‹ De la félicité publique; ou, Considerations sur le sort des hommes dans les différentes epoques de l'histoireChapitre 31 sur 49 · TOME II · texte numérisé non relu

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seconde objection que nous nous sommes proposée au commencement de ce chapitre : car il ne nous reste plus que cette difficulté à lever. Si les progrès des lettres et de la philosophie pouvaient seuls éclairer les hommes sur leurs véritables intérêts , pourquoi ne voyons-nous pas que les beaux âges de I antiquité, que les siècle^ de Périclès et d'Auguste aient produit aucun effet de ce genre? Quoique nous croyions avoir déjà prévenu cette objection dans un autre endroit , il est bon d'y revenir encore , et d'envisager l'objet sous toutes les faces possibles. Nous avons prouvé alors que Içs .Grecs avaient pu réussir dans les lettres et dans les arts, sans avoir perfectionné la politique ; nous avons même observé que les philosophes , long-temps occupés de systèmes frivoles sur la théogonie et la cosmogonie \ avaient tou« jours négligé la morale , et que Socrate fiit le premier qui rappela sur la terre la philosophie exilée dans le ciel *. Nous ajouterons ici que la situation politique des Grecs fut toujours un obstacle aux pro* grès de la raison humaine. Cette nation, réunie en idée par un lien frivole , et divisée de fait dans un grand nombre de républiques , toutes ambitieuses , toutes jalouses les unes des autres , fut toujours tourmentée par des guerres extérieures , et déchirée par des guerres civiles. La vanité fut le seul prmcipe gé-

' L'origine des dieux et la génération da monde.

* Voyes les Dialogues des Morts de M. de Fontenelle y et les Dits mémorables de Socrate y recueillis par Xénophon.

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néra], le seul point de ressemblance de tant d'états gouvernés par des lois différentes. Malheureusement pour ces peuples , elle ne manqua pas d'alimens. Les Grecs, à peine sortis de \:i barbarie, triomphèrent des Perses; triomphe éclatant, et tellement propre à leur échauffer l'imagination, qu'ils ne purent toucher à la coupe de la gloire sans en être enivrés. Delà cette émulation, cet orgueil qui arma Sparte contre Athènes, et successivement toutes tes répubhques les unes contre les autres. Une autre circonstance particulière aux Grecs, et qui mériterait d'être l'objet d'une dissertation particulière, influa prodigieusement sur la tournure de leur esprit. Je ne sais comment il arriva que ce peuple perfectionna tout de suite son tangage , et le rendit le système le plus parfait dans lequel les hommes puissent reproduire leurs idées; arme dangereuse quand elle est mal employée, et assez semblable à Tépée dans les mains de nos ancêtres, qui la rendaient plutôt l'instrument du duel que de la défense de la patrie. De cette aptitude au langage, il résulta un grand inconvénient; c'est que Ifi fonne emportant le fond, la politique tomba au pouvoir des rhéteurs , et la philosophie sous celui des sophistes. Deux inventions achevèrent le désordre, celle de \a période parmi les rhéteurs, et celle du syllogisme parmi les sophistes. Alors toute vérité fut jjroscnte, si elle ne s'annonçait pas pLU* trois membres réguliers, et le système de la nature entière dut être renfermé dans une majeurn et une

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mineure ' ? Une suite naturelle de cette manie , devenue trop générale , c'est que le plaisir de parler et d'écouter l'emporta de beaucoup sur celui d'enseigner et de s'instruire. De là ces écoles fameuses qui dégénérèrent bientôt en sectes , et enBn en hérésies, lorsque la religion cbrétienne fût établie. Or, rien n'est plus contraire aux progrès de la raison que ces écoles où l'on apprend , non ce qui est , mais ce qu'un autre a pensé ; où le maître tient lieu de la nature même pour ses disciples , et où les plus grands efforts de l'application sont employés à entendre un honune qui ne s'entend pas lui-même.

Lors de la renaissance des lettres , les hommes eurent un grand avantage , c'est la découverte de l'imprimerie , et la facilité de lire , au lieu d'écouter. Les livres fidèles , mais froids interprètes des pensées, sont au discours ce que sont les estampes auK tableaux. Us sont dépouillés des couleurs brillantes

' Bacona obiervé irésjadicieusement qne )b forme syllogislique et tonte la dialectique des ancien* étaient fort bien appropriées i la dispute, et nullement à la recherche de la vérîté. Cet illustre écrivain est le premier qui ait opposé à cette métbode spécieuse , mais fautive , celle de l'inventioD et de l'analogie. Il montre partout ua grand mépris pour cette philosophie de catéchisme , qui consiste à trouver des réponses à chaque demande, et pour cette ai^tie d'Aristote q[ui soumet la nature k des définitions frivoles : Magis ttbiqut: soUiciUu quomodo quù respondendo se explieet, et aiiquid reddatur in verhU positiimm , quatn de œlema renart veritate. Voyea Novum tcientiar. Organum , aph. i^itt.

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de la déclamation. On les juge dans la solitude et le silence, et c'est là qu'interrogés et confrontés, ils subisïient une espt'ce de torture c|ui les furce a découvrir leurs fiiutes et leurs complices. A la vérité, ils s'arrogent quelcjucfols les nicnies privilèges que leurs auteurs. Ils exercent un pouvoir, ils régnent à leur lour, surtout quand quelqu'un de ces corps privilégiés, plus propres à conserver les sciences qu'à les augmente!', introduit une législation dans les études ; quand cette législation littéraire est appuyée par la législation civile; enfin quand l'incapacité juge en dernier ressort la philosophie, et veut que ses bornes actuelles demeurent à jamais les mêmes. Mais ce monopole ne peut durer long-temps; cl dans les sciences comme dans la polilique, la contrebande est le préccplcur du commerce.

En voilà assez, je croîs, pour prou\cr <pic les circonstances ii'ayanl pas été les mêmes lors de la nai^ sauce et lors de la renaissance des lettres , il dut aussi en résulter des efl'els difïérens. Nous verrons dans le chapitre suivant quels ont été ces effets, et dans le reste de cet ouvrage , quels sont ceux que nous devons encore espérer.

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