‹ De la félicité publique, ou, Considérations sur le sort des hommes dans les différentes époques de l'histoire (volume 2)Chapitre 44 sur 59 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Suite da précédent. L'agriculture et la population sont les indice» les plus fidèles du bonheur des peuples.

Nous avons vu qu'en ne prenant que les nations policées, on trouve que celles de nos joux:s ont beaucoup plus d'instruction y et pour le moins autant de liberté que les anciennes; mais comme la science, la liberté même , ne sont bonnes qu'autant qu'elles peuvent concourir au plus grand bonheur du plus grand nombre d*indwidus, il est nécessaire d'examiner si les faits nous donneront des résultats sem* blables à ceux que l'induction vient de nous offrir. Nous avons eu lieu de penser que les hommes sont aussi heureux de nos jours que dans quelque époque de l'histoire qu'on veuille choisir; cherchons maintenant quelques indices, quelques symptômes qui servent de mesure à cette félicité publique. Il en est deux qui se présentent naturellement , l'agriculture et la population. Je nomme l'agriculture avant la population , parce que , s'il arrive qu'une nation peu nombreuse cultive avec beaucoup de soin une grande quantité de terres, il en résultera que cette nation consomme beaucoup , et qu'elle ajoute à l'aliment nécessaire à la vie , l'aisance et la commodité qui en font le bonheur. Si, au contraire, l'accroissement du peuple est en proportion avec celui de

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ragriculture , qu'en peut -on conclure, sinon que cette multiplication de Tespèce humaine, comme celle de toutes les auti*es espèces, vient uniquement de son bien-être ? L'agriculture est donc un indice du bonheur des peuples , antérieur et préférable à celui de la population.

Mais l'agriculture des modernes est- elle supérieure à celle des anciens ? C'est une question qui demanderait un ouvrage à part% si elle était traitée dans toute son étendue. Nulle matière ne donnerait plus d'occasions de déployer une vaste érudition, ce qui est un attrait puiss<int pour les savans ; et cependant , de toutes les recherches sur l'antiquité , c'est la plus négligée. Pour nous, il nous suffira de hasarder nos conjectures , et de les appuyer seulement de quelques autorités; persuadés comme nous le sommes , que toutes les fois qu'on ne veut pas se jeter dans le polémique, il est aisé de marquer les points principaux sur lesquels un homme impartial doit appuyer son opinion. L'amas d'érudition n'est que pour le critique obstiné qu'on ne convertit pas, et il effraie le lecteur judicieux qu'on pourrait éclairer.

Quoique Terentius Varron et Columelle aient cité un grand nombre d'duteurs grecs qui ont écrit

* En 1 788 a été publié à Londres un ouTrage sur l'agriculture des anciens, par i^dam Dickson, ministre écossais , mort en 1776. Une traduction française en a été donnée à Paris, eu 1802, % vol. in-8. R,

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sur Tagriculture * , il me semble que de nos jours , lorsqu'il est question de la culture des ancieHS , c'est toujours celle des premiers âges de Rome qu'on met en avant. Au commencement, deux journaux. * de terre formaient tout le domaine de chaque famille. Dans des temps plus prospères, lorsque la république s'enrichit par ses conquêtes , des magistrats ambitieux voulant acheter les faveurs du peuple par une condescendance extraordinaire^ on proposa un partage de sept journaux par famille , partage qui fut regardé comme exorbitant, et qui n'eut même jamais lieu. De là les modernes ont conclu qu'il fallait que l'agriculture romaine fût poussée à un grand point de perfection , puisque deux journaux de terre suffisaient à la subsistance d'une famille entière, qu'on doit évaluer à cinq personnes à peu près. Mais ces admirateurs de l'antiquité n'ont

' Magna porro et Grœcorum turha est de rusticis rébus

prœcipiensy etc. (Colum. De re rustica, L. i, c. i). Tcren-

tius Varron en compte cinquante dont il rapporte les noms.

* C'est ainsi que je traduirai toujours le mot juger, parce qu'il ne se rapporte précisément à aucune de nos mesures. Le juger contenait vingt-huit mille huit cents pieds carrés , ce qui est un peu plus d'un demi-arpent. Le calcul d'Arbuthnot porte les duo jugera à un acre et un quart; ce qui fait un peu plus d'un arpent royal. D'ailleurs, le pro-* duit au juger peut encore mieux s'apprécier par ce passage de Columelle, Liv. ii, chap. ix, où il traite de la semence : Jugerum agri pinguis plerumque modios tritici quatuor, mediocris quinque postulat.

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pas pris garde que les preuves mêmes qu'ils apportaient pour soutenir leur opinion tendaient à la détruire , suivant ce proverbe trivial, Qui prouve trop, ne prouve rien. On estime que dans une famille de gens qui travaillent, il se consomme annuellement deux setiers de blé par tête , compensation faite des femmes et des enfans. Il fallait donc à une famille romaine dix setiers de blé tous les ans. Or, îl est rare qu'une terre, quelque bien cultivée qu'elle soit, n'ait jamais besoin de repos *, et celle qui rend sept pour un de la semence est regardée comme une bonne terre. Deux journaux de terre , dont la mesure n'excédait pas d'un quart celle de l'arpent de Paris, ne pouvaient guère rapporter en trois ans, y compris une année de repos et une année de Mars, plus de six setiers de froment^ et à peu près autant d'orge, semence prélevée. Supposons qu'un travail assidu fasse produire cette terre tous les ans , il est à présumer que la troisième année ne rendra que quelques lupins , quelques mauvais pois , ou quelques autres légumes de cette espèce. Ainsi , notre famille romaine n'aura , année commune , que deux setiers de froment et deux setiers d'orge pour

* Columelle conseille de choisir un domaine où il y ait des terres arables et des landes (a). Terrenis alOs cultis atque aUis sylvestrihus et asperis (Lib. ii, cap. ix). Ce passage pronve qu'alors, comme à prévient, il y avait en Italie beaucoup de landes et de mauvaises terres.

(a) C^ ne sont landes.

se nourrir. Trouvez- vous mon calcul trop bas, et supposez-vous que la fécondité d'une terre cultivée comme un jardin excède de beaucoup celle de nos vastes campagnes? Doublez le produit : vous ne trouverez pas encore deux setiers de grain par tête ; et cependant il faut observer que si le travail jour* nalier d'un petit héritage peut le rendre plus fécond que le sol d'une grande ferme, cet avantage est compensé par le manque de fumier, de marne et autres engrais.

Mais il ne suffit pas aux hommes de se nourrir , ils ont besoin d'armes , de vêtemens , de quelques meubles , de quelques outils. Je conviens à la vérité que dans un climat chaud il faut peu de vêtemens ; mais qu'on se souvienne qu'on a fait produire à la terre beaucoup plus qu'on ne peut attendre d'un sol tel que celui dès environs de Rome ; que malgré cela on n'a pu trouver une subsistance suffisante en grains, et que par conséquent nulle place n'est restée pour la culture du chanvre, des arbres fruitiers, des bois de charpente , etc. Il suit de là qu'il était nécessaire qu'un autre travail que l'agriculture aidât à la subsistance du peuple. Or, ce ti*avail par qui pouvait-il être payé , sinon par ceux qui avaient du superflu , par ceux qui avaient des subsistances audelà de leurs besoins , c'est-à-dire qui possédaient plus de terres qu'il n'en fallait pour fournir à leur consommation et à celle de leur famille. Mais du moment que vous admettez un partage inégal, il

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n'est plus étonnant qu'une famille vive avec deux journaux de terre., parce que chacun, outre sa propriété , a son industrie ; et Ton peut assurer que , dans beaucoup de villages de la France , nombre de familles vivent aisément , sans avoir autant de territoire. Si l'on en croit Plutarque, Numa divisa les citoyens de Rome en différens corps de métiers , comme ceux de charpentiers , de tailleurs , d'orfé-* vres, de teinturiers, etc. *. Or, ces métiers représentent une certaine quantité d'ouvrage, et cette quantité d'ouvrage représente quelque excédant de subsistance, tant parmi les riches que dans les revenus publics : mais quelle notion pouvait-on avoir d'aucun partage de terre avant ce même Numa, qui le premier apprit à marquer les limites des héritages, et sut rendre ces limites sacrées en établis-

* Voy. Fie de Numa Pompilius.

M. Hooke dans son Hist. rom, (Liv. iv , cliap. m.) a observé que cette répartition ne se trouve ni dans Tite-Live , ni dans Denys d'Halicarnasse , et qu'elle est même contraire à ce que dit ce dernier , qu'il n'y avait alors à Rome que deux sortes d'occupations pour les hommes , la guerre et l'agriculture. Il est fâcheux que les historiens de l'antiquité ne citent pas les autorités dans lesquelles ils ont puisé. Nous ne connaissons aujourd'hui que Tite-Live et Denys d'Halicarnasse pour, les premiers siècles de la république ; mais Plutarque peut avoir eu d'autres documens. D'ailleurs, puisque les Romains avaient des habits de cérémonie , de» sacrifices, des temples, des aqueducs, des ponts, il fallait qu'ils eussent des tailleurs, des charpentiers, des maçons, etc.

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sant le culte du dieu Terminus? Les paroles de Denys d^Halicarnasse méritent une attention particulière. c(Numa, dit-il, ordonna à chacun de circonscrire (( son héritage , et d'en marquer les limites par des «pierres, qui reçurent le nom de Terminales i^ ^ . Remarquez qu'il ne dit pas que Numa fit vérifier les partages, ni qu'il ordonnât un nouvel arpentage, mais seulement qu'il enjoignit à chacun de marquer les limites de sa possession;

Suivons encore Denys d'Halicarnasse : il nous apprendra que TuUus Hostilius sut se concilier l'af* fection du peuple en lui distribuant les domaines royaux que Numa lui avait laissés : « car les rois , « ajoute notre auteur, avaient des champs riches et <r féconds , au moyen desquels ils pouvaient suffire « à la dépense des sacrifices , et vivre splendidece ment chez eux. » Tullus partagea ses domaines parmi les plus pauvres, qui par là se trouvèrent dispensés de faire le métier de mercenaires *. Son suc-

AiSvf iff-i TOiÇ ifoiÇy etc. jéniiquités romaines 9 L. ii, cap. 74» pag. 128, tom. I, edit. Oxon. 1704*

* Xmfttf %t^*9 ti/niftrtf êl wfo tiurS fiturtXuç «"«AAiif tuti «yitfvy, f { tiç mfêtt^Ufttft riç wfên^Çj ifp« rc S'tolç iwirtXêVf Kêtt rmt fiV Têf ï^êif fi/ê9 «^optff tïz^f c»V«pfW.... rmiftiir i

TMvrn iî Tti ^tX^rtfiÊWim rUf mwtfUf rSw wêXtriif «ptA«Cf> «tfvmr A«irpC9«pr«f Tuç «AA«7f. L. iil, cap. I y pag. l32.

Ce passage pourrait fournir quelques observations : 1°. Il nous prouve que du temps de Tullus Hostilius il j avait des

cesseur Ancus Marcius, à son avènement au trône, rappela encore le peuple à l'agriculture , et renouvela les établissemens de Numa ; mais alors il ne fut pas question de partage, non plus que sous le règne de Tarquin*r Ancien. Dans quel temps en placeronsnous donc répoque? Et comment arrive-t-il que, lors du cens établi par Servius TuUius , nous trouvions tout à coup une différence si marquée dans les fortunes, et un si grand nombre de riches citoyens? Quatre-vingts centuries ne doivent être composées que des citoyens 'qui possèdent cent mines , c'est-à-dire près de 8000 livres de notre monnaie actuelle * , somme considérable , si l'on fait attention à la rareté des espèces et au manque de commerce qui devaient décupler la valeur de ce numéraire \ Oi* , je demande si jamais une propriété de deux, de quatre, de sept journaux de terre, a pu

citoyens qui n'avaient point d'héritages , et qui yiyaient du travail de leurs mains, a®. Denys d'Halicamasse dit que le partage se fit par tète Kjê^ if^fm , et non pas par famille. 3°. Nous voyons ici très clairement qu'il y avait dès-lors des citoyens en état de payer le travail des autres. Toutes choses qui renversent les notions que nous avons de l'agriculture y du partage et de l'égalité qui régnaient parmi les anciens Romains.

' Suivant les calculs d'Arbuthnot.

*Du temps de Polybe les vivres étaient à si bon marché , que dans les auberges on ne spécifiait le prix d'aucunes denrées , et que , moyennant trois sous par tète , les voyageurs avaient tout oe qu'ils pouvaient désirer. Uu boisseau de fro<

représenter un pareil capital , et si dans un pays purement agricole , on n'aurait pas dû établir ce cens y plutôt sur un toisé que sur une évaluation en espèces ' ? H paraît bien plus raisonnable de penser que Numa , TuUus et Servius jugèrent convenable que chaque famille possédât une certaine quantité de terre qui remplît le double objet de lui procurer quelque subsistance , et de Tattacher à sa patrie ; qu'à la vérité deux journaux de terre furent regardés comme la plus petite portion possible ; mais que ce minimum étant fixé, on ne prit aucune précau-

mcnt de vingt livres à peu près, ne coûtait tout au plus que six sous de notre monnaie. ( Voyez le savant ouvrage de M. Dupréde Saint-Maur , intitulé Recherches sur les Mon' noies y ch. m.)

' Tite-Live et Denys d'Halicarnasse nous fournissent encore plusieurs passages d*où Ton peut tirer quelque induction pour prouver une inégalité de fortune parmi les Romains dès le commencement de la république. Je n'en citerai qu'un. Ces deux auteurs s'accordent à dire qu'Horatius Coclès reçut pour prix de son courage autant de terres qu'il put en enfermer en un jour, dans une limite tracée avec le soc d'une charrue. . . . Agri quantum àno rliecircumaravit fiatum, ( Tit. Liv. ) (6).

Le texte de Denys d'Halicamasse dit positivement la même chose. Or, il fallait alors qu'une pareille possession ne fût pas regardée comme exorbitante; car on sait combien les Romains étaient modérés dans leurs récompenses lucratives.

(h) TUe-Llve exagère. Une charrue pourrait endure d'un sillon léger plus de quatre mille arpent.

lion pour limiter la trop grande étendue de pro- . priété ; enfin , que l'inégalité de fortune commença avec les rois , et continua toujours d'exister dans la république. C'est ainsi qu'on peut expliquer comment près de quatre cents ans après la fondation de Rome le peuple se plaignait encore de ce qu'on ne lui distribuait les terres qu'à raison de deux journaux par £imille , tandis que quelques patriciens , qui en avaient plus de cinq cents , possédaient à eux seuls le partage de trois cents citoyens; et, ce qui est bien digne de remarque , ils ajoutaient que le terrain qu'on leur donnait suffisait à peine à leur* logement et à leur sépulture *; preuve qu'on ne pensait pas aloi^ qu'une famille pût vivre avec deux journaux de terre. De même, lorsque nous voyons

^ « Auderentne postulare ut quum bina jugera agri plebi « dWiderentur, ipsis plus quinquaginta jugera habere lice^ « ret? ut sînguli propè trecentorum civium possiderent « agros , plebelo homini yïx ad tectum neccssarium aut lo* . <c cum sepulturae suus pateret ager. » (Tite-Liye , Liv. vi.)

Pour bien entendre ce passage, et en général pour se mettre bien au fait de la grande question du partage des terres chez les Romains, il faut savoir que ces partages se faisaient aussi par colonies ; et que les patriciens , soit par orgueil , soit par avarice , soit enfin par un principe politique de tenir le peuple dans l'abaissement, s'obstinaient à prendre pour modèle des nouvelles distributions de terres , cette première répartition dont leurs ancêtres leur avaient donné l'exemple. Ce qui me paraît renfermer une double ixijustice. 1°. Parce que les circonstances étant différentes,

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