nous qui fondons toutes nos espérances sur l'avancement de la raison et de la philosophie , d'entrer dans l'examen de ces faits qui paraissent si fort en opposition avec nos principes ?
Ce n'est pas , au reste , sans quelque terreur que nous pensons à la manière dont nous venons de parler des Grecs. Outre la crainte que nous avons de déplaire à quelques personnes estimables dont le respect pour l'antiquité n'a point de bornes, nous avons encore celle d'être taxés de ce faux bel esprit moderne qui trouve plus commode de juger que de s'instruire. Mais nous pouvons assurer que , s'il n'était question que des lettres et des arts , nous serions bien plus exposés au reproche de l'entliousiasme qu'à celui de la satire. Nous nous empressons de dire en cet endroit ce que nous aurons peut-être occasion de répéter un jour : c'est que nous ne saurions trop nous étonner de h/husse route, si nous pouvons parler ainsi , que nous faisons journellement dans nos études , en laissant de côté les sources de nos connaissances pour nous attacher à des imitateurs très imparfaits. On sent que je veux parler de la préférence que nous donnons à la littérature latine sur la littérature grecque (»). Que de temps nous employons à apprendre un langage mêlé et à demi
( Il ) £t si les RonuUns ont mieux écrit; si toutes les méta^ morphoses inventées en Grèce ne peuvent être lues que dans Ovide; si les Grecs n'ont rien d'égal aux Tasculanes et à la Nature des dieux.
barbare , au lieu de noâs instruire dans une langue si métaphysique et si raisonnée , qu'on peut la considérer elle seule comme une introduction à toutes les sciences ! Quelle surprise (M) serait-ce pour Cicénm luÎHnéme , qui avait fait ses études en Grèce , et qui depuis avait rassemblé une bibliothèque immense, toute composée de livres grecs, si, revenant dans le monde , il voyait que nos jeunes gens éludent sa propre langue de préférence à celle de ses maîtres!
(àÂ) Et quel plaisir!
loo DE LA FÉLICITÉ