TOME II. o
S-k DE LA FÉLICITÉ
du monde , ce sanctuaire de la nature où l'esprit ne trouve pas moins sa nourriture que le corps.
Si dans les be^ux jours de la Grèce, sous le règne de la liberté , les disputes philosophiques suffirent pour mettre tous les esprits en mouvement , pour s'empareir de toute l'attention, pour faire négliger toute autre étude; quels désordres ne durent-elles pas produire lorsque les intérêts du ciel y furent réunis , lorsque le salut des âmes fîit attaché à des sophismes, et lorsque l'intolérance la plus rigoureuse , changeant perpétuellement de parti , fit marcher les supplices à la suite de toutes les opinions ? Ce fut alors que la combustion fut générale dans l'ordre moral et dans l'ordre politique, et que les guerres civiles suscitèrent un nouvel obstacle aux progrès de la raison. Malheureusement celui qui avait le plus protégé les lettres devint la cause indirecte de leur désastre. Léon x les avait encouragées par sa magnificence ; mais sa magnificence avait épuisé son trésor, et il sentait qu'un trésor était très nécessaire pour conserver cet empire spirituel qu'il avait revêtu de tant d'éclat. Il imagina le commerce des indulgenc^^ (A); et comme Texcès des impositions est toujours le terme du despotisme , le3 âmes se révoltèrent f et commencèrent à trouver que le salut devenait trop cher. De là cette longue suite de guerres qui n'ont fini qu'à la paix de Westphalie , guerres qui firent perdre à l'empire de la raison tous ceux qu'elles
(A) Alexandre rt en asfait déjà vendu.
enrôlèrent sous leurs drapeaux, et qui troublèrent, par leur fracas, les honunes plus sensés qui auraient voulu rester neutres.
Cependant l'impidsion ayant été une fois donnée, le mouvement progressif put bien changer de direo tion , mais non pas s'arrêter tout4-fait. Les esprits ne s'éclairaient qu'en petit nombre; ils se polissaient en général, La poésie commençait à se perfectionner en France et en Angleterre ; tandis que la phy* sique , par quelques découvertes importantes , mais isolées, marquait déjà le chemin qu'elle devait faire un jour. Un génie sublime, l'illustre Bacon, l'avait tracé tout entier; mais il n'a trouvé des disciples quç dans le siècle suivant. Montaigne , en écrivant cet excellent ouvrage , qui est encore le plus philosophi* que que nous ayons, ne produisit aucun effet de son temps (<) ; de façon qu'on peut dire de ces deux hommes étonnans qu'ils disaient luire la lumière dans les ténèbres ; mais que les ténèbres ne la comprenaient pas. Ainsi , l'esprit de ^système prévalut toujours dans la physique , et l'esprit dogmatique dans la morale.
Mais tandis qu'une lente fermentation se fusait sentir dans la république des lettres , une fermentation terrible bouleversait les sociétés politiques* L'ambition espagnole s'étant enfin brisée contre le courage de .Henri et la constance des Hollandais , la
\^i) Jl était trop décousu, trop contradictoire, trop vague; il ne pouvait n'en établir; il compilait en homme d'esprit.
8t DE LA FÉLICITÉ
haine et la vengeance gardèrent long-temps le masque de la crainte , et le cardinal de Richelieu sut fonder la supériorité de la maison de Bourbon, en persuadant à l'Europe qu'il la défendait encore de la maison d'Autriche. Les guerres de Louis xiii ressemblèrent à l'agitation des flots après l'orage. C'était un mouvement importun et tourmentant, mais dont lé principe^tait affaibli. Les traités dé Munster et des Pyrénées n'eurent pas plus tôt prescrit des bornes éternelles aux héritiers de Charles-Quint , que l'Europe s'aperçut avec surprise qu'elle n'avait fait que changer de maître (A). Louis xiv , né dans le temps où les dissensions étaient prêtes de cesser, profita heureusement de la satiété que tant de troubles avaient inspirée. Henri iv avait eu des guerres civiles à soutenir ; Louis XIII, des révoltes à réprimer; Louis XIV n'eut que des tracasseries à apaiser. Sa jeunesse , sa figure , quelque chose de grand qui se faisait sentir dans ses goûts comme dans ses ti*aits, portèrent l'enthousiasme dans des esprits rassasiés de théologie et ennuyés de la bigoterie des règnes précédens. Une dame que le jeune monarque venait de prier à danser, dit, en reprenant sa place : Il faut a\^uer que ce prince est Jait pour être le maître du monde. Cette naïveté de l'amourpropre renfermait un grand sens , et toute la nation ne fit pas un meilleur calcul. En effet , pour la plupart des peuples , les princes ne sont pas seulement des chefs qui les gouvernent , mais des comédiens
(A) Quelle hyperbole !
PUBLIQUE. CH. m. »5
qui les amusent. Si Facteur joue bien son rôle , s'il a le port noble et majestueux , le dernier des sujets paie volontiers sa place, et s'embarrasse peu d*étre foulé dans le parterre. Tous ces guerriers qui s'étaient signalés dans la guerre de trente ans , étaient encore pleins de force et de gloire. Ija jeunesse, qui les voyait, qui les écoutait, brûlait du désir de les égaler. Ainsi il n'y avait qu'un pas à faire des ballets du Louvre (0 aux frontières des Pays-Bas. La conquête de la Flandre et de la Franche-Comté annonça à l'Europe l'objet d'une longue terreur. Arrêté dans sa course par une nation à qui , cinquante ans auparavant , ce nom même était refusé , le monarque , ulcéré dans le fond de son cœur , sentit le dépit succéder à l'émulation. De là la guerre de 1672, qui, en le rendant odieux à l'Europe , prépara les défaites d'Hochstedt et de Ramillies, Mais tous ces grands événemens, connus d'ailleurs de tout le monde , n'entrent dans notre sujet qu'autant qu'ils nous font connaître l'esprit qui prévalut dans le siècle de Louis xiv, et qu'ils nous donnent une idée de ce prince célèbre , dont la cour , dont les états furent le premier asile où les lettres purent fleurir en paix.
Léon X n'avait été que magnifique et voluptueux ; Louis aima aussi le luxe et les plaisirs , mais il aima de plus à faire la guerre. Gomme Léon x, il éleva des palais, mais il fit construire des forteresses;
( /) Non des baUets du Louvre , mais de^ batailles de Rocroy et de Leru,,..
il donna des spectacles , mais il livra des bataiHes (m). Ainsi tous les esprits eurent leur emploi ; et tandis que les talens et les arts suffisaient à peine à Tornement d'une cour brillante , toute Tactivité de la noblesse, toute l'attention y toute la vanité des peuples, étaient tournées vers la guerre. Le moyen que l'esprit philosophique fît de grands progrès en France (») ? Rappelez - vous toujours que j'entends f2iT esprit philosophique celui qui, s'appliquant à \k politique et à la morale , s'occupe particulièrement du bonheur des hommes.
C'est une chose asse2 curieuse d'observer, comme nous l'avons déjà fait en traitant du gouvernement féodal, quelle est la mardie de l'esprit humain dans ses retours vers la raison. Comme le chemin qu'il a suivi dans cette occasion est très détourné , qu'il me soit permis de m'arréter ici un moment , et même de fétrogradei" un peu , pour prendre les faits de pluà haut.
S'il est vrai que dans les sciences morales on puisse observer toujours un progrès lent , mais continuel , de façon que les bonnes polices , les bonnes législations soient le dernier résultat de nos réflexions; il n'en est pas moins vrai aussi que dans
(m) Par d'autres mains.
(n) Cicéron , Lucrèce, Memmius, César, pendant les guerres civiles ; Montaigne , dans le temps de la Saint-Bar^ thélemi; nous enfin , pendant l'impertinente et honteuse guerre de l'y ^6.
PUBLIQUE. CH. m. 87
les sciences qui appartiennent de plus près à la phy« sique, une découverte particulière, une circonstance fortuite, peuvent nous ouvrir en un moment la plus vaste carrière , et accélérer de beaucoup notre marche. Telle ftit Tinvention de la boussole , qui étendit tout à coup le commerce et la navigation , et nous valut les richesses d'un monde qui noué était absolument inconnu. L'Espagne profita la première de ces trésors qu'elle dissipa dans les guerres de Flandre et dans celles qu'elle ne cessa de fomenter en France. Les Ck)lomb et les Cortez , les Yespuce et les Pizzare ne découvrirent et ne conquirent que pour donner des évéqiies aux Flamands et pour nous faire recevoir le concile de Trente. Tout l'or du nou* veau Mondé fut prodigué à ces efforts , qui pourtant furent ihlitiles. Philippe 11 , semblable en cela seul à Philippe de Stacédoine , compta plus sur ses nouvelles richesses que sur ses vieilles troupes, qui égalaient la phalange macédonienne. De là s'introduisît en Europe ce nouvel axiome : que guerre et dépense sont une même chose. De là vint cet usage moderne de payer des subsides aux étrangers, et de faire en^* trer l'or et l'argent dans toutes les affaires politiques. Ces métaux devint*ent alors les véritables rois de l'Europe. Ce ne fut pas pour se procurer les commodités de la vie, pour établir la correspondance entre les nations , pour employer utilement le» hommes , pour multiplier les jouissamces par les échanges; ce fut pour avoir dé Tcir qu'on entreprit
les voyages périlleux de rAmérique et des Indes : mais l'avarice et la véritable économie ont toujours été deux choses opposées , et la soif des richesses ne se trouve jamais réunie avec la sagesse qui veille à leur conservation. La monarchie espagnole, devenant faible à mesure qu'elle devenait riche , n'envahit le Portugal que pour en perdre les colonies avec les siennes. Les Hollandais, sobres, patiens et industrieux , s'emparèrent de cet or qu'on employait à leur préparer des fers; mais ils le prodiguèrent à leur tour, d'abord par une défense légitime , et ensuite par un principe d'obstination qui confondit l'équilibre de l'Europe avec la ruine de Louis XIV.
Cet équilibre si célèbre, et qui n'a été tourné en ridicule que depuis qu'il est trouvé, était tlorsune chose bien plus importante qu'on ne se le figure maintenant. Quelle puissance , dit-on , peut prévaloir sur toutes les puissances réunies ? Aucune , sans doute ; mais il faut que les puissances aient le temps ^ la volonté même de se réunir ; il faut qu'elles soient armées, il faut qu'elles soient riches. Je voudrais bien savoir où l'on aurait trouvé des résistances , si Henri iv eût été battu mr Alexandre de Parme , et si une infante d'Espagne , mariée à un prince lorrain, eût gouverné la France sous les lois de Philippe ii. Croit-on que l'union de Dordrecht se fût maintenue long-temps? que la Suède eût porté ses armes en Allemagne, et que les princes dé l'Empire eussent
PUBLIQUE. CH. IIL 89
stipulé leur indépendance ? La Savoie serait-elle parvenue à former un état, et le maître du Milanais, Tétant devenu de toute la Lombardie , n'aurait-il pas établi une communication sûre enti-e rAllemagn^ , l'Italie, la France et l'Espagne? Voilà pour l'intérêt des princes ; voici pour celui des peuples. Le despotisme espagnol. n'aurait-il pas conduit sur ses pas l'intolérance dont il est inséparable ? Un joug étranger ne se serait-il pas appesanti sur les peuplés , et toutes les nations n'auraient-elles pas fléchi , comme les Américains, sous l'orgueil ignorant et sanguinaire d'un vice -roi castillan? Plaçons maintenant Louis XIV dans l'année 1667 : laissons-le continuer ses conquêtes en Flandre ; et peut-être , pour y réussir, n'avons -nous besoin que de rendre faible^ et vénales les âmes fortes et intègres des Temple et de Van Beuning ; Louis s'emparera de la Flandre et du Brabant, et s'il veut bien s'arrêter là quelques momens, il se souviendra bientôt que ces Hollandais sont fort à sa convenance ; qu'après tout , ce ne sont que des rebelles que ses ancêtres ont bien voulu protéger, qui ont même demandé des souverains à la France \ et qu'il faut assujettir une fois pour leur propre bien. Louis a ses armées toutes prêtes; il ne lui reste que la Meuse à passer. A qui ce peuple infortuné aura-t-il recours dans de pareilles circonstances ? Les Anglais armeront-ils une flotte , enver-
' Le duc d'Alencon , sou$ Charles ix.
ijo DE LA FÉLICITÉ
ront-ils des troupes de débarquement (o) ? Hais leurs vaisseaux ne seront pas prêts, mais leurs troupes ne seront pas complètes '. Et quand tous ces obstacles n'existeraient pas, la paix et la guerre dépendent du im)narque, et le monarque est gouverné par une femme, par une Française, placée, soudoyée par Louis XIV *• Le Danemarck, la Suède, FEmpire, ne peuvent rassembler à temps des forces suffisantes. La Hollande sera donc conquise ; et bientôt un je* suite, devenu rigoriste par ambition, alarmera le monarque conquérant sur les plaisirs dont il entremêle ses exploits; il persuadera au ministre de la guerre qu il est de son intérêt, d'employer des troupes, et que la paix n'est bonne qu'au contrôleur général. La persécution comiiiencera dans les Provinces-Unies, et ces vertueux citoyens qui se rencontraient avec tant de plaisir en sortant des temples et des églises, se craindront, se haïront en communiant ensemble. La compagnie des Indes, ce grand empire territorial qui soutient le petit état commerçant de la Hollande , passera pour une société sans ordre et sans police : des commissaires du roi seront nommés pour le plus grand bien des actionnabes, c'est-à-dire pour leur ôter la liberté de discuter leurs
(d) Hélas f Charles tt, soudoyé contre les Hollandais, servit sous Louis xir.
* Les Anglais n'avaient pas alors six mille hommes de troupes réglées.
* lia duchesse de Portsmouth.
propres intérêts. Le commerce sera soumis à des règlemens admirables , qui ne tarderont pas à le détruire, et les trois millions d'hommes qui peuvent exister dans tous les pays de TUnion , seront réduits à quatre à cinq cent mille gueux , qu il faudra contenir par une armée soudoyée aux dépens des plus belles provinces de la France. Je laisse à penser si après cela l'Allemagne restera indépendante, si l'Angleterre défendra sa liberté contre les Stuarts? Voilà pourtant ce qui serait arrivé, si Louis xiv s'étant rendu maître, en 1667, de la Flandre et du Brabant, ne se fût pas vu obligé trois ans après de faire un long détour pour attaquer la Hollande du coté du Rhin. Nous le disons sans flatterie (quoique nous ne craignions pas d'être contredits en cela par les puissances): ce qui peut arriver de plus heureux en général à tous les peuples, c'est de conserver leurs princes et leur gouvernement. Les progrès de la raison doivent tendre plutôt à perfectionner qu'à chan* ger ; et de tous les fléaux politiques , les conquérans sont les plus dangereux »
Il est donc un équilibre raisonnable , un équilibre nécessaire. Il consiste à disposer les forces de l'Europe , de manière que les états les plus faibles soient à l'abri d'un coup de main , d'une invasion soudaine et rapide. Or, pour y parvenir, il faut le concours de deux moyens : i ^. les alliances défensives , qui ne permettent pas au plus fort d'attaquer le plus faible sans s'exposer à une guerre longue et douteuse;.
2^. une dispo^tion de frontières qui soit telle, qu'elle donne le temps au dernier d'avoir recours à ses alliés. Ce concours existe en Europe parmi toutes les puissances du second ordre; chez les Hollandais, par leur alliance avec l'Angleterre, et par le traité de barrière f qui interpose un certain nombre de places autrichiennes entre la France et les Provinces-Unies; chez les Suisses, par leurs alliances avec la France et le roi de Sardaigne , et surtout par les défilés inaccessibles qui les séparent des Autrichiens. Tout ce qui se trouverait hors de ce nisus général, de cette résistance réciproque , deviendrait un obstacle au repos de l'Europe ; ce serait une source d'ambition dans les conseils, un germe de défiance dans les cours respectives ; et c'est cette considération qui soutient les nombreuses armées qui dévorent la subsistance des peuples : c'est aussi ce qui. donne lieu à cette malheureuse activité des cabinets qu'on décore du nom de politique , et qui détourne pourtant les princes et leuf s ministres de la véritable politique , celle qui n'a pour toute fin que le repos et le bonheur des hommes.
N'insistons pas davantage sur un objet auquel nous ne serons encore que trop obligés de revenir, et contentons-nous d'observer que cet équilibre , bien ou mal fondé , solide ou idéal , fut une nouvelle source de dépenses qui dissipa tout l'argent que Ie& puissances commerçantes avaient enlevé aux puissances conquérantes; de sorte qu'elles se trouvèrent toutes
PUBLIQUE. CH. m. 93
dans un épuisement égal , et dans le même besoin de faire la paix. Mais Tespérance et la crainte , l'obstination et la jalousie, passions aussi comn^unes parmi les gouvememens que parmi les individus , ne permettaient plus d'écouter la voix de la raison.
L'ivresse de la gloire , les débauches de l'ambition ont cela de commun avec celles de la plus vile canaille , que le moment de payer est le premier avertissement qui rappelle le bon sens et ramène la réflexion. Les Français, en payant des tailles excessives, commençaient à sentir que la gloire du roi leur maître leur devenait un peu chère , et les Anglais, en mesurant la masse énorme de leurs dettes , s'aperçurent à leur tour que l'abaissement du grand monarque ' abaissait aussi leur fortune et leurs trésors. On convint généralement que la paix était préférable à la gloire , et que de riches moissons valaient mieux que des Te Deum et des feux de joie. Elle vint, cette paix si désirable , et son premier séjour sur la terre fut assez long pour ranimer notre espérance. Si nos passions, notre inquiétude naturelle , la firent encore dispa*rai tre , ses retours furent fréquens ; et , semblable à cet oiseau familier qu'on inquiète sans l'effaroucher, son vol ne fut pas étendu, et elle trouva toujours où se reposer.
C'est un grand avantage que la paix pour les progrès de la raison et de la philosophie, mais surtout
' C'est le nom que les Anglais donnent encore au roi de France dans leurs oayrages politiques, ou plutôt satiriques.
iji DE LA FÉLICITÉ
lorsqu'elle est née de répuisement des peuples et de la satiété des combats. C'est alors que toutes les idées frivoles s'efFacent , et que les corps politiques , comme les corps organisés , sont avertis par la douleur du soin de leur conservation : c'est alors aussi que l'esprit humain , exercé déjà sur des objets agréables, se replie avec plus d'énergie sur lés objets utiles: c'est alors qu'on réclame avec succès les droits de l'humanité j et que les princes , devenus créanciers et débiteurs de leurs sujets , leur permettent d'être heureux, afin qu'ils soient plus patiens ou plus solvables.
Ainsi l'amour des richesses , après avoir tausé les maux de l'humanité , en devient le remède. Le temps n'est plus où l'homme d'état , plus pédant que citoyen, rapporte à de vieux usages tous les principes du gouvernement. Les \dées/éo€lales,jffscales, doma* niales doivent abandonner les tribunaux , et les mots àepropriétéy ^agnculture^ de commerce^ de liberiéy seront substitués au vocabulaire barbare des écoles. Les questions sérieuses et utiles seront agitées dans toutes les conversations. Les gens de lettres deviendront patriotes, et les savans, citoyens. Une correspondance générale s'établissant parmi les esprits, l'amour de Thumanité sera le ralliement commun, qui réunira les gens du monde , les gens de lettres , les savans et les artistes. Quiconque se rendra utile, soit par ses actions, soit par son exemple, soit par ses écrits, sera consigné dans les registres de la
bienfaisance ; et chaque ouvrier qui polit une roue ou un ressort , aura du moins une idée de la grande machine à laquelle son ouvrage doit être rapporté.
Si ce tableau est regardé comme imaginaire par quelques hommes corrompus, j'ose protester ici qu'il est d'après nature, et j'en ai pour garans les ouvrages qui sortent des presses, la voix du peuple assemblé au théâtre , le caractère de quelques hommes puissans et bienfaisans que j'ai été à portée de connaître, d'aimer et d'estimer \ et surtout la société des gens de lettres , dans laquelle je comprends tous ceux qui les aiment et les cultivent ; société douce , aimable, honnête, qui n'ofire pas moins de vertus que de talens : enfin , qu'il me soit permis de juger d'après mes propres impressions, je ne révoquerai pas en doute le sentiment intérieur qui me fait aimer l'âge où j'ai commencé ma carrière , et vers lequel
^ Si M. de Louvois , lorsque le déptrtement de la guerre, lui donnait la plus grande influence , se fàt rendu l'instrument de la paix ; si dans le même moment qu'il avait compromis son crédit par des cbangemens aussi dangereux poui^ lui y qu'utiles pour l'état , son humanité l'eût engagé à adoucir partout la rigueur des lois militaires ; si , loin de se laisser entraîner par la force dont il était le ministre , il se fût déclaré l'ami du commerce et de toute liberté légitime ; s'il eût joint à la capacité la plus étendue ces mœurs douces et ces manières nobles qui mettent la considération aimable k la place de la crainte , n'aurait-il pas laissé une réputation bien plus chère à la postérité ? N'aurait-il pas été l'amour d'une nation à laqueUe il n'inspira qu'une muette terreur ?
l'étude de l'histoire me ramène toujours avec le plai* sir qu'éprouve un voyageur qui, après avoir parcouru des pays sauvages, retrouve enfin sa patrie'.
Mais cette tendance au bien général , cette amélioration dans le sort de l'humanité, la doit-on effectivement à la renaissance des lettres , et aux progrès de la philosophie? Ne suit-il pas, au contraire, de ce que nous avons dit ci-dessus, que ce changement était une conséquence nécessaire des diverses circonstances politiques, et surtout de la difficulté qu'on a trouvée à continuer des guerres devenues trop dispendieuses ? Je répondrai à cette objection , en demandant à mon tour si, dans les siècles d*ignorance, l'épuisement des peuples fut un obstacle au fanatisme des ^dernières croisades , aux guerres civiles excitées par l'anarchie féodale, à d'autres guerres civiles allumées par l'esprit superstitieux et intolérant ? Combien de fois , depuis le malheureux Valérien, la Perse et l'empire grec se sont-ils épuisés réciproquement par des guerres inutiles? De combien de fléaux ce dernier n'a-t-il pas été tourmenté ^ Par combien d'ennemis différens n'a-t-il pas été vaincu, sans que les malheurs publics aient fait pré* valoir la saine raison sur la vaine dialectique et les subtilités théologiques? Croit-OTi que si Henri iv n'eût pas consenti à entendre la messe , les quarante années de troubles qui avaient . déclûré la France eussent suffi pom* dégoûter les peuples de la guerre civile, et pour les réunir sous un roi légitime?
PUBLIQUE. CH. ni. 97
Encore une fois, persuadons-nous que, dans les révolutions de ce monde , une cause n'agit jamais toute seule. Je sais que les malheurs politiques disposent les peuples à écouter la voix de la raison; mais il faut que cette voix s'élèvç quelque part ; il faut qu'elle sache s'exprimer, et surtout se faire entendre avec plaisir. Poui'quoi dans la dernière guerre, lorsque Firopératrice, réunie avec les états catholiques de FÂllemagne, faisait la guerre au roi de Prusse, allié avec les principales puissances protestantes , n'a-t-on jamais pu persuader que cette guerre fut une guerre de religion ? Pourquoi les émissaires du roi de Prusse n'ont-ils trouvé aucun crédit parmi la plupart des peuples , qui n'ont vu dans toutes ces affaires qu'une grande querelle entre la maison d'Autriche et celle de Brandebourg ? C'est que les esprits sont plus éclairés sur les faits,. et plus indifPérens sur les dogmes; c'est que , quand même la transsubstantiation aurait été compromise dans une pareille querelle , on aurait trouvé peu de soldats disposés à se battre pour elle. D'ailleurs, comme nous l'avons dit plus haut, lors* que les peuples ignoi*ans sentent vivement leurs maux, il arrive qu'ils se trompent toujours sur les remèdes. Il y a deux cents ans que, si l'on s'était aperçu d'une décadence dans l'agriculture , on aurait ordonné des processions, et laissé subsister des millions de moines qui auraient mis le comble aux désastres publics.
Nous voici conduits tout naturellement à la
TOMK u.
seconde objection que nous nous sommes proposée au commencement de ce chapitre : car il ne nous reste plus que cette difficulté à lever. Si les progrès des lettres et de la philosophie pouvaient seuls éclairer les hommes sur leurs véritables intérêts , pourquoi ne voyons-nous pas que les beaux âges de l'antiquité, que les siècles de Périclès et d'Auguste aient produit aucun efTet de ce genre? Quoique nous croyions avoir déjà prévenu cette objection dans un autre endroit, il est bon d'y revenir encore, et d'envisager l'objet sous toutes les faces possibles. Nous avons prouvé alors que les Grecs avaient pu réussir dans les lettres et dans les arts, sans avoir perfectionné la politique; nous avons même observé que les philosophes , long-temps occupés de systèmes frivoles sur la théogonie et la cosmogonie \ avaient toujours négligé la morale , et que Socrate fîit le premier qui rappela sur la terre la philosophie exilée dans le ciel *. Nous ajouterons ici que la situation politique des Grecs fut toujours un obstacle aux pro~ grès de la raison humaine. Cette nation , réunie en idée par un lien frivole, et divisée de fait dans un grand nombre de républiques , toutes ambitieuses , toutes jalouses les unes des autres , fut toujours tour» mentée par des guerres extérieures , et déchirée par des guerres civiles. La vanité fut le seul principe gé-
' L'origine des dieux* et la génération du monde.
* Voyez les Dialogues des Morts de M. de Fontenelle , et les Dits mémorables de Socrate, recueillis par Xcnophon.
néral , le seul point de ressemblance de tant d'états gouvernés par des lois différentes. Malheureusement pour ces peuples y elle ne manqua pas d'alimens. Les Grecs, à peine sortis de la barbarie^ triomphèrent des Perses; triomphe éclatant, et tellement propre à leur échauffer l'imagination, qu'ils ne purent toucher à la coupe de la gloire sans en être enivrés. De là cette émulation , cet orgueil qui arma Sparte contre Athènes , et successivement toutes les républiques les unes contre les autres. Une autre circonstance particulière aux Grecs, et qui mériterait d'être l'objet d'une dissertation particulière, influa prodigieusement sur la tournure de leur esprit. Je ne sais comment il arriva que ce peuple perfectionna tout de suite son langage , et le rendit le système le plus parfait dans lequel les hommes puissent reproduire leurs idées; arme dangereuse quand elle est mal employée, et assez semblable à l'épée dans les mains de nos ancêtres, qui la rendaient plutôt l'instrument du duel que de la défense de la patrie. De cette aptitude au langage, il résulta un grand inconvénient; c'est que la fonfie emportant le fond , la politique tomba au pouvoir des rhéteurs , et la philosophie sous celui des sophistes. Deux inventions achevèrent le désordre, celle de la période parmi les rhéteurs, et celle du syllogisme parmi les sophistes. Alors toute vérité fut proscrite, si elle ne s'annonçait pas par trois membres réguliers , et le système de la nature entière dut être renfermé dans une majeure et une
mineure ' ? Une suite naturelle de cette manie , devenue trop générale , c'est que le plaisir de parler et d'écouter l'emporta de beaucoup sur celui d'enseigner et de s'instruire. De là ces écoles fameuses qui dégénérèrent bientôt en sectes , et enfin en hérésies, lorsque la religion chrétienne fut établie. Or, rien n'est plus contraire aux progrès de la raison que ces écoles oîi l'on apprend , non ce qui est , mais ce qu'un autre a pensé ; oîi le maître tient lieu de la nature même pour ses disciples , et où les plus grands efforts de l'application sont employés à entendre un homme qui ne s'entend pas lui-même.
Lors de la renaissance des lettres , les hommes eurent un grand avantage, c'est la découverte de l'imprimerie, et la facilité de lire, au lieu d'écouter. Les livres fidèles , mais froids interprètes des pensées , sont au discours ce que sont les estampes aux tableaux. Ils sont dépouillés des couleurs brillantes
^ Bacon a observé très jadicieusement que la forme sjUogistiqne et toute la dialectique des anciens étaient fort bien appropriées à la dispute , et nullement à la recherche de la vérité. Cet illustre écrivain est le premier qui ait opposé à cette méthode spécieuse y mais fautive , celle de l'invention et de l'analogie. Il montre partout un grand mépris pour scette philosophie de catéchisme , qui consiste à trouver des réponses à chaque demande , et pour cette argutie d'Aristote qui soumet la nature à des définitions frivoles : Magis uhique sollicitus quomodo quis respondendo se explicet, et eUiquid reddatur in verbis positivum , quant de œterna rerum veritate.Yojez Novum scieniiar, Organum^ aph. lxiii.
XOl
PUBLIQUE. CH. IIL
de la déclaination. On les juge dans la solitude et le silence, et c'est là qu'interrogés et confrontés, ils subissent une espèce de torture qui les force à découvrir leurs fautes et leurs complices. A la vérité, ils s'arrogent quelquefois les mêmes privilèges que leurs auteurs. Ils exercent un pouvoir, ils régnent à leur tour, surtout quand quelqu'un de ces corps privilégiés , plus propres à conserver les sciences qu'à les augmenter, introduit une législation dans les études; quand cette législation littéraire est appuyée par la législation civile ; enfin quand l'incapacité juge en dernier ressort la philosophie, et veut que ses bornes actuelles demeurent à jamais les mêmes. Mais ce monopole ne peut durer long- temps; et dans les sciences comme dans la politique, la contrebande est le précepteur du commerce.
En voilà assez, je crois, pour prouver que les circonstances n'ayant pas été les mêmes lors de la naissance et lors de la renaissance des lettres , il dut aussi en résulter des effets différens. Nous verrons dans le chapitre suivant quels ont été ces effets , et dans le reste de cet ouvrage , quels sont ceux que nous de^ Yons encore espérer.
loa DE LA FÉLICITÉ