CHAPITRE VI
Det'Romùiu.
Il est à présumer que le lecteur, déjà instruit de l'objet que nous avons en vue , ne s'est pas attendu à trouver dans nos recherches un ordre scrupuleusement clironologique. Une fois introduits parmi les Grecs, il nous a été impossible de les quitter sans avoir porté des regards avides sur ces nombreuses merveilles que tous les siècles ont admirées , et qu'il nous était si nécessaire de réduire à leur juste valeur. Nous avons osé dire que ce qui parait beau n'est pas toujours bon ; et considérant l'antiquité comme les personnages qu'elle produisait sur la scène , nous avons levé le voile d'Agamemnon pour laisser voir l'esclave
« ment à leurs concitoyens ; au lieu qu'il est des peuples qui « sont nobles partout.... ». En Toilà assez pour faire connaîtra en quelles mains étaient déposés autrefois les droits sacrés de l'humanité. Mais ce qui est encore plus ridicule que barbare , c'est qu'Aristote se proposant de prendre une £uniUe pour le modèle des sociétés politiques y trouye que cette ùunille primitive est composée essentiellement de trois parties y dont la première est le maître et l'esclave , comme si la nature axait formé , au commencement , des êtres de deux espèces différentes , les uns pour être maîtres , les autres pour être esclaves. Il n'est pas besoin de dire que les deux autres parties intégrantes de la société sont le mari et la femme p le père et les enfans.
iio DE LA FÉLICITÉ
qui représentait le roi des rois. Il nous faut maintenant revenir sur nos pas et recommencer une tâche non moins di^cile.
Tandis que les Grecs perfectionnaient les lois , érigeaient des temples et disciplinaient les armées , ritalie nourrissait dans son sein un peuple qui devait détruire leur gouvernement, renverser leurs édifices, et triompher de leurs phalanges. De même que Dé^ mosthène, ayant mis l'ambition aux prises («} avec la nature, ne voulut paraître dans la tribune que lorsqu'un travail long et opiniâtre Teût assuré du succès ; de même Rome , barbare dans son origine , humble dans son principe , et lente dans ses progrès, avait employé quatre siècles entiers à s'insti*uire dans Fart de vaincre et de dominer. Sans doute qu'il n'est point de travail plus digne d'un philosophe que d'examiner quels sont les principes qui ont pu conduire une simple cité à ce comble , ou , pour mieux dire, à cet excès de gloire et de prospérité : mais les événemens connus ne sont pas toujours en proportion avec les causes connues, et il arrive souvent aux écrivains politiques d'en user comme les anciens astronomes qui expliquaient, qui annonçaient même assez bien les phénomènes, en leur assignant des causes absurdes. D^ailleurs quand il serait vrai que nous eussions découvert les véritables sources de la grandeur des Romains , qu'en résulterait-il pour nous qui ne voulons pas savoir comment on devient
(a) Trop éniçrnatique.
PUBLIQUE. CH. VI. m
grand , mais seulement si en devenant grand on de* vient plus heureux? Que serait à nos yeux cette découverte, sinon celle d'un large et magnifique chemin , mais qui ne nous mènerait pas où nous voulons aller ?
Si le gouvernement romain doit être recommandable à la postérité , ce n*est pas lorsque , borné dans Tenceinte d'une ville , il lui prescrivait une police ou loi préparait une défense : c'est sans doute lorsque Rome commença à dominer en Italie , et qu'elle soumit toutes ses belles contrées , sinon à ses lois , dtt moins à ses principes, à sa discipline; c'est encore, lorsque , après s'être étendue sur toute la Méditerranée, elle joignit à son empire la Sicile, la Sardaigne et l'Espagne ; c'est surtout au moment où , maîtresse de l'Afrique , elle parvint à donner des lois à l'Asie. Or , si dans ces fastueuses époques les hommes ont été plus libres et plus tranquilles , si la tyrannie a été abolie, si le droit de la paix a été plus sacré et celui de la guerre plus humain , si les champs ont été mieux cultivés, si le commerce a multiplié les liens qui unissent les nations entre elles, admirons avec tous les siècles passés, et ne cessons d'étudier la politique d'une nation qui , commençant à travailler à sa propre félicité, se trouve, par la seule perfection de son gouvernement, par la seule énergie attachée à sa constitution, en état de dicter des lois à la barbarie , d'enchaîner l'ambition , enfin de s'assimiler l'univers entier dont elle aurait été la
lia DE LA FÉLICITÉ
bienfaitrice et le modèle. Mais si rien de pareil n'est arrivé, si les Romains, loin de triompher par l'ascendant des vertus , n*ont prévalu que par le crime , et ne se sont établis que sur les ruines du monde ; qui nous empêcherait de les juger avec autant de rigueur que ces Grecs aussi braves , aussi héroïques , mais plus aimables qu'eux ?
Il semble, en effet , que dès que l'histoire ancienne a quitté la Grèce pour ne s'occuper que de Rome , elle prenne un caractère austère et dogmatique. Les fables mêmes sur lesquelles elle est obligée de jeter les fondemens de son vaste et imposant édifice , ont je ne sais quoi de triste et de sauvage, et ce sombre coloris se fait apercevoir jusque dans les récits du bon Plutarque , qui n'est plus le même lorsqu'il vient à parler des Romains. C'est que l'histoire de ce peuple n'ayant commencé à être écrite que cinq ou six siècles après sa naissance, eut cet avantage particulier d'êti^e une, de former un tout, et de lier ridée de l'état le plus brillant de la république avec celle de son origine. C'est ainsi que l'auteur dramatique, l'esprit déjà prévenu des grands événemens qui doivent se passer dans sa tragédie , prend dès son exposition un ton grave et majestueux , et fait pressentir dans son début la solennité de sa catastrophe ; artifice ingénieux , toutes les fois qu'il s'agit d'émouvoir et d'intéresser les hommes, .mais qui ne peut convenir à l'auteur impartial et philosopliique, qui , se dévouant tout entier à la vérité , ne voit
PUBLIQUE. CH. VL ii3
dans romement f{ui la décore qu'un voile odieux qui en cache la beauté.
Sans doute il est important de la voir dans tout son jour cette vérité sî sainte et si respectable : c'est surtout lorsque, par une habitude anciennement contractée , les faits ont usurpé le pouvoir de la raison , et que chaque événement érigé en exemple entraîne avec lui une moralité £iiisse ou vraie. Alors rien n'est indifférent dans l'étude de l'histoire , et la critique va de pair avec la philosophie. Nous regret* tons sincèrement dé n'avoir pas de notions plus détaillées et plus sûres sur l'origine de la république romaine, persuadés qu'elles pourraient jeter quelques lumières sur les objets importans que nous devons soumettre à nos réflexions. Qu'un roi d'Assyrie ait porté un nom ou un autre , qu'il ait régné iin an ou un mois , c'est une question qu'on peut abandonner aux érudits de profession ; mais que Rome ait dû sa naissance à une colonie de Latins , ou seulement à une troupe de fugitifs et de brigands; que ses fondateurs aient conservé dans leurs premières institutions civiles et religieuses le caractère des Troyens, dont ils descendaient jpar Énée, et celui des Grecs dont ils tiraient leur origine par Évandre, ou qu'on ne découvre en eux que les principes grossiers qui durent prévaloir parmi des brigands sans mœurs et sans 1(MS, et des aborigènes à demt sauvages; que lors de la fondation de Rome le gouvernement ait été mixte, c'est-à-dire composé de la