LA DETTE PUBLIQUE
Il y a déjà près d'un siècle que la France , l'Angleterre et la Hollande s'étant opiniàtrées à des guerres dispendieuses, ceux qui gouvernaient ces nations ont été obligés de recourir à des emprunts considérables. Je dis ceux qui les gouvernaient, parce que si elles avaient discuté elles-mêmes leurs intérêts^ elles n'auraient eu aucune raison de contracter des dettes. Eu effet , comme elles possédaient presque toutes les richesses de r£urope, elles jouaient en même temps les rôles de préteurs et d'emprunteurs; de sorte que tout ce mouvement d'argent n'était qu'un mouvement intestin. Il leur eût donc été facile de s'imposer sur ellesmêmes une contribution égale aux sommes qu'elles ne levaient que par emprunt. Mais, d'un côté, Guillaume m aurait eu trop de peine à persuader aux Anglais (et surtout aux Torys ) de sacrifier la plus grande partie de leur fortune à l'abaissement de Louis xiv ; et de l'autre, Louis xiv, tout absolu qu'il était , n'aurait jamais pu disposer arbitrairement du bien de ses sujets pour soutenir de» guerres que son ambition seule lui avait attirées {a). Pour les Hollandais , quoiqu'une vengeance particulière , un intérêt plus immédiat les animât, il était encore difficile d'en obtenir
(a) // n'avait qu'à imposer la moitié des taxts. qu'on apayéMM. Jepuû lui.
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des subsides considérables. Ces riches commerçans^ qui formaient la meilleure partie de la république , voyaient arec trop de regret les fruits d'une longue et pénible industrie dévorés par des Allemands et des Espagnols. Nous lisons même dans les négociations du comte d'Avaux que la provincf de Hollande fut long-temps opposée à la guerre , et qu elle inclinait plutôt pour la France , qu'elle ne craignait qoe comme uu voisin dangereux, que pour le prince d'Orange, qu'elle redoutait comme un maître ambitieux. Ces situations embarrassantes obligèrent de chercher les moyens les plus doux; il fallait éviter de faire sentir aux peuples le hi' deau qu'on leur imposait : on appela , pour ainsi dire, U postérité à son secours , et on la chargea de tout le poids qu'on voulait épargner à la génération présente. Les emprunts furent donc le fruit de la faiblesse du gouvememeot, ou d'un certain respect pour les propriétés , qui sera toujours nécessaire, tant que les guerres n'auront pas pour objet ou la défense des foyers, ou la vengeance de ces insultes cruelles qui , élevant un cri général , précipitent les peapla dans la guerre. '
Qu'il sott ruineux de faire avec de grands frais des gneres inutiles, c'est ce que personne ne révoquera en donte. Toute nation qui emprunte pour faire la guerre travaille donc à sa propre ruine (b). Mais de quelle façon cette raine
' Lors de la ligue de Canohrai , la république de Venise ne fat pas obligée de recourir à des emprunts , quoiqu'elle eût i se défendre contre tant de puissances réanies. On se soumit à une espto de taxe d'aisés , et chacun contribua selon ses moyens. C'est que le danger était réel et pressant ; c'est que les Vénitiens aimaicat leur gouTemement , et que chaque citoyen aurait tout sacrifié poor le conserver. De même, en 167a , la Hollande n'eut pas recooni des emprunts pour mettre des armées sur pied. Ua n'eurent liea que lorsque d'autres intérêts furent compromis , et que la guerre devint opiniâtre et inutile.
{6) Bravo !
s'op^re-t-el)e ? Les emprunts sonl-îls onérenx , seulement en ce qu'ils représentent une dépense excessive, ou sont-ils pernicieux par eux-méme^ en ce qu'ils perpétuedt les charges de t'état? C'est ce que nous ne poUTons approfondir qu'en remontant à un principe général, que nous avons énoncé au commencement de cet onvrage.
Toutes les richesses , celles des états conune celles des particuliers, ne sont fondées que sur un bicnflRit de la nature, qui a permis à l'homme d'obtenir, par un traTsil ' nodiqne, une quantité de productions fort au dessus de •es besoins personnels. Un seul homme, en labourant un. champ, peut se procurer asseï de blé pour nourrir dix.de ses semblables; ud seul homme, en cultivant nne vigne peut en tirer dix muids de vin , et ainsi du reste : de sorte ^ue si la terre avait été abandonnée à l'industrie humaine, il serait arrivé que -chaque individu , après s'être assuré sa propre svbûstance , aurait encore cherché dans l'a^iciiltare des commodités et des jouissances ; soit qu'il eAt ajouté à la culture des blés celle du chanvre , des l^^unies , des arbres fruitiers , etc. ; soit que , ne consultant que la nature du sot et la laoilité des échanges, il se f&t efforcé d'obtenir la plus grande production possible d'une seule denrée, dans l'espérance de s'en procurer d'antres par le débit de son superflu. Dans ce cas, les jnnisunces des hommes n'auraient trouvé ^e limites que dans l'accroissement de la population. Hais l'étendue du droit de propriété a bicni6t interverti cet ordre naturel : celui qui a pu réunir de vastes postassions s'est trouvé, il est vrai , dans l'obligation d'alimenter les ouvriers qu'il employait à 7 faire naître différentes productions; mais tout ce que ce travail a produit d'excédant est resté à sa disposition; de façon que ses efforts réunis ont servi à la subsistance de tous et i la jouissance d'un seul. Cependant cette jouissance ne peut encore s'obtenir qu'à la faveur du
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travail. Si le plas riche propriétaire veut ayoir des meubles , des pendules , des tableaux , il faut qu'il paie des tapissiers , des horlogers , des peintres ; et c'est à quoi il emploiera l'excédant des subsistances que ses cultivateurs auront dit naître ; car il importe peu que ces ouvriers ou artistes reçoivent le prix de leurs ouvrages à mesure qu'ils les fournissent, ou qu'ils soient payés annuellement par celui qui les fait travailler. Supposons donc qu'un riche propriétaire ait confié à cent; cultivateurs le soin de préparer la subsistance de 900 personnes qu'il destine à lui procurer toute sorte de jouissances de pur agrément : si ce propriétaire , si cet homme riche vient à avoir une querelle avec un de ses voisins; s'il est obligé de lui déclarer la guerre, que pensezvous qti'U fasse ? Rien de plus simple , me répondrei^vous : il Uisserà les cultivatenn à leurs ouvrages habituels, et il choisira parftii les autres personnes qu'il tient à ses gages un certain ^K>mbt>e d'hommes qu'il emploiera, soit à dé^ fendre ses possessions, soit à attaquer celles de son ennemi. Tant que cette gueil^e durera^ il se privera de quelque plaisir , de quelque jouissance ; mais elle tie sera pas plus t6t terminée , qu'il se trouvera dans le même état où il était ai^Miravant ; c'est-à-dire tout aussi riche , tout aussi à por» tée de se procurer des jouissances par te travail d'autmi.
Supposons maintenant que notre riche possesseur se soit conduit tout autrement, et que tenant, par erreur ou par faibksae, à tons ses amusemens qu'il aura pris pour du bonheur, ou à son &ste qu'il aura pris pour de la jouissance, il ait préféré d'envoyer à la guerre ces hommes mêmes dont le travail servait à le nourrir : supposons qu'il ait choisi cinquante laboureurs pour en former sa garde, qu'il ait employé les attelages de ses charrues à traîner son artillerie, qu'il ait fait de ses fermes des châteaux forts, etc. voici , selon toute apparence , ce qui sera arrivé : la première
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année il aura conierrë tes chevaui de chasse , ses officiert d« boDclie, ses arlisles, parce que les cinqoaste cultivatetirs qui seront restés à leurs travani , auront fait tons letirs efiforti pour sa/Gre à leur liche et à celle de leurs camarades qm'on leur a enlevés; la seconde année, ces efforts ne pouvant plusse répéter, et ayant même épuisé leurs farces , bien loin de pouvoir suffire à ce travail excessif, chaque homme ns sera mène plus en état de faire ce qu'il faisait autrefois : la culture sera négligée , tes terres mal labourées, mal soignées ; de sorte que la troisième année les st^sistances ne se trouvant pins les mêmes, le propriétsure n'aura plus de quoi entretenir les ministres de son Inse ou de tes plaisirs , lesquels ne tarderont pas à être mécontens et à s'éloigner : enfin , pour peu que la guerre dure encore , il se loi restera plus ni richesses, ni jouissances, et les maux qu'elle aura entraînés seront irréparables.
Après avoir ainsi placé les choses sons le poiut de vue le plus clair et le plus sensible, que nous reste-t-il à faire désormais, sinon à étendre nos idée») en appliquant cette hypothèse à deux nativns, de forces a peu près égales, qui se trouveraient engagées dans une guerre indispensable 7 Voici , n'en doutons pas, le raisonnement que la plus éclairée des deux pourrait faire r n Les choses sont arrangées de « telle façon, qu'un petit nombre d'entre nous, un dixième
* à peu près, suffit pour nourrir tout le reste. Les neuf
■ autres dixièmes n'ont guère de Moyens d'obtenir leur part
* de ces subsistances , qu'en offrant des objets d'échange ,
• qu'en provoquant tes désirs du cultivateur et du proprié- > taire. Ce sont donc les dépenses de cette classe qui nour.-
■ rissent l'antre , il n'importe lesquelles : ce qui est très vrai 1 et très important , c'est que dans l'état où sont les cboses ,
• il faut pour que tout le monde subsiste, qu'il y ait tou- < jours la même quantité de dépenses. Or , c'est ce qui arri-
a vera pendant la guerre : car si nous allons disposer d'une « partie des subsistances , c'est aussi pour les répandre , et « au lieu que vous aviez coutume de les donner à des hom- « mes qui tous brodaient des habits , qui lambrissaient vos « appartemens , qui tous amusaient par leurs talens (c) , « nous les distribuerons parmi des hommes qui garderont a nos frontières y qui fortifieront nos places, qui fabrique- « ront nos armes, etc. Soyez donc bien tranquilles : la même « quantité de dépenses existera toujours , les mêmes sour- « ces de travail seront ouvertes ; ainsi tous ceux qui n'auront « plus d'ouvrage dans leur profession trouveront un nou- « vel emploi {d) dans les différentes ressources qu'on vient « d'offrir k la force et à l'industrie. »
J'avoue que d'après un pareil exposé il serait difficile de penser que la guerre fût ruineuse pour le peuple. Elle serait pourtant un mal : car les habits, les meubles, les lambris font plaisir à ceux qui les paient , et la guerre est une dépense qui ne fait plaisir » personne. Mais enfin elle ne priverait personne des moyens de subsistance (e) , et si elle était momentanée, la circulation du travail reprendrait bientôt ses premières routes , et la nation aurait pu dépenser sans s'obérer. Mais il en arrive autrement. Cette possession d'un bien-fonds, cette faculté d'employer indifféremment le travail de ceux qu'on fait subsister, à toutes les choses qui nous sont agréables , a reçu depuis long-temps le nom de propriété. Nous n'examinerons pas ici comment l'idée de propriété s'est formée ; nous dirons seulement qu'en général , et surtout dans l'état présent de la société , elle a été très utile au genre humain. Nous sommes donc bien loin de la décréditer j mais nous observerons que le luxe, n'étant
(c) Oui; mais le peintre pourra'tM faire un fusil?
{d) Non.
(e) Il faudra donc que les tailleurs se fassent soldats ?
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que l'usage (/) de la propriëtë, est devenu propriété luimême , OD , pour mieux dire , une sorte de droit ; de façoQ que lorsqu'il a fallu subvenir aux besoins de la guerre, ou n'a pas osé déplacer les richesses en changeant les objets de travail. H est arrivé de la qu'en même temps qu'an était obligé d'employer un grand uombre d'hommes à de nou- Telles professions , les riches ont conservé le privilège d'acheter le travail du peuple concurremment avec l'état. Le luxe , la magnificence , le plaisir , ont également conservé la pins grande partie de leurs agens , et le gouvernement ayant été obligé d'acheter le travail des petits , aux dépens des petits, ce travail a été reporté en surcharge sur les cultivateurs et sur tous les artisans qui concourent avec eux « la production ou à la préparation des subsistances. Ainsi les nations ont été écrasées , parce que le poids qai devait être partagé entre tous, n'a été supporté que par les classes de citojeps les plus utiles à l'état. Ainsi la gueyee a augmenté le travail général, ce qui est déjà un ntal; et elle l'a augmenté d'nne manière inégale et-oppressiv?, ce qui est un pins grand mal encore. Peut-être cet inconvénient anrait-il toujours été difficile à prévenir; car il faut observer que dans tontes les sociétés industrieuses ou commerçantes, chaque homme n'a guère qu'une manière de subsister; c'est ce qu'on appelle son art , sa profession. Chaque métier fait une classe a part , une société particulière dans la société générale, un état dans l'étal. Or, les hommes ne peuvent pas aisément changer de profession ; ce sont des chenilles attachées à une feuille ; si l'arbre sèche , elles meurent avec lui. Voilà ce qui fait que dans les guerres malhenreuses on voit souvent vingt mille manufacturiers mourir de faim , tandis que vingt mille soldats manquent au complet des armées , que les arsenaux sont déserts , et que les armement
(/) Vingt de propriété , oa ptutot abtti.
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languissent faute de bras (g). Ajoutez à cela que le droit de propriété et Tinégalité des fortunes ayant établi une grande concurrence entre ceux qui demandent des subsistances pour prix de leur industrie, concurrence d'autant plus grande de leur part, que le besoin de subsister est plus pressant que celui de jouir et de s*amuser ; il est arrivé que le travail a toujours approché de trop près le niveau des forces de l'ouvrier ; de manière que cette classe laborieuse n'a presque point de travail disponible, et que l'état ne peut lui en demander sans l'écraser. Considérez encore la disproportion des résistances, la patience du pauvre, le crédit du riche , la disposition de tout administrateur à préférer les moyens faciles aux moyens utiles , et vous vous expliquerez bientôt comment les guerres ruinent aisément les états qu'elles ne devraient seulement pas affaiblir, (h)
Voyons maintenant comment les emprunts diminuent un peu cet inconvénient : je suppose qu'un état ait besoin d'une quantité de travail représentée par la somme de 3oo millions : je dis une quantité de travail , parce qu'il ne faut pas perdre de vue que toute dépense représente un travail imposé sur une nation, puisqu'il est égal de lever une somme considérable ou d'exiger des recrues, des remontes, des vivres , des armes et des ouvriers de toute espèce pour le service d'une armée ; or , nous venons d'observer qu'une pareille somme ne peut pas être levée uniquement sur les gens riches , ni le travail qu'elle représente imposé uniquement sur les agens du luxe, sans attaquer la propriété et sans causer les plus grandes convulsions par des changemeiis subits dans les moyens de subsister : on cherche donc
.(g) Mauvaise administration, car tout homme peut être pionnier, voi" turier, vii^andier.
(h) Elles les affaUtUssent nécessairement par les maladies, morts, désertions , dévastations.
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à adoucir toDtet ces criies, en imposant pour le momeat une somme modique, qui ne représente que l'intérêt d'une somme plus considérable qu'on emprunte. Hais Mut emprunt représente nue dépense ; si l'état a emprunté 3oo millions, il a dépensé 3oo millions en (ravauxEOi ^t s'il ■ assez bien payé ses agent pour que les autres classes aient reflué sur celte-là, le désordre n'a pas été très grand. La même quantité de travail a distribué la même quantité de subsistances; tout le monde a vécu. Le mal est donc bien moins considérable que si tout le travail nécessaire au soU:tien de la guerre avait été exigé avec rigueur, et réparti avec inégalité : ajontei à ces considérations que l'emprunt dans le cas des grandes dépenses, a cet avantage sur l'imposition, qu'il n'attire à lui que les sommes dont chacun peut disposer, sans retrancher de ses dépenses habituelles; au lieu que l'imposition s'empare souvent du nécessaire. Que dan* un cas urgent on exige un quart du revenu net, ou si l'on veut , cinq vingtièmes , que je suppose monter k 300 millions , il est sAr que chaque propriétaire sera obligé de diminuer sa dépense d'unquart^et c'est autant de moyen de subsistance enlevé au peuple. Cette diminution excéderait même la proportion avec les sommes exigées; car des impôts si eiorbitans ne manquent pas de jeter la consternation dans tous les esprits, et de resserrer l'argent dans toutes les bourses. Il n'en est pas de même de l'emprunt, qui ne prenant rien , ou du moins très peu de chose snr les dépenses habituelles, met encore en mouvement l'argent qoe les capitalistes tenaient en réserve.
Maintenant , supposons que la guerre s'étant prolongée , le gouvernement se soit vu obligé de multiplier ses ressources, et qu'enfin la paix n'ait été conclue qu'après qu'il aura emprunté un milliard. Il s'agit d'apprécier quel est
(i) Oui; niait ti la emumii ont pris voi travaux !
désormais l'état de la nation : car alors elle est chargée d'un arrérage de cinquante millions , et il faut en conséquence que la contribution annuelle soit augmentée d'une pareille somme. Mais si toute imposition doit représenter un travail fourni par les particuliers à l'état , je demande à présent si la quantité de ce trarail est augmentée? si dans le fait cette contribution n'est pas idéale (A)? et enfin, si lorsque le gouvernement reçoit d'une main pour rendre de l'autre , la sui^ charge est plus réelle qu'elle ne l'est à Amsterdam , lorsque la banque fait une navette perpétuelle de {>aiexnent et de recette? Mais, me direz-vous, si dans l'obligation de payer l'arrérage de la dette, l'état prend le dixième du revenu des propriétaires, ce dixième ne représente-t-il p*as le travail qu'ils auraient pu payer avec une certaine quantité de subsistances, dont leurs mercenaires se trouvent frustrés à leur tour? Je répondrai que dans cette hypothèse il n'y a point de diminution réelle, mais seulement un déplacement de revenu net : que s'il arrive que mille propriétaires aient cent millions de revenu net, moins dix; mille autres propriétaires qui possèdent encore des contrats, ont cent millions de revenu , plus dix ; que ceux-ci commandent plus de travaux qu'ils ne feraient s'ils n'avaient point d'effets en papier (/), de même que les autres en. commandent moins qu'ils ne feraient s'ils n'étaient pas obligés de payer le dixième ; enfin , que suivant ce calcul , la quantité de travail reste toujours la même, puisque les besoins de l'état n'en réclament pas plus que par le passé; et voilà la véri*> table raison pour laquelle les nations bien gouvernées restent encore dans l'état le plus florissant (m) en sortant d'une
{k) Non, sans doute. Le cuitiiwteur paye davantage, U muniiionnaire, i* entrepreneur, le trésorier, jouissent ; te corps de l'état souffre,
(/) Et ceux qui se bornent à amasser!
(m) Ah lie plus!
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goerre longne et dispendieuse. Voilà ponrqnoi les Anglais sont encore riches et puitsani , et continuent de dépenser ou de consoninier autant qu'avant ta guerre. ' (n)
ATantqncd'étendreplusIoinl'application de ces principes, ît ne faut pas se dissimuler qu'il est des circonstances qni les rendent susceptibles de quelque restriction. Nous avons supposé jusqu'ici que l'état n'a emprunté que des sujets ; mais quoique la pins grande partie des richesses se trouve chez les nations qui ont coutume de recourir à ces expédicii$,on ne peut disconvenir qu'au moment on elles ouvrent de* emprunts, il ne leurvîenne des sommes considérables de la part de l'étranger. C'est encore pis si ces nations riches et puissantes ne sont pas toutes en guerre dans le même moment. Car celle qui aura conservé la neutralité aura certainement beaucoup de richesses, et manquera de débouchés pour en faire nsage. Elle versera donc de grandes sommes dans les fonds des nations belligérantes*. Or, comme nous avons déjà établi que tout ai^nt monnayé est une créance sur le Iravail d'autrtii , et qne toute dépense réprésente un travail , il n'est pas douteux que l'argent exporté tons les ans cher l'étranger pour le paiement de ces arrérages, représente un travail annuel dans la nation qni emprunte, travail stérile et tributaire de sa part.
■ n faut avouer que dans le cas où le rcoverseraent des arrérages compruspralt la somoie levée par l'imposilion sut lous le« propriétaires d'un élit, il en résulterait epcore qu'il* auraient de moins les capilanx qu'ils avaient placés dans les fonds publics. Mais qn'eit-ce que cela prooverail, sinon qu'ils anraienl fourni aux dépenses de l'étal, ce qui est juste et naturel?
(n) C'<sl qu'Ut ont augmenlc leur commerce à nos déptnt.
' C'est ce qui est arrivé aux Hollandais, qui possèdent A pré- * sent une grande partie de nos meilleurs fonds, et surtout de nos rentes viagères.
Éclaircissons encore cette matière par un exemple. Hambourg fait la guerre à Dantzig ; Hambourg a soixante mille habitans, dont les uns vivent dans l'aisance, et dont les autres cherchent leur subsistance dans le travail. Le conseil de cette république pourrait annoncer que la classe de citoyens qui travaillent aux choses de nécessité absolue serait la seule qui continuerait ses ouvrages ; que tons les autres ouvriers , artisans , etc. etc. qui ne sont que les agens dn plaisir ou du luxe, seraient employés an service de l'arraée; mais que pour les £aire subsister on s'emparerait de tout le superflu des riches, c'est-à-dire de tout ce qu'ils dépenseraient pour des objets de luxe et d'amusement; ce qui serait encore plus simplifié sous la dénomination d'une taxe générale sur l'aisance. Mais que d'obstacles s'opposent à une pareille résolution ? L'union ne règne guère dans les républiques que lorsque les périls sont pressans. La fonae du gouvernement y les magistrats actuels ont toujours des ennemis. A quels dangers ne s'exposera-t-on pas, si l'on renverse ainsi toutes les fortunes , si l'on attaque toutes les propriétés? £t puis ce luxe, cette aisance, encourageaient certaines classes d'artisans nécessaires à la prospérité de ce petit état. Suspendre tout à coup leurs occupations, les priver de leurs profits habituels , c'est rompre les liens qui les attachent à la patrie. D'un antre côté , si l'on partage le poids entre tous les sujets , une imposition générale causera , à la vérité , moins de murmures , et d'ailleurs les plaintes des foibles ne seront pas inquiétantes; mais ces dernières classes que vous imposes n'ont ni travail , ni subsistances disponibles ; et lorsque* vous leur demandes de l'argent , vous exigez qu'elles fassent une épargne sur leur travail ou sur leurs subsistances. Cependant l'ennemi approche» le moment presse I On imagine un expédient. On s'est convaincu qu'on ne pouvait guère épargner qu'un sixième sur
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le travail géoëral, ce qui p«at représenter la solde de dis mille homme* de [retape* : mais il en faut le triple au moins.. .. Ehbienl la somme nécessaire à l'entretien de cet esc^ant, on l'cmprontera de la ville de Brème, et soit qu'elle prête de l'argent qui représente des subsistances , ou des subsistances qui représentent ub travail , les subsides n'ayant pas changé de nature , les magistrats de Hambourg raisonneront ainsi : < Si nous pouvons iâire la paix après ta campagne, nous 1 conserverons encore trois ans l'état de gène où nous nous sommes mis cette année-ci : nous continuerons d'épar|;ner le siiième du travail public , ou la solde de dix mille hommes , pour nous acquitter envers nos ^voisins. Cette charge sera plus longue; mais moins pesante, elle sera portée sans murmure : ifous aurons sauvé l'état , le gouvernement et nous-mêmes, ce qui est encore plus intéressant. » ' (o) Je ne parle pas de l'avantage qu'on fait au préteur; avantage qui augmente ou prolonge encore un peu l'embarras du débiteur, mais qui est compensé par ceux que ce demiera été à portée d'obtenir à la guerre; le lecteur a dû me prévenir sur cette circonstance : mais si les riches particuliers de la ville, voyant que leur fortune a été épargnée, et que l'état accorde un avantage considérable à ceux dont U emprunte les secours, se décident, par intérêt, à ce qu'ils auraient dA faire par esprit de patriotisme ; s'ils économisent sur leurs jouissances actuelles, c'est-à-dire sur le travail qu'ils soudoyent , pour prêter eux-mêmes ce travail au gouvernement; si les sommes qui le représentent sont égales à la moitié de celles que nous avons supposé avoir été four-
' Une proposition a peu pris pareille fnt faite aux Athéniens par Xénophon . Voyex DUcourt tur Famélionition dei nvtnitt 4e la répuilùjue.
(a) Songez que voiu parlez de iiiiUt qui luiihlent aniqueaieni par le I, Il <f tt ici pai de IramiltUi mains.
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nies par la ville de Brème , Hambourg n'est pins redevable à l'étranger que du travail de dix mille hommes. Enfin , si les citoyens de cette ville ont fourni les quatre cinquièmes de la somme empruntée , l'état ne reste plus débiteur que du travail de quatre mille hommes. Quant à l'intérêt et aux remboursemens qu'il doit à ses propres sujets, on voit bien que cette charge n'est qu'idéale ; car il faut bien qu'il s'en procure la valeur d'une façon ou de l'autre. Or, il se trouve qu'il la reprend à peu près sur ceux même qui la reçoivent; je dis à peu près, parce que tous les gens aisés n'ont pas prêté des fonds; mais cette petite inégalité est bien moins importante pour le public que le bpnheur du peuple , lequel ne perdra rien toutes les fois qu'on n'augmentera pas son travail , et qu'on ne diminuera point ses subsistances. Que serait-ce si les plus riches Hambourgeois avaient dans leurs coffres une certaine quantité d'argent comptant , c'està-dire des créances sur le travail des étrangers * ? Alors ces citoyens, en portant leur argent au gouvernement , lui donneraient les moyens de soutenir la guerre, sans rien prendre sur le travail du peuple , soit qu'on employât cette somme à louer des soldats , soit qu'on s'en servit pour acheter des armes, des subsistances, etc. Il est vrai que l'état aurait toujours fait des dépenses , mais il aurait fait un bon
' Je répéterai ici qu'on ne doit pas être surpris si j'emploie rexpression de travail, de préférence à celle de denrée ou d*argent. C'est le trayail qui met seul le prix aux denrées. L'eau du ciel et des fleuves ne se vend pas , parce qu'elle ne représente aucun travail. Ainsi, toute chose vénale représente un travail, et n*a de valeur que celle du travail qu'elle a exigé. Il n'est pas besoin d'avertir que toutes les fois qu'il sera question du travail de mille hommes , du travail de dix mille hommes, c'est le travail annuel de mille hommes ou de dix mille hommes qu'il faut entendre, {p)
(/>) Non pat dans les pajs où la pritiâpaU richesse a4ent du commerce.
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marché; et si tontes les toia que la républiqne se serait^cotisée pour payer une indemnité aux riches, c'est-à-dire l'intérêt de leur argent, ceni-ci, en le recerant par petites sommes et successivement, devenaient plus enclins à le dépenser, l'état aurait bit la guerre, sans que dans le fait il lui en eût rien co&të. 11 est vrai qu'il aurait aussi une ressource de moins; mais que ne peut pas reproduire une longue paix, un commerce florissant et une bonne administration?
J'insiste sur ces réflexions, parce qu'il me parait que cette matière n'a jamais été bien débrouillée , et qu'on a toujours confondu les effets de la dette avec ceux de la dépense. H. Hume ' , ce philosophe si inaccessible à tous les préjugés , cet auteur à qui j'offre avec tant de plaisir l'hommage de l'estime et de l'amitié , me parait avoir condamné avec trop de sévérité les argumens par lesquels on s'efforça de * rassurer l'Angleterre, lorsque les Davenant-et les Pultene; {q) attaquèrent le gouvernement des Whigs. Peut-être un penchant naturel pour les Torys , cette espèce d'attrait qui trahit quelquefois le philosophe sceptique en décelant son opinion secrète , a-t-il altéré pour un moment l'exactitude de sa balance. Il se contente de réduire les choses à l'absurde, en supposant qu'il n'y a point de terme aux emprunts, et que l'état doit tout le revenu des particuliers; nuis j'observerai d'abord qu'en Angleterre, le revenu des terres étant de plus de 400 millions (r), et cette puissance ne devant à présent que lao millions d'arrérages, il faudrait pour que pareille chose arrivât, qu'elle eût trois fois autant de guerre à soutenir qu'elle en a éprouvé depuis 1688.
' Voyex Etiays on crédit public , on taitj, etc. (j) Daiitaant ni Palttnty n'tlaitnt torji.
CO i^ ~' ^'^'-
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Je demanderai ensuite contre quelles nations ces guerres auront lieu. Si c'est contre des états qui n*ont point de dettes, et qui ne sont pas obligés d'emprunter, je conviens que le cas sera très embarrassant. Mais si c'était contre la France et contre la Hollande , il me semble que les choses seraient pour le moins au pair , et je comparerais Tolon-* tiers ces puissances à des joueurs de paume qui auraient une jambe attachée ; la partie serait moins vive , mais toujours égale. Si l'on m'objectait l'embarras réel où se trouvent les puissances obérées; sans repéter encore que cet embarras est dû en grande partie a la situation critique où ceux qui gouvernent se sont trouvés relativement à ceux qui sont gouvernés , je répondrais seulement que toute nation q\ii fait Ja guerre avec de grandes armées , de grandes flottes, et , pour tout dire en un mot, avec de grandes dépenses, sera bientôt ruinée, si elle n'en est dédommagée par le pillage. Or, le pillage n'a plus lieu depuis que tons les pays qu'on subjugue se soumettent par capitulation , depuis qu'on n'enlève plus les bestiaux , et qu'on ne réduit plus les peuples en captivité, (s)
Loin donc d'attribuer l,a situation critique de plusieurs puissances aux dettes qu'elles ont contractées , je regarderai comme un problème l'état florissant où elles se trouvent encore après les guerres opiniâtres ou ridicules qu'elles soutiennent depuis long-temps. Et pourquoi s'en prendre à la dette de ce qu'on peut mettre sur le com]^te de la dépense (() ? Ce jeune homme n'est point ruiné pour avoir emprunté cent mille écus , c'est pour les avoir dissipés. L'Angleterre, en 80 ans, a dépensé trois milliards au delà de ses revenus ; ces trois milliards représentent un travail (u) qui
(s) Les prises de 'vaisseaux et les succès dans les Indes ont valu plus que des pillages.
if) Dues des pertes. («) Et un commerce.
PUBLIQUE. 3oî
anrait pu être emplorë plu otilement an dëAichement d'une grande quantité de landes , on à l'encouragement de l'agricultnre en Écosae et en Irlande. J'atoue que je trouverait difficilement d'antre» objeU que la guerre ait fait n^liger; car celte heureuse contrée o^e partout l'image de la prospérité : populatîMi , agricnltnre, manafaclnrei , grands chemins, ëtabliMemeiismagnifiques,rienueparalt y manquer, et c'est on allument terrible entre les mains des sceptiques en politique. Hais il faut observer : i ". Que la situation de ce pays est très favorable en tout point ; i". que l'excellence de son gouvernement et la sagesse de son administration ont dû triompher de beaucoup d'obstacles ; car telles sont nos erreurs en politique, telles sont les suites d'une mauvaise morale et d'une mauvaise législation, que toutes les nations du monde , si l'on excepte les Chinois , sont infiniment an dessous du degré de prospérité auquel elles peuvent atteindre ; 3". que cette prospérité de nos voisins ne doit pas être regardée comme le partage de tout l'empire britannique, mais de la seule Angleterre , l'Ecosse étant encore, en grande partie, inculte ou déserte, et les Irlan* dais (7) n'ayant guère été jusqu'ici que les ilotes des Anglais. Je sais que cette politique est mauvaise, de fonder ses richesses sur l'exclusion, et de prétendre soutenir un peuple aux dépens de l'autre; mais elle peut offrir quelques avantages illusoires et momentanés. Enfin, puisqu'il faut trouver chez les Anglais les traces de leurs erreurs , et les suites de leurs dépenses excessive*, je pense qne c'est en Ecosse et en Irlande qu'il faut les chercher. Si les taxes eussent été moins fortes , on n'edt pas été obligé de gêner l'importation des denrées irlandaises pour soutenir les fermages en Angleterre; et si le commerce eût été moins chargé par les (jr) Lcl Irlandaii commencent à praipértr rt à traraUler, Ul Écossait
3o4 DE LA FÉLICITÉ
douanes et les droils de consommation , on n'aurait eu au^ cune raison de redouter la concurrence de cette île voisine. On eût aussi donné pins d'attention à TÉcosse , et les richesses également ré[>andues dans les trois royaumes auraient multiplié le commerce à Gork comme à Londres y à Edimbourg comme à Cork.... Mais , si pendai\t la dernière guerre l'Irlande a prospéré; si son agriciiitttre , son commerce, sa population, ont augmenté.... Alors il faudra répondre que les expéditions maritimes ont enrichi ce pays , qui fournit aux armemens des vaisseaux et au commerce de l'Amérique. Mais si l'Angleterre n'a pas sonffert de cette préférence locale, si.... H&tons-nous de revenir à nosprin- .çipeSy car nous nous sommes embarqués dans une discussion un peu ingrate , et répétons «qu'une bonne administration répare bien des malheurs et couvre bien des inconvéniens.
Les faits sont toujours bien génans, bien incommodes pour les gens à système , pour les politiques métaphysiciens : eu voici qui peuvent former une nouvelle objection contre leurs principes. 'Un grand prince, un héros couronné , en commençant son règne glorieux a trouvé une économie tout établie, et une épargne considérable, qu'il a encore augmentée depuis; ses nombreuse victoires n'ont jamais été achetées par des impositions exorbitantes ; il n'a point emprunté; on assi|re même qu'il n'a pas dissipé dans la dernière guerre tout l'argent qu'il avait en réserre; la paix étant rétablie , il a rétabli aussi l'économie dans ses dépenses ; il s'est occupé à remj^lacer les sommes qu'il avait tirées de son épai^ne; il a complété son trésor, et cependant ses sujets sont tombés dans la misère (jr); l'argent a disparu , le commerce a langui (:) , la circulation s'est ar-
(/) ^^ y ^^ touJQun été.
(«) // n'jr ajamaû^eu de commerce.
PUBLIQUE. 3o5
tétée f et la paix a été plus désastreuse que la guelfe. SauS doute que le génie puissant qui préside à cet état , n'a besoin que de ses propres ressources *^our remédier à ces inconyéniens passagers ; mais ne poUTons-nons pas profiter de cette occasion pour nous excuser de n'être point de l'avis de M. Hume, qui parait pencher pour l'établissement d'un trésor public? Nous croyons qu'il n'est point de sommes disponibles pour l'état qui n'en augmentassent les richesses , ai elles étaient dépensées utilement. Un canal , un port de mer, un grand chemin, un défrichement, valent cent fois mieux que lo millions dans un coffre (aa). Et puis, l'expé^ rience nous apprend que les trésors amassés par une administration économe sont bientôt dissipés par une adminis* tration prodigue. Charles y avait un trésor considérable: il devint la proie du duc d'Anjou. Henri iv avait amassé plus de ao millions, qui en^feraient plus de 5o de nos jours : ils ne servirent qu'à enrichir des Italiens et quelques seigneurs «rares et factieux.
Or, si les trésors ne sont pas avantageux pour les nations , il faut donc qu'il arrive de deux choses l'une : ou qu'elles fassent la guerre sur une légère augmentation de leurs impositions , ou que les besoins devenant trop prèssans , elles soient obligées d'emprunter. Mais dans le premier cas, la guerre n'est pas fort ruineuse; et dans le second , ce sont les besoins réels et importance de la guerre elle-même qu'il faut consulter. Ainsi il résulte de toutes ces réflexions que les guerres qui se font avec des dépenses modérées, sont beaucoup moins fâcheuses pour les peuples que celles dont les frais excèdent leurs moyens , ce qui se réduit encore à dire que la guerre est plus ruineuse quand on est battu , ou qu'on fait une partie inégale ; toutes choses
(aa) Mais si ces dix millions produisent, im pourra faire deux canaux.
TOMK n. ao
3o6 DE LA FÉLICITÉ
qui n'ont rien de commun avec la question de la dette et des emprunts, {bb)
Maintenant que nous avons déyeloppé la nature de la dette et son influence sur la (ce) félicité des peuples , il est temps d'avertir le lecteur que nous avons placé les choses dans leur jour le plus favorable. Nous croyons, il est vrai, avoir prouvé que les inconvéniens de l'emprunt sont les mêmes que ceux de la dépense (dd) ; mais nous ne devons pas dissimuler que la nécessité de suivre, sans interruption, la chaîne de nos idées nous a fait omettre quelques particularités assez importantes. Par exemple , nous avons supposé que le gouvernement, devant rendre annuellemeat à différens particuliers ce qu'il a levé pour payer les arrérages de la dette , la somme des revenus n'avait pas changé, et que par la même raison , la somme des dépenses » ainsi que celle du travail , étaient toujours restées les mêmes (es). Nous ne désavouons pas cette assertion ; mais nous devons considérer que ce déplacement de revenus et de dépenses est sujet à plusieurs inconvéniens. i°. Il suppose des reconvremens et des payemens qui demandent toujours quelques frais, soit qu'il s'agisse de lever des contributions, soit qu'il faille remplir des caisses , les garder et les ouvrir. Or, tous ces frais sont une dépense qui représente un travail et un travail stérile, puisqu'il ne produit ni subsistance ni jouissance. %°. En admettant même que ces dépenses» étant imposées sur un revenu territorial et en particulier sur le revenu net des propriétaires , n'exigent que peu de Irais de perception, et ne portent aucun dommage à l'affricnlture
{bh) Que sont donc les dettes contractées dans une guerre maikeurefue? (ce) Aidant le mot félicité est écrit in {infélicUé). {dd) Mais non pas que ceux de la perte. (ee) Et les pertes , les pertes !
PUBLIQUE. 3o7 ■
et an commerce, il restera loujours on grand inconvénient : c'eat U téparxtion da rerena et de la propriétA foncière.
Je luppoie que tons les prëtenra ayant été propriétaires, les fondai public*, les contrats soient également partagés entre ces derniers, en sorte que quiconqne payerait annuellement mille livres de plus pour l'arrérage de la dette , serait possesseur d'un contrat portant mille livres de rente (jQ*). Il en résulterait toujours nn mal, parce que toute diminution sur le produit d'une propriété tend i diminuer, à son (onr, l'afTection du propriétaire, et à éloigner les entreprise* dispendieuses, mais utiles, comme les LAtimens, les détrichemeos, etc. D'un autre cAté, il arrive qu'on s'attache naturellement à la source de se* revenus , qu'on abandonne lés campagnes pour la capitale , et qu'on se livre plus volontiers à une vie oiseuse et inutile. L'inégalité dan* le partage de* effets public* redouble tous ce* inconvéniena : car tandis qu'un propriétaire de ao mille livres de rente en fonds de terre , possède encore jusqn'à 5o mille livres de revenus en contrats, tel qai n'a que lo mille livres de rentes également en biens-fonds, paie le cinquième de son revenu, et ne possède point de papiers. Je ne dirai pas que la facilité de placer son capital dans le* fonds publics détourne l'argent du commerce , et l'éloigné de tous les emplois utiles : car ceux qui ont tant répété ce lieu commun, n'ont pas fait attention qne lorsqu'un homme achète un contrat , il y en a un autre qui vend un contrat , et que si l'acheteur ne place jKi* son aident dans le commerce, le vendeur n'a peut-être aliéné son effet que pour en faire cet usage (gg). Si l'état ouvre nn nouvel emprunt, le cas sera différent; mais alors
(Jf) Au conirain , U aurait ndOe lirrei dt moins.
(gg) Oui, mail cal prataiUment pour pajtr ai dttttt.
3o8 DE LA FÉLICITÉ
cet inconTéiiient est une suite de la dépense actuelle da goa- ▼emement, et non pas nne conséquence de la dette anciennement contractée. Ce que j'oserai assurer, c'est que le peuple y ou plutôt les propriétaires, qui dans les sociétés modernes doiyent seuls représenter la nation, ne penrent manquer de s'affoiblir considérablement toutes les fois qu'ils troqueront des propriétés foncières contre ces possessions incertaines , toujours dans la main du gouvernement (hk). Soit que ce gouvernement porte le nom de monarckie oa à* aristocratie y ils doivent tomber t6t on tard dans la dépendance. Ce que je dirai encore, c'est que si malheureusement les effets publics sont tellement mnltipliés, que connaitre leur valeur, suivre leurs changemens, gouverner toi-même ces variations , soit devenu un art obscur et difficile , il s'établira une espèce de commerce stérile , appelé agiotage; commerce qui ne réussit jamais qu'aux dépens des propriétaires, toujours dupes des gens à argent; mais j'observerai aussi que tous ces nouveaux inconvéniens doivent être plutôt imputés aux fautes du gouvernement qu'à la dette en elle-même , et je répéterai encore que si on veut remonter à leur source, on les attribuera encore moins à l'ignorance qu'à la foiblesse des ministres , de façon qu'en dernière analyse on trouvera, au lieu des vices inhérens aux emprunts, ceux qui naissent des guerres entreprises contre le voeu des peuples, ou qui sont la suite nécessaire de toute prévarication dans l'exercice de l'autorité publique.
Entraînés dans ces longues discussions, peut-être trop sèches et trop ennuyeuses pour la plupart de nos lecteurs , nous ne devons pas oublier que notre objet principal est d'examiner quelle est l'influence d'une dette publique sur le
(ÂA) FraL
PUBLIQUE. 3i)9
bonhenr (îi) des peuples. Nous arons essayé de diminner l'opinion effrayante qu'on en coucoLt assez généralement ; voici une noavelle façon de l'apprécier. Si la délie est essentLellement un nul comme dette , e[ non pas seulement comme représentant une dépense, le premier soin de tout gouvernement doit être de la rembonner le plus t6t qa'il pourra. Tichons donc de nous sMorer si une pareille opération est toujours lapins avantageuse; et, pour y parvenir plus tAt, imaginons un état qui ait emprunté précédemment une ■onune égale au travail de cent raille hommes, pour l'arrérage de laquelle il rend annuellement celui de cinq mille hommes ; supposons encore qu'une sage économie, soit dans l'enlretien des troupes, soit dans les dépenses de ta cour, lui permette d'épargner annuellement une sonunç représentant le travail de dix mille individus : quel usage ferat-il de cette épargne? S'en servira-t-il pour diminuer le fardeau général du peuple, en remettant annuellement sur les impositions une somme correspondante à cette épargne, on bien l'emploiera-t^il an remt>our sèment progressif de la dette publique? D'un cAté, la dette, en diminuant peu k peu, finira par s'éteindre entièrement, et le peuple se trouvera à la fin libéré de toute la contribution qui fournissait aux arrérages de cette dette. De l'autre il peut se faire que les taxes étant exceisives on mal réparties, la nation ait un besoin plus pressant d'un prompt soulagement : il peut se faire encore que les firais de certaines impositions étant beaucoup trop considérables, l'anéantissement de ces impost. lions soit l'opération la plus nécessaire ; ce qui réduit le problème à ces deux questions : Le jjeyile a-hii besoin d'un aîUgement immédiat? Le rentbourtemetU ne tcm-t-ii pas pltu onéreux que la dette?
Première question. Le peuple a-t~il besoin d'un allège-
(u) Malheur.
3io DE LA FÉLICITÉ
ment immédiat? c'est ce qu'il est important de considérer: car en supposant qn'un état chargé d'une dette de deux cents millions (AA) , pour laquelle il paie cinq pour cent d'arrérages , veuille rembourser annuellement le dixième de cette somme , il est clair que dans la première année il n'allégerait le fardeau public que d'un million ; diminution bien légère , et qui serait à peine aperçue. Mais si la contribution est trop forte pour le peuple, si elle excède ses moyens , si elle le détourne des travaux d'amélioration ; si elle le prive du repos qiii lui est nécessaire, etc. etc. ne vaut- il pas mieux lui remettre annuellement la somme entière de vingt millions , que de se contenter d'en remettre seulement l'arrérage, qui n'en fait que la vingtième partie? Vous me direz que les sommes remboursées cessant de représenter un travail stérile , comme celui qui sert à l'entretien des armées ou au faste des cours , elles passent bientôt des propriétaires des fonds à la classe laborieuse qui pourra augmenter le prix de son travail , ou diminuer quefques heures de ses journées : mais ces retours sont-ils assez rapides et assez immédiats , surtout lorsqu'ils doivent avoir pour véhicules l'argent monnayé ou les papiers - monnaies qui prêtent à tant de spéculations et de manœuvres différentes ? D'ailleurs , si en allégeant le fardeau du peuple , en facilitant le commerce , en perfectionnant l'agriculture , vous parvenez à donner aux denrées la plus grande valeur possible, vous diminuerez véritablement le capital de votre dette; car alors l'argent n'aura plus le même prix qu'il avait auparavant : cent millions que vous devrez encore dans un temps de prospérité, ne représenteront plus la même somme que vous aurez empruntée dans un temps de détresse. Nouvelle manière d'envisager cet objet dont il résulte également que
{hk) Dans la première édition le caleui était tout autre , et Voltaire avait écrit en marge : Le calcul me parait faux.
PUBLIQUE. 3ii
si le peuple est snrcliai^é, il faut mieux remettre des impositions que rembourser la dette.
Seconde question. Le remboursement ne sera-t-il pas plus onéreux que la dette ? Cet examen est très intéressant ; car si pour rembourser annuellement une somme de dix millions TOUS êtes obligé d'en lever une de douze sur le peuple, rous ferei certainement un très mauvais marché. Prenons au exemple à portée de nous. On lève en France un impôt sur les baissons qui porte le nom d'aides. Cet imp&t coûte to pour cent de perception , et rapport au roi autour de 3o millions. Or, je demande si lorsqu'on fjG^ o fonds d'amortîssemeni de %o millions , il n'aurai valu diminuer les droits d'aides, ou, pour miei changer en un simple impàt territorial, qui,pr( cure un certain revenu, aurait bcililé la gabelle (It) dans une taxe répartie au marc la livre de la taille on du vingtième? Je sais qu'on peut difficilement raisonner d'après ce remboursement illusoire qui exigeait d'autres ressources ; mais ces ressources ne les aurait-on pas trouvées plus aisément en améliorant le sort des campagnes, qu'en se bornant h on simple virement de parties, plus digne d'un agioteur que d'un ministre? Enfin , j'ajouterai à ces différentes considérations, que dans la supposition même que les impositions sont réparties avec sagesse et perçues avec économie, il faudrait encore, avant de songer à rembourser, s'informer bien exactement, s'il n'existe pas d'emploi d'argent plus pressé. Quand la France aurait aboli les droits d'aides et de gabelle, je regarderais encore les canaux de communication entre la Somme et l'Escaut ^ entre la Moselle, la Meuse et la Marne, entre la Sa&ne et la Seine , comme des opérations plus utiles qu'un rembour-
iduisant en-
{U)Âpritlttat
it réiablù.
3ia D£ LA FÉLICITÉ
sèment de 60 millions {mm). J'en dirais autant de la perfection des grands cbeminsy de la construction des ponts, du dessèchement des marais, du défrichement des landes , etc: U ne faut pas oublier non plus que le remboursement des dettes dispose tous les gouvememens à la guerre , tandis que les dépenses utiles rendent la paix avantageuse , sans en abréger la durée.
Après avoir envisagé l'objet par tant de £stces différentes , tout lecteur impartial doit convenir avec nous qu'à quelques inconvéniens près» que nous avons énoncés, la dette publique n'est pas une plaie si grande qu'on se Imagine ; qu'elle n'est un mal réel qu'autant qu'elle représente des dépenses excessives; enfin, que son remboursement n'est pas d'une nécessité absolue , ni même l'objet le plus important d'une bonne administration. Peut-être n'aura-t-il pas regret à l'application qu'il aura été obligé de nous donner» s'il peut se convaincre que les malheurs de ses concitoyens, je dis plus , ceux de ses semblables ( car l'humanité ne connaît pas les limites des empires), ne sont pas proportionnels à ces dettes énormes dont la masse parait si accablante au premier. coup d'oeil. L'emploi de panégyriste des rois a été justement avili; mais celui de consolateur des peuples doit être chéri et estimé , surtout si en leur montrant leurs espérances , on ne leur dissimule pas leurs dangers; ai l'on ne cherche point à leur inspirer une fausse sécurité, et si toutes les fois qu'on veut diminuer l'opinion qu'ils ont de leurs maux, on a soin de leur prouver en même temps qu'ils peuvent être beaucoup mieux. Une telle persuasion , une pareille disposition des esprits me parait la plus favorable à toutes sortes de progrès. £lle est également éloignée du mécontentement chagrin qui désespère de tout, et de la
(mm) Oui; mais ces canaux produiront à coup sûr des dettes nouvelles, ft seront abandonnés^
PUBLIQUE. 3i3
vaine confiance qui ne donte de rien. Laissons à ceux qui sont appelés aoi soins pénibles du gioUTCmement à calculer toutes les circonstances morales qui dgivent modifier tes principes généraux; mais puisque dans notre loisir nous ■Toni cm pouvoir développer ces principes, essayons du moins de ibomir toute notre carrière en montrant leurs conséquences; et soit qu'on-veuille nous réfuter oo nous applaudir , épargnons à nos censeurs et à nos approbateurs . la peine de chercher le résoltat de nos opinions.
Ce n'est pas inutilement que nous avons apprécié en travaîl public toutes les contributions des peuples, tontes les dépenses du gouvernement. II en résulte, que dans la forme actuelle des sociétés, tout travail représente dessubiistances pour une partie des citoyens , et dej jouissances pour l'autre; que toute disposition qui trouble ce commerce, attaque directement le bonheur des nations ; que tonte dépense publique est absolument dans ce cas-là, et que, par conséquent, elle doit toujours être regardée comme un minimam (itn), c'est-à-dire qu'elle doit toujours être la plus petite qu'il est possible. Nous avons ilit plus haat que la sûreté et la conservation servaient de limites naturelles à cette économie : c'est donc à ceux qui gouvernent à bien connaître ces limites , et à prendre toutes leurs précautions pour n'être jamais en-deçà ni au-delà. Le nombre des soldats et des forteresses est de toutes les dépenses celle qui frappe (00} le plus les habitans des capitales. Cependant s'ils pensaient que les puissances ne peuvent guère désarmer que de concert, et s'ils se rappelaient les conséquences terribles qui ont suivi quelquefois la perle d'une bataille ou la prise d'une ville, ils seraient plus modérés dans leur
(m) Elit paît itn de plmieun milliont ; eela a 'est pas min'imt, {00) Jlarme.
3i4 DE LA FÉLICITÉ
censure, et ils ne Youdraient pas qu'un père du famille, obligé de faire quelques retranchemens dans sa maison , commençât par renvoyer son portier. Ces erreurs , si communes parmi nous , ne peuvent venir que de l'habitude que nous avons prise de distinguer le souverain d'avec Fëtat. C'est le souverain qui paie les troupes : on en conclut que cette dépense vient de lui , et c'est celle-là qu'on veut attaquer la première. Mais je demande si 3o mille moines sont moins à chaire ou plus utiles à l'état que 3o mille soldats '. Arrangez-vous comme vous voudrez , il faut pour entretenir les uns et les autres , ou qu'il y ait une augmentation de travail dans la classe cultivatrice et industrieuse , ou une diminution de jouissances dans celle qui fournit les sub> sistances. Sans entrer dans aucune discussion thëologique, on peut assurer qu'il est des peuples chez lesquels le clergé se trouve réduit aux évéques , aux curés et aux vicaires. Il en est même qui n'ont d'autres ecclésiastiques que des pasteurs. Ces peuples peuvent errer sur le dogme ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a parmi eux autant de foi et pins de mœurs que chez quelques nations inondées de prêtres et de moines. Si dans quelqu'une de ces nations le nombre de ces hommes inutiles montait encore à 3o mille personnes , je dis que la réforme de 3o mille moines , ou celle de 3o mille soldats soulagerait également le peuple relativement aux contributions, c'est-à-dire aux épargnes à faire sur les jouissances et sur les subsistances. Je laisse maintenant à décider quelle est la plus utile : mais je crois pouvoir , à tout hasard, rassurer les militaires.
Je ne répéterai pas ici ce qui a été dit si souvent sur le
' On a vu plus haut que le nombre des moines ne monte pas à présent à 3o mille ; mais les religieuses qui ne sont ni hospitalières ni chargées de l'éducation sont un fardeau public comme les moines.
PUBLIQUE. 3i5
célibat des «ccléaiastiquci , el surlont sur celui det moines. J erris pour des lecteurs inslniils, et plus instruits que mol. J'offre mes idées à la plupart d'entre'eux, comme je le ferais en conTCTiant avec des gens d'esprit ; et je ne me sers de la voie de l'impression que pour étendre' un commerce qui a toujours fait le bonheur de ma vie : dans ce commerce, chacun ne doit offrir que celles de ses idées qui doivent être nt^uves pour les autres. En vfiici une qui me parait être de ce genre. Je crois que de tous les religieux , les moins onéreux a l'état , ce sont ceux contre lesquels on a le plus crié , c'ost-â-dire les plus riches d'entre eux. Les Bénédictins (^p), les Prémonlrés, les Bernardins sont en bien plus petit nombre que les Franciscains et tous les mendians. On peut les regarder comme une société de propriétaires qui, usant modérément de leur revenu net, en reversent une partie en avances et en améliorations. Un auteur célèbre a déjà fait l'éloge de la ctiltnre des moines; mais nous différons beaucoup dans nos résultats, parce qu'il a regardé comme une justification de tous les moines ce qui n'était que l'eicnse de quelques-uns. H. Hume a pensé aussi qu'on avait peut-être trop exagéré te déficit que ces religieux avaient causé dans ta population. A la place des grosses abbayes, il suppose des châteaux habités par des seigneurs riches et fastueux , et it voit ces propriétaires prodigues dépenser leurs revenus en chiens, en chevaux, en valets inutiles. Mais qui pourra comparer le faste des châteaux à celui des abbayes (99)? D'ailleurs, c'est bien plus par leur nombre que par leurs richesses que les moines nuisent à la société. On connaît et l'on méprise assez ces menilians qni n'ont pour ressources que leur impudence, et pour capital
i^p) Les Chartreux.
{qq) Le faite des châteaux est hîen plus solide. Tout grand comenf a ua tritor; Us grands lei^ean empruntent.
3x5 DE LA FÉLICITÉ
que la superstition ; mais on ne se fait pas une idée de la contribution immense qn'ils lèvent dans les campagnes. Qu'un souverain embarrassé de payer ses troupes envoie trente mille hommes dans le plat pays, en ordonnant aux chefs de cette milice de la faire entretenir par le peuple, de la manière Ja plus douce qui soit possible : quel cri ne s'élèvera pas contre cet^ arrangement, très vicieux en effet , mais beaucoup moins encore que la permission qu'on laisse aux moines d'abuser de la crédulité publique! Tolérance pernicieuse qui ne leur donne, à la vérité, aucune force coactive, mais qui leur laissant une arme terrible contre le simple et l'ignorant, équivaut à un ordre d'opprimer le faible , et de respecter le fort.
Maintenant revenons sur nos pas, et voyons si tout le mérite des riches abbayes ne se borne pas à être moins per- • nicienses à l'état que cette fourmilière de mendians dont il est infecté. On a dit que les moines étaient meilleurs propriétaires que les gentilshommes : mais pourquoi les gentilshommes sont -ils pauvres ? C'est que le clergé et les moines se sont emparés de toutes les richesses. Il vaudrait autant dire que les financiers sont plus utiles à l'état que les petits tenanciers , car leurs terres sont certainement mieux cultivées. On fait beaucoup de bruit de cette portion de revenus que les religieux emploient à l'amélioration de leurs fonds : mais a-t-on bien calculé si toutes ces améliorations ont été le fruit de leurs épargnes ? A-t-on tenu compte de toutes ces oblations, de tous ces legs en argent comptant qui dépouiUaient la succession des particuliers , et dégradaient ainsi leurs propriétés, pour fournir aux abbayes de quoi faire des murs , des fossés et des plantations ? Je suis peiu suadé que si mes pères avaient distribué des pardons et reçu des offrandes , les terres de ma famille seraient aussi bien cultivées que celles d'aucune abbave.
PUBLIQUE. 3r7
Voici une objection qui n'a pas de réplique. Voulez -vont oppoier les abni tu abus, mettez en parallèle atec les dépentes de quelques particuliers dissipateurs , les capitaux immenses que les abbajes ont employés en bâtimens, et qu'elles dépensent encore journellement dans l'entretien de ces édifices. Que de lènnes n'aurail-on pas b&ties autrefois avec les sommes qu'ont coûté et qu'exigent encore les bâtimens de Citeaux, de Clairraux, de Prémontré, et de Saint- Bertin , de Saint-Éloi , de Saint-Denis , etc. ! Vous êtes étonnés de la pauvreté que vos ancêtres tous ont transmise : esclaves plus abjects que les Égyptiens, vous avei employé votre labeur à construire des pyramides, tandis que le Nil ne fertilisait pas vos terres : vous vous êtes fabriqiié de pauvres cabanes , vous avez dormi sons le cbaume , tandis que vous éleviez jusqu'aux nues les asiles d'un Diea qui voulut naître dans une étable, et que vous lo^ez sous des vo&tes dorées les successeurs d'un pêcbeur et d'un cbangeur, ou plutôt ceux de quelques solitaires qui vivaient dans des antres sanvages, et babitaient le creux des rocbers....
On allègue en faveur des moines la volonté du fondateur, la longue possession , la prescription : mais qui d'entre nous ne peut pas se regarder comme un héritier spolié par les ecclésiastiques ? Vous parlez de preseriptiou ; il y en a , sans doute, de particulier à particulier; mais peut-il y en avoir d'une classe de citoyens i une autre ? peut-il en exister contre le bieu public?
Dans le développement de nos principes abstraits, nous avons vu que nulle épargne ne peut être vraiment avantageuse à l'état, que celle qui diminue le nombre des bommes inatilei entretenus aux dépens des bommes productifs et industrieux. Si nous faisons l'application de ces principes à quelques nations modernes , à la France , par exemple ,
3i8 DE LA FÉLICITÉ
nous trouverons que sa situation actuelle et ses besoins pressans obligent journellement d'attaquer la propriété. Or, laquelle sera la plus sacrée de celle qui est alléguée par rhomme oisif et inutile qui a renoncé au monde , qui ne donne point d'enfans à l'état , qui n'entre dans aucune catégorie de l'ordre civil , et qui disparaît , enfin , de dessas la terre , sans j laisser de vestige , ou de celle que réclame ce citoyen cultivateur et industrieux qui servit le prince et l'état, et qui,' comptant sur la foi publique, prit une femme et éleva des enfans sur cette confiance qui ne doit jamais être déçue? Je suppose que la diminution des revenus ecclésiastiques puisse être regardée comme une banqueroute; mais toute imposition qui consomme une trop grande partie des revenus , qui avilit , qui fait tomber les fonds , n'estelle pas une banqueroute faite aux citoyens ? Et ces papiers, ces contrats garantis par les enregistremens, ne sont-ils pas aussi des propriétés? Voilà ce qu'il faut respecter. Vous craignez d'attaquer les moines ? Et qui dépooillerez-vous? Des bommes qui n'ont jamais usé des richesses {rr) qu'ils s'efforcent de conserver; des bommes qui préfèrent la liberté à ces vaines propriétés dont ils ne peuvent disposer , et qu'ils voient tous les jours convertir en un faste inutile, (m)
N'en doutons point , nos opinions ont changé. Ne luttons plus contre un courant qui nous entraîne , mais qui nous conduit au port. Ce ne sera pas l'irréligion , nuiis la saine politique qui ouvrira les cloîtres. Ce ne sera pas la cupidité qui profitera de leurs dépouilles , mais le pauvre peuple , les cultivateurs , les artisans ; et loin que les mœurs perdent à la ruine des préjugés, le clergé, les évéques, les curés,
(/r) Un peu obscur.
(ss) Nos moines noni point tant de faste; ils vont au solide.
PUBLIQUE. 3i9
les Trais ministres de la morale et de la vertu reprendront le rang et U considération qui Icnr sont dus. Tous les fanatiques, qui soutiennent d'anciennes superstitions, tous les hypocrites, qui cherchent la considération en défendant de Tieilles maximes, se dévouent donc inutilement i l'exécration des gens de bien, en s'efforçant de retarder nne rërolulion qui arrivera malgré leurs efforts. Amen.
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