DE LK FÉLICITÉ
directement contraires. On voit en effet que ceux qui ne trouvent ni échanges à faire , ni prix convenable pour leurs denrées, ne cultivent pas même pour leur propre subsistance. De là vient que tant de nations ont vécu misérablement avec un terrain immense , et que la terre a été couverte de peuples pêcheurs , chasseurs et nomades.
M. Wallace, satisfait de ces considérations préliminaires , se jette bientôt dans l'examen des autorités qui déposent en faveur de la population ancienne. Nous nous dispenserons aussi de le suivre dans ces détails, mais avec bien moins de regret que nous n'en avons eu tout à l'heure; car nous sommes loin de trouver chez lui la même précaution et la même critique que chez M. Hume. Pour donner une idée de la manière dont M. Wallace procède, nous dirons qu'il entasse sans choix les passages de plusieurs poètes avec ceux d'Hérodote et de Diodore de Sicile , auteurs dont l'exactitude est plus que suspecte , et que non content de se servir de pareilles autorités, il sait encore les altérer, lorsqu'il ne les trouve pas assez favorables à ses opinions. A-t-il tu dans Diodore de Sicile que l'Egypte ne contient que sept millions d'babitans ; il redresse sur-le-champ son auteur, et voici comme il raisonne : Diodore a dit que cette nation entretenait quatre cent mille hommes de troupes réglées; mais la France, qui a vingt millions d'habitans, n'entretient r|ue deux cent inilli; iiommes. Dune l'Égjple, qui
avait quatre cent mille soldats, devait avoir quarante millions d'habitans. Un Égyptien pourrait tout aussi bien dire : Ma patrie n'avait que sept millions d'habitans dans le temps qu'on Creusait le lac Mœris; or, la France en a plus de vingt, donc elle doit avoir creusé un lac trois fois plus grand que le nôtre. Si par malheur César a dit, dans ses Commentaires, que, dans un grand armement des Gaules, la Belgique n'avait mis que deux cent quatre-vingt-dixhuit mille hommes sur pied, notre auteur, qui sent la force de l'objection , se tire aisément d'embarras : I®. dit-il , dans les spécifications de ces forces, César a remarqué que les Bellovaces seuls, qui n'avaient armé que six mille hommes, pouvaient en fournir jusqu'à dix mille ; il faut donc augmenter la somme totale de cette armée, ce qui donne quatre cent quatre-vingt-seize mille six cent soixante-six soldats, lesquels, ne pouvant être regardés que comme le quart de la population en général, supposent un million neuf cent quatre-vingt-six mille six cent soixantequatre individus. ^^. On trouve encore dans les Commentaires de César, que chez les Gaulois il y avait deux classes d'hommes : l'une composée de citoyens libres qu'il appelle les Chevaliers ; et l'autre d'une espèce de serfs, parmi lesquels on comptait un grand nombre de citoyens ruinés, qui s'étaient mis dans la servitude des nobles. César ajoute que , dès qu'il y a guerre, tous les chevaliers prennent les armes : Omnes in bello versantur. Cette auto-
i5o DE LA FÉLICITÉ
rite, cjui est positive pour ceux-ci, M. Wallace la rend négative pour le peuple , c'est-à-tlire qu'il l'exclut de toute fonction militaire, ce qui le conduit à conclure ainsi : I^a Belgique pouvait armer quatre cent quatre-vingt-seize mille six cent soixante-six nobles ou chevaliers , dont le nombre quadruplé, pour trouver la population générale de cetle classe, est égal , à peu près, à deux millions. Or, j'évalue la seconde classe au triple de celle-là ; donc ît est démontré que la Belgique avait huit millions d'Iiahitans; mais elle n'était que le quart de la Gaule: donc il est démontré que ta Gaule avait trente-deux millions d'habitans.
césar serait toujours bien incommode sans cette excellente 'sagacité de notre auteur. 11 dit ailleurs que les Helvétîens, qu'il combattit lorsqu'ils abandonnèrent leur pays, étaient alors au nombre de deux cent (g) soixante-trois mille hommes. M. Wallace répond , sans hésiter, que César n'était pas bien au fait; que d'ailleurs toute la nation ne dut pas te résoudr^e à cette émigration ; qu'il est vraisemblable que les druides, entre autres, attendirent l'événement. J'avoue qu'il a été de tout temps, dans le caractère des druides, de ne pas s'exposer, et de laisser les autres se battre pour eux ; mais je vois plus de morale que de critique dans cette allégation.
Voici encore un autre exemple des calculs de M. Wallace. Polyhe a fait une énumération des forces {g) Trois cents.
PUBLIQUE. CH. V. ijr
que les Romains pouvaient mettre sur pied au commencement de la seconde guerre Punique , et cette évaluation monte à sept cent mille hommes de pied , et soixante-dix mille chevaux. M. Hume, qui n'a rien omis de ce qui était le plus contraire à son opinion , a observé que les provinces qui devaient fournir cette armée ne faisaient pas le tiers de l'Italie. Son adversaire s'empare du même passage; il quadruple ce nombre, et le triple ensuite, pour avoir la totalité de la population de l'Italie, ce qui fait, à peu près, douze millions; mais, ajoute-t-il, il ne s'agit ici que des hommes libres. Or, supposons trois fois autant d'esclaves, ne voilà-t-il pas quarante-huit millions d'hommes tout trouvés? Ne voulez-vous que deux fois autant d'esclaves, cela fait toujours trente-six millions d'habitans, et cela est très honnête.... Ainsi , en supposant les douze millions d'hommes libres, divises en trois millions de familles , dont chacune sera composée de quatre personnes seulement, M. Wallace donne, par le premier calcul, douze esclaves, et par le second huit esclaves par famille; de sorte que tous ces pauvres citoyens , qui ne possédaient pas vingt mines de bien , et qui , à raison de leur indigence , étaient dispensés de porter une cuirasse , avaient, tout au moins, cin([ ou six esclaves chez eux. Voilà qui est bien merveilleux. Il me semble que je raisonnerais tout différemment. Ce n'était que le tiers de l'Italie qui fournissait les sept cent soixante-dix mille hommes;
i5> DE LA FÉLICITÉ
mais c'était la partie la plus peuplée , puisque les Alpes et l'Apennin étaient et sont encore un pays très sauvage '.D'ailleurs, Rome était Qorissante; elle avait déjà dépouillé plusieurs nations : c'était la capitale de l'Italie. Je suis donc fondé à croire que la population des deux autres tiers de l'Italie pouvait à peine égaler celle des Romains et de leurs alliés. Or, en supposant que ces sept cent soixantedix mille combattansreprésentent un nombre detrois millions quatre-vingt mille citoyens libres , je me contente de doubler ce nombre , pour avoir toute la population de l'Italie, et je trouve six millions cent soixante mille hommes libres. Je calcule ensuite les esclaves; et comme je n'en dois guère supposer qu'à ceux qui sont assez riches pour être compris dans le cens équestre * , j'en compte deux par chaque
' Tite-Live rapporte que dans l'an 535 de ia fondalîon de Rome, le consul Comelins ayant attaqué les Intabiiens, on fit monter au nombre de quinze les villes qu'il avait prises, et à vingt mille celui de leurs babitans. {Fqyetlàv. u. Décade ir.)CK calcul ne porterait qu'a i333 hommes la population de cbacnne de ce) villes. (A)
Nous rapportons ce passage d'autant plus volontiers qu'il parait avoir ^happé également k H. Wallace et à M. Hume.
* Cens qui connaissent on peu la milice romaine Ironveranl
même ce calcul trop bvorable; car nous ne sommes obligés
d'admettre le cemat equestris que pour les véritables cbe-
(&] On comptait Ui citofent, non Ut tteùirei,.jion Ut ftmmti tt Ut
PUBLIQUE. CH. V. i53
chevalier romain , ce qui me donne cent quarante mille esclaves. Je double encore ce nombre pour les familles patriciennes , et je trouve en tout deux cent quatre-vingt mille esclaves. Je crois pouvoir assurer que le reste de l'Italie , beaucoup moins riche h proportion, beaucoup moins heureux à la guerre,
Taliers romains qui formaient la cavalerie des 1 logions. Tout le reste de la cavalerie romaine était composé d*allîés ; c'est ce qu'on appelait j^lœ sociorum. Or, on ne voit nulle part que cette cavalerie alliée fut soumise aux mêmes lois que celle des Romains. Ainsi, c'est être fort indulgent que de supposer le census equestrû aux soixante et dix mille hommes de cheval dont Polybe fait mention. Voyez Juste-Lipse de Militia Romana , les Mémoires de M. Le Beau sur la légion, etc.
Nous remarquerons encore qu'on pourrait bien s'être trompé de beaucoup sur le nombre d'esclaves qu'on a donné aux anciens. M. Hume et M. Wallace ont cité un passage de Florus , qui nous apprend qu'Eunus et Athénion ayant enfoncé les maisons de force où l'on gardait les esclaves , levèrent une armée de soixante mille hommes. Dans toutes les guerres des esclaves on ne voit pas que leurs armées fussent aussi nombreuses qu'elles auraient dû l'être , si le nombre de ces malheureux eût été tel qu'on se l'imagine. Il faut observer encore qu'au commencement de la guerre Punique , les Romains possédant des fortunes plus modiques et plus égales , n'avaient pas encore livré l'agriculture à des mains esclaves. Ce ne fut qu'après les triomphes des Metellus et de Émiles que les richesses s'introduisirent dans cette capitale. Enfin, je persiste à croire mon calcul très raisonnable, lorsque je suppose qu'au commencement de la seconde guerre Punique il n'y avait que cinq cent raille
n'en possédait pas la moitié autant. Je lui en suppose cependant deux cent vingt mille , ce qui me donne en tout cinq cent mille esclaves , lesquels , ajoutés à six millions cent soixante-six mille citoyens, forment une population de six millions six cent soixante mille habitans; nombre très inférieur à celui qui exisic de nos jours en Italie, malgré la grande quantité
«sriaves dans l'Italie. Une antre preuve que celui de M. Wallace est très exagéré , c'est qn'îl convient lai-méme que Caton le censeur payait ses esclaves la valeur de quarantehuit livres sterling, c'esl-à-dire , à peu près, iioo liv. de notre monnoie. Or , il y a tout lieu de croire que, du temps de Caton, leur prix avait plutôt diminué qu'augmenté, vn le grand nombre de captifs qu'on avait faits. Supposonsle cependant augmenté, et évaluons le prix d'un esclave, avant ta seconde guerre Punique , à la somme de cent piito!e». Trente-sii millions d'esclaves formeraient un capital de trente-six milliards. Déplus, suivant Caton te censeur, il ne fallait que treize esclaves pour cultiver deux cent quarante journaux , c'est-à-dire plus de cent trente arpens , ce qui fait plus de dix arpens par esclave. Or, M. Wallace assure que ritali».con tient quarante-huit millions d'arpens. Suivant ce calcul, en supposant qu'aucun Romain ou qu'aucun lUlien libre ne travaillât k la terre, il aurait sufR de quatre millions d'esclaves, à peu prés. Maisà quoi aurait-on employé le reste dans un pays où il n'y avait ni manufactures, ni commerce? Avant de finir cette longue note, je dois encore avertir qne la richesse des chevaliers romains, du temjjs de Cicéron , ne fait pas une. objection contre la modicité de fortune que je leur ai supposée lors de la seconde guerre Punique. Celle richesse ne doit être attribuée qu'au métier de financiers qu'ils exercèrent dans les provinces.
PUBLIQUE. CH. V. i6r»
de prêtres et de moines dont cette contrée est infectée.
Nous nous croyons dispensés de suivre désormais M. Wallace, surtout dans ses réfutations de M. Hume , où il ne paraît pas avoir été plus lieureux que dans ses assertions. Mais après avoir donné quelques exemples de la philosophie qu'il a répandue dans son ouvrage, et de la manière dont il a employé les faits et les autorités, nous invitons le lecteur à se procurer sa dissertation, et nous rassurons qu'il y trouvera un excellent choix d'érudition développée partout avec élégance et charte. Pour nous , nous pensons que les guerres étant devenues moins fréquentes, que le commerce, l'industrie et l'agriculture s'étant étendus et perfectionnés, la terre, en général, est plus peuplée qu'elle ne rétait autrefois, et que sans parler de quelques endroits privilégiés, où l'espèce humaine paroît endore se plaire particulièrement , malgré l'oppression sous laquelle elle gémit, les nations modernes qui sont policées, ne sont pas moins nombreuses que les anciennes. Nous croyons même pouvoir en apporter une preuve que M. Hume a négligée; c'est la diminution sensible des bêtes féroces et de tous les animaux mcilfaisans. Il faudrait peut-être dix ans à un empereur turc pour rassembler la quantité de lions, de tigres , de panthères , que les empereurs romains, les consuls, les édiles même faisaient paraître dans ces chasses extraordinaires qu'on donnait
i56 DE LA FÉLICITÉ
en spectacle au peuple. Quant à la population de (quelques nations en particulier , nous croyons avec M. Hume que si , en se plaçant entre Calais et Douvres, on traçait un cercle dont le rayon aurait cent lieues, on trouverait une population supérieure à celle qu'une même étendue de teirain pourrait offrir chez les anciens , en quelque endroit qu'on voulût la prendre. '
' Peut-élre ce centre ponirait-it être mieu» choiii pour l'objet que M. Hume t'est proposé. Je suis persuadé que si on le plaçait à Lyon oa un peu plas loin , de façon que le cercle décrit put compreadre l'Alsace , la Souabc , la Suisse et la Lombardie, on trouTcrait de quoi contrebalancer Im calculs [es plus exagérés en faveur de l'antiquité. L'Italie même, prise en entier et dans son état actuel, pourrait soutenir le parallèle. Je sais que la Campagne de Bome, la Pouille et la Calabre sont presque désertes en comparaison de ce qu'elles étaient autrefois; mais si tout vojrageur s'afflige d'être obligé de chercher les ruines de Pestum au mi' lien des ronces et des marais , quel plaisir n'a-t-il pas ensuite, lorsque traversant la Lombardie , il trouve a chaque station de poste une ville florissante, qui pourrait servit de capitale à un royaume entier? Quand on pense qu'un homme un peu pressé, partant de Venise, pourrait traverser dans un jour Padouc, Vicence, Vérone, Bresce, Bergame et Hilan ; loin de porter envie k l'antiquité , on s'étonnera plutôt qu'après tant de guerres civiles et tant de révolutions, après une si longue suite de mauvaises lois et de mauvais gonvememens cette contrée soit encore ia plus florissante de l'Europe.
Les écrivains qui ne s'occupent que de politique , et qui
PUBLIQUE. CH. V. iS;
lie sortent point de leur cabinet, ne connaissent pas toutes les ressources de la nature. Dans les arrêts de proscription qu'ils lancent contre tout ce qui n'obéit pas à leurs principes, ils sont sujets à trouver bien du mécompte. J'en ai souvent cherché la raison , et cela avec d'autant plus d'inquiétude , que je ne pouvais refuser mon approbation ni à ces principes , ni aux conséquences qui paraissaient en découler naturellement. Or, je crois que cette différence entre les faits et la spéculation vient de ce qu'on ne considère pas assez les nuances de dégradation dont l'espèce humaine est susceptible. Tel régime, tel gouvernement qui porterait la désolation , la dépopulation même dans une nation éclairée, est loin de produire le même effet sur un peuple abruti ou avili. Si l'on établissait en Provence ou en Languedoc le même gouvernement qui régit à présent l'Archipel, nul doute que ces provinces ne tombassent bientôt dans l'état le plus déplorable j et cependant la Grèce a encore une nombreuse population; elle est habitée par un peuple gai et content. Une autre considération sur laquelle on n'a pas assez insisté, c'est le concours des avantages du climat avec ceux de la législation. Moins un peuple jouit des premiers , plus il a besoin des seconds. Remarquez que la prospérité des nations septentrionales a toujours été factice , toujours fondée sur la guerre et sur la politique. C'est vers le Nord , c'est sous un ciel triste et nébuleux que dans ces temps modernes les armées se sont instruites et disciplinées , que la navigation s'est perfectionée , que la tolérance et la liberté se sont établies. Voilà les plus grands efforts, les plus beaux succès dont la raison humaine puisse se vanter. Si vous voulez juger de ses progrès, n'allez donc pas vers l'Orient ou vers le Midi, où le sol et le climat ont fourni tant d'élémens pour le bonheur public. Plus cette quantité constante dans l'équation sera considérable ,
terlain de la raison humaine. Air exemple, de cotaparer l'Italie anci deme , je ne voudrais pas transport l'entrée de ce magnifique golfe de R développer à ses jreui une capitale su de 400,000 personnes , et nombre d de maisons de plaisance , dont l'asp gards; dans cet heureux pays la nal et la terre ont appelé les hommes : f non plus dans la capitale du monde chemin tes campagnes abandonnées mais il reconnaîtrait en même temps < il'étre maîtresse du monde poar être que l'air qu'on y respire est insalub le sol m4^roe et les eaux qni l'imbibe l'arrosent, sont sulfureuses et stagna partenait qu'aux anciens Romains di obstacles, et de vaincre la nature: ; Dise , où il s'étonnerait à l'aspect d'u du sein des eaui ; je le ferais navigui G^nes, où il verrait avec surprise an
mffît
(» i^nrpï1lp« rirlipftftpft • «î minin t\oiii%1« #1p l'oinfî-
j6o DE LA FÉLICITÉ
leun îngemens ne portent que lur un senl principe : ils n';f -voient , en effet , qu'un peuple opprimé et livré m la snpei^ stition. Mais iU ne font pas attention que ce peuple est le restaurateur des arts, des sciences et des lettres; qu'il fut jusqu'au seizième siècle le premier peuple du monde; qu'il n'a pu perdre entièrement ces heureuses dispositions qni lui donnèrent la prééminence sur les autres nations ; qu'une longue paix, un gonvemement plus prospère le rappellent incessamment a sou état naturel; enfin, que s'il n'est plus ce qu'il a été, il n'est ni ce qu'on le suppose, ni ce qu'il sera un jour.
Jf
PUBLIQUE. CH. Vf. i6r