CHAPITRE PREMIER
L'objet de cet ouvrage n'étant pas d'enseigner «logmatitjucinent les inovcns d'augmenter la félicité pub]'L(|ue , miiis seulement d'examiner si les hommes sont plus heureux de nos jours qu'ils ne l'ont été dans les siècles passés; je m'étais cru dispensé d'étal)lii' des principes sur une matière qui n'offrait point assez de difTicuItés poin èlre traitée théoriquement. Eneffetiquiconqueniincia mieux exercer les facultés de sa raison que la subtililé de son esprit, reconnat Ira aisément et les caiisis et les signes du bonheui général. Serait- il nécessaire d'énoncer que l'ordre, lapnix, l'abondance, In liberté, font la prospérité des nations? Faudrait-il ajouter que la multiplication des hommes, les progiès du commerce et de l'industrie en sont les signes ordinaires? D'ailleurs , ces principes, quelque simples qu'ils soient, je n'ai pas aint de les répandre dans la totalité de mon ouge : car, telle vérllé qui ne parait que triviale ou lorsqu'elle est isolée, acquiert un prix tout AU lorsqu'elle se Ii ouve près de certains faits Ton» 1. ■*
OU de cerlaines observations qui la font voir sous un jour plus favorable. C'est la pierre précieuse placée dans sa monture et dans son entourage; ou plutôt ^ c'est l'opale qui , n'offrant qu'un aspect louche et triste quand elle est immobile , reçoit du mouvement un éclat vif et inattendu. J'aurais donc voulu laisser au lecteur le soin de se former à lui-même un système , d'après les idées que je lui aurais ou présentées ou suggérées ; mais puisque j'ai travaillé pour lui, il faut le contenter; et comme l'expérience prouve que de nos jours les hommes lisent plus pour juger que pour s'instruire, et que ceux même qui n'ont rien à apprendre dans un livre qu'ils auraient pu fjtire, et mieux faire, cherchent encore à connaître le plan de l'auteur, sa marche et son but, je vais, cette fois-ci, me conformer au goût du siècle, persuadé qu'il ne sera pas assez injuste pour trouver de la présomption où il ne doit voir que de la docilité. Je hasarderai donc quelques principes ; peutêtre même y gagnerai-je de mieux placer ceux dont j'avais cru devoir interrompre les observations historiques; et si ce chapitre exige quelque contention d'esprit , je prierai le lecteur d'observer que c'est pour hii en épargner ailleurs.
Dire que l'homme est né pour la liberté, que soa premier soin est de la conserver lorsqu'il en jouit , et de la recouvrer lorsqu'il l'a perdue , c'est lui attribuer un sentiment qu'il parUige avec tous les animaux, et qu'on ne peut révoquer en doute : si l'on
^OQte <[ue cette liberté est indéRnie par sa nature, et qu'elle ne peut être limitée dans cha<{ue individu que par celle d'un autre individu, c'est encore exprimer une vérité qui trouvera peu de contradicteurs dans ce siècle éclairé. Quiconque envisagera la société sous son véritible point de vue , n'y verra donc que des efforts et des résistances ; et quiconque voudra se former une idée juste du gouvernement, le considérera comme l'équilibre qui doit résulter de ces efTorts et de ces résistances; de sorte que si l'on pouvait rendre plus sensible un système solide et réel en le comparant à un système imaginaire , mais lâmilier à tous les hommes un peu instruits, on àt- Tiil (]ue le monde moral ressemble au monde phyiiique de Descartes , où chaque tourbillon , composé li'une matière qui tend toujours à s'échapper en ligne droite , est pourtant retenu dans un mouvement circulaire par la pression des tourbillons environnans. De ces priiiripes, qui ne paraissent au premier coup d'œil que purement spécuintifs, découlent des vérités très importantes que les anciens ont peu connues, que les modernes même n'ont pas assez développées , et qui doivent pourtant avoir la plus grande influence sur la félicité des peuples. La plus intéresile de ces vérilés, c'est que le gouvernement et fisLilion ne i^int pour eux qye des objets secoues et subordonnés, et ne peuvent être considéque comme des moyens pour que les hommes, «1 société, conservent la plus grande portion pos-
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sible de cette liberté naturelle à laquelle ils sont appelés. Gouverner sa famille , disposer des produits de son champ et de ses troupeaux , c'est ce que cha* cun doit prétendre; c'est là, pour ainsi dire, le premier élément du bonheur qui renferme liberté et propriété; ou, si Ton veut, certitude de jouir tran^ quillemerU. Toute association, toute législation ne peut donc être bonne qu'autant qu'elle confirme , qu'elle assure ces premiers privilèges de l'espèce humaine. Mais quel gouvernement eut jamais une pareille origine? Aucun, nous osons l'assurer : et c'est une considération bien importante; cai*, si dans chaque individu une première erreur influe sur tout le reste de la vie, parce qu'aux premières erreurs tiennent les premières actions, que des premières actions dérivent les habitudes, et que nosjugemens, nos opinions même, se forment sur nos habitudes ; il doit en arriver de même de l'homme pris dans une signification abstraite^ c'est-à-dire de tous les peuples qui, s'étant succédés jusqu'à nos jours, et étant toujours partis. des mêmes principes et des mêmes préjugés, conservent encore , dans leurs derniers progrès, l'empreinte des erreurs qui présidèrent à leur naissance.
Ne craignons pas de dire la vérité; et , «ans perdre de temps à faire une inutile apologie de nos principes , rapportons-nous-en à la pureté de «os intentions pour prévenir un reproche que nous serions bien fâchés de mériter. On n'accusera pas d'une phi-
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Ibeopbie chagrine l'auteur de cet ouvrage, et on ne le regardera jamais comme un sectateur de Hobbes. Nous pouvons donc assurer que la force et la violence ont été l'origine des gouvernemens. Soit que les premiers brigands se soient réunis sous un conducteur, quin été, sans doute, le plus fort d'entre eux, ce qui dut établir le gfiim'niement absolu d'un fihef militaire parmi les agresseurs, et le gouvernement despotique d'un maître sur les e&claves, retalivenieiit aux peuples vjiincus; soit que la nécessité de se défpndre ait rassemblé les plus faibles sous une même association, ce qui <-tiira produit le plus souvent des républiques , et quelquefois aussi Je despotisme dans les cas urgens , où la guerre aura obijgéd'élire un chef absolu , tels que les dictateurs de Rome : il est toujours arrivé que les hommes, ÉiiUeiou forts, oppresseurs ou opprimés, n'ont eu pour ol^el dans le gouvernement que l'attaque et la défense. Substituer à ce prinelpe d'association une réunion paisible et naturelle , l'ondée sur l'agriculture et le commerce, c'est renoncer aux lumières de l'histoire et de la raison pour ne suivre qu'une erreur spécieuse; car les premiers efforts de l'agriculture n'ont eu pour objet que le soutien de chaque or , il ne faut pas de lois pour semer et reil n'en faut pas même pour l'échange des n'a pu venir qii'.iprès un long espace ne sont nécessaires que lorsque l'on ■u* « «jsurer ses jouissances ; et comment
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celles-ci auraient-elles pu être attaquées , si ce n'est par la force ? à moins qu'on ne veuille que les procès aient existé avant les lois. Toute l'antiquité dépose de cet empire général que la force a exercé sur notre globe, et même de l'estime et de la considération que les hommes y ont attachées. Ils la confondirent souvent avec la vertu, dont le nom même ne signifiait originairement que puissance et courage. Ils la confondirent avec la justice , qui n'était pour eux que le droit du plus fort. Quel titre , disaient les peuples à ces aventuriers qui venaient aborder sur leurs rives, quel titre avez-vous pour enlever nos femmes et Bos troupeaux? Quel titre, leur répondait- on, avez-vous à des biens que vous ne pouvez défendre * ? Aussi ce poète, à jamais célèbre, qui, traitant de la guerre , des lois , des mœurs et de la religion , nous tient lieu de mille volumes , parce qu'il occupe à lui seul plus de place dans notice mémoire qu'une bibliothèque entière, a-t-il pris pour sujet de son premier
' Il ne faut pas même remonter aux premiers âges de l'histoire pour trouver ce principe établi chez des nations nombreuses et civilisées. Tite-Live rapporte que, lorsque les Gaulois entrèrent en Étrurie , plus de trois cent soixante ans après la fondation de Rome, les Romains leur ayant fait demander quel droit ils avaient sur ce pays y ils réponrdirent que c'était le droit de l'épée , et que tout appartenait au plus fort.
Romanis quœrentibus quid , in Etrurid , rei Gailis esset ; tumiUi: Se jus in armis ferre et omnia fortiorum virormn esse y etc. Voyez liv. v, 36.
poème la force personnifiée dans le caractère d'Achille; et pour celui du second, la ruse représentée par Ulysse. Car , après la force , la ruse tint le premier rang dans l'opinion des hommes , long-temps avant que la justice et la raison eussent acquis quelle importance et quelque crédit : d'ailleurs, quand aème les faits ne viendraient pas à notre appui , les Kules lumières naturelles et la seule induction suffiraient pour nous prouver que les choses n'ont pu se passer autrement. Ons'obstineà considérer comme le pmnier état de la nature l'époque où l'homme ctait encore simple et grossier; eh! ne voit-on pas que dans cet état même, il est déjà vainqueur des animaux qui lui disputaient la jouissance de la ter Croil-on qu'il ait pu s'occuper si long-temps à s mellre, à détruire tout ce qui était autour de lui, sans contracter un caractère d'injustice et de férocité?- El s'il est vrai , comme plusieurs moralistes iont observé ingénieusement, que nous trouvons un plaisir secret dans l'exercice de nos facultés, sur qui riiomme vainqueur des animaux fera-t-il l'essai de ses forces, si ce n'est sur son semblable ? ' Nous n'insisterions pas sur ces vérités si elles
' "—rez Ja Théorie det sentiment agréables, par M. de
; et Ferguson , Estajr on kuman nature. l'oyez aassi dans la République de Bodin, liv. i, cli. 6, pas»age remarqualile : ■ La raison et lumière naturelle oiu conduit à cela , de croire qne la force et violence a onné soarce et origine aux républiques ; et quand la rai-
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n'étaient que de pure spéculation , et si elles ne tendaient qu'à nous donner de la nature humaine une opinion plus ou moins favorable. Mais il ne s'agit ici dç rien moins que de rendre raison de tous les principes qiû ont influé sur le bonheur des peuples; d'ex^ pliquer, par exemple, comment les hommes ont préféré la gloire au repos et au plaisir , la vie militaire à la vie domestique , et les intérêts de la patiîe à ceux du sang. En effet, du moment qu'on ad-> mettra que tous les gouvernemens se sont formés sous l'epfipire de la violence , on sentira aisément que soit qu'il ait fallu attaquer ou se défendre , la force a été l'objet principal de toute association. Or, rien n'est plus contraire à cet objet que la vie domestique, oii tous les sentimens doux et naturels se perfectionnent dans le repos et se fortifient par l'habitude. Pour des brigands toujours prêts à courir le pays ou à se hasarder sur les mers, pour une peuplade faible et timide , perpétuellement occupée à se défendre, les femmes ne sont plus des compagnes chéries; ce sont des moyens d'augmenter la population , de recruter une armée ou une garnison : les enfans ne sont pas les images vivantes de leurs
« son n'y serait pas , il sera montré cî-après y par le témoî- « gnage indubitable des plus véritables historiens , c'est à <c savoir, de Thucydide, de Plutarque, de César, et même « des lois de Solon , que les premiers hommes n'avaient « d'honneur et de vertu plus grande que de tuer, massacrer, « voler ou asservir les hommes ^ etc. »
PUBLIQUE. CH. I. /i,
pères, les gages précieux d'une union Bdèle et durable; ce sont de nouveniix guerriers qui se forment et s'élèvent : l'allaciieinenl qu'ils nous inspirent ne se proportionne donc plus au désir de se voir renaître eneiix, de recevoir leurs caresses, de leur prodiguer tes soins, mais à la plus grande utilité qu'on en pourra retirer un jour : ceux qui se trouveront peu propres a la guerre seront regardés comme un fardeau inulile;peut-êlre même serout-ils vendus ou exposés. Une sollicitude continuelle tenant les hommes éloignés de leurs affaires domestiques , et exigeant perpétuellement que leur attention se porte vers la chose publique; les lois , par li'stjuelles tout se dirige vp' cet objet unique , devieiidront aussi le seul inté Jcs individus. On n'aimera j)Ius ni sa femme, ni (iunip,ni ses propresjouissances; on tournera toutes sesaffections vers la cité, vere la république; et de là naîtra cet amour effréné de la patrie, sentiment qui, si Tony prend bien garde, a toujours été mcl tle ^lelque férocilé , et qui , chez tous les peuples di monde, est inséparable de la haine pour leurs voisins. Ne soyons donc pas surpris des lois de Lycurgue et de l'austérité romaine. Ne le soyons pas davantage, lorsque venant ensuite à consulter les poètes es , nous verrons toutes les premières réduites en principe, la force qui lutte, ■ombat, qui résiste, qnisouflre, préconisée sous r de vertu ; le sacnlice des aflèctions particu- :r Imiré sous le nuin de grandeur d'âme; et
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l'attachement à la patrie préféré aux seatimens naturels , et surtout à la justice , dont les anciens n'eurent que très tard une idée abstraite et générale..
Tel est le tableau qu'on 4k)it se former de la première antiquité, si l'on veut savoir une fois sur quel fondement était établi pour lors la félicité des peu-^ pies. Il en résultera qu'elle ne pouvait porter que sur^ des principes relatifs , sur des rapports (Finégalité ;, qu'il n'y avait point de bonheur absolu^ de jouis-, sance véritable , parce que le point capital' était de^ se rendre plus fort , plus puissant qu'un autre ; de* sorte qu'après tant de sacrifices à cet objet unique y, les premières législations se rapprochaient infini-> ment de nos régimes monastiques , où le ciel étant le seul but de ceux qui s'y soumettent , tout se trouve calculé sur le sacrifice des biens qu'ailleurs on s'ef-^ force de conserver. Encore , lorsque des religieux reçoivent un postulant, s'ils exigent de lui qu'il renonce à l'usage de sa volonté et d'une partie de ses sens, qu'il se soumette à une règle austère, aux jeûnes , aux veilles , etc. , je conçois qu'il y consente , parce qu'il a en vue un bien supérieur à tout ce qu'il sacrifie; mais si les Spartiates avaient proposé à un étranger de renoncer à prendre une femme , à élever des enfans qui fussent à lui , et à manger avec eux , près de son foyer , les fruits de son jardin , je ne vois pas quel motif aurait pu le décider. La vérité est qu'on naissait Spartiate et qu'on ne le devenait pas ; que cette république , formée dans des
temps de aise, ne cessa d'être aux prises avec ses Toltins, depuis les guerres des Messéniens et des Ilotes jusqu'à ceWe oîi les Tliébains, peuple grossier et peu célèbre dans les armes, pensèrent renverser en un instant l'ouvrage de six siècles. Mais n'anticipons pas sur des réflexions qui doivent trouver leur place dans les chapitres suivans, et contentons-nous d'observer que le bonlicur qu'on trouve dans la gloire, et la gloire qu'on trouve dans l'exercice de la force, n'ont qu'une base précaire et contre nature: elle est précaire , parce iju'elle dépend des armes et fie l'usurpation , et que l'oppresseur peut devenir à son lour opprimé; ' elle est contre nature, parce n' l'amour de la liberté individuelle et les sentim domestiques sont plus naturels que l'amour d liberté politique et les scnlimens patriotiques, les— (juelsnesont bons qu'autant qu'ils naissent des premiers, et qu'ils en assurent la jouissance.
Si l'on m'objectait que le désir de sentir et d'exercer ses propres forces n'est pas moins naturel à 'noiDine que l'amour du lopos et de la liberté; que, Je même qu'un parliculici- aime à dompter des che- *^i"i, à poursuivre les animaux à la chasse, au prix (te beaucoup de fatigue et de quelque danger, les """"S trouvent aussi dans la guerre et dans les péluissancesdont nous ne tenons pas compte, ais que la méprise vient de ce qu'on met
ta e»t qitod crcdas quemijiiam fieri, aliéna in felicl-
^cem. ( Sekec. Episl. icv.)
te mot àejhree à la place de celui à^fàculïL L'homme* aime à sentir sa force , parce que c'est une de ses facultés ; mais qu'on &sse attention qu'il perd d'autant plus sur les. autres qu'il donne^plus de prix à celle-là> et que du moment où il est tranquille et paisible ^ l'industrie présente à son activité un exercice bien plus étendu qu'il n'en pourrait jamais attendre de lia force. Mettez d'un eôté la chasse et h guerre , et moi, je placerai de l'autre les arts , les talens , les: sciences et le commerce , et nous \errons c^i: em-^ portera la balance.
Tels sont y à peu près , les principes auxquels nous: rapporterons toutes les observations que le cours de cet ouvrage doit nous présenter. Nous allons jeter un coup d'oeil philosophique sur l'histoire, et nous, l'envisagerons toujours par le coté qui intéresse le bonheur des hommes. C'est sous ce point de vue que nous examinerons les législations les plus célèbres^ persuadés que les individus et les états doivent tou-« jours être distingués , et que les peuples ne sont pas heureux toutes les fois que les gouvememens pro« spèrent. *
* On pourrait donner phis- d'extension aux réflexions contenues dans ce chapitre ; mais nous répéterons encore que c'est avec la plus grande répugnance que nous nous éloignons du plan que nous nous sommes formé , de ne pas alléguer des faits pour venir à l'appui d'un système on d'une théorie, mais de faire naitre ce système et cette théorie même de l'étude réfléchie des faits; nous prierons seule*