‹ De la félicité publique, ou, Considérations sur le sort des hommes dans les différentes époques de l'histoire (volume 2)Chapitre 8 sur 59 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

vir de ce terme) , que toutes les fois qu'il se trouve une raison quelconque qui oblige les hommes à travailler au-delà du temps qu'ils ont destiné à leur propre usage. On appelle en effet rei^enu net l'excédant de valeur, soit en denrée, soit en argent, que produit une terre, Iprsque tous les frais nécessaires à sa culture sont prélevés , frais dans lesquels il faut comprendre, outre les semences, engrais, façons, etc. l'entretien complet du cultivateur. Or, il est aisé de voir que tout cultivateur qui, pouvant vivre avec cent gerbes de blé , s'efforce d'en recueillir cent cinquante , et produit ainsi cinquante gerbes de revenu net, ne le fait jamais à moins qu'il n'existe une raison qui l'y détermine. Sans cela il arriverait de deux choses l'une : ou il s'épargnerait une partie de son travail , se contentant de ce que la terre produirait avec une culture moins soignée, ou il tournerait à son profit le surplus qu'il se serait procuré , et l'emploierait à se donner quelques jouissances pour prix de son labeur; et alors sa dépense , devenue plus considérable, empêcherait qu'il n'eût aucune épargne au bout de l'année. Tout le contraire arrive si le souverain ou le propriétaire ont imposé des lois au cultivateur , s'ils ne lui permettent la jouissance des fruits de la terre qu'après qu'ils en auront pris pour eux une certaine partie. Alors il est clair que, lorsque le laboureur s'est assuré sa propre subsistance , il n'a rien fait encore s'il ne s'est ménagé cet excédant dont il faut qu'il fasse le sacrifice. Tel était, par

exemple, le cas des Égyptiens : tout le revenu net appartenait au roi, aux prêtres et aiux soldats; car c'est une chose remarquable que parmi ce peuple il n y avait exactement point de propriétaires. Les laboureurs, comme les artisans, formaient une classe de mercenaires ; ou plutôt les premiers étaient tous réduits à Fétat de fermiers , puisqu'ils n'étaient que simples cultivateurs des terres qui appartenaient aux trois grands propriétaires de l'état , c'est-à-dire à la couronne, à la milice et au sacerdoce.

Que ce revenu net des Égyptiens ait été très considérable , c'est ce qu'on ne peut révoquer en doute, si l'on considère qu'outre la grande quantité de prêtres que cette nation entretenait, et les dépenses immenses que ses rois faisaient en bâtimens, elle avait continuellement plus de quatre cent mille hommes de troupes sur pied; ce qui paraît exorbitant lorsqu'on se rappelle que Diodore de Sicile n'évalue la population de l'Egypte , dans lés temps les plus fiorissans, qu'à sept millions d'habitans. '

* Il iBC parait qu'il y a une petite contradiction dans ce passage de Diodore ; car dans le même temps qu'il ne donne qat sept millions d'habitans à l'Egypte y il dit que ce royaume contient un très grand nombre de villages et plus de dixhuit mille villes. Or, à ne doimer seulement que mille hommes de population à chaque ville, nous aurions dëjà dix-huit millions d'habitans.

Nous ne devons pas non plus passer sous silence un autre passage de Diodore , qui pouvait bien acquitter les rois d'Egypte de ces énormes corvées dont on les accuse d'avoir

7p DE LA FÉLICITÉ

Nous ne pouvons guère décider si les Égyptiens avaient besoin ou non d'un si grand nombre de troupes. Il paraît seulement que ce peuple n'était ni querelleur ni conquérant. Il y a donc toute apparence que cette nombreuse milice était nécessaire à sa ccmservation. Quant à la quantité de prêtres qu'il entretenait, nous ne pouvons la regarder que commey une U^s grande superfluité ; c'est le luxe de l'ignorance le plus nuisible de tous, puisqu'il ne produit aucune jouissance agréable , et n'excite aucune îndustiHe.

Qu'on juge maintenant du bonheur dont les Égyptiens auraient pu jouir, si , au lieu de fournir à la

accable leurs sujets. Selon lui , Sésostrîs , l'un de ceux qui ont le plus élevé d'édifices, ne voulut y employer que des captifs. II eut même l'attention d'y faire placer des inscriptions où on lisait ces mots : Aucun Égyptien n'a travaillé à cette construction. Il ajoute que les captifs babyloniens ne pouvant supporter des travaux si pénibles , trouvèrent moyen de s'échapper , et que s'étant emparés d'un endroit avantageux sur les bords du fleuve , ils surent â la fois s'y maintenir, et se rendre redoutables aux Égyptiens. En rapprochant ce passage des faits cfue l'Écriture sainte nous a transmis, on verra que si la nation égyptienne ne fat pas ennemie d'elle-même « elle le fîit du moins de l'humanité. Peut-être n'a-t-oa pas asaes réfléchi sur ce que pouvait produire la tyrannie que l'homme exerçait alors sur son semblable. Toutes les fois qu'on ^era surpris ou saisi d'admiration en voyant les traces de quelques-uns de ces monumens qui semblent surpasser les forces bomaines , qu'on se rappelle seulement ces deux inots , guerre et esclavage •

subsistance de tant de prêtres et de soldats, ils avaient employé tout ce qui leur restait de temps disponible à se procurer les commodités de la vie. On ne verra alors que trop clairement que la guerre et la superstition ont toujours été les plus grands obstacles au bonheur des nations.

U suit encore de ce que nons venons de dire , que s'il existait une nation qui , sans être pauvre , ne produisît pas de revenu nei, ce serait la plus heureuse nation du monde ; car ce serait celle oit les hommes emploieraient tout cequ^ils auraient de temps disponible à augmenter de plus en plus leur bonheur. Hais, me dira-t-on, comment cette nation serait-elle heureuse , si elle employait au travail la plus grande partie de son temps disponible ? Je répondrai qu'il est des genres de travail qui ajoutent à notre bonheur : par exemple , si les hommes étaient nus et qu'ils couchassent en plein air, ils seraient très heureux d'employer une partie de leur temps k bâtir des maisons et à fabriquer des habits ; ou , si l'on veut, il serait très heureux pour les tailleurs qu'il y eût des maçons, et pour les maçons qu'il y eût des tailleurs. De même ceux qui ne se nourrissent que de pain et ne boivent que de l'eau , se réjouiraient de travailler davantage , pourvu qu'ils pussent espé** rer de manger de la viande et de boire du vin.

Ces principes sont si vrais, que si nous lisons l'histoire avec attention, nous serons perpétuellement à portée d'en faire l'application. Nous verrons

qu'avant que les arts de commodité , que les declamateurs appellent arts de luxe, eussent été connus ; dans ces temps où les nations grossières , ou , si l'on veut, frugales, n'avaient qu'un simple manteau pour se couvrir, et du laitage, de l'orge et des lupins^ pour se nourrir; nous verrons , dis-je , que s'il arrivait que la population s'augmentât sensiblement, on n'y savait d'autre remède que de tirer au sort à qui irait chercher à vivre ailleurs *. En effet , comment cette population surabondante , ces nouvelles ramifications des familles auraient-elles pu engager les premiers propriétaires à redoubler de travail pour fournir à leur subsistance ? Il est certain que ce n'aurait été qu'en travaillant de leur côté à des ouvrages capables de provoquer les désirs des premiers habitans.

Voilà, je crois, quelle a été la plus ancienne origine des colonies. Supposons un pays où dix^tnille personnes vivent grossièrement, en cultivant sans beaucoup de soin ni de travail le terrain qui forme leur domaine. Supposons encore qu'au lieu d'un accroissement dans la population , de k valeur de

' Espèce de féTes communes dont les anciens faisaient beaucoup d'usage.

* Cette politicpie était bien opposée à celle de sir Williams Petty, qui désirait, pour le bien de la couronne britannique, que les habiUns de TÉcosse et de llrlande fassent transportés en Angleterre , et qu^après cela ces deux royaumes fassent submergés.

cinq mille hommes, il débarque tout d'un c^^up dans ce pays cinq mille artisans, dont Tun propose de donner des habits, Tautre des souliers, celui-ci du vin, cet autre des ustensiles, à condition de recevoir en échange une certaine quantité des productions cultivées par les premiers colons; qui doute que ceux-ci , excités par le désir de se procurer les commodités de la vie , ne redoublent de travail pour augmenter leurs récoltes , et par conséquent leurs moyens d'échange ? Or, de commodités en commodités , de désirs en désirs , on va de l'acquisition de ITiabit le ^ lus simple jusqu'à celle d'une troupe de comédiens.

Telle aurait été la marche de notre commerce avec l'Amérique , si , au lieu de détruire les malheureux habitans de cette vaste contrée , on s'était contenté de les civiliser. On peut ajouter à ces réflexions , que les républiques ont dû fonder plus de colonies que les monarchies , parce qu'il ne faut pas beaucoup dlndustrie à un souverain pour trouver des objets de travail qui suffisent à l'emploi de toutes les forces de son peuple; au lieu que les républiques n'élèvent pas des pyramides , et ne se piquent pas de planter des arbres sur des terrasses voisines des nuées. Il arrive même rarement qu'elles fassent de ces ouvrages utiles, mais dispendieux, qui exigent de la force et de l'unité dans le commandement. Si Rome eût été libre dans le temps où elle avait quatre-vingt mille habitans, elle aurait peut-être fondé une

colonie, au lieu de construire ce fameux a<{ueduc connu sous le nom de Cloaca magna. Il est sûr que Tarquin n'a pu exécuter un si grand ouvrage sans que la classe de citoyens qui restait pour la culture et l'industrie, ne se vit forcée de travailler beaucoup plus qu'elle n'aurait feit , si tous les ouviners occupés à cet ouvrage avaient été répandus parmi les artisans et les agriculteurs. '

Concluons donc cette digression , déjà beaucoup trop longue, en disant qu'on ne peut évaluer le bon* heur des peuples de la première antiquité , ni par la frugalité des uns, ni par le faste des autres; qu'une grande simplicité n'était pas plus une preuve de leur vertu qu'une grande magnificence n'en était une de leur félicité : mais que partout l'ignorance , le despo* tisme , la guerre et la superstition ont enlevé aux hommes les bienfaits que la nature leur avait présentés.

' Bien des gens ont été surpris que Rome , dans son enfance, ait pu constroire en si peu de temps cet ouvrage immense y et encore dans un temps de guerre. J'en ai d'abord été aussi étonné que les antres ; mais ce problème peut se résoudre aisément par nos principes. Selon Tite-Live etDenys d'Halicarnasse , Rome contenait sous Tarquin quatre-vingt mille (jg) habitan^. Or rappelez-vous quelles étaient la simplicité et la frugalité des premiers Romains , et imaginez combien de jours dans l'année, ou d'heures dans la journée, un homme était obligé d'employer pour lui-même , ou, si vous voulez , combien peu d'hommes il fiidlait pour suffire aux

(g) J'en Joute,

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