‹ De la félicité publique, ou, Considérations sur le sort des hommes dans les différentes époques de l'histoire (volume 2)Chapitre 55 sur 59 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

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acquirent par les arts et les talens fut encore plus solide et plus durable. La poésie , la peinture , la sculpture , l'érudition même , se perfectionnèrent dans leurs mains ; mais c'est surtout Tart du raisonnement et de l'observation qui leur assurera à jamais la liberté, je dirais presque Tempire, parmi les peuples civilisés. En effet, il est aisé d'apercevoir que pour les femmes, être libres et souveraines n'est qu'une même chose, parce qu'elles ne peuvent être libres sans avoir en leur pouvoir ce que les hommes désirent le plus, et dans ce commerce, moins égal qu'on ne pense entre deux sexes différens, celui qui demande doit toujours dépendre de celui qui peut refuser.

Telle est donc, nous osons le dire, la vérité, la certitude des principes que nous avons adoptés, que plus nous supposons d'objections, plus nous trouvons à nous confirmer dans notre opinion. C'est ainsi que les réflexions affligeantes que nous avons faites sur. le malheur attaché à certaine classe du peuple dans certain pays, nous ont conduits à ce résultat consolant , que le progrès des lumières avait affranchi de l'esclavage non-seulement les dernières classes du peuple , mais même la moitié de l'espèce humaine; de sorte qu'en examinant si la perfectibilité des hommes n'était pas la source de leurs maux, nous avons trouvé qu'elle en était le remède général. Continuons avec la même impartialité , et tâchons d'apprécier encore l'efficacité de ce remède;

car il faut l'avouer, quelque rapprochement qu'une bonne législation puisse opérer entre les différentes conditions des hommes, il régnera toujours une' grande inégalité dans leur sort, d'où il suit que si cette mégalité était un si grand mal qu'on le pense, elle suffirait seule pour opposer un obstacle insurmontable à la félicité publique.

Ici nous avons besoin de remonter encore aux premiers principes , et de considérer le plan de la nature relativement à tous les êtres. Nous avons vu plus haut qu'elle avait attaché leur bonheut à leur conservation , et que leur existence n'était que la succession d'un travail nécessaire , qui a pour objet ' de satisfaire leurs besoins , et du repos salutaire qui suit les besoins satisfaits. Or, si nous venons à examiner l'homme en société, nous trouverons qu'il ne s'est point entièrement dérobé à ce plan général de la nature , et que son bonheur consiste encore dans l'alternative de l'activité et de la jouissance. Supposons qu'un philosophe, pénétré des mêmes idées qui nous occupent au moment présent, se réveille avant le jour, et monte sur une des tours les plus élevées de nos cités pour y contempler le réveil de la nature. Si, dès l'instant où les premiers rayons du jour se seront fait apercevoir , il veut porter ses regards jusque dans la campagne, il verra les animaux commencer à se remuer et à s'agiter , puis courir chercher leur subsistance; les pigeons s'é^ chappent du colombier, et vont par troupes se ré-

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pandre dans les* champs; les troupeaux sortent de rétable et s'acheminent lentement vers la prairie : tout obéit à la voix de la nature , et chaque animal n*a d'autre objet le matin que de trouver à vivre dans la journée. Mais si notre observateur ramène ses regards sur la cité, n'y verra-t-il pas à peu près le même spectacle ? Les maisons , les boutiques s'ou* vrent ; le menuisier , le serrurier , le tourneur j prennent leurs outils ; le marchand prépare , étale ses denrées ; l'avocat , le juge , courent au palais ; le médecin vers le lit de son malade; tout est en mouvement : et pour quel objet ? toujours pour le même. La différence n'est que dans les moyens de l'obtenir. Le menuisier, qui travaille dès le matin, trouvera à midi un dîner tout préparé. Dans une heure , dans une demi-heure de temps, il aura pourvu à sa subsistance , mais jusque-là il aura travaillé pour se la procurer. Le bœuf n'a cessé de manger depuis l'aube du jour ; mais de ces deux êtres , l'un a travsûDé à rassembler sa nourriture, l'autre à la gagner: voilà toute la différence que j'aperçois entre eux. Il peut cependant en exister une autre, et il £iut convenir qu'elle serait à l'avantage des animaux. On doit supposer que l'occupation de se nourrir est accompagnée d'une sensation agréable; mais il y a apparence aussi que cette sensation est d'autant moins agréable , qu'elle est plus répétée, et que la nourriture est plus légère ou sous un plus grand volume , de sorte qu'il pourrait se faire que l'homme

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jouît autant dans un repas d'une heure que l'herbivore dans un repas qui dure toute la journée , et c'est assez pour son bonheur que d'avoir une occupation continuelle jusqu'à ce moment-là. '

Mais prévenons une autre objection. On me demandera peut-être d'engager mon observateur à rester plus long-temps à sa place ; on voudra qu'il attende l'heure où le riche oisif sorte enfin de chez lui pour aller chercher des plaisirs. Eh bien! j'y consens; mais voici comment] je raisonne. Si ces plaisirs sont toujours faciles, toujours habituels, ils ne seront pas long-temps des plaisirs ; et s'il est un être qui désire sans un sentiment actif et même un peu inquiet, les faveurs de la gloire ou celles de l'amour, ou l'éclat des honneurs, ou l'opinion publique, ce sera un être fourvoyé, écarté du chemin de la nature, qu'il faut bien se garder d'envier, parce qu'il sera sans activité , et par conséquent malheureux ; car remarquez bien que si les progrès de la société ont amené un tel état de choses, que les hommes n'aient aucune inquiétude pour leur subsistance , cet état de choses entraîne nécessairement

' Il est inatile d'énoncer qae dans la subsistance de l'homme il faut faire entrer non-seulement sa nourriture , mais encore son yétement , son logement , etc. ; mais n'estil pas des animaux qui ont à peu près les mêmes besoins ? Les fourmis, les abeilles , les oiseaux, les quadrupèdes même se construisent des demeures et rassemblent des provisions.

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de nouveaux objets de désirs, tels que l'aisance, le luxe, les plaisirs factices, etc. Or, ce sont de pareils objets qui entretiennent cette activité si nécessaire à riiomme. Il ne faut pas être bien avancé dans la morale pour savoir que le bonheur se compense assez dans les différentes classes de la société ; que les courtisans, les ministi*es ne sont pas plus heureux que les cultivateurs et les artisans. Mais ces différens états ont du moins des avantages apparens, et le désir, Tespérance de passer de Tun à l'autre servent à entretenir l'activité parmi tous les hommes, qu'une subsistance assurée plongerait bientôt dans l'ennui et dans le c^égoût. Le Spartiate nourri, entretenu par la république , également étranger à la crainte et à l'espérance, avait pour divertissement de lutter sur les bords de l'Eurotas, et de laver dans ce fleuve ses membres couverts de poussière. J'ai peine à croire que cet exercice, quelque piquant qu'il puisse être , fût plus amusant que la paume et la chasse dont on s'ennuie à la longue; son sort ne devait donc pas être plus heureux que celui des moines , parce qu'il était également opposé au plan de la nature. L'Athénien, plus actif, livré au commerce et à l'industrie , était sans doute le plus heureux des habijtans de la Grèce.

Que si ces considérations paraissaient frivoles ou de simple spéculation, on pourrait en monti-er tout d'un coup l'importance, en disant que les gouvernemens, après avoir fait tous leurs efforts pour

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diminuer la disproportion qui existe entre les différentes classes des citoyens, doivent s'occuper de nourrir l'émulation et Tespérance, en facilitant le passage de l'une à l'autre. Rien de plus contraire au bonheur public que cette loi des Indiens , qui , séparant le peuple en plusieurs castes y condamne l'homme, ainsi que ses descendans , à être toujours ce qu il a été : rien de plus favorable en même temps à la félicité des peuples que la législation de l'Angleterre , qui rend tout accessible au mérite et même à la richesse ; car qui est-ce qui peut exciter l'in- * dustrie , si ce n'est le désir de la richesse ? et à quoi servent les richesses, sinon' à nous procurer l'honneur et le crédit ? Sous ce point de vue , nos lois , ou plutôt nos opinions sur la noblesse sont contraires à la félicité publique, du moins dans leur exagération ; car il est aisé de prouver que le respect pour les anciennes familles est une chose naturelle , e| qui sVtablira toujours , même dans lei» gouvernemens démocratiques.

La société étant un champ immense oit non-seulement les richesses et les jouissances , mais aussi les désirs et l'espérance doivent circuler librement , toute ligne de démarcation , toute barrière insurmontable devient un obstacle à la félicité du plus grand nombre. Ce n'est donc pas toujours, comme on le croit , le besoin d'argent ou la corruption du gouvernement qui a rendu la noblesse accessible à la richesse. Rome la première en donna l'exemple ,

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et Fantique et sage république de Venise n'a pas craint de le suivre. Elle a senti que le sujet opulent se découragerait bientôt, ou deviendrait Tennemi du gouvernement, s'il n'avait l'espérance d'y être admis un jour. C'est cet espoir qui maintient dans l'obéissance et dans l'activité le propriétaire de Terre- Ferane et le négociant de l'Archipel. Gênes, plus riche que puissante , mais qui figurerait encore dans l'Italie , si elle ne se laissait pas gouverner par les moines, Gênes a recruté souvent son sénat des plus opulens de ses citoyens, et le nom de Cambiaso n'y est pas moins honoré que celui de Doria \ Observons , en passant , que cette politique est peut-être le seul point où le gouvernement républicain et le gouvernement despotique se rencontrent. L'intérêt du despote est de donner le plus grand prix possible à la faveur , et de joindre à l'efFet d'une crainte générale celui d'une espérance que tous les sujets partagent également; car la crainte a toujours besoin d'être compensée par l'espérance. Il n'en est pas de même dans les monarchies. Comme l'honneur en est un des principaux mobiles , toute distinction qui dépendrait uniquement de la faveur ne tarderait pas à perdre de son prix. Moins les droits des différentes classes y sont définis et assurés, plus elles

' M. Cambiaso a fait construire récemment , à ses frais , une grande partie du chemin de la Polihevera. Cet ouvrage entrepris dans la seule vue du bien public lui a coûté plus de 6oO|00o livres.

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ont besoin de s'appuyer sur une longue possession, sur une ancienne origine. Dans plusieurs états , si la noblesse n'est pas tout-à-fait esclave , c'est qu'elle se souvient d'avoir été libre. Cette idée plaît encore lors même qu'elle cesse d'être utile ; il semble voir le Nil se consoler de couler sous les lois des soudans, parce que sa source est hors de leur em* pire.

Une autre manière , plus sûre encore , d'apprécier le pouvoir de l'espérance sur le bonheur des hommes, c'est d'examiner l'influence de la religion sur différens peuples et à différentes époques. Il ne s'agit pas ici du dogme en lui-même, parce qu'il ne peut en exister de bon que celui qui est vrai , et que celuilà doit être vrai en tous temps et en tous lieux ; mais seulement de la disposition particulière que les hommes ont eue à se livrer à certaines opinions religieuses , soit qu'ils les aient exagérées , soit qu'ils les aient adoucies. Or , on trouvera toujours une certaine proportion entre le sort des peuples et la doctrine qui prévaut parmi eux. Ou verra, par exemple , que les religions qui menacent et promettent beaucoup, conviennent particulièrement aux peuples opprimés; parce que les malheureux gardent l'espérance pour eux , et renvoient les menaces aux oppresseurs dont ils se flattent que le ciel fera justice. Dans les temps heureux de la Grèce, et tant que la république romaine fut florissante , le dogme de l'immortalité de l'âme n'était guère qu'une simple

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opinion plus ou moins accréditée parmi quelques sectes de philosophes; mais lorsque la tyrannie des empereurs, eut répandu la consternation dans le monde entier, le stoïcisme s'étendit et s'épura; le dégoût de la vie présente porta toutes les espérances vers Timmortalité. Ce fut alors que le christianisme fit ses rapides progrès : les consolations qu'il offrait adoucirent le malheur des peuples. Ils y trouvaient les espérances les plus flatteuses , et ils voyaient en même temps la vengeance la plus sévère dénoncée à leurs tyrans. Cette heureuse influence de l'opinion continua de produire le meilleur effet, jusqu'à ce que le sacerdoce , usurpant l'empire temporel , re« plongea les homtnes dans de nouveaux malheurs. Alors tout changea sur la surface de la terre. Les nations qui profitèrent de ces révolutions ^ telles que les Italiens et les Espagnols , ne portèrent dans les matières de religion d'autres dispositions que celles qui tenaient à leur climat. Ces nations, naturellement sensibles et exaltées , multiplièrent les pratiques , et se livrèrent à la superstition ; mais en même temps elles surent concilier leurs opinions avec leurs passions : leur morale fut relâchée, et la dévotion leur tint lieu de piété. Les peuples septentrionaux, qui les premiers s'étaient séparés de l'Église, suivirent une route tout opposée. Natu-* rellement sombres et portés à la méditation , révoltés surtout par l'impression encore récente des chaînes qu'ils avaient portées , ils donnèrent dans le rigo^

risme. fc'esprit de controverse, si puissant chez les hommes , les discussions , les guerres civiles entre* tinrent long-temps cette disposition parmi eux. Mais lorsque TAngleterre, après l'expulsion des Stuart, eut joui d'une tranquillité, d'une prospérité durable; lorsque la Hollande eut goûté en paix les fruits de son industrie , que l'Allemagne et le Nord furent pacifiés, alors la doctrine devint plus douce et plus modérée, et les hommes, trouvant plus de bonheur et d'espérance dans les choses temporelles, commencèrent à s'occuper beaucoup moins des choses spirituelles. L'esprit de tolérance s'étibUt non-seulement entre les différentes religions, mais encore entre les différentes sectes d'une Inême religion. La France même suivit , quoique la dernière , cette pente générale , et du moins elle n'eut plus à rougir du jansénisme et du molinisme.

U résulte de ces réflexions, qu'à ne considérer cet objet que du coté politique, les opinions religieuses les plus modérées conviennent plus aux gouvernemens libre^ et prospères , et que les plus exagérées s'accordent mieux avec les gouvernemens despotiques ; car ce qui est obstacle dans un cas , devient remède dans l'autre. Au reste, il serait inutile de pousser nos recherches plus loin , parce que la religion ne doit pas venir des hommes , et qu'il serait absurde à un législateur de composer des dqgn^es. Nous nous contenterons 'd'observer que si Ton voulait les diriger verë l'objet de la félicité publique, il

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faudrait qu'il y eût plus à espérer qu'à craindre. Ajoutez à cela que sans parler du danger qu'il y aurait à faire de la religion un moyen de gouvernement, cet instrument serait toujours faible et insuffisant. La raison en est , que les hommes n'ont jamais une idée assez sensible , assez immédiate de ce qu'on leur fait craindre ou espérer dans une autre vie. A peine en trouve-t-on un sur mille qui ait voulu s'exposer à la peine des galères; à peine en trouve-t-on un sur mille qui n'ait pas craint de s'exposer à des supplices éternels. En général, tout gouvernement sage ne doit employer le pouvoir de l'imagination que dans des temps de crise , dans des cas pressés , et lorsque son effet doit être prompt et rapide. Or, tout ce qui est opinion est presque toujours du ressort de l'imagination. Voyez comme en matière de religion die agit différemment sur les deux sexes. L'homme plus attaché aux impressions physiques se laisse gouverner par elles. Les femmes, plus sensibles, plus exaltées , sont plus portées à la dévotion. Mais cette dé* votion n'a-t-elle pas été souvent contraire à la tranquillité publique, à la religion même? Heureux les peuples, heureux aussi les ministrçs de la religion, si les gouvememens , pénétrés de ces principes , n'entreprenaient de pourvoir au bonheur des sujets qu'autant qu'ils sont sous leur puissance , et se cootentaiçnt de ne jamais mettre d'obstacles à la vérité étemelle qui seule a droit d'éclairer les honunes! ' ' On peut observer encore que lorsque les opinions des

Ainsi, de quelque coté que nous portions nos regards, nous retrouvons toujours ce grand principe, qu'il ne faut jamais mettre d'obstacles à la perfectibilité de l'espèce humaine. Je suppose, en effet, qu'il s'élève un législateur fortement pénétré de ce désir si louable en lui-même de rendre les hommes heureux; ne pourrait*il pas faire le raisonnement suivant : a Si je veux approcher le plus près possible «c de mon but , il &ut que je m'empare de tout ce qui « peut agir sur les hommes , et que je me rende maître «c surtout de ces deux grands moyens de gouverne- « ment, la crainte et V espérance. J'ai pour objet

hommes sont fondées sur des choses sensibles et auxquelles on accorde une croyance de sentiment, les mœurs publiques s'en ressentent toujours. Les lois ne punissent pas la lAcheté dans les affaires particulières, non plus que les manquemens en matière de religion : or, personne ne veut vivre avec des hommes déshonorés , tandis qu'il n'est aucun particulier, quelque dévot qu'il soit, qui ne vive avec un mauvais chrétien, avec un hérétique. Je me rappelle à cette occasion que Thomas Morus, dans son Utopie (Liv. i. ), s'étonne qu'on ne puisse contredire les princes et les grands sur leur administration, et qu'il soit permis de censurer leur conduite religieuse. La solution de cette difficulté, c'est que les espérances ou les craintes en matière de religion sont dans un certain lointain qui ne permet de les voir que d'une manière vague et confuse. Si vous ne faites pénitence , dites-vous à un roi , vous serez brûlé éternellement : un autre* vient, et dit : Si vous ne gouvernez pas avec plus de justice, vos peuples se révolteront^ et cet autre est mif en prison.

c( seulement le bonheur dont on peut jouir sur la <c terre, et pour secours toutes les choses sensibles et a matérielles dont je puis user à mon gré. Je ne perce mettrai donc pas qu'on vienne inspirer aux homcc mes un intérêt différent de celui que je regarde a comme mon premier mobile ; je ne souffrirai pas « qu'en même temps que je publierai des lois pour « encourager les talens et l'industrie , il soit peimis « à quelques personnes de déclamer publiquement « contre les jouissances que je m'efforcerai de pro- (c curer , et de les faire envisager comme criminelles, a Lorsque obligé d'infliger des peines , j'aurai cru a imprimer la plus grande terreur à mes peuples en ce ôtant la vie à un citoyen , j'empêcherai sans doute « qu'on ne promette un bonheur étemel à celui que «j'aurai destiné pour victime^ au bien générai. Le (c premier des législateurs, celui qui eut à conduire <c le peuple le plus inconstant et le plus rebelle , ne (( proposa des peines et des récompenses que pour « cette vie : je suivrai son exemple , et puisque je (( n'agis que pour le bien des hommes, j'ai droit « d'agir seul, de ne souffrir aucune concurrence ni a dans ]a législation ni dans' la morale qui fait le comte plément de la législation... » Tel serait le langage d'un enthousiaste plus vertueux qu'éclairé, et tel est peut-être celui que plusieurs souverains ont tenu daixis le secret de leurs pensées. Mais un mot suffit pour y répondre. Qui vous a rendu maîtres*, leur dirai-je , des facultés intellectuelles de vos peuples ?

Qui vous a permis de mettre des bornes à leurs idées, ^ de leur prescrire même la manière dont ils doivent se rendre heureux? Souvenez-vous que vous gouvernez des êtres perfectibles. Laissez-les donc s'avancer dans la carrière de la raison. N'arrêtez ni ne dirigez leurs progrès; mais ne cessez d'avoir l'œil ouvert sur ces progrès, de les suivre dans leur marche , et de vous y proportionner sans cesse ; ils vous mèneront plus sûrement à la vérité , et c'est en elle que vous deve^ trouver le seul fondement de toute législation, le principe de tout gouvernemeni*... Qui o^era donc maintenant élever sa voix contre la liberté de penser et d'écrire? Qui osera décrier les progrès de la lumière et de la raison, lorsque la politique, la morale et la vraie religion doivent les désirer? . Il existe sans doute des principes fondamentaux qui appartiennent à tous les peuples et à toutes les législations ; tels sont ceux que nous venons d'énoncer : mais il semble qu'ils soient plus négatifs que positifs; c'est-à-dire, qu'ils enseignent plutôt ce qu'il ne faut pas faire que ce qu'il faut faire. Cependant une grande question se présente, et soUicite toute notre attention. En effet , s'il est vrai que la perfectibilité de l'homme et le progrès des lumières doivent nous conduire un jour à la plus grande félicité possible , n'est-il pas naturel de demander quel sera le gouvernement qui remplira le mieux cet objet? La réponse est facile : celui qui maintiendra le mieux la paix intérieure et extérieure. Mais comment sa-

voir, avec quelque exactitude, quelles sont les constitutions politiques qui tendent plus directement à cette fin si désirable ? Les monarchies sont ordinairement plus paisibles au dedans et plus actives au dehors; le contraire arrive dans les républiques: obligés d'opter entre deux tendances opposées , pour laquelle pencheriez-vous ? Pour la paix extérieure : de la guerre faite au dehors , on ne peut jamais attendre de meilleure issue que la cessation des maux qu'elle a fait naître : de la guerre intérieure sortent souvent des choses vraiment utiles ; les esprits ont fermenté , le pour et le contre a été soutenu et discuté ; et lorsque les hommes ont consumé ce qu'ils avaient d'entêtement , de préjugés, de personnalité, la vérité vient enfin s'asseoir sur les ruines de la coutroverse. Mais tranchons d'un mot la difficulté , ou plutôt essayons de nous en délivrer , en disant que rien n'est plus frivole que tous ces efforts pour trouver la meilleure forme de gquvemement dont les hommes soient susceptibles. Il ne suffirait pas de l'avoir trouvée ; il faudrait, pour la mettre en exécution , disposer de toutes les circonstances ; il faudrait être maître du monde entier pour former un état à ^on gré. Que dis-je! il faudrait plus encore : il faudrait étendre son empire sur les temps passés , effacer les souvenirs et les habitudes; enfin , tout détruire et tout créer. Tai vu préconiser l'ancienne constitution de la Suède; encore quelques lois de la façon de nos politiques spéculateurs , et c'était un

gouveraement parfait : ils n'avaient oublié qu'une chose , c'est que la Suède était voisine de la Russie. Tous les regards s'étaient tournés vers les Polonais ; ceux-là , du moins , étaient restés attachés à leur ancienne constitution. Tout le monde sait ce qui est arrivé. Quelle aristocratie barbare que ceUe de Venise! elle est proscrite dans tous les livres , dans toutes les conversations ; mais depuis douze cents ans elle subsiste, et le peuple est heureux sous son gou* vernement. Non, il n'est pas donné aux hommes de concevoir , de réaliser une idée aussi belle que celle d'un gouvernement parfait! Le succès justifie souvent celui qu'on avait le plus censm*é, et condamne celui qu'on avait le plus préconisé. Dans ce système si compliqué que forment les différens états de l'Europe, leurs forces, leurs situations, leurs intérêts relatifs, de quoi devons-nous nous occuper? D'améliorer , plutôt que de renverser pour réédifier. Nous osons le dire ; le bonheur des hommes n'est pas si dépendant qu'on le croit de telle ou telle constitution. Il est des bases essentielles de la félicité publique qui sont communes à toutes ; et de même que toutes les religions s'accordent sm* la morale , et qu'il n'y en a aucune qui permette le vol et l'assassinat, de même tous les gouvememens s'accordent à maintenir la propriété des biens et des personnes. C'est là la fin ; l'objet de toute législation ; c'est là le terme où l'on doit tendre de toutes parts ; et pourvu qu'on y soit arrivé, il n'importe guère quel chemin on a pris. TOME II. 18

Cependant on peut insister et demander comment avec une intention si louable de la part de tous les gouverne;meik$ 9 il s'en trouve encore de tyranniques et d'oppressifs. On n'alléguera pas les états despotiques, parce que le despotisme n'est pas un gouvernement; mais on me citera des monarchies , des républiques même, qui , par système , tiennent dans l'abaissement et l'oppression les peuples «{u'elles ont soumis. Pourquoi , me dira-t-on , les Irlandais n'ontils pas les mèoies privilèges que les Anglais ; les hsbitans du Brabant hollandais, que ceux des ProvincesrUnies? Pourquoi voit-on en Allemagne, en France, l'obligation du service militaire, le travail pénible des codrvées , l'abjection , l'avilissement de différentes classes de citoyens altérer cette propriété

si nécessaire des biens et des personnes ? Eb! ne

voyez-vous pas que tout gouvernement vient de b force ? que tous les peuples du monde ayant été en proie à des guerres extérieures ou à des guerres civiles , la force a seule terminé ces débats ? Lorsque les efforts ont été balancés , il en est résulté de véritables traités de paix , c'est4i-dire des aiTangemens faits à l'avantage de toutes les parties contractantes, qu'elles ont toutes intérêt de maintenir; telles sont les bonnes et sages constitutions : mai^ quand b force , ne trouvant pas d'obstacles , ou les ayant tons surmontés, a voulu s'assurer ses propres succès, il s'est fait des espèces de pacifications, que je n'appellerai pas des traités , et qui ressemblent plutôt à

des capitulations , parce qu'elles ont été dictées par le vainqueur : c'est ainsi que les Anglais après avoir conquis l'Irlande , et après y avoir apaisé plusieurs révoltes, n'ont eu pour objet que d'y dicter des lois conformes à leurs intérêts, et propres à perpétuer l'avantage qu'ils avaient sur elle au moment de la pacification. Il en est arrivé de même à l'égard du Brabant hollandais , du pays de Vaux , etc. Un long intervalle de calme et de tranquillité, une soumission éprouvée, ont changé l'état des choses, sans changer les lois et les constitutions; et tel est le grand obstacle à la félicité publique, que tout ce qui est participe de ce qui a été.

C'est une vérité dont les auteurs , tant moralistes que politiques , n'ont pas été assez convaincus. Que de lumières elle eût répandues sur leurs ouvrages ! Sans doute ils auraient absous la raison humaine de bien des erreurs qui lui ont été imputées; ils au* raient résolu bien des problèmes qui leur ont paru insolubles. J'en citerai quelques exemples, seulement pour avertir le lecteur , et le mettre sur la voie ; car on ne peut pas tout dire , et il arrive assez communément que celui qui ne devine rien , n'entend rien non plus.

Pourquoi dans les états purement militaires le peuple est^l plus opprimé qu'ailleurs? C'est que la force conservatrice ayant toujours été dirigée vers l'extérieur , la liberté , la propriété du citoyen , ont consisté en un seul point capital , qui était de ne pas

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tomber au pouvoir d'une nation voisine ; de sorte que cet intérêt habituel a fait taire tous les autres , et qu'il n'y a eu nuis difFérends , nuls débats intérieurs , d'où pût sortir une constitution raisonnable, un gouvernement défini et balancé. C'est ainsi qu'un malade ne craint pas la douleur, tant qu'il craint la mort.

Pourquoi les peuples malheureux qui vivent depuis long-temps sous un gouvernement despotique,, n'ont-ils pu jusqu'à présent, je ne dis pas obtenir, mais même réclamer la liberté? C'est que les nations esclaves sont toujours timides et ignorantes ; c'est que plus les peuples sont bruts , moins il faut d'individus pour représenter la force qui les régit. Une petite armée , un petit nombre de satellites suffisent pour les contenir. Or, les révolutions de ces états s'étant toujours concentrées dans ces satellites , et la force n'alternant jamais que d'un prince à un autre, ou d'un corps de troupes à un autre, il n'en peut résulter assez d'équilibre pour donner lieu à un traité de paix, ou, si l'on veut, à une constitution.

Pourquoi le pouvoir des rois de France s'est-il toujours augmenté jusqu'à nos jours? c'est que le gouvernement féodal ayant établi une aristocratie barbare, le peuple opprimé eut recours aux rois pour le délivrer de la tyi'annie des grands, et qu'alors la couronne représenta cette force nécessaire qui pacifie , qui maintient l'ordre et la police ; c'est encore parce que les plaignans, qui n'étaient que la dernière

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classe du peuple , se contentèrent de demander défense et protection , et ne stipulèrent rien pour eux. D'un autre coté, pourquoi le bas peuple en France est-il plus pauvre , plus malheureux qu'ailleurs? c'est que nos paysans ne sont que des serfs affranchis; c'est qu'ils ont la plus grande part possible aux charges publiques et la plus petite dans l'administration; c'est qu'il existe parmi nous des privilèges odieux , des distinctions funestes entre propriétaire et propriétaire , qui font retomber sur eux seuls l'obligation de la milice , la confection des chemins, et toutes les dépenses publiques, comme logement de gens de guerre, maréchaussées, haras, etc. On a raison , sans doute , de se récrier contre le poids des impôts et l'arbitraire de leur répartition; cependant tout cela ne fait pas qu'en France un jour** nalier se contente de gagner quinze sous par jour , tandis qu'il eu demande quarante en Angleterre. La véritable raison est que le premier se fait payer comme un homme, et le second comme un citoyen. Ainsi les malheurs publics viennent bien moins des erreurs présentes que des eiTcurs anciennes, et c'est injustement qu'on se défie de la raison humaine, dont les progrès auraient un effet plus rapide , s'ils n'avaient à combattre des habitudes et des préventions , toutes nées , toutes formées dans des temps d'ignorance. '

' Dans le Ferrarois et dans l'état de Venise ^ le journalier ne gagne cpiuapaolo par jour , c'est-à-dire ^ à peu près

Que résulte-t-il de toutes ces considérations? c'est que les hommes pour être heureux ont encore plus besoin d'oublier que d'appi'endre ; qu*il faut, pour accélérer leurs progrès, laisser s'efEicer, s'oblitérer, autant qu'il est possible , toutes les idées anciennes, et s'empresser d'élever Tédifice de la raison sur les ruines de l'opinion. Le seul écueil qui nous reste à éviter , c'est la subtilité , l'abus de la métaphysique en matière de droit public, et miêroe sur toutes sortes d'objets. De nos jours, les questions les plus importantes sur la nature du gouvernement, sur les droits des rois et des peuples ont été agitées. Ici on a voulu faire dériver le gouvernement de l'autorité paternelle, comme si, après la mort du père de famille , il y avait dans la nature une loi qui soumit les frères et les enfans des firères à l'un d'entre eux. Ailleurs , on a imaginé un contrat social; comme si cet acte supposé pouvait obliger les femmes qui n'y ont aucune part, et les en&ns pour qui on a stipulé. Que ne disait-on plutôt que le gouvernement est la force qui maintient Li paix

II sous. £n Hollande, où le gouvernement est démocratique, il gagne trois fois autant. Voulez-vous une antre preuve de l'influence que l'opinion exerce sur le prix des salaires? A Naples y où l'état de domestique est plus méprisa qu'ailleurs , un valet est payé beaucoup moins cher qa'no ouvrier. C'est le contraire à Paris , où les domestiques sool bien traités, et ne sont pas même condamnés à rester toute leur vie dans le même état.

dans la société ? qu'il est bon et juste , lorsqu'agis* sant dans cette vue unique , il n'est que l'expression de la volonté générale , Ou du moins de celle du plus grand nombre? En effet, qu'est-Ce qu'un contrat s'il n'existe une force pour le faire exécuter , et quelle sera cette force qui décidera entre le gouveraetiient et le peuple ?

Toute constitution ne peut se maintenir que par l'équilibre des forces dans les différentes parties qui la composent , ou par l'intérêt général qu'on trouve à la conserver. Au moment présent , tous les juris* consultes, tous les politiques les plus habiles sd perdent dans la discussion des droits que réclament les Américains. On dit , on répète à ceux<i : « Vous ce êtes établis en vertu de chartes particulièi^es éma- <( nées de la couronne, et ces établissemens n'ont a jamais été regardés que comme une émigration « tolérée, quelquefois même encouragée pour l'a van* ce tage de la métropole ; » mais ils répondent : «Nous a sommes des Anglais , des citoyens ; nous avons « porté cette qualité avec nous en passant les mers , <c et nous n'avons p&s perdu nos premiers droits en a devenant des citoyens plus utiles. » Nul tribunal qui ne fût embarrassé de décider cette question. Mais quoi ! la force est en action ; elle se compense et se partage; tôt ou tard un traité dd paix suivra, et alors les Américains auront une constitution. Dans toute constitution mixte le gouvernement n'est donc que le résultat de l'équilibre des forces. Dans tout

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auti^e cas j c'est l'impression d'une force prépondérante, ce qui constitue plutôt un état de guerre qu'un gouvernement, ou bien c'est encore Teflet de l'opinion générale que l'autorité agit pour le bien de tous. Hobbes avait entrevu ces vérités ; mais quoiqu'il fut penseur et raisonneur profond , son esprit avait fermenté avec son siècle. Frappé des malheurs publics et fatigué des guerres civiles , il s'était égaré dans les conséquences de ses principes. En che^ chant toujours l'origine d'une puissance qui ne consiste que dans ta force , il crut qu'elle devait être illimitée , et ne résider que dans les mains d'un seul '. Harrington, qui le combattit, raisonna mieux. Il crut pouvoir placer la force de son gouvernement dans la multitude, et pénétré de cette idée, que les lois ne sont rien sans les armes , il imagina une république toute guerrière, oii les propriétaires étaient des soldats, les membres du parlement des capitaines, des colonels *. Pour nous, moins systématiques et moins subtils, nous pensons qu'il existe une véritable puissance dans la raison, et que le meilleur gouvernement sera celui oii elle aura plus d'influence; de sorte que si dans la démocratie le peuple est sujet à agir par saillie et avec autant d'inconséquence que d'enthousiasme, nous n'hésiterons pas à lui préférer l'aristocratie ou la monarchie ; et d'un autre coté , s'il est vrai que l'aristo-

* ' Voyeï Leyiathan et Traci. de Civ«.

■ Voyc» rOcBAHA.

cratie soit sujette à dégénérer dans une oligarchie tyrannique, et que la monarchie penche toujours vers le despotisme, nous aurons une nouvelle justification de nos principes , et nous dirons que les constitutions mixtes n'ont tant d'avantage sur les autres , quelque complexes qu'elles paraissent , que par cette seule raison , que , réunissant plus d'équilibres et de contrastes, elles ressemblent plus à un traité de paix , qui est le véritable exemplaire du gouvernement.

Combien nos opinions ne sont-elles donc pas éloignées de celles qu'ont avancées , avec peu de succès à la vérité, certains demi-politiques modernes, qui, séduits comme le philosophe anglais , par de vains sophismes sur l'unité et la plénitude de la puissance, ont osé décrier tous les contre-poids et tous les pouvoirs intermédiaires que le sage Montesquieu avait préconisés? Nous croyons au contraire que l'impression immédiate d'une volonté instantanée , fut-ce celle d'un peuple entier, n'est jamais conforme à la nature essentielle de la législation. Il est inutile sans doute de discuter les idées frivoles sur ' lesquelles ces systèmes singuliers ont été appuyés. Un despotisme légal dans un individu soumis à toutes les passions, ou dans une multitude plus passionnée encore ! La force de l'évidence , parmi des nations qui ont discuté depuis cent ans les questions les plus importantes, sans qu'il en soit encore résulté une opinion générale ! Croira-t-on jamais que

de pareilles illusions aient été débitées avec les formes les plus minutieuses et les plus didactiques? Qui ne sait au conti*aire que la législation ne change presque jamais qu'à l'occasion de quelque crise , de quelques situations forcées ; qu alors les craintes et les espérances sont trop prochaines pour laisser place à la maturité et à la délibération, de sorte que l'emploi de la raison est de venir, au bout d'un long espace de temps , réclamer contre des erreurs qui ne cessent d'être invincibles que parce qu'elles cessent d'être intéressantes. Nous ajouterons même que telle est l'importance, la nécessité des contrepoids dans le gouvernement, que nous aimerions mieux vivre dans une monarchie où ils seraient bien ménagés et toujours en activité , que sous un gouvernement démocratique, où la volonté du plus grand nombre aurait un effet prompt et immédiat En effet, si vous supposez une démocratie où les rangs et les fortunes soient rigoureusement pareils, il n'y a pas besoin de gouvernement, chaque citoyen n'ayant rien à envier ni à prendre à son voisin. Mais comme cet état de choses est impossible, ou peut ne pas durer , il arrivera que la propriété sera bientôt attaquée , que les riches seront à la merci de la multitude jusqu'à ce qu'ils se soient attaché des clients , et qu'ils puissent partager le pouvoir ; mais alors il y aura déjà un contraste, un équilibre, ce sera du moins une espèce d'oligarchie ou d'optimatie opposée à la multitude ; et si l'on vient à faire quel-

que convention, quelque compromis, il y aura dèslors mélange d'aristocratie et de démocratie, équilibre de pouvoir, surveillance mutuelle ; enfin , un gouvernement mixte. Or , comme il est bien sûr qu'aucun homme raisonnable et éclairé ne préférera jamais le despotisme , quand même il s'intitulerait despotisme légal ou despotisme de l'évidence, il nous parait suffisamment prouvé que la plénitude du pouvoir, soit dans un seul homme , soit dans l'assemblée du peuple , ne peut jamais former une constitution politique, et que tout bon gouvernement représentera toujours un traité de paix , avec un équilibre de forces nécessaire pour en maintenir l'exécution. Que s'il arrive quelquefois que les forces de contrepoids ne soient pas sensibles et apparentes, elles n'en existent pas moins dans le fait. Souvent elles ne consistent que dans les opinions , dans les habitudes , dans les richesses , dans les besoins mutuels. Souvent même elles paraissent en plus grand nombre d'un coté que de l'autre; mais, en moral comme en physique, un équilibre rigoureux est difficile à trouver; et jusqu'à ce que les balances soient parfaitement compensées, elles doivent toujours osciller.

Peut-être ai-je trop insisté sur ces réflexions; peutêtre paraitrai-je avoir encore échappé cette fois-ci à ces lecteurs empressés de trouver des opinions toutes faites, des opinions bien tranchantes, bien prononcées , qu'on puisse rejeter ou adopter d'une façon péremptoire. Ils se plaindront sans doute de

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ce que, dans un ouvrage intitulé De la Félicité publique y je n'ai pas indiqué le3 moyens de rendre les peuples heureux dans toutes les situations, dans tous les cas. Hélas ! j'avoue que je n'ai pas rempli leur attente; mais j'ai dit ce que je sais, peat-être même plus que je ne sais; car, penser, conjecturer, croire même, ce n'est pas encore là savoir. Cependant si Ton veut résumer les idées que j'ai plutôt semées que déduites dans ce chapitre , oii y trouvera :

i^. Que la nature semble avoir placé le bonheur de tous les êtres dans les principes de leur conservation et de leur multiplication.

1^. Que l'homme par sa perfectibilité naturelle s'est dérobé à cette loi commune, et qu'ayant bientôt trouvé trop de facilité à contenter ses appétits, il a été exposé à l'ennui et aux besoins factices.

3^. Qu'il paraît cependant que le meilleur moyen de le rendre heureux est de restituer à son égard le plan général de la nature , et de rétablir l'équilibre entre l'activité et la jouissance.

4^. Qu'une autre conséquence de la perfectilHlité de l'espèce humaine a été l'inégalité des progrès , qui a établi une grande différence d'homme à homme, de peuple à peuple , et qui a donné naissance à la guerre et à l'oppression.

5^. Que le remède à cet inconvénient n'est pas de ramener l'homme à un état d'ignorance et de simplicité dont il sortira toujours, mais de Iiâter ses

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progrès le plus qu'il est possible ; parce que c'est au terme seul que peut se trouver l'égalité.

6^. Que la guerre ayant été le premier effet de l'inégalité des forces , elle a été le principe de tous les établissemens politiques , et que c'est à elle qu'il &ut rapporter les premiers rudimens des sociétés et des gouvernemens.

7^. Que si l'attaque et la défense ont été l'objet des premières associations y et la pacification inté* rieure et extérieure, celui des premières lois, il en résulte que toutes les constitutions politique^ doivent être regardées comme des traités de paix.

8. Que les meilleurs gouvernemens sont ceux qui , offrant le plus de contre-poids, peuvent être comparés à des traités entre puissances égales, après lesquels il reste des forces et des intérêts suffisant pour les maintenir.

9°. Que le gouvernement des peuples subjugués et opprimés ne représente qu'une espèce de capitulation que le plus fort a accordée au plus faible ; que ce gouvernement devient vicieux, lorsque les cir-^ constances ont changé , et qu'il est à propos que la législation change avec elles.

lo^. Que c'est une vérité importante^ que tout ce gui est participe de ce qui a été : de sorte que la plupart de nos régimes modernes rapportant leur origine à des siècles barbares et à des époques malheureuses , où la violence et l'usurpation exerçaient leur empire , il est nécessaire que les idées anciennes

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s'efFacent , et que la raison prévale enfin sur les préjugés et les habitudes.

11^. Que les malheurs de l'humanité doivent bien moins être imputés à l'insuffisance ou à l'abus de la raison, qu'à l'ignorance des siècles passés, dans lesquels se sont formés la plupart des habitudes et des principes qui nous gouvernent encore.

I a^. Qu'il y a donc tout à espérer du progrès des lumières; qu'elles ont amélioré et qu'elles améliorent journellement le sort des hommes; enfin, que loin d'avoir à envier les siècles passés , nous devons nous regarder comme beaucoup plus heureux que les anciens, vérité qui a été l'objet de cet ouvrage , dont te véritable titre est, nous le répétons : Considérations sur le sort des hommes dans les dijférentes époques de V Histoire.

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