CHAPITRE IV
Qneli Mnit Iw pu qu'on ■ faiu tcti le bira. Examen de l'étal inréteut de» penplei véritaUemeDt imtruîu.
QooiQDE nous soyons persuadés que les recherches dont nous allons nous occuper ne neils ofîriront que des vérités consolantes , nous nous croyons encore obligés de prévenir nos lecteurs qu'ils ne doiveat pas seulement observer les progrès de la raison dans le petit nombre de découvertes utiles que nous pouvons compter jusqu'ici , mais encore dans le chemin que nous avons déjà fait pour nous approcher de ta bonne morale et de la saine politique. Cette marche de nos connaissances ne doit pas être considérée comme une simple route, mais comme un voyage de curiosité , pendant lequel on s'écarte, on s'an-ête pour examiner tout ce qui peut attirer les regards ; et s'il nous est permis de nous servir d'une figure dont nous avons souvent critiqué l'abus , nous comparerons encore les études des hommes, lors de la renaissance des lettres, à l'instilulton d'un écolier qui suit le cours ordinaire des classes. D'abord l'esprit humain s'applique à l'étude des anciens; il les restitue, il les commente ; et c'est alors qu'il fait ses humanités. Le dessin et la géographie chez un enfant bien élevé doivent être les accessoires de cette
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t-tude , el ceci se rapporte assez aux progrès des arts sous les Médicis, et à ceux de In navigation sous Charles-Quint. A peine s'cst-on rorlirii.' dans l'intelligence des classiques , qu'on commence à composer soi-mi?me. On fait des essais en prose et en vers. Non content d'avoir appris des mots dans les livres anciens , on y cherche des préceptes , des exemples de goût et d'urbanité ; et c'est là le commencement de la rhétorique. Mais les hommes s'aperçoivent bientôt qu'il ne suffit pas de parler et d'écrire; la nature les environne, pour ainsi dii'e, et sollicite leur attention; les besoins de la vie réclament le secours des sciences ; on trouve des instrumcns utiles, des machines ingénieuses ; on est donc entré en philosophie. On y débute par quelques propositions de géométrie, et par quelques principes de mécanique. Mais ce progrés est bientôt arrêté. D^?s professeurs , aussi vains qu'ineptes, liïin d'éclaircir, de rectifier les idées des anciens, i/e donnent pas même à leurs élèves ce que les auteurs ont écrit de meilleur ; et au heu de Pline et d'Aristote, ils font lire leurs propres cahiers ; plates rapsodies qu'on n'entend pas, et qui dérouteraient tout-à-fait l'application, si un démonstrateur étranger ne venait pas la réveiller par des expériences curieuses , mais présentées sans système et sans liaison. Ici la ressemblance est si frappaulc entre le inonde et le collège, qu'on n'a pas besoin de la détailler. Elle se trouvera également entre nos
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logique des classes , qu'on appelle Vart de penser, et qu'il faudrait appeler Xart de rêver.... Enfin y il est temps que le jeune homme entre dans le monde, qu'il prenne un état, et qu'il vaque aux affaires domestiques; c'est le temps d'étudier la morale, le droit naturel , le droit public , sciences importantes et respectables qui doivent consommer son institution, mais qui ne lui présenteront pourtant qu'un chaos d'obscurités et de contradictions, tant qu'il s'en tiendra aux leçons de ses maîtres , et jusqu'à ce que, rendu gfifin à lui-même, il revienne sur son éducation. C'est alors que , réfléchissant mûrement sur ses études passées, il apprendra à croire peu de choses , à lire peu de livres , à cultiver son patrimoine , et à faire du bien à ses voisins.
Nous laissons à nos lecteurs à déterminer le moment de ce période auquel ils voudront rapporter l'état présent de l'esprit humain. Nous le croyons seulement plus que dégoûté des cahiers de ses professeurs , plus que rassasié de la fausse érudition , et fort près du temps où il doit préférer le soin des affaires domestiques au faux brillant des écoles. Mais nous observerons encore ^ue nous avons omis dans notre parallèle une étude qui a fait un peu plus de désordre dans le monde que dans les collèges : c'est celle du catéchisme. Que de batailles n'a-t-elle pas causées ! Combien de fois n'a-t-elle pas troublé les heures du travail , ou les momens de repos ? . . . Mais c'est assez profiter de l'indulgence du lecteur ,
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et nous devons marcher à notre but d'une façon plus rapide et plus sérieuse.
Nous avons dit que nous devions regarder comme autant d'avances pour la véritable philosophie et la bonne politique toutes les découvertes que les hommes ont faites jusqu'ici , de quelque espèce qu'elles soient. Il ne sera peut-être pas inutile de jeter un coup d'oeil sur cet immense travail, dont nos prédécesseurs ont débarrassé nos contemporains. Commençons par les sciences exactes, par les mathématiques '. Nous verrons l'astronomie développée, perfectionnée par les Kepler, les Newton, les D'Alembert , les Clairault , les Bernouilli , les Eu- 1er, etc. perfectionner à son tour la géographie et la navigation. Nous verrons sous les mêmes auspices la mécanique multiplier nos efforts, et soumettre la nature par les forces de la nature même. Des machines ingénieuses épargnent à l'homme un pénible
" Je ne puia m'empéclier de réclamer ici contre Tabus que nos savans même ont fait du mot géométrie , qui signifie simplement Y art de mesurer la terre. On parle tous les jours de géométrie transcendante , de géométrie astronomique : tout jusqu'au problème des trois corps est de la géométrie pour les Français. Pourquoi ne pas se servir du mot mathématiques, qui honore bien plus cette étude, puisqu'il signifie la science en général , et que cette expression , répandue chez les anciens et chez tous les modernes , excepté les Français, prouve assez qu'on a toujours regardé la science de calculer et de mesurer, comme la première de toutes les sciences ?
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labeur, etTeau, le feu même, devenus nos înstrumens, sont les seuls esclaves que nous employions à nos travaux.
Si nous passons aux sciences qui tiennent de plus près à l'observation , quelles riches acquisitions n'aurons-nous pas encore à compter? A peine l'homme attache^t-il sur le ciel et sur la terre des regards curieux et avides , qu'il trouve le moyen d'en étendre l'usage. Le télescope rapproche les distances ; le microscope, en grossissant les objets, nous fait découvrir une province nouvelle dans l'empire de la nature, et cet instrument devient, pour ainsi dire, le lien qui nous unit à une portion immense de la création.
L'anatomie a levé le voile de l'humanité ; elle a découvert l'innombrable quantité de machines qui font mouvoir ces frivoles décorations de la vie , et nous a prouvé que Moise s'est servi d'une hyperbole bien hardie , lorsqu'il a dit que Dieu avait fait l'homme à son image. Cette science utile et terrible a enseigné au fer destructeur de notre être l'art nouveau de le conserver ; et lui traçant jusque dans nos entrailles une route obscure , mais certaine , l'artiste a su réparer des désordres qu'il ne voyait pas.
La chimie , qu'on peut regarder comme l'anatomie des corps non organisés , mais qui sait joindre au pouvoir de diviser, celui de combiner et de régénérer; la chimie a été portée de nos jours à sa plus grande perfection , puisqu'on a su en étendre l'usage
dans tous les arts , et le restreindre dans la médecine. Êtres parasites sur la surface de la terre , nous n'osions interroger cette mère féconde , et nous cherchions notre histoire dans le ciel. L'érudition du génie nous a offert d'autres fastes, et le monde, en perdant de sa noblesse, a gagné de l'antiquité. *
Des mathématiques , de l'anatomie , de la chimie et de l'histoire naturelle réunies , s'est formée enfin la véritable physique , ou l'histoire de la nature en grand. Cette science n'est plus de nos jours l'explication forcée d'un vain système de métaphysique, ou de quelques phénomènes mal observés. Un concours immense d'expériences tentées par des hommes industrieux , et comparées par des hommes de génie , en a formé l'édifice. Descartes avait trouvé les lois de la dioptrique; Newton, celles de l'optique: une grande et magnifique découverte était réservée à nos jours : c'est l'électricité , dont les effets terribles égalèrent les hommes aux dieux de l'antiquité , lorsque M. Franklin , nouveau Prométhée , sut dérober le feu céleste , et le rendre docile à ses lois.
Mais ce n'est pas assez pour les hommes de connaître le monde physique : la curiosité , ce besoin particulier de l'espèce humaine , ne trouvait là que la
' M. de Buffon a la gloire d*avoir créé parmi nous la science de l'histoire naturelle : cette science est sortie de ses mains dans toute sa beauté, comme Minerve sortit de la tète de Jupiter. Il a su à la fois la faire connaître et la faire aimer. Jamais on n'a fait un plus bel emploi de l'éloquence : c'est Démosthène qui écrit les observations d'Aristote.
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moitié de sa pâture. Un vaste champ lui était ouvert dans le monde moral. La vanité, Tenthousiasme même, se mêlèrent à cette passion, et Thistoire dégénéra en érudition. Peut<^tre aussi Tune ne pouvait elle pas exister sans Tautre. Quoi qu'il en soit, il a fallu défricher ces landes immenses de l'antiquité ; il a fallu connaître la généalogie de tout ce qui existe ; travail long et pénible, qui est tellement avancé de nos jours , qu'on peut dire que nous nous sommes mis au courant.
Enfin , pour qu'il ne reste plus d'asile à l'ennui , pas même celui de la paresse, la poésie s'est empressée d'enrichir nos théâtres et d'orner nos bibliothèques. Parée de ses attraits , la vertu fut plus touchante et le plaisir plus séduisant.
Des cabinets , des musées se sont ouverts, et nos princes modernes , plus sages dans leur magnificence que les empereurs romains, au lieu de ces présens de blé et d'huile qui ne nourrissaient que l'oisivetjé , ont distribué aux peuples les alimens de l'esprit , afin que tout citoyen de la république des lettres fût pourvu d'une subsistance assurée.
Si nous passons ensuite aux arts agréables , ces aimables consolateurs de la vie, qui n'ont que ti^op de droits à réclamer notre attention , nous ne cesserons pas de nous applaudir de nos richesses. La peinture , la sculpture et l'architecture , protégées par les Médicis, parvinrent tout à coup à leur perfection. Dégénérées un moment à cause du malheur des temps.
elles rep«iraissent maintenant d«ins tout leur écLit. Mais la musique , qui exerce sur nos sens un empire encore plus immédiat, plus continuel, quels progrès n'a-t-elle pas faits de nos jours? Non, l'antiquité n'a rien produit de plus touchant pour une âme sensible que l'union d'un Pergolèse et d'un Métastase; union rare et précieuse d'où naquirent les plaisirs de l'Europe , et qui fit couler les larmes les plus délicieuses ijue l'enthousiasme .lit jamais offertes aux talens. *
Je m'arrête , et je crains l'attrait naturel qui m'attacherait trop à des objets si intéressans. Renfermonsnous dans les bornes de notre sujet, et ne regardons tant d'efforts faits par les hommes dans tant de genres différens, que comme des à-compte sur le progrès général de nos connaissances , que comme
' La France commence à goûter les fruits d'une pareille union depuis qu'un de ses meilleurs poètes a bien voulu accorder sa lyre avec celle d'un de ses meilleurs musiciens.
Nous remarquons ce nouveau progrès avec d'autant plus de plaisir, qu'il est postérieur à l'ouvrage immortel où le tableau de nos connaissances a été tracé de main de maître. Quiconque voudra se former Tidée la plus vaste et la plus exacte de la marche de l'esprit humain , peut satisfaire aisénient sa curiosité en lisant le discours préliminaire de VEncyclopédie. Ce beau péristyle du plus magnifique édifice peut être regardé comme la véritable caractéristique de notre siècle ; et peut -être l'effort qui distingue le plus ce siècle de ceux qui l'ont précédé , c'est d'avoir réuni dans le même individu le génie des mathématiques, le talent de l'éloquence et la sagacité du goût.
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autant de chemin déjà parcouru dans la vaste carrière de Tesprit humain. Voyons maintenant si dans cette carrière il y a des espaces plus difficiles et plus rabo* teux les uns que les autres. Examinons', par exemple j si le domaine de la morale et de la politique se refuse plus à ces progrès que celui des sciences et des arts.
Il me semble que lors de la renaissance des lettres, Fesprit humain gémissait sous l'empire de deux tyrans si cruels et si redoutables , que conspirer contre eux et les abattre était le seul moyen de s'affranchir. Ces tyrans étaient le despotisme et la superstition. L'intolérance leur servait d'arme commune ; car Tesclavage commence presque toujours par l'opinion. £h ! que servirait la liberté d'agir à qui serait privé de la liberté de penser ? Il fallait donc commencer par attaquer la superstition, et c'est à quoi servit merveilleusement le concours de la renaissance des lettres et la séparation des églises réformées. Les évangéliques qui, semblables à tous les révoltés, étaient obligés , faute de titre juridique , d'avoir recours au droit naturel, scrutèrent attentivement les principes du gouvernement civil et ecclésiastique. Faibles dans le principe , et obligés de militer à la fois contre l'antiquité, l'habitude et la possession, ils durent mettre de l'austérité dans leur morale et de la sévérité dans leurs dogmes. Ce ne fut donc pas sans raison qu'ils se donnèrent le nom de Reformés, D'un autre côté, l'église romaine, avertie par cette
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défection , dut apporter plus de précaution dans Texercice de son pouvoir. La controverse, dont la flamme dangereuse embrase souvent, mais éclaire toujours, soumit tout à la discussion. De ce travail théologique naquit un fruit inespéré. La philosophie s'éleva lentement sur les ruines de Topinion. Elle apprit aux peuples leurs droits , aux souverains leurs devoirs, à tous la modération. Cherchons si dans cette longue guère temporelle et spirituelle , si de cet immense chaos dans lequel la terre semble replongée , nous verrons sortir quelque chose d'utile , quelque amélioration dans le sort de l'humanité.
Si je commence par le Nord , j'aperçois d'abord un peuple noble , brave et généreux qui vient de briser les fers d'un despotisme étranger. Gustave a chassé les tyrans, et ces tyrans sont un prince débauché et un prêtre orgueilleux ; car nous verrons long -temps ces deux espèces d'oppresseurs réunis pour le malheur des peuples. Christiern et Troll ont fait massacrer tout le sénat dans un repas ; ils ont inondé de sang toute la Suède : Gustave , en chassant le despote et l'inquisiteur, établit la liberté civile et religieuse, et fonde ainsi le bonheur d'une nation à laquelle toutes les autres doivent s'intéresser, parce qu'elle est brave sans cruauté, et belliqueuse sans ambition.
En descendant vers le Midi, je vois la Saxe, la Hesse, et la plus grande partie de l'Allemagne, commencer par prescrire des bornes à l'avide Charles-
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Quint, et bientôt après s'affranchir à la fois du joug cruel du pape et de celui du tyraii Ferdinand ii. Je la \ois prête à fixer pour jamais ses privilèges et ses libertés par le célèbre traité de Westphalie.
En m'approchant de l'Occident, je contemple avec plaisir les progrès d'une république industrieuse et frugale. Je m'étonne de son courage , de ses efforts et de ses succès, et je m'informe quelle a été l'origine d'une pareille révolution. On me répond que c'est un cardinal de Granvelle, ministre d'un tyran, nommé Philippe ii. Je laisse cette république s'étendre, s'afTermir, et jeter les fondemens du bonheur dont elle a joui depuis.
Je traverse la mer, et je passe en Angleterre ; j'y trouve le calme et le bon ordre , mais j'y reconnais partout des traces de sang , et j'apprends que , du« rant le règne précédent, des jésuites, émissaires du même Philippe , ont , sous le nom d'une épouse bien digne de lui, condamné au dernier supplice des milliers («) de citoyens. Je trouve chez ce peuple sérieux et mélancolique les impressions des malheurs passés profondément gravées dans tous les cœurs, et je prévois que le despotisme et la persécution de Marie serviront un jour à cimenter l'édifice de la liberté.
En revenant, j'aborde en France : Henri iv y
règne en paix , et fait régner la tolérance avec lui ;
(a) Il y en eut à peine huit cents.
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mais les esprits fermentent encore; la superstition peut tenter un nouvel effort : cependant elle n'y rétablira jamais son empire, et le catholicisme des Français sera toujours le plus indépendant de la cour de Rome.
Je détourne mes pas du Midi. L'Espagne est encore le foyer du despotisme, comme Rome est celui de l'intolérance. Mais en me dirigeant vers l'Orient, je retrouve une autre Hollande, un second gouvernement fédératif, divisé sans être faible, libre sans être factieux ; oîi la raison et le bon sens dominent à un tel point , qu'on n'a pas besoin de s'informer s'il est partagé entre plusieurs croyances. Les choses en sont venues au point que je ne craindrai plus de passer les Alpes ; je retrouverai en Italie même des asiles ou les bonnes lois et le bon gouvernement fleurissent. Je m'arrêterai avec plaisir en Toscane : je visiterai surtout cette sage république, aussi inaccessible aux usurpations spirituelles qu'aux invasions militaires. Rendu enfin à ma solitude et à ma méditation, je ne dirai pas, tout est bien, mais tout est mieux. Il y a un progrès ; le monde donne des espérances.
Je sens qu'il est des hommes que je persuaderai difficilement. Ce sont ces profonds contemplatifs qui, retirés loin de leurs semblables, s'appliquent assidûment à leur donner des lois , et négligent le plus souvent le soin de leur ménage pour prescrire aux empires le gouvernement auquel ils doivent se
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soumettre \ Or, comme aucune nation n'a encore embrassé leur système, ils croient que la politique est toujours dans son enfance. Quelque exagérée que soit cette prévention , je ne nierai certainement pas qu'il ne puisse exister des gouvernemens plus parfaits, ou un plus grand nombre de bons gouvernemens que nous n'en voyons de nos jours. Mais rappelons-nous que Solon ne donna pas aux Athéniens les meilleures lois possibles , mais les meilleures qu'ils pussent suivre. Souvenons-nous surtout que le bonheur des hommes est le plus intéressant de tous les objets, et que le bien même peut quelquefois être acheté trop cher. Londres est plus régulier qud Paris, Dieppe que Rouen, Manheim que Strasbourg ; mais Londres , mais Dieppe , mais Manheim , ont été autrefois consumés par les flammes. Quel architecte conseillera jamais de mettre le feu à Paris pour le rebâtir ensuite. sur un plan régulier et magnifique ? Ce n'est qu'à des peuples bruts qu'on peut donner telles lois qu'on veut (*). L'emploi de la raison , de la philosophie , de la saine politique, est plutôt d'améliorer les gouvernemens
^ Le célèbre Hôgarth a représenté dans ses gravures morales un jeune homme qui, ayant dissipé sa fortune, a été conduit en prison par ses créanciers : le dissipateur, triste et déconcerté , parait assis près d'une table , ayant devant lai un manuscrit , sur lequel on lit ce titre : Mojren depayet les dettes de l'état.
(b) Bravo !
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que de les changer. Sous leur bénigne influence la démocratie doit devenir moins licencieuse, Taristocratie moins orgueilleuse , la monarchie moins ambitieuse, le despotisme même, s'il en peut exister encore chez les peuples éclairés, paraîtra plus doux, et sera du moins soumis à la raison *. D'ailleurs, ne pourrions-nous pas opposer nos gouvernemens moilernes à ceux de l'antiquité, et trouver encore tout l'avantage de notre côté ? Nous l'avons dit au commencement de cet ouvrage : la Grèce, si redouter dans son temps, si considérée dans le nôtre, n'offre pas, à beaucoup près, dans son ensemble, un plan aussi raisonnable, aussi suivi que les fédérations hollandaises et helvétiques, et dans ses membres différons des polices aussi respectables que celle des états particuliers dont l'assemblage forme ces grands états. En Allemngne, Hambourg, Brème, Lubeck, Francfort, Nuremberg, Augsbourg, et toutes les villes libres de l'Empire, sont des plantes fortunées qui croissent h l'ombre des chênes qui les protègent; mais la plante fleurie n'a pas dévoré la substance de Tarbre qui la défend , et l'arbre par im ombrage trop épais n'a point flétri la plante timide. Quehjues auteurs ont prétendu qu'autrefois le pouvoir absolu était presque entièrement ignoré parmi les peuples policés. Pour moi,
* JVn cit'irai ])our exemple le Danemarck, qui, depuis cent ans qu'il a aliéné sa liberté, jouit pourtant d'un gouvernement doux y pacifique et modéré.
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je mettrais plutôt en question, s'i, parmi ces mêmes peuples, il y eut jamais plus de liberté qu'il n'en existe à présent. Je sais qu'en choisissant un moment dans la durée des siècles, on voit le Péloponnèse, l'Achaîe, l'Asie-Mineure, l'Archipel, et une partie des côtes de l'Italie , jouir d'un gouvernement libre; mais la Macédoine, la Thrnce, l'Illyrie, l'Epire , n'obéissaient- elles pas à des rois? 11 faut l'avouer , le temps même où il y eut le plus de républiques ne fut pas heureux pour les peuples. Je le place entre la guerre Médique et Philippe de Macédoine. A la mort d'Alexandre toute liberté fut détruite dans l'Orient, Vous m'objecterez qu'elle trouva un asile dans les vastes états de Rome et de Cartilage. Dans leurs états ? Non , certainement : dans les villes de Rome et de Carthage, à la bonne heure. Doutez-vous, en effet, que les Romains ne fussent des rois pour les provinces conquises , et les Carthaginois de vrais tyrans pour l'Espagne, la Sardaigne , la Corse , les îles Raléares , etc. ? Si Berne et Amsterdam gouvernaient les Suisses et les Hollandais de la même manière que ces nations gouvernent les pays de l'union et de la généralité («), je ne regarderais comme libres en Suisse et en HoK lande que les villes de Berne et d'Amsterdam. Mais ce qui fait que ces deux peuples jouissent d'un gouvernement parfaitement libre, c'est que chaque partie de l'état est un état lui-même ; c'est que la ré- (c) t/n peu ohtcur.
publique n'est composée que d'une infinité de républiques. A ces respectables sociétés, joignez toutes les villes anséatiques et impériales (d) , Venise , Gênes, et même la Pologne et la Suède*, qui jusqu'à ces temps de crise avaient tenu de plus près au gouvernement républicain qu'au gouvernement monarchique : ajoutez-y encore l'Angleterre, dont le gouvernement inconnu aux anciens se rapproche bien plus de la république que de la monarchie ; et comparez maintenant la somme de liberté qui existe de nos jours, avec celle que vous pourrez trouver dans quelque époque que ce soit. Eh ! que serait-ce si je faisais entrer dans ce calcul la liberté qui subsiste encore au sein même des plus grandes monarchies? Les anciens ne connaissaient guère de milieu entre la république et la tyrannie ; mais outre que celle-ci est devenue bien plus rare depuis un siècle, une grande partie des provinces qui composent nos monarchies modernes ont des privilèges , des lois , des usages qui modifient l'autorité souveraine. La puissance autrichienne n'est formée que de provinces éparses qui ont toutes des états, et qui accor-
(éQ On les ruine quand veut par une commission impvriale,
* Édition de 1772 :
«( La Pologne, la Suède même; car un pays où le roi n*esL € au conseil qu*un sénateur, et à Tarmée qu'un consul , peut « bien être considéré comme une république. » Ce qui n'existait plus quand cet ouvrage fut réimprimé, en 1776. R.
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dent et lèvent elles-mêmes leurs subsides. Il en est de même de plusieurs possessions appaitenantes aux électeurs et aux princes de l'empire '. En France, le Languedoc, là Bretagne, la Provence, l'Alsace, la Bourgogne, la Flandre, l'Artois, les provinces de Foix, de Navarre et de Bigorre sont représentées légalement; et dans tout le royaume les tribunaux veillent attentivement à la conservation des propriétés. La Castille et l'Aragon avaient autrefois des états, mais ces peuples les ont perdus (<:}, et ils ont à la place un certain moi le roi qui pourrait bien . choquer un peu une oreille athénienne. Il faut l'avouer aussi : il est quelquefois des temps d'oppression pendant lesquels les privilèges dorment ; mais les républiques anciennes n'ont -elles pas eu leurs démagogues? Les Alcibiade (/), tes Amilcar, les Sylla, laissaient- ils beaucoup de pouvoir aux peupies?
Observez que, dans ce parallèle, nous nous sommes renfermés dans les limites du continent ; mais si nous passions dans l'Amérique septentrionale , c'est alors que nous pourrions défier les Solon et
' La plnpiirt do états d« l'Allemagne ont des arbiirps établi* enrre eux, qu'on nomme Àustreges. Nous avons vo souvent des princes interposer leur médiation en faveur des peuples opprimés par leurs souverains. Le Wirtembei^ nous en offre un exemple récent.
(c) Bi-avol
(/) Akl Alcibiadeeondainnéàlamortl
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les Lycurgue, en leur opposant seulement les Locke et les Guillaume Pcnn. Qu'on lise les lois de la Pensylvanie et de la Caroline, et qu'on les compare à celles de Spnrte , on y trouvera la iiicmc (VilïiTeure qu'entre le gouvernement domestique d'une rerme. et la règle de saint Benoit. Qui pourrait ne pas éprouver une sensation dèlicifuse en songeant fpi'nn espace de plus île cent inîHe lienes carrées travaille maintenant à se peiqiler sous les auspices de la liberté cl de la raison, en faisant de l'égalité le principe de sa morale, et île l'agricullun' celui de sa politique ?
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