CHAPITRE IIL
De l'influence de la renaissance des lettres sur le sort de
rhamanité.
ALlintenattt que nos observations rapides, mais étendues, nous ont conduits à une époque bien voisine de nos jours, il est nécessaire de nous en rappeler l'objet principal. Nous avons voulu examiner si les hommes -avaient atteint jusqu'ici le degré de bonheur auquel ils peuvent prétendre dans Tétat de société; et non contens d'avoir prouvé qu'ils en étaient restés très éloignés, nous avons cru devoir entrer dans quelques détails sur les obstacles qui ont dû retarder leurs progrès. Nous avons interrogé l'histoire, et dans plusieurs milliers d'années que ses fastes nous ont offerts , nous n'avons que trop bien reconnu la proportion des causes avec les effets; nous ne nous sommes que trop bien convaincus que, non-seulement tes peuples n'avaient pas connu le vrai bonheur, mais encore qu'ils n'avaient jamais pris le chemin qui pouvait les y conduire. Notre surprise a diminué, mais notre affliction s'est augmentée, lorsque nous nous sommes assurés que les gouvememens les plus estimés , les législations les plus révérées, n'ont jamais tendu à cette unique fin de tout gouvernement : Le plus grand bonheur du
plus grand nombre d'individus^ Mais , en récompense, à cette triste vue sur le passé, nous avons senti naître en nous-mêmes un espoir bien doux pour les siècles à venir, une opinion bien consolante sur le siècle présent. Nous avons moins admiré nos ancêtres ; mais nous avons mieux aimé pos contemporains, et plus espéré de nos neveux. Il ne nous reste donc plus qu'à lever toutes les objections qui pourraient empêcher le lecteur de partager cette disposition : c'est pourquoi nous essaierons de lui prouver, i^. qu'il existe maintenant un principe de perfectibilité, une cause d'amélioration; a^. que ce principe et cette cause ont déjà agi d'une manière très sensible.
Que des imaginations vives, des esprits subtils se soient amusés à mettre en question si les sciences sont utiles à l'homme, ces doutes, souvent affectés, ne porteront jamais que sur la comparaison de l'homme dans l'état de nature et dans l'état social : de quelque parti qu'on se range, on s'accordera, du moins dans ce principe, que l'homme en société ne saurait jamais être trop éclairé. Placé dans un système physique , politique et moral, cette petite partie d'un grand tout, ses devoirs naissent de ses rapports ; et cet être aurait acquis la perfection de la morale, qui saurait parfaitement comment il doit coexister avec les autres. Nul doute donc qu'il n'y ait une science , une doctrine pour chaque individu ; qu'il n'y en ait une pour les sociétés, pour les eui-
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pires , pour les hommes en général. Mais cette science si nécessaire, pourquoi est -elle en même temps si difficile à acquérir? Nous plaçons Tépoque de la renaissance des lettres vers le quinzième siècle ; voici le dix-huitième qui s'avance, et au bout de trois cents ans , une étude si importante est encore à ses premiers rudimens I D'ailleurs , les lettres , avant que de renaître, avaient eu une vie, une existence marquée : pourquoi pendant ce règne sensible , quoique momentané , n'ont-elles produit aucun des effets que nous en attendons maintenant? Ces deux objections sont importantes. Nous avons voulu les prévenir , nous allons y répondre.
Pour mieux y réussir , usons un moment de la dialectique de Socrate , et demandons à notre adversaire supposé , s'il n'a jamais vu des particuliers posséder des bijoux, et n'avoir pas de meubles; des grands seigneurs occuper des palais magnifiques, et manquer du nécessaire; des princes tenir des cours somptueuses , donner des spectacles y des fêtes, et n'avoir ni troupes ni argent? S'il ne peut le nier, je lui demanderai pourquoi il veut que les hommes pris en général se conduisent plus conformément à leurs intérêts que les hommes pris individuellement ? Il est sûr que de bonnes lois sont plus utiles que de belles glaces , et des grands chemins plus nécessaires que des habits de velours. Cependant nous avons perfectionné les miroirs («) avant
{a) C'est qu'il y avait beaucoup à gagner pour ceux qui
les lois , et les manufactures avant les chemins. C'est que le réveil de la raison n'a pas dû ressembler à un développement progressif et naturel; c'est que mille circonstances ont influé sur ses premiers efforts, et en ont changé la direction. Notre défaut en général est de considérer les choses d'une manière trop abstraite, et de nous former des notions d'après certaines expressions, qui ne sont souvent que des figures , ou des formules abrégées pour nous rappeler nos idées. En effet, les mots de renaissance des lettres y à! enfance de la raison y de développement des connaissances ^ se présentent bien plus facilement à notre esprit que toutes les circonstances qui ont accéléré ou retardé la marche de nos progrès.
On sait que lors de la destruction, ou du moins du dernier avilissement de l'empire grec , les muses (*) fugitives cherchèrent un asile en Italie. C'en est assez pour satisfaire notre curiosité. On voit les sciences transplantées dans un sol nouveau, y jeter de profondes racines, croître, étendre leur ombrage, produire beaucoup de fleurs et enfin quelques firuits. On s'accoutume à ne plus envisager un objet si intéressant que sous un pareil point de vue; l'imagination est contente , le jugement se repose. Cependant les Italiens ont prouvé, par de profondes
fesaient des glaces et du velours , et rien pour ceux qui au^ raient fait des grands chemins»
{b) Les savons en grec , mais non les muses.
dissertations, que la renaissance des lettres parmi eux n'était pas due uniquement à l'arrivée des Grecs. En effet, le Dante et Pétrarque avaient précédé les Lascaris et les Hermonyme *. Et si Tharmonie et les grâces de l'Ârioste sont dues aux leçons de ces derniers (c), il faut avouer que ce sont des fruits bien doux et bien précoces. Il est donc d'autres principes auxquels nous devons recourir, et il paraît naturel de les chercher dans la situation politique de quelques états de l'Europe.
M. de Voltaire a très bien observé que pendant un assez long espace de temps , Rome avait été véritablement la capitale du monde chrétien, et le pape une espèce d^autocrate, de monarque universel '. Mais cet empire, qui ne tenait qu'à l'opinion,
* George Hermonyme , Spartiate , vint à Paris , sous le règne de Louis xi, y professa le grec, et compta parmi se» disciples Reuchlin et le célèbre Budée. R.
(c) Non, mcUs au génie de VArioste, qui surpassa Boiardo,
' Bodin observe (Liv. i, ch. ix) que les rois d'Angleterre, d'Aragon, de Naples, de Sicile, de Jérusalem, de Pologne, de Sardaigne, de Corse, des Canflries, et même de Hongrie , étaient à la fois tributaires et feudataires du saint-siége.
L'auteur saisît l'occasion de cette note qu'il a ajoutée dans sa nouvelle édition, pour se justifier auprès de certains lecteurs qui l'ont accusé de cbercher les termes scientifiques. Ces lecteurs n'avaient trouvé, selon toute apparence, le mot autocrate que dans les gazettes, parmi les titres des souverains de Russie^ mais s'ils avaient bien
ne pouvait joindre la magnificence à Tautorité, Tagréable à l'utile, à moins qu'il ne fût attaché à quelque souveraineté temporelle , à moins qu'il n'eût quelque domaine assuré où l'on pût réaliser les fonds produits par le commerce de la parole et par l'agiotage spirituel. Avant le quinzième siècle, soit que les pontifes résidassent à Rome , soit qu'ils cherchassent un asile dans Avignon ; toujours en presse entre une populace rebelle et des empereurs ambitieux, ou tout-à-fait obombrés par le souverain dont ils se rendaient presque leâ sujets, il leur fut impossible de songer à autre chose qu'à leur pouvoir et à leur orgueil. Il fallait donc, pour que les papes encourageassent les sciences, qu'ils habitassent toujours à Rome, et qu'ils y fussent en repos. Il fallait peut-être encore plus, il fallait qu'un Léon x occupât le trône pontifical.
Sans doute que si les lettres avaient à refleurir en Europe , ce devait être dans un climat doux et
Totilu consulter quelques personnes plus instruites, on leur aurait répondu que ce mot signifie celui qui ne tient sa puissance que de lui seul^ et ils auraient peut-être jugé que c'était le plus propre a rendre l'idée de l'auteur. Ceux qui ne connaissent pas le plaisir qu'on éprouve à voir une idée représentée par un seul mot y ne sentiront jamais le prix de la propriété dans le style. Us estimeront également les tra^ ductions et les originaux , et ne ipettront aucune différence entre Tacite et d'Ablancourt : ils seront bien heureux, car ils ne trouveront rien de mauvais; ils seront bien malheureux^ car ils ne trouveront rien de bon.
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sous un beau ciel , dans le pays où la nature s'empresse le plus de produire , et où l'homme a le moins de choses à lui demander. Ce devait être surtout chez un peuple que le commerce avait rendu riche , industrieux et curieux , et qui se rappelant la gloire de ses ancêtres, portait toujours en lui-même un germe d'émulation , une réclamation secrète contre la barbarie des temps. Qui ne reconnaîtrait à ce tableau l'Italie, et surtout Florence?... Florence! ville heureuse , et chère à tous les peuples , qui fut libre sans être ambitieuse, et riche sans être conquérante; nouvelle Athènes, mais plus aimable encore , et bien plus fortunée , puisque , loin de tomber sous le joug des tyrans , elle a paru plutôt abdiquer que perdre sa liberté , et ne l'a échangée en efTet que pour le plus doux des gouvememens.
Les Médicis , cette famille célèbre qu'un sexe a rendu si recommandable , et l'autre si odieuse aux peuples ; les Médicis sont regardés avec raison comme les restaurateurs des arts et des sciences. Puisque personne ne leur refuse cet honneur, il paraît naturel d'examiner quels principes les ont conduits dans les encouragemens qu'ils leur ont prodigués. Us furent tous riches et magnifiques ; c'en est assez pour expliquer pourquoi ils ont aimé à élevei* des édifices , à donner des spectacles , à rassembler des statues, des tableaux et des livtes. Ils eurent cependant encore un autre motif qu'il ne faut pas passer sous silence. Avant d'être souverains ils furent démago-
gués; ils furent obligés de ménager l'esprit dea peuples, de se soutenir contre un parti opposé. Or, leur magnificence fut une des principales armes qu'ils employèrent. Machiavel rapporte que Julien et Laurent de Médicis, menacés de la terrible conjuration qui fit enfin périr Tun des deux , se flattèrent de la détourner en donnant au peuple une fête et un grand spectacle. U paraît que Léon x ne fit que suivre le goût naturel de sa famille , ou son penchant personnel qui le portait vers toutes sortes de plaisirs : peutêtre aussi voulut -il que les sens concourussent à affermir Tempire de l'opinion , et pensait-il en effet qu'il rendrait Rome plus respectable s'il l'embellis' sait. Quoi qu'il en soit, il est très sûr que la bonne philosophie , l'amour du bien et du vrai , n'eurent aucune part à ces premiers encouragemens , répandus plutôt parmi les arts et les sciences de pur agrément , que parmi les recherches sérieuses et utiles. Des souverains qui font construire et orner de magnifiques palais, doivent trouver des Michel-Ange, des Raphaël , des Carrache : des hommes riches et puissans qui veulent se concilier le peuple par l'attrait du plaisir sont sûrs de former des poètes et des artistes. Ainsi le luxe , né en Italie du commerce et de la superstition , conduisit à Florence et à Rome les beaux-arts et les belles-letti*es. '
Mais inutilement les princes voudraient-ils s'effor-
' Le siècle de Périclès fut le siècle des arts pour Athènes, parce que ce général célèbre employa à rornement de La
cet d'inspirer leurs goûts et leurs passions à leurs peuples, s'ils ne renconti*aient pas une disposition naturelle dans les esprits, une circonstance favorable , et qui soit telle que tandis que l'un agit, l'autre soit du moins attentif. C'est en cela, je crois, que la subversion de l'empire d'Orient peut être considérée comme une cause secondaire de la renaissance des lettres. En effet , nous ne saurions trop le répéter , les Grecs ont été les plus grands ennemis de la raison. Bacon a dit assez plaisamment que toute leur philosophie portait le caractère de Ven(Bnce;prompie à babiller et inhabile à çngendrer \ Tant qu'il existait des écoles en Grèce , il restait, si j'ose m'exprimer ainsi , des manufactures de paroles qui répandaient la plus dangereuse contrebande dans l'empire de la raison. Ce fut un grand bien (<0 pour elle que le sabre des Turcs vint couper le nœud gordien de cette malheureuse dialectique. D'ailleurs , la subtilité grecque était devenue doublement contraire à la renaissance des lettres , parce qu'en s'exerçant sur des matières théologiques, elle tenait le saint-siége
ville tout l'argent que ses conquêtes et les contributions des alliés lui avaient produit.
' a Et de utilitate apertè dicendum est sapientiam istain , « quam è Graecis potissimum hausimus , pueritiam quamdam « scientiae videri, atque habere quod proprinm est puero- « rum, ut ad garriendum prompta, ad generandum invalida « et immatura sit. » Bacon , Instauratîo magna.
(d) La raison a-t-elle tant gagné avec les Turcs ?
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perpétuellement en haleine , et prolongeait les disputes interminables des deux Églises. Les papes dû- . rent préférer la controverse de l'Alcoran à celle des Photius; ainsi la tranquillité, le repos des esprits disposa les peuples à l'attention dont les beaux-arts avaient besoin au moment de leur réveil.
C'était quelque chose que les hommes pussent êti'e amusés; mais il y avait encore bien du chemin à faire avant qu'ils fiissent susceptibles d'être instiniits. Le faste, la vaine curiosité rassemble des livres, recueille des manuscrits; mais tandis que les gi*ands achètent , leurs bibliothécaires lisent. On a, souvent ouvert les cabinets pour en faire voir la magnificence ; mais il y est entré des gens qui n'y cherchaient que la science. Cependant il dut arriver que l'étude des livres précédât l'étude des choses : des manuscrits se trouvèrent incomplets , des copies incorrectes. Il fallut pouvoir bien lire, avant de savoir lire utilement. On s'empressa de suppléer ou de rectifier ; on compara les manuscrits , on vérifia les copies. Il fallait pour cela posséder parfaitement les langues mortes , et s'instruire profondément dans l'histoire. De ces études naquirent les commentateurs, les scoliastes , précurseurs , avant-garde de la science. Il en résulta deux biens. La doctrine devint plus facile et les esprits plus fins , plus adroits. Car , qu'il me soit permis de le dire ici , il n'y a que la vanité ignorante, la paresse présomptueuse, (][ui puissent affecter un faux mépris pour ces hommes respecta-
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bleSy à qui nous devons nos belles éditions («), nos illustrations des anciens auteurs '. Eh! que serionsnous sans eux? Dans ce siècle de plaisir et de dissipation , quel littérateur oserait seulement entreprendre ce qu'ils ont exécuté ?
La magnificence des princes et le travail des premiers érudits parvinrent donc lentement à faciliter l'entrée de la science , en déblayant ainsi tous les décombres, toutes les ruines qui l'embarrassaient; mais cette science à laquelle on pouvait atteindi*e
(é) Les Dacier, les Calmet, ont plus fait qu'eux tous, et cependant ils sont très peu de chose,
' Les Scalig^r , les Estienne , les Saumaise , les Rhodoman , les Gronovius , les Casaubon , ne sont toarnés en ridicnle qne par ces prétendus lettrés, qui, ne lisant jamais que ceux des classiques que leurs régens leur ont jadis expliqués , se vantent de savoir le latin , parce qu'ils entendent quelque chose de quelques auteurs. Pour moi qui ne me pique pas d'une si grande facilité , je n'aime à étudier les anciens que dans ces précieuses éditions des Fariorum, qui existent encore chez les curieux éclairés (/) ; et je ne puis les lire sans admirer l'étonnante sagacité avec laquelle ces savans scoliastes ont rétabli et expliqué les textes par les mœurs et les usages, et les mœurs et les usages par le rapprochement d'un nombre infini de passages auxquels la plupart des lecteurs n'auraient fait aucune attention. C'est un hommage de reconnaissance que leur rend avec plaisir utf amateur des lettres, qui ne prétend certainement pas à l'érudition.
(/) Cela ett bUn sage , modeste et honnête.
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n'était jamais que celle des anciens. Oi^, nous avons prouvé plus haut qu'elle n'avait encore fait aucun pas vers ce but universel de toute philosophie, le plus grand bonheur du plus grand nombre d'indi'^ vidus. Nous avons vu que toutes les législations n'avaient porté que sur de faux principes; enfin, que jusqu'à nos jours la raison n'avait fait que s'agiter dans son berceau. Quand les études recommencèrent, on resta encore quelque temps plus éloigné du but qu'on ne l'avait jamais été. Telle est, en effet, la tournure de l'esprit humain, que, semblable à la sangsue , il ne se nourrit qu'en s'attachant. S'il s'applique à la lecture , s'il étudie , s'il commente les livres, les livres deviennent bientôt toute sa doctrine; il les épousç, il les révère, et s'en occupant uniquement, il finit par mettre l'instrument à la place de l'ouvi'age. Celui qui admire trop les auteurs les surpasse difficilement * , et tout culte dégénère en superstition. Ainsi l'érudition , en aplanissant les voies au génie , en retarda cependant la naissance. D'ailleurs , elle ne vit le jour que sous l'empire de la crédulité. Un vaste rideau était tiré sur la nature : les hommes accoutumés à porter leurs regards vers le ciel, ne connaissaient pas la terre qu'ils foulaient sous leurs pas (^); la terre, ce vaste dépôt des archives
' « Yix enim datur auctores simul et admirari et supe- « rare. » Bacon , Instauratio magna»
{g) Il semble parler des astronomes.