TOME II. V
ii4 DE LA FÉLICITÉ
soumettre \ Or, comme aucune nation n'a encore embrassé leur système , ils croient que la politique est toujours dans son enfance. Quelque exagérée que soit cette prévention, je ne nierai certainement pas qu'il ne puisse exister des gouvememens plus parfaits, ou un plus grand nombre de bons gou* vernemens que nous n'en voyons de nos jours. Mais rappelons-nous que Solon ne donna pas aux Athé* niens les meilleures lois possibles , mais les meilleures qu'ils pussent suivre. Souvenons-nous surfout que le bonheur des hommes est le plus intéressant de tous les objets, et que le bien même peut quelquefois être acheté trop cher. Londres est plus régulier que Paris, Dieppe que Rouen, Manheim que Strasbourg ; mais Londres , mais Dieppe , mais Manheim , ont été autrefois consumés par les flammes. Quel architecte conseillera jamais de mettre le feu à Paris pour le rebâtir ensuite sur im plan régulier et magnifique ? Ce n'est qu'à des peuples bruts qu'on peut donner telles lois qu'on veut (è). L'emploi de la raison , de la philosophie , de la saine politique, est plutôt d'améliorer les gouvememens
* Le célèbre Hogarth a représenté dans ses graTures morales un jeune homme qui, ayant dissipé sa fortune , a été conduit en prison par ses créanciers : le dissipateur , triste et déconcerté , paraît assis près d'une table , ayaiit devant lui un manuscrit , sur lequel on lit ce titre : Moyen de payer les dettes tle l'état,
(b) Bravo !
PUBLIQUE. CH. IV. ii5
que de les changer. Sous leur bénigne influence la démocratie doit devenir moins licencieuse, l'aristocratie moins orgueilleuse, la monarchie moiiis ambitieuse , le despotisme même , s'il en peut exister encore chez les peuples éclairés, paraîtra plus doux, et sera du moins soumis à la raison ^ D'ailleurs, ne pourrions -nous pas opposer nos gouvernemens modernes à ceux de l'antiquité, et trouver encore tout l'avantage de notre côté? Nous l'avons dit au commencement de cet ouvrage : la Grèce ^ si redoutée dans son temps , si considérée dans le nôtre, n'offre pas, à beaucoup près, dans son ensemble, un plan aussi raisonnable, ai\ssi suivi que les fédérations hollandaises et helvétiques, et dans ses membres difTérens des polices aussi respectables que celle des états particuliers dont l'assemblage forme ces grands états. En Allemagne, Hambourg, Brème, Lubeck, Francfort, Nuremberg, Augsbourg, et toutes les villes libres de l'Empire, sont des plantes fortunées qui croissent à l'ombre des chênes qui les protègent ; mais la plante fleurie n'a pas dévoré la substance de l'arbre qui la défend , et l'arbre par un ombrage trop épais n'a point flétri la plante timide. Quelques auteurs ont prétendu qu'autrefois le pouvoir absolu était presque entièrement ignoré parmi les peuples policés. Pour moi ,
' J'en citerai pour exemple le Danemarek, qui, depuis cent ans qu'il a aliéné sa liberté , jouit pourtant d'un gouvernement doux y pacifique et modéré.
ii6 DE LA FÉLICITÉ'
je mettrais plutôt en question , si , parmi ceâ mêmes peuples , il y eut jamais plus de liberté ^u'il n'en existe à présent. Je sais qu'en choisissant un mo* ment dans la durée des siècles, on voit le Péloponnèse , l'Achaie , l'Asie-Mineure , l'Archipel , et une partie des côtes de l'Italie, jouir d'un gouvernement libre ; mais la Macédoine, la Thrace, l'iUyrie, i'Épire , n'obéissaient-elles pas à des rois ? Il faut l'avouer, le temps même où il y eut le plus de républiques ne fut pas heureux pour les peuples. Je le place entre la guerre Médique et Philippe de Macédoine. A la mort d'Alexandre toute liberté fut détruite dans l'Orient. Vous m'objecterez qu'elle trouva un asile dans les vastes états de Rome et de Carthage. Dans leurs états? Non, certainement: dans les villes de Rome et de Carthage, à la bonne heure. Doutez-vous, en efiet, que les Romains ne fussent des rois pour les provinces conquises , et les Carthaginois de vrais tyrans pour l'Espagne, la Sardaigne , la Corse , les îles Baléares , etc. ? Si Berne et Amsterdam gouvernaient les Suisses et les Hollandais de la même manière que ces nations gouvernent les pays de l'union et de la généralité (c), je ne regarderais comme libres en Suisse et en Hollande que les villes de Berne et d'Amsterdam. Mais ce qui fait que ces deux peuples jouissent d'un gouvernement parfaitement libre, c'est que chaque partie de l'état est un état lui-même ; c'est que la ré-
(r) Uh peu obscur.
publique n'est composée que d'une infinité de républiques. A ces respectables sociétés , joignez toutes les villes anséatiques et impériales (0 , Venise , Gênes, et même la Pologne et la Suède*, qui jusqu'à ces temps de crise avaient tenu de plus près au gouvernement républicain qu'au gouvernement monarchique : ajoutez-y encore l'Angleterre, dont le gouvernement inconnu aux anciens se rapproche bien plus de la république que de la monarchie ; et comparez maintenant la somme de liberté qui existe de nos jours , avec celle que vous pourrez trouver dans quelque époque que ce soit. Eh ! que serait-ce si je faisais entrer dans ce calcul la liberté qui subsiste encore au sein même des plus grandes monar* chies? Les anciens ne connaissaient guère de milieu entre la république et la tyrannie ; mais outre que cellcK^i est devenue bien plus rare depuis un siècle , une grande partie des provinces qui composent nos monarchies modernes ont des privilèges , des lois , des usages qui modifient l'autorité souveraine. La puissance autrichienne n'est formée que de provinces éparses qui ont toutes des états, et qui accor-
(tt) On les ruine quand veui pew une commission impériale.
* Édition de 177a r
« La Pologne , la Suède même ; car on pays où le roi n'est « au conseil qu'un sénateur , et à l'armée qu'un consul , peut « bien être considéré comme une république. » Ce qui n'existait plus quand cet ouvrage fut réimprimé, eu 1776. R.
ii8 DE LA FÉLICITÉ
dent et lèvent elles-mêmes leurs subsides. Il en est de même de plusieurs possessions appaitenantes aux électeurs et aux princes de l'empire '. En France, le Languedoc, la Bretagne, la Provence, TAlsace, la Bourgogne, la Flandre, TArtois, les provinces de Foix, de Navarre et de Bigorre sont représentées légalement ; et dans tout le royaume les tribunaux veillent attentivement à la conservation des propriétés. La Castille et TAragon avaient autrefois des états, mais ces peuples les ont perdus («), et ils ont à la place un certain moi le roi qui pourrait bien choquer un peu une oreille athénienne. Il faut l'avouer aussi : il est quelquefois des temps d'oppression pendant lesquels les privilèges dorment ; mais les républiques anciennes n'ont -elles pas eu leurs démagogues? Les Alcibiade C/), les Amilcar, les Sylla, laissaient- ils beaucoup de pouvoir aux peuples ?
Observez que , dans ce parallèle , nous nous sommes renfermés dans les limites du continent ; mais si nous passions dans l'Amérique septentrionale , c'est alors que nous pourrions défier les Solon et
' La plupart des états de 1* Allemagne ont des arbitres établis entre eux , qu'on nomme Àustreges. Nous avons tu souvent des princes interposer leur médiation en faveur des peuples opprimés par leurs souverains. Le Wirtemberg nous en offre un exemple récent.
(tf) Bravo]
(y) Ahl Alcibiade condamné à la mort!
PUBLIQUE. CH. IV. luj
les Lycurgue, en leur opposant seulement les Locke et les Guillaume Penn. Qu'on lise les lois de la Pensylvanie et de la Caroline, et qu'on les compare à celles de Sparte , on y trouvera la même différence qu'entre le gouvernement domestique d'une ferme , et la règle de saint Benoît. Qui pourrait ne p^s éprouver une sensation délicieuse en songeant qu'un espace de plus de cent mille lieues carrées travaille maintenant à se peupler sous les auspices de la liberté et de la raison , en faisant de l'égalité le principe de sa morale, et de l'agriculture celui de sa politique ?
lao DE LA FELICITE